LA RÉVOLUTION MONÉTAIRE DU XVI® SIÈCLE
dans le dernier quart ; pour les manouvriers il a passé de 0 fr. 60 (monnaie actuelle) à 0 fr. 78. Celte augmentation reste bien au-dessous de l'augmentation du prix des denrées. Ce n'est pas la seule fois que l'histoire économique a enregistré, dans les périodes de long et fort renchérissement, un déséquilibrement entre l'augmentation du prix des choses et l'élévation du taux des salaires. Le salaire ne montait qu'à la remorque du prix des vivres, quand les salariés souffraient de la différence, et il montait moins que les prix. Les rentiers et autres gens vivant d'un revenu fixe stipulé en espèces monnayées souffraient plus encore quand ils n'avaient pas la perspective d'augmenter ce revenu.
Dans une ordonnance de 1544 le roi disait : « Nos subjects dans plusieurs estais sont en ce tellement grevez et offensez que ceux qui ont quelque patrimoine et revenu n'en sauraient vivre, encore moins les artisans et le menu peuple du labeur de leurs mains, par ce moyen contraints hausser et augmenter les salaires et prix accoutumez de leurs ouvrages, vacations et peines ; au danger de pis, s'il n'y est promptement pourvu. »
L'administration ne s'y résignait pas. Elle édictait, comme au xiv« siècle, des ordonnances de maximum des prix et de maximum des salaires, notamment en 1544, en 1567, en 1577. Elle obligeait les compagnons à se laisser embaucher <- au prorata du prix accoutumé estre baillé à ceux qui besogneront lors esdits ouvrages ; le tout sous peine du fouet pour la première fois et de plus griefve punition pour la seconde ».
Elle faisait des lois somptuaires pour réfréner le luxe qui se répandait de la noblesse dans la bourgeoisie et qu'on regardait comme une des causes de la cherté.
Quelques autres conséquences de la révolution monétaire. — On peut dire que le changement des monnaies, l'augmentation du prix des marchandises et celle du salaire du travail ont été des conséquences immédiates de la surabondance des métaux précieux. 11 y en a d'autres moins directes qui ne sont pas moins importantes. Cette abondance a fourni des moyens d'échange au commerce qui se développait par suite de la découverte de l'Amérique et de l'ouverture de la route maritime de l'Orient et au développement duquel elle a elle-même contribué. Quand les prix haussent, les industriels sont incités à produire et les marchands à acheter dans l'espérance de profiler d'une plus-value en vendant ensuite plus cher. Des auteurs socialistes ont dit que c'est alors qu'est né le capitalisme. L'assertion est trop absolue. Les œuvres économiques ont toujours nécessité, plus ou moins rinlervention du capital et le xvi* siècle n'est pas encore la période où se sont formées en quantité de grosses accumulations de capitaux dans des entreprises industrielles et commerciales. Cependant, en
facilitant le commerce et Tinduslrie, l'abondance des métaux précieux a aidé à l'augmentation du capital mobilier, et à l'enrichissement de nombre de bourgeois. La valeur de la propriété foncière a beaucoup augmenté ; les propriétaires en ont profilé ; pas cependant ceux dont les terres étaient accensées pour une redevance fixée en monnaie et dont le revenu s'est trouvé amoindri pendant que s'allégeait la charge de leurs censitaires. En général, la révolution monétaire a été profitable aux débiteurs et dommageable aux créanciers et elle a par suite causé de grands changements dans les fortunes et même dans la condition des personnes.
Commerçants. — « Qu'est-ce qu'un marchand à présent, écrivait un publiciste du commencement du xvu^ siècle ; et se voit-il rien de plus honorable ? Il n'est plus reconnu que par ses grands biens ; vêtu d'un habit de soye, plein de gain, d'industrie et de hasard... Leur trafic se fait par commis, car pour les maîtres ils vivent honorablement. » C'était un des effets du progrès de la richesse.
Les causes du phénomène. — Quelques écrivains contemporains ont cherché à se rendre compte des causes de cette hausse des prix. Un conseiller du roi, maître des comptes, Malestroit, soutint que la valeur du métal argent n'avait pas changé, et que le seul changement était celui de la quantité d'argent contenue dans la livre tournois , « C'est ainsi, dit-il, que le muid de vin qui valait 4 livres en vaut 12. » Mais la diminution du poids d'argent contenu dans la livre tournois n'aurait pas suffi pour expliquer une hausse de 1 à 3 ; Malestroit n'apercevait qu'une cause.
Jean Bodin a été plus perspicace : « Nous voyons, écrivait-il en 1578, que depuis cinquante ans le prix de la terre a cru non pas au double, mais au triple... » En 1568 il avait écrit : « La principale cause et presque seule (que personne jusques ici n'a touchée) est l'abondance d'or et d'argent qui est aujourd'huy en ce royaume. » Ailleurs : « Il y a beaucoup plus d'or et d'argent en Espagne et en Italie qu'en France. Aussi tout est plus cher en Espagne * et en Italie qu'en France et plus en Espagne qu'en Italie, et même le service et les œuvres de main ; ce quf attire nos Auvergnats et nos Limousins en Espagne. » Bodin conclut, avec une remarquable droiture de sens économique au sujet du commerce extérieur, qu'il « doit être franc et libre pour la richesse et grandeur d'un royaume » et au sujet des monnaies, « qu'un prince qui altère le prix de l'or et de l'argent ruine son peuple, son pays et lui-même ».
1. Dès 1518, les Corlès de Valladolid signalaient le renchérissement. « Le prix des denrées et des objets manufacturés augmente tous les jours. » Mais ils ne signalaient pour cause que l'exportation aux Antilles qui raréfiait la marchandise dans la métropole. « A ce mal il n'y a qu'une cause, c'est l'envoi de ces marchandises aux Indes ; qu'un remède, c'est la défense de les exporter. »