‹ Histoire du commerce de la France (volume 2)Chapitre 82 sur 175 · Surtout le lin, le chanvre et la laine · texte numérisé non relu

Surtout le lin, le chanvre et la laine

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former en or entre les mains de vos hommes, au lieu que l'or de la France se transforme en fer par rarlifice des estrangers » ; ainsi de chaque industrie qu'il examine. Pour empêcher l'importation des faux d'Allemagne et de Lorraine qui sont, dit-il, à bon marché, mais de mauvaise qualité, il demandait la création d'une fabrique de faux par province. Il demandait en général la création de manufactures, c'està-dire des « ateliers des artifices qui sont les plus nécessaires partout, donnant la surintendance et conduite d'iceux, avec privilèges utiles et honorables, à des esprits capables ». c Qui peut faire soy-raesme, doit-il faire par autruy ? Est-ce un bon mesnager qui met la main à la bourse pour achepter ce qu'il peut cueillir de son propre fonds ? »

Pour la chapellerie, le drap, la toile, le cuir, il affirmait la supériorité de la France, mais il regrettait qu'on employât les laines d'Espagne chargées d'impuretés de préférence à celles du Berry, et que le transport des toiles de Normandie et de Bretagne, nécessaires à l'Espagne pour son commerce en Amérique, fût fait par navires hollandais, qu'on importât maintenant des draps d'Angleterre, au détriment de la fabrication nationale qui a diminué. « Permettez que tous (les tisserands) ensemble vous remontrent en toute submission que leur métier est le seul héritage d'eux et de leur postérité... ; qu'estans nés Français, c'est une raison qu'ils y vivent, ce qu'ils ne pourroyent faire si on leur ostoit le seul moyen qu'ils en ont. » Montchrétien se plaignait même qu'il y eût de son temps dans les villes de France des tailleurs flamands et écossais. 11 ne fait même pas grâce aux livres. « La doctrine étrangère empoisonne notre esprit et corrompt nos mœurs... Ce royaume est si fleurissant, si abondant en tout ce que l'on peut désirer qu'il n'a que faire d'emprunter rien de ses voisins ...Ce qui est étranger nous corrompt *. »

De l'examen de la manufacture Montchrétien passe au commerce et à la navigation.

Il débute par une remarque judicieuse . « Le trafic de nation à nation se fait par le besoin que les unes ont des autres, à cause que les commodités'de la vie humaine sont départies en diverses régions.» Mais il ajoute aussitôt qu'il doit être borné aux choses non ouvrées ? parce que « le royaume qui peut soy-mesme fournir à ses propres nécessitez est toujours plus riche, plus fort, plus redoutable ». Il distingue le commerce intérieur, qu'il approuve pleinement quand il est fait entre sujets du roi, et le commerce extérieur, qui se fait hors du

1. L'argument de Montchrétien n'était d'ailleurs pas nouveau. Lors de la convocation des Etats généraux de Blois (157G), les généraux des monnaies avaient dénoncé au roi les achats d'objets de luxe à l'étranger qui faisaient sortir de l'argent du royaume, « comme si les bras et mains nous manquaient pour mettre en œuvre les marchandises que nous prenons des étrangers ».Et cependant ils avouaient que « nous attirons en temps de paix deux fois plus d'argent de l'étranger qu'il n'en a de nous ».

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royaume et qu'il voudrait restreindre le plus possible.» On dit que l'un ne perd jamais que l'aulre n'y gagne. Cela est vray, et se connaît mieux en matière de trafic qu'en toute autre chose. Je diray pourtant qu'en celuy qui se fait de citoyen à citoyen, il n'y va de nulle perte pour le public.C'est, à son égard, comme si on tenoit deux vases en ses deux mains et que l'on versât la liqueur de l'un dans l'aultre, » Mais il s'afflige de voir des étrangers commercer en France, s'y établir, « faire grande figure » dans les foires, e tirer tout noslre argent, supplanter nos navires jusque dans nos ports. Ce sont des sangsues qui s'attachent à ce grand corps, tirent son meilleur sang et s'engorgent, puis quittent la peau et se déprennent... La concurrence des étrangers débitant en France leurs marchandises, ajoule-t-il, cause un grand découragement pour notre jeunesse ». Il désapprouve le commerce de Marseille, disant que le commerce fait sortir l'argent du royaume et y introduit des soieries que les Français pourraient fabriquer eux-mêmes. 11 conclut sur ce point par ce conseil : « Que Vos Majeslez ne permettent point que l'on apporte les ouvrages de main qui procèdent de l'art des hommes, ni que l'on emporte les matières en denrées crues de ce royaume, elles auront bientôt le contentement de voir que leur Estât a autant de facultez naturelles et acquises qui lui en faut pour bien agir et pour bien estre. »

Monlchrétien rappelle les essais de colonisation du xvi*" siècle ; il conseille au roi et à sa mère d'avoir une flotte qui fasse respecter sa marine marchande, de fonder des colonies qui fourniront directement des matières premières sans l'intermédiaire d'étrangers et procureront des débouchés à l'exportation française. Il conçoit même en espérance des expéditions qui, sous la protection royale, iraient jusqu'au Japon faire concurrence aux Portugais et aux Hollandais.

Montchrétien n'est pourtant pas un vulgaire avocat du protectionnisme, inspiré par l'intérêt particulier d'une localité ou d'une profession. 11 comprend les avantages de la concurrence entre les nationaux : « L'émulation en toute chose est un grand aiguillon à bien faire. Par elle, les hommes peuvent monter à la perfection de tous a ris. Il n'y a point déplus court moyen pour faire gagner le haut comble à ceux qui les exercent comme en la poudre (de l'arène) d'une lutte d'honneur et de prix. » Il part de vues générales : c'est le bien public qu'il cherche et il comprend que la prospérité d'un Etat résulte de lactivilé individuelle et de la production de chacun de ses citoyens. (' Les vacations privées, dit-il, font la publique. La maison est premier que la cité ; la ville que la province ; la province que le royaume. Ainsi l'art public dépend médiatement de l'économie... La bonne administration politicque est une santé universelle de tout le corps de l'Etal et par conséquent une entière disposition de chaque membre particulier. »

« Par ces trois sortes d'hommes, laboureurs, artisans, marchands

tout Estât est nourri, soutenu, entretenu. Par eux tout profit vient et se fait, et en sont les diverses digestions, ne plus ne moins qu'au corps naturel, toujours transmuées en mieux. Toute recherche qui procède et vient es république, comme d'une main à l'autre passe par les trois degrés d'hommes destinez pour élabourer à perfection le chile du profit; lequel naist au reste, comme de deux sources vives et non jamais taries, de l'esprit et de la main, opérant conjointement ou séparément, des subjets naturels. » Cette phrase contient un aperçu des éléments de la production plus exacte que la doclrme que produira au xvni* siècle la première école des économistes. Mais cette circulation du chyle et du sang il l'arrête à la frontière ; fasciné par l'idée que l'or et l'aigentsont la suprême richesse, il ne veut pas que le courant d'échange en importe de l'étranger, sinon pour les matières premières nécessaires au travail national.

Vingt ans après un sieur de la Gomberdière tenait absolument le même langage dans un mémoire adressé à Richelieu. Il énumérait les produits de la fabrication française qui ne craignaient pas la comparaison avec l'étranger et qu'il importait d'encourager. « Pour ce faire, disait l'auteur, il est très nécessaire de nous passer de tout ce que nous prenons des étrangers et de les faire fabriquer et manufacturer parmi nous, ayant les ouvriers et les matières en abondance dans nos provinces pour ce faire. »

Vues commerciales de Richelieu.— Richelieu appartient par ses idées économiques à la même école. Dans son Testament politique* il c'ile comme preuve de l'importance du commerce pour la grandeur de l'Etat« l'opulence des Hollandais qui à proprement parler ne sont qu'une poignée de gens réduits à un coin de terre où il n'y a que des eaux et des prairies, mais qui fournil presque toutes les nationsde l'Europe de la plus grande partie de ce qui leur est nécessaire ». Il cite aussi l'Angleterre qui, à l'exception de la Chine, a partout « un lien établi pour son trafic », et Gènes « qui n'a que des rochers en partage ». « La seule France, pour estre trop abondante en elle-même, a jusqu'à présent négligé le commerce,bien qu'elle le puisse faire aussi commodément que ses voisins.»

Car « il n'y a point d'Etat au monde si peuplé que la France » et « le pays est fertile en blé, vin, chanvre, lin, etc. », et « assez industrieux pour se passer s'il veut des manufactures de ses voisins ». Richelieu énumère les régions où il estime que le commerce serait le plus lucratif, c'est-à-dire ceux où les retours se feraient en métaux précieux ou en certaines matières premières, tels que le Canada, la Guinée, les pays du Nord dont « les Hollandais et les Flamands ont attiré à eux le trafic ». Il regrette que les marchands de Rouen aient perdu « le

1. Il avait déjà exposé ses idées ii ce .sujet dans un mémoire de lti2o.

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commerce de toile et de draps dans le royaume de Fez et de Maroc, par le moyen duquel on tirail une grande quantité d'or » et que les Français n'aillent pas trafiquer aux Indes orientales et en Perse, « leur humeur estant si prompte que les voyages qui sont de longue haleine sont peu propres à leur naturel ». « Quant à l'Occident, ojoute-t-il, il y a peu de commerce à faire. »

Il en est autrement de la Méditerranée. Richelieu avoue qu'il a eu un préjugé contre ce commerce « condamné de la voix publique » parce qu'il fait sortir de l'argent du royaume, mais qu'il en a maintenant reconnu l'utilité, parce que les soies et cotons filés qu'il fournil se manufacturent en France et sont ensuite exportés. Il indique les objets d'échange de chacun des ports.

Il conseille au roi d'encourager ses sujets à faire le commerce maritime qui est avantageux et qui procure des marins et des navires lesquels deviennent utiles à l'Etat en temps de guerre ; àcetefîetil propose de construire pour eux des navires et de les leur vendre à bon marché, de purger la mer de corsaires, « d'accorder au trafic quelque prérogative qui donne rang aux marchands au lieu que vos sujets le tirent souvent de divers offices qui ne sont bons qu'à entretenir leur oisiveté et flatter leurs femmes ».

Le grand édit de réformation de 1629, rédigé par le garde des sceaux Michel de Marillac et le procureur général au Parlement de Paris, Mathieu Mole, à la suite de l'assemblée des notables de 1626, porte, entre autres prescriptions, l'exportation libre du blé et du vin, à l'exception des temps de disette, l'autorisation pour les gentilshommes d'exercer le commerce maritime et la collation de la noblesse à des armateurs et marchands, la défense aux marins français de servir sous pavillon étranger, le convoi des navires marchands par des vaisseaux de guerre, les représailles contre la piraterie, la défense d'exporter des marchandises, excepté le sel, par navire étranger dans un port où se trouvent des navires français, la réserve du cabotage à la marine française, la prohibition des draps étrangers *, la juridiction en matière maritime réservée aux tribunaux d'amirauté, etc. Quoique cet édit, connu sous le nom de code Michau, n'ait pas été enregistré par le Parlement, il paraît exprimer des idées de Richelieu et il a inspiré son administration.

La prohibition de sortie des laines et d'entrée des draps fut cependant levée pendant la période française de la guerre de Trente Ans (en 1639).

1. Code Michau, art. 427. « Nous avons, suivant notre édit du mois de juin dernier, interdit et défendu la vente et usage des draps, estâmes, serges et autres de manufacture étrangère aQn de donner moyen à nos sujets de s'appliquer davantage à ce trafic et enrichir notre royaume d'autant de deniers qui demeureront en icelui. »

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