‹ Histoire du commerce de la France (volume 2)Chapitre 84 sur 175 · LIVRE V. — CHAI'ITUE · texte numérisé non relu

LIVRE V. — CHAI'ITUE

et de Provence. Honri IV, puis Richelieu réunirent l'office d'amiral de Bretagne à celui d'amiral de France.

Sous François l"" et sous Henri [I la France avait une marine do guerre respectable. Elle n'en avait pour ainsi dire plus à l'avènement de Henri IV. Le roi, de 1597 à 1600, fit réparer ou construire des galeries et reforma la chiourme ; toutefois, à sa mort, sa marine était loin d'égaler celle de Henri II. Richelieu réussit beaucoup mieux. Avec le revenu qu'il recevait des fermiers des messageries, il mit la marine militaire en état de protéger la marine marchande. Sur l'Océan, la tlotle du Ponant comprit 76 navires, dont un de 2.000 et l'autre de 1.000 tonneaux, 20 de 700 à 400 tonneaux, les autres plus petits el, en outre, 20 brûlots et 10 flûtes ; sur la Méditerranée, celle du Levant compta 22 bâtiments, dont un de 1.000 tonneaux, 12 galères, etc. Le budget de la marine fut porté de 800.000 livres à 4.300.000.

Sur l'Océan, Dieppe avait été saccagé pendant les guerres de religion ; cependant ses marins continuaient à faire un commerce lucratif sur la côte d'Afrique. Le Havre et Rouen avaient été bloqués par les flottes hollandaises et anglaises. Saint-Malo avait été neutre et s'adonnait surtout à la pèche et au commerce du Canada. Nantes était resté jusqu'à la paix de Vervins aux mains des ligueurs, en relation facile par conséquent avec l'Espagne. L'entrée du port du Brouage avait été obstruée par les navires chargés de galets que Condé y avait coulés en 1586. Bordeaux avait souffert des guerres. Bayonne avait profité d'un orage qui, mieux que les travaux d'approfondissement, avait changé l'embouchure de l'Adour en 1579. En somme, la situation des ports de l'Océan était plus mauvaise en l'an 1600 qu'elle n'avait été au xvi° siècle.

Les armateurs français ne trafiquaient plus aux Açores, l'impôt ayant rendu ce commerce impossible ; mais ils allaient sur la côte occidentale de l'Afrique d'oi!i ils rapportaient la poudre d'or, la gomme arabique, les cuirs, la cochenille. En 1601, une compagnie de marchands de Saint-Malo, Vitré et Laval expédia, sous la conduite de François Pyrard, deux navires aux Indes-orientales ; si le succès commercial fut très médiocre, du moins le récit de l'expédition devint populaire.

Sur la Méditerranée Marseille avait souffert aussi. Cependant le port fut curé au moyen d'un impôt spécial et un embryon de chambre de commerce avait été créé. La ville obtint en 1627 d'être érigée en port franc : ce qui lui rendit ses anciennes franchises.

D'utiles travaux datent de cette époque. Le bassin du Havre fui approfondi ; la basse Seine fut draguée ; des améliorations furent entreprises au Brouage, à Socoa, à Agde. On commença à aménager Brest et Toulon en ports de guerre.

LA CIHGULATION

La monnaie. — A la réforme de 1577 qui avait essayé d'établir, en principe au moins, le monométallisme-or, succéda, depuis l'ordonnance de 1602, le retour complet au bimétallisme, motivé par le cours commercial de l'écu qui était monté à 65 sous et plus. Henri IV, par une proclamation du 30 mars 1594, avait prescrit, mais en vain, de revenir au taux légal de 60 sous. Le change continua à monter et atteignit même 75 sous.

11 y avait eu, comme dans tous les cas de ce genre, exportation de métaux précieux. Les financiers attribuèrent à cette exportation « la rareté et pénurie d'or et d'argent » et conseillèrent, comme le rappelle le préambule de Tédit de 1602, soit « de défendre l'entrée des manufactures étrangères », soit au contraire, de favoriser l'importation afin de faire baisser le prix des marchandises, soit de punir de peines plus rigoureuses l'exportation des métaux précieux. Le préambule de redit de 1602 accuse le « compte à écus » d'être la cause du « cours excessif de toutes les espèces ».

Henri IV renonça donc à la fixité de valeur légale de l'écu, qui était une condition essentielle du monométallisme, et il porta, par ledit de 1602 ', le cours légal de l'écu d'or à 65 sous et à 21 sous 4 deniers celui du franc d'argent qui avait été créé comme pièce de 20 sous.

La valeur commerciale de l'argent continuait à perdre relativement à la valeur de l'or par suite de la production des mines d'Amérique. Le rapport passa entre les années 1615 et 1636 de 12,9 pour 1 à 16,2, puis il fut ramené à 13,6 en 1641. Le gouvernement en conséquence crut devoir changer le cours légal de l'écu qui, par une série d'ordonnances, se trouva élevé à 5 livres 4 sous en juin 1636 ^, et aussi celui du franc qui fut porté à 27 sous, sans qu'on parvint à trouver un équilibre stable des deux monnaies. Gomme pendant la guerre de Cent Ans, le besoin d'argent que causait la guerre n'était pas étranger à ces altérations ^.

Il se trouvait alors dans la circulation non seulement beaucoup de pièces de types divers, mais beaucoup de pièces rognées et de pièces fausses. 11 y avait aussi loujours beaucoup de monnaies étrangères en circulation. Un édit de 1636 établit, comme l'avaient fait maints autres édits du xvi^ siècle, le rapport officiel de trente-huit

1. L'édit interdisait en même temps la circulation d'un grand nombre de monnaies étrangères et l'exportation des métaux précieux. Sully, en 1609, songea à une refonte générale de l.i monnaie et fit préparer un édit dont les remontrances de la Cour des comptes empêchèrent la promulgation.

2. Le cours légal de l'écu a été porté de 63 sous en 1602, à 73 sous en 1613, à 4 livres en 1030, à 4 livres 3 sous en 1631, à 4 livres 6 sous en 1633, à 4 livres 14 sous en mars 1636, à 5 livres 4 sous en juin 1636.

3. «... Nous voyant obligé de soutenir les frais excessifs et la grande dépense de la guerre, nous avons esté contraint, par nostre édit de mars dernier, non seulement de tolérer le cours accoustumé des monnayes estrangères, mais encore d'en surhausser le prix... « Déclaration de 1036.

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monnaies étrangères auxquelles il élail donné cours dans le royaume. C'étaient principalement des pisloles et ducats d'Espagne et de Portugal, des royaux et des philippes de Flandre, des florins et ducats des républiques italiennes, des nobles à la rose et des angelots d'Angleterre.

Depuis le règne de Henri IV, plusieurs publicistes se plaignaient de l'agio qui existait sur les monnaies d'or étrangères, surtout sur les pistoles d'Espagne, et du profit qu'en tiraient les marchands étrangers pour le solde de leurs comptes avec les marchands français ; mais la solidité de leurs raisonnements à ce sujet paraît plus contestable que la constatation qu'ils faisaient du fait. C'est que le rapport entre l'or et l'argent, qui était alors en France de 1 à 11,9 environ, se trouvait bien au-dessous de ce qu'il était dans les pays voisins ', de sorte que les spéculateurs gagnaient à tirer de l'or de France contre de l'argent. Le rapport commercial s'éleva jusqu'à 14,1 en 1610.

L'administration crut nécessaire de procéder à une refonte générale (avril 1640 et novembre 1641) d'où sortirent de nouvelles monnaies ; le louis d'or à 22 karats de fin (916/1000) et à la taille de 36 1/4 au marc, ayant cours pour 10 livres (poids de 21 fr. 08), avec ses multiples et ses subdivisions, et le louis d'argent ou écu blanc, à 11 deniers 11 grains 11/23 de fin et à la taille de 8 et 11 '12 au marc, ayant cours pour 3 livres (poids de 5 fr. 55). Les espèces légères qui étaient en circulation durent être portées aux hôtels des monnaies et converties, poids pour poids, en louis d'or ; l'Etat prit à son compte les frais de fabrication.

Depuis que la France était retournée au bimétallisme légal, les officiers des monnaies s'ingéniaient de nouveau et toujours sans succès à trouver le moyen d' « équipoller » définitivement les monnaies. L'un deux cependant écrivait sagement en 1609 : « Toute proportion d'entre l'or et l'argent, quelle qu'elle soit, de dix ou onze, de douze ou treize, n'est jamais permanente. » L'inconvénient persistait.

Nicolas de Coqnerel, qui publiait en 1619 ses Conférences sur les monnaies de France, signale « le désordre des monnayes ». « Qui auroit emprunté en août 1602, dit-il, cent escus d'or dont il aurait fait obligation et rend ce qu'il doit au mois de septembre suivant, est quitte avec 92 escus et 20 sols ; si le débiteur a diiléré de payer jusqu'en l'an 1614, il est quitte en rendant 90 escus d'or dont le créancier reçoit dommage du cinquième.

« Le mauvais ordre qui est aux monnayes de France n'est pas moins advantageux aux eslrangers que d'un million d'or par chacun an ; et nul ne peut ignorer que depuis l'an 1602 celui qui avait 1.500 francs de

1. Il élait de 1 à \.i 1/2 en Espagne, a 13 10/40 en Anglelerrc. à 12 1/6 en Allemagne.

LA ClRCULAtlON

renies en gagnes dont il recevait 500 escue d'or par an, et à présent ne recevant que 400 escus, ne reCognoisse qu'il est riche d'un cinquième de son revenu par ces dérèglements.

« Le gentilhomme qui voyage et qui a ses enfants hors du royaume et le marchand qui négocie hors d'iceluy, l'ecclésiastique qui a affaire en cour de Rome peuvent rendre témoignage de la perle qu'ils reçoivent pour les grands frais de change qu'ils payent pour raison de tel surhaussement. »

Claude Bouteroue, qui écrivait vers le milieu du xvii*^ siècle {Recherches des monnaies de France) n'est pas moins affirmatif. « Les suites sont très dangereuses et les ruines qui peuvent arriver sont presque toujours irréparables, comme le transport et la fonte des bonnes espèces, l'apport et le cours des estrangères, renchérissement de toutes choses, l'appauvrissemeni des particuliers, la diminution des revenus qui se paient en faible monnaie et quelquefois la cessation du commerce. »

L'intérêt de l'argent el la banque. — Quoique la quantité de monnaie eut augmenté beaucoup au xvi* siècle, le capital, qui est autre chose, avait dû diminuer pendant les désordres de la guerre civile. Les emprunts étaient devenus plus difficiles et le taux de l'intérêt avait haussé, comme l'agio sur certaines pièces de monnaies.

L'étal des affaires était tel à la fin de la Ligue qu'Henri IV crut indispensable d'intervenir en faveur des débiteurs insolvables. Un édit du 28 mars 1594 rendu pour Paris annula les saisies et déchargea provisoirement les débiteurs du paiement des intérêts antérieurement échus. Les commerçants parisiens réclamaient de nouveaux délais ; une prorogation de quatre mois leur fut accordée (29 août 1598). Un édit de juillet L594 réduisit d'un tiers les rentes constituées. L'Etat d'ailleurs, en 1595, n'avait pas payé ses rentiers depuis 1587.

Quand le calme fut rétabli, Henri IV voulut intervenir pour mettre un frein à l'usure. Il rendit en juillet I60I un édit par lequel, « voyant que les rentes constituées à 8 et 10 p. 100 ruinaient quantité de familles, empêchaient le commerce des marchandises, faisaient négliger l'agriculture et les arts, chacun aimant mieux vivre dans l'oisiveté dans les grandes villes du produit de ses rentes que de prendre quelques peines en s'adonnant aux arts et à la culture de leurs partages ', » il défendit toute usure ou constitution de rentes au-dessus de 6 p. 100.

En môme temps, pour raffermir le crédit commercial, il renouvela contre les banqueroutiers la peine de mort qu'avait déjà édictée l'ordonnance d'Orléans, mais que les tribunaux n'avaient pas appliquée.

i. Vingt ans après, le Gode Michau (1627) portait « défense aux sujets de prendre et recevoir plus haut intérêt que denier seize, à peine de confiscation des sommes principales. t>

La bonne adniinistration du royaume pacifié fit sans doute plus pour l'abaissement du taux des prêts que la prescription royale qui probablement exprime une situation plus qu'elle ne l'a créée.

Les affaires de banque, qui avaient été très florissantes à Lyon durant la première moitié du xvi^ siècle et qui avaient diminué pendant les guerres de religion, se relevèrent sous le règne de Henri IV, sans retrouver cependant toute leur ancienne splendeur dans celle ville. Après la promulgation de l'édit de Nantes, des banquiers allemands et suisses vinrent s'y fixer et combler en partie le vide fait par le départ des Italiens. Le Consulat de Lyon jugea nécessaire de réduire à douze le nombre des courtiers. Les bureaux de la douane de Valence, la peste de 1628 qui fit périr, dit-on, 50.000 personnes, 1' ordre donné en 1625 d'incarcérer les Génois qui se trouvaient en France, les désordres qui s'introduisirent dans «les quatre payements» furent autant de causes d'affaiblissement du négoce de Lyon *.

Les foires. — Les foires, excepté les grandes foires agricoles, perdaient de leur importance à mesure que les communications facilitaient les relations des commerçants isolés. Beaucoup cependant étaient encore fréquentées par les marchands : celles de Lyon par exemple, celles de Saint-Germain et de Saint-Laurent à Paris, qui interrompues en 1589, avaient recommencé après la rentrée de Henri IV à Paris ; celle du Lendit avait définitivement perdu son éclat. Si celle de Saint-Germain était de nouveau très animée, c'était plus par des divertissements que parla vente des marchandises en gros * ; le théâtre de la foire devint alors célèbre.

La noblesse et le Tiers Etat. — La création de grandes compagnies donnait ouverture à des placements de capitaux dans le commerce que le moyen ûge n'avait pas connus ; elle ouvrit aussi aux particuliers un genre de négoce plus relevé que celui des boutiquiers dans les jH corps de métiers. Dans son cahier à l'assemblée des notables de 1626,1a noblesse demanda que les gentilshommes pussent entrer dans le commerce sans déchoir de leurs privilèges. ^Ê^

Des édits autorisaient déjà la noblesse à y entrer en personne. Une déclaration du roi du 2 juillet 1615, qui accordait à une société de particuliers le privilège de la navigation et du commerce dans les Indes orientales pendant douze années, rappelle qu'en 1611, lorsqu'une première compagnie avait été formée, l'article 3 disait : <■< Voulons et ordonnons que tous gentils hommes, officiers et autres gens de qua-

1. Cependant, en 1G53, les marchands de Lyon construisirent «un lieu bâti comme une galerie dans une place publique élevée par quelques degrés où ils montent, éclairé par des arcades, le tout noblement bùli et où ils se doivent trouver aux heures du matin pour y conférer entre eux des all'aires de leur traflc. »

2. Sully raconte qu'en 1607 Henri IV y dépensa 3.000 écus au jeu cl en achats.

LA CIRCULATION

lilé peussent librement entrer en ladite société sans que cela déroge ni contrevienne en aucune façon à leur noblesse, privilèges et qualités, coutumes, ordonnances et arrêts à ce contraires dont nous les avons relevés et relevons par ces présentes. ^>

Ce n'est pas que la noblesse eut rien perdu de sa prétention à ne pas être confondue avec la bourgeoisie, quelque développement qu'eussent pris la richesse et le luxe dans les rangs supérieurs de cette classe. On le vit bien aux Etats généraux de 1614. Le Tiers Etat avait dit que les trois ordres étaient les enfants d'une mère commune, la France, et que, si le clergé élait l'aîné et la noblesse le cadet, le Tiers était le puîné. La noblesse protesta avec indignation. « Nous ne voulons pas que des fils de cordonniers et de savetiers nous appellent frères ; il y a entre eux et nous autant de différence que entre le maître et le valet. » Dans son discours au roi, le baron de Senecy. orateur de la noblesse, s'exprimait ainsi : « J'ai honte, Sire, de vous dire les termes qui nous ont offensés ; ils comparent votre Etat à une famille composée de trois frères. En quelle misérable condition sommesnous tombés si cette parole est véritable ?... Et non contents de se dire nos frères, ils s'attribuent la restauration de l'Etat... »

Ce qui n'empêchait pas la noblesse de demander, comme elle le fit ensuite en 1626, de pouvoir faire le grand trafic sans déroger. Le tiersde son côté prétendait que le commerce devait être formellement interdit à tout privilégié.

De tout temps il y avait eu des hommes qui, par leur intelligence et grâce à des circonstances favorables, s'étaient élevés des rangs inférieurs de la société à une grande fortune et à des postes considérables dans l'administration du royaume. Le nombre en avait augmenté au XVI® siècle parce que le développement de l'industrie et du grand commerce rendit alors beaucoup plus fréquentes les circonstances favorables. 11 augmenta encore dans la première moitié du xvii" siècle. On vit souvent de nobles seigneurs marier leurs fils à des filles de bourgeois enrichis et des bourgeois acheter des charges ou des seigneuries qui les anoblissaient. Au temps de Richelieu on citait des parvenus comme Macé Bertrand, fils de paysan, qui était devenu sieur de La Bazinière et possédait 4 millions de livres ; Le Ragois, petit marchand d'abord, qui avait amassé 60.000 livres de rentes et était sieur de Bretomerlier, Le Camus qui donnait en mariage un million à chacun de ses enfants ; Calelan,fils d'un fripier, qui dotait sa fille de 600.000 livres ; Bouhier de Beaumarchais qui possédait six navires faisant le commerce d'Amérique et des Indes. A l'exception des grands seigneurs, peu de membres du corps de la noblesse avaient une fortune pareille et beaucoup de nobles, loin de s'enrichir, avaient subi des réductions de revenu par suite de la diminution de la valeur intrinsèque de la livre tournois.

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