CHAPITRE III
LES TRAITES DE COMMERCE ET LE COMMERCE
Sommaire. — La piraterie et les relations diplomatiques entre la France et l'Angleterre (2(50). — Traité de commerce avec l'Angleterre (261). — Traité avec l'Espagne (204).— Commerce avec la Hollande (206). — Relations avec les pays musulmans (266). — La piraterie (270;. — Les principales relations commerciales de la France (271). — Le développement commercial de la Hollande et de l'Angleterre (275).
La piraterie et les relations diplomatiques entre la France et l'Angleterre. — Le ti-ailé de commerce de 1572 avec l'Angleterre était désavantageux à la France en faveur de laquelle il ne stipulait pour ainsi dire rien de précis, et il n'avait pas désarmé la piraterie des Anglais, ni, d'autre part, il est vrai celle des Français. Henri IV se plaignait auprès de « sa vieille amie » la reine Elisabeth « de se trouver réduit,bien à contre-cœur, à des représailles, si justice n'était point faite de ces pirateries ». Il renouvelait ses plaintes en 1598 et en 1600 ; il nommait une commission (19 juillet 1599) chargée d'étudier la question, « afin que nos subjects puissent avec plus de sûreté trafiquer sur la mer ». En 1601, il envoya à Londres des commissaires pour conférer h avec les commissaires anglais sur les moyens d'assurer la sécurité à la ^| marine des deux pays. Elisabeth, de son côlé,iéclamail le droit de visiter les bâtiments français afin d'empêcher qu'ils ne portassent des approvisionnements à l'Espagne, son ennemie. Henri IV refusait, car, disait-il à son négociateur,» c'est contrevenir aux traités de paix qui nous donnent le commerce de la mer libre et nous sommes entrés en cette conférence pour l'assurer davantage et non pour l'enfreindre ». Et il ajoutait : « Vous savez quelle a été ma patience et procédure sur les ^fj voleries et injustices faites à mes sujets, espérant toujours que la dite ^' dame (Elisabeth) les ferait réparer et ces-ser... Toutefois, comme les choses sont allées empirant de temps à autre, nonobstant nos remontrances et poursuites, j'avais été contraint de pourvoir par représailles et lettres de inarque... » Il déclarait que les Français étant moins forts sur mer, il ne renoncerait pas à son droit de représailles sur terre, c'est-à-dire à la saisie des navires anglais dans les ports de France.
Henri IV avait ménagé beaucoup Elisabeth, dont l'amitié lui avait été trèsutile quand il guerroyait pour conquérir son royaume. II avait moins de ménagements ù garder avec son successeur Jacques I*"". Gomme les
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négocialions traînaient en longueur, il se décida, immédiatement après la mort de la reine, à envoyer Sully à Londres, en lui recommandant d'aborder avec tact les questions de la piraterie, de l'inégalité de traitement des marchands français en Angleterre relativement à celui des marchands anglais en France », en même temps que la question politique. Sully ne réussit que pour cette dernière question en obtenant la signature du traité d'Hamptoncourt (1603).
Les négociations relatives au commerce continuèrent, poursuivies péniblement par l'ambassadeur français, M. de Beaumont, avec les commissaires anglais. Henri IV essaya de disposer favorablement le roi d'Angleterre en levant la saisie qui avait été faite à Rouen de draps anglais confisqués pour malfaçon. Le roi d'Angleterre, de son côté, rendit une ordonnance contre la piraterie.
Traité de commerce avec V Angleterre. — Jacques I"", effrayé par la conspiration des poudres, sentit probablement le besoin d'être en bonne relation avec la France et il se décida enfin à signer le traité de commerce (26 mai 1606). Les principales dispositions de ce traité étaient les suivantes: Art. 2 : Bien et favorablement traiter les sujets de l'un et l'autre prince et les laisser trafiquer en toute sûreté les uns avec les autres, sans les molester, ni permettre qu'ils soient induement travaillés ni molestés... — Art. 3 : Toutes taxes et imposilioUvS qui se lèvent maintenant sur les sujets, marchandises et denrées de l'un et l'autre royaume au profit des deux majestés continueront d'estre levées en attendant qu'on les puisse ôler ou modérer... Mais il en sera dressé pancarte en l'un et l'autre roïaume qui sera mise et attachée en lieux publics... — Art. 4 : Pour les impositions particulières des villes, vérification sera faite de leur validité et il sera défendu « à peine de vie et du quadruple, de lever plus », — Art. 5 : Les marchands français trafiquant en Angleterre ne seront astreints à bailler autre caution que leur caution juratoire... Art. 6 : « Les navires français pourront aller librement jusqu'au quai de la ville de Londres... pourront charger et fréter avec les mêmes libertés et franchises dont les navires anglais jouissent en France... » — Art. 7 : A Rouen deux marchands français... et deux marchands anglais (nommés par les sou-
(1) Dans ses instructions au marquis de Rosny, Henri IV rappelait « le désavantage et préjudice qu'ont les sujets de S. M. en leur commerce avec les Anglais par les dits traitez et notamment par celui qui fut fait par le roi Charles IX en l'an 1572, par lequel il fut accordé aux Anglais des libériez en France qui sont interdites en Angleterre aux Français ; ce qui a souvent excité de telles plaintes et murmures entre les marchands de part et d'autre qu'il a été tout besoin que S. M. ayant interposé son autorité pour conserver et entretenir la bonne correspondance qui doit estre ...» Il ajoutait que ce traité n'avait pas été observé à cause de la mauvaise intelligence « qui estoit entre le roi de France et la reine d'Angleterre, laquelle divertisait et empeschoït ordinairement le cours du commerce d'entre leurs sujets ».
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verains) « recevront les plaintes des n)archands anglais et videront leurs différends »... ; réciproquement à Londres et dans autres villes soumises aux deux rois. — Art. 9 : Ces marchands seront appelés conservateurs du commerce et seront nommés tous les ans. — Ils seront chargés de fixer les salaires, profit et droits des agents des ports et places de commerce (art. 10), de signaler les inconvénients que pourraient entraîner les privilèges particuliers des villes (art. 11) et de veiller aux poids et mesures (art. 12). Par l'article 13, le roi de France révoquerait les arrêts de saisie prononcés antérieurement contre des marchandises anglaises. L'article 14 rappelle « que la liberté du commerce sera entretenue comme elle l'est à présent de part et d'autre, tant des marchandises manufacturées. ..excepté toutefois les marchandises de contrebande ». — Art. 15: Saisie et confiscation totale de tout navire « chargé de plus grande quantité de marchandises que celle pour laquelle il aura payé et acquitté les droits » (clause très rigoureuse).— Art. 17 : Promesse des deux souverains de rendre « prompte et briève justice » aux sujets de l'autre souverain. — Art. 18 : « Les sujets de Sa Majesté très chrétienne et ceux de Sa Majesté de la Grande-Bretagne qui seront par tourmente, fortune de mer ou contrainte de guerre, contraints jetter l'ancre dans aucuns ports et havres de l'un et de l'autre roïaume ne seront tenus de payer aucuns droits ni pour l'entrée ni pour la sortie de leurs marchandises. » — Art. 20 et 21. Suppression par le roi de France pour les Anglais du « droit d'aubaine, encore qu'il soit un des plus anciens privilèges de son roïaume », et autorisation pour les sujets français en Angleterre de « disposera leur volonté de leurs biens ». — Art. 22 : « Toutes les lettres de marque et de représailles qui ont été ci-devant expédiées par l'un et l'autre prince seront surcises, sans qu'elles se puissent exécuter de part ni d'autre », et il n'en sera pas expédié à l'avenir sans qu'elles soient scellées du grand sceau du souverain et notifiées premièrement à l'ambassadeur.
Si nous venons de donner des extraits étendus de ce traité, c'est qu'il est le plus important de ce genre que la France ait conclu jusque-là.
Henri IV s'applaudit de la conclusion : les conditions en effet étaient établies cette fois sur une base équitable. Il recom.manda à son ambassadeur de veillera une exécution loyale *. Malheureusement des droits
1. Lettre du roi à M. de Boderie, ambassadeur h Londres (G juillet 1606) : « Çà m'a esté plaisir d'avoir sceu la démonstration que le roy de Grande-Bretagne, mon bon frère, a faict de recevoir avec consentement la ratification du règlement de commerce dressé par nos députe/ pour le commun bien de nos subjecLs, avec la promesse qu'il nous a faicte de le faire observer sincèrement et fidèlement ; à quoy vous prendrez garde qu'il soit satisfaict par ses conseillers et officiers, m'adverlissanl du devoir qu'ils en feront; mais, comme son ambassadeur demande à présentque le dict règlement soit envoyé aux cours de parlement de mon royaume pour y estre enregistre et publié, et
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vexatoires subsistèrent en Angleterre et la piraterie fut loin d'être entièrement réprimée. D'autre part, le parlement de Rouen déclara qu'il voulait se réserver les appels des jugements des conservateurs du commerce, ce qui empêcha l'institution de s'établir *.
Lors de la mort de Henri IV des négociations étaient entamées pour un nouveau traité. Elles continuèrent après l'avènement de Louis XIII. Il s'agissait alors d'un traité dont l'efTet devait durer autant que la vie des deux souverains (Louis XIII et Jacques P"") et dont les principales stipulations étaient les suivantes : si quelque prince faisait arrêter des navires appartenant aux sujets d'un des deux contractants, l'autre userait au besoin de représailles contre le pays qui aurait commis les hostilités ; la piraterie serait réprimée ; les sujets des deux pays pourraient circuler librement dans l'autre pays ; les Anglais ne seraient plus obligés de déposer leurs canons à Blaye. Ce projet confirmait d'ailleurs entièrement le traité de commerce de 1606.
Devenu mmistre,Richelieu s'appliqua d'abord à entretenir de bonnes relations avec l'Angleterre. Il fit conclure (1625) le mariage d'Henriette de France avec le prince de Galles dont il avait été question une dizaine d'années auparavant. L'Angleterre, ainsi que la Hollande, lui prêta l'aide de ses navires contre La Rochelle en 1625, au moment où la France était en guerre avec l'Espagne. L'entente ne fut pas de longue durée. Les Anglais ne voyaient pas sans appréhension les tentatives faites par Henri IV et par Richelieu pour le rétablissement de la marine.
Les Mémoires de Richelieu signalent à plusieurs reprises ce fait. « Le roi d'Angleterre ne laissa pas de dire à Ghateauneuf que le roi ne lui pouvait mieux témoigner désirer vivre en paix et bonne amitié avec lui qu'en se départant du dessein qu'on lui disait qu'il avait de se rendre maître de la mer ; qu'il se trouvait dans les trésors de la chancellerie de la feue reine Elisabeth une lettre par laquelle elle ordonna à un sien ambassadeur de dissuader le dessein au roi Henri IV, même de lui déclarer la guerre par mer au cas qu'il s'y voudrait fortifier davantage... » Une autre fois, Charles P"" déclara « que de perfides amis voulaient ravira la Grande-Bretagne l'empire de la mer, mais qu'il ne le souffrirait pas ». En 1607, le roi d'Angleterre permit à ses sujets de courir sus aux navires français et le roi de France riposta par l'interdiction du commerce. L'année suivante, lors du siège de La Rochelle, le roi Charles 1" envoya une flotte sous le commandement de
quand il aura esté procédé à l'élection et establissemenl des conservateurs dudict commerce (ce qui ne sera pas sans vostre advis), vous scaurés ce qui en aura esté arresté. »
1. En 1615 les commerçants de Bordeaux protestèrent aussi contre la création des juges conservateurs.
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Buckingham pour défendre la ville '. On sait comment en novembre 1628 celte flotte, après un échec sur terre et une tempête sur mer, dut retourner en Angleterre et comment La Rochelle capilula quel, qucs jours après. La paix avec l'Angleterre fut signée le 24 avril 1029 et le commerce fut autorisé sans que les prises faites de part et d'autres fussent restituées.
La politique de Richelieu contre la maison catholique d'Autriche rapprocha l'Angleterre de la France. Elle amena, après négociation *, la conclusion du traité signé à Saint-Germain le 29 mars 1632. 11 était intitulé « Traité touchant les lettres de représailles et pour empocher les déprédations et prises de mer de leurs subjects les uns sur les autres ». Les lettres de marque et de représailles devaient en effet être déclarées nulles et il ne devait plus en être accordé d'autres, « à moins d'un déni manifeste de justice dont les complaignants devront faire preuve ^ ». Le traité maintenait en matière de commerce et de navigation les principes de 1606 et de 1610 et restituait à la France les possessions coloniales dont les Anglais s'étaient emparés *.
La nature du commerce entre la France et l'Angleterre n'avait pas beaucoup changé. A l'Angleterre la France vendait du vin. du sel, du pastel, des pruneaux, du bois et aussi de la toile, du fil, des soieries. D'Angleterre elle recevait des draps à bon marché, du plomb, de l'étain, de la cire, des harengs. Les expéditions de vin et de pastel se faisaient surtout de Bordeaux et de La Rochelle sous pavillon anglais. Les Anglais continuaient à gêner par des taxes et des formalités les marchands français qui venaient trafiquer à Londres.
Trailé avec V Espagne. — La paix de Vervins (1598) n'avait pas réla-
1. L'orgueilleux Buckingham écrivait: « Il ne faudra, quand le roi mon mailre en verra le tems, que des lettres de marque à ses sujets pour disperser tous ces vains et faibles elTorts, sans y employer une puissance royale. Le roi mon maître n'a pris les armes que pour la défense des églises opprimées . »
2. L'ambassadeur de France Chateauneuf demandait la révocation du statut qui portait confiscation des vins de France lorsqu'ils étaient importés par navire français, la permission d'importer librement dans tout port anglais les marchandises qui n'étaient pas prohibées. Il demandait aussi la restitution d'une quinzaine de navires qui avaient été saisis depuis le traité de 1629 ; mais les officiers de l'amirauté trouvaient toujours de nouveaux atermoiements.
3. « Les articles concernant le rétablissement et la licence du commerce, disent les Mémoires de Richelieu, furent plus difficiles à accorder parce qu'entre rintér«^t gêné» rai et la coutume des Anglais à pirater, cela regardait encore le particulier de tous les grands et ceux du Conseil d'Angleterre qui étaient tous en part avec les corsaires. »
4. Pendant la guerre les Anglais avaient pris, entre autres éfablissemenls, la partie française de Saint-Christophe. Richelieu, après la signature de la paix, envoya une escadre qui, sous le commandement de Cahusac, remporta une victoire navale et reprit l'ile. L'historien du commerce de l'Angleterre, Anderson, s'afflige de ce trailé : « Dans ce fatal traité, notre roi et nos ministres ont été vaincus par l'hahileté supérieure de Richelieu. »
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bli l'harmonie commerciale entre la France et TEspagne ; les deux marines restaient hostiles l'une à l'autre ; la piraterie sévissait non seulement dans les parages lointains, mais même dans les mers d'Europe '. Henri IV se crut obligé un moment (1601) d'interdire totalement le commerce ; les Espagnols de leur côté frappèrent l'importation et l'exportation d'un droit de 30 p. 100 *, se réservant de le lever pour leurs alliés (1604) : ce qu'ils lirent pour l'Angleterre. « On mande de toutes parts, écrit Villeroi de Neuville à Sully, que les Anglais enlèvent nos toiles et nos blés à furie pour les transporter en Espagne et que cela ruinera toute la navigation française. » Henri IV mit d'abord un droit égal à celui de l'Espagne sur les marchandises espagnoles ', puis il les arrêta par une prohibition absolue*. « A la longue, écrit Henri IV, les Espagnols en recevront plus grande incommodité que nous. » L'affaire s'envenima ; le roi d'Angleterre et le pape intervinrent. Cette guerre de tarifs dura jusqu'à ce que Sully, menaçant l'ambassadeur d'Espagne d'une guerre ouverte, eut obtenu le traité du 12 octobre 1604 qui rétablit le commerce entre les deux pays en supprimant de part et d'autre le droit de 30 p. 100 et la défense d'exporter '\ Le traité, négocié à Londres, fut signé à Paris le 12 octobre 1604.
1. Des vaisseaux français étaient saisis sur les côtes du Porlufral, conduits en Angleterre et vendus.
Henri IV réclama la restitution d'un navire de Pont-Audemer saisi et vendu au retour de Terre-Neuve ; il n'obtint rien. De Maisse dit dans son journal : « Quelquesuns se trouvoient si méchants d'user de cruauté en tuant, noyant ou vendant aucuns hommes à la mer..» Du Var : « Il ne se fait point quasi de justice des pirate ries qui s'exercent, et sur amis et sur ennenis, et cela pour le profit qu'en retirent les grands... » Voir Elisabeth et fleuri IV, par Prévost-Paradol.
2. Un impôt, dit Sully, de 30 p. 100 « sur toutes les denrées et marchandises qui viendroient de France en ces pays (Espagne et Pays-Bas) ou sortiroient d'iceux pour entrer en France ».
3. Déclaration du 4 février 1604 par laquelle le roi met sur les marchandises d'Espagne et de Flandre une imposition de 30 p. 100 « pour garder quelque égalité au mouvement et entre cours du commerce ».
4. « ..Néantmoins, voyant que l'on continue à lever les dites impositions aux pays de nos dits frères, sans faire démonstration de les vouloir révoquer ni régler, nous avons advisé rédimer nostre dit royaume, pays et subjects de la perte insupportable qu'ils en recouvrent.
« Nous avons pour les causes susdites, jusqu'à ce que nos dits le roy d'Espagne et les archiducs ayent déchargé nos dits subjects du paiement de la dite imposition de 30 p. 100... déTondu et défendons... conduire et transporter cy-après au pays de l'obéissance dudit roy et desdils archiducs de Flandre, soit par mer, soit par terre, aucunes marchandises, mesme grains, vins, bestiaux de toutes espèces ny autres sortes de denrées en quelque manière que ce soit. Comme aussi défendons l'entrée de toutes marchandises venant des lieux de l'obéissance de nos dits frères, à peine de confiscation. »
5. Lettre de Henri IV (13 octobre 1604) à Rosny.« Mon cousin, j'ai reçu le translat des articles pour le commerce que vous aviez arrestez et signez avec le cardinal, l'ambassadeur d'Espagne et le sénateur de Milan ; dont j'ay esté très aise et content
A l'Espagne la France envoyait les toiles de Normandie et de Bretagne, la sayetterie d'Amiens, les élamines de Reims, la mercerie, le papier, la quincaillerie et surtout le blé dont l'exportation sVSleva parfois jusqu'à 4 millions d'écus d'or (poids d'or d'environ 40 millions de francs). Comme au temps de la Renaissance, les ouvriers et artisans de France allaient louer leurs services dans la péninsule. Toutefois la concurrence des Anglais et des Hollandais était devenue très vive dans ce pays et les affaires des Français n'atteignaient plus au même chiffre que sous Henri H.
Commerce avec la Hollande. — Les pays chrétiens avec lesquels la France faisait le plus de commerce au temps de Henri l'V^ étaient l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre et la Hollande.
Les Hollandais, sujets révoltés, ne pouvaient trafiquer dans les possessions espagnoles que sous le couvert de noms français ; ce fut un des motifs qui amenèrent en 1601 et en 1603, le roi d'Espagne à mettre le droit de 30 p. 100 sur les importations.
Avec la Hollande, dont Richelieu avait besoin dans sa lutte contre la maison d'Autriche, mais qu'il voyait avec déplaisir faire la majeure partie du commerce maritime de la France, furent signés deux traités, en 1624 et en 1627, par lesquels les Hollandais promettaient de pro léger la marine française.
Aux Pays-Ras (Flandre et Provinces-Unies) la France envoyait des vins, des morues, du sel. Elle en recevait des harengs, des serges, des camelots, des toiles, du coton, du beurre et du fromage, et aussi des marchandises de transit destinées à l'Espagne, bien que ce commerce par terre eut été beaucoup amoindri par suite d'une ordonnance de 1585 qui avait exigé que tout le transit passât par la douane de Lyon.
Relations avec les pays musulmans. — En 1579, à une époque où le commerce français était paralysé par les guerres de religion, la reine Elisabeth avait obtenu du sultan Amurat la liberté pour les Anglais de commercer sous leur pavillon national ; aussitôt il s'était formé (1581) en Angleterre une compagnie dont le commerce prospéra, surtout l'importation des draps. Sous le règne de Henri IV le consul de France à Gonslantinople Decoquerel signalait (21 mars 1593) le progrès de l'influence anglaise. « Je suis retourné en ce lieu pour défendre ce consulat contre les assauts de l'ambassadeur d'Angleterre, résidant en Gonslantinople et son consul qui est ici, lesquels par toutes voyes indirectes veulent soustraire de la bannière de S. M.
pour l'incertitude en laquelle nous estions de ce faict ». —26 octobre 1604, à M. de Brèves : « Vous saurés que j'ay reconnu et permis le trafic d'Espapne avec mes subjecls, sur la révocation et descharge faicle par les Espagnols de l'impôt de 30 p. 100 qu'ilz avoient délibéré de lever sur eux. Leur paix avec les Anglais a esté aussi publiée et jurée. »
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les nations étrangères qui trafiquent par ce royaume sous la protection d'icelle et n'y a pas dix-huit ans que les Anglais ne pouvoient négocier par cet empire que sous la très puissante bannière de France ; j'ay jusqu'à cette heure renversé leurs desseins pour ce regard, à leur honte et creveray avant qu'il n'en advienne autrement. »
Lorsqu'en 1597 l'ambassadeur de France à Gonstantinople, Savary de Brèves, obtint le renouvellement des capitulations que le sultan avait accordées à François P""; il put faire confirmer le privilège des Marseillais pour la pêche du corail. C'est à Marseille que la compagnie concessionnaire de cette pêche devait s'approvisionner et porter son corail. Lors du cinquième renouvellement des capitulations, en 1604, la clause relative à la pêche du corail fut pour la première fois expressément stipulée. « Confirmons toutes les permissions qui ont été données par nos ayeux,et singulièrement par notre feu père, touchant cette pêche, sans qu'elles soient sujettes à autre confirmation qu'à celle qui en a été faite d'ancienneté. »
Le traité signé le 20 mai 1604 entre Henri IV et Achmet II portait que toutes les nations commerçant par mer avec l'Empire ottoman devaient, à l'exception des Vénitiens et des Anglais, naviguer sous pavillon français, que les Français auraient le droit d'exporter les produits dont la sortie était prohibée, comme le cuir et la laine, que les vaisseaux français portant la marchandise d'un pays ennemi ne seraient pas capturés, non plus que les Français et les marchandises françaises naviguant sous pavillon ennemi, que les Français seraient exempts du droit d'aubaine, que les contestations entre Français seraient soumises à la juridiction des consuls et de l'ambassadeur français.
Le sultan promit de faire rétabfir le Bastion de France. Mais le pacha d'Alger n'obéit pas à l'ordre de son souverain et l'ambassadeur Savary de Brèves, passant à Tunis et à Alger à son retour en France (1605), ne put obtenir ni ce rétablissement ni la libération des esclaves chrétiens *.
Pendant les dix-huit années qui suivirent la mort d'Henri IV, les Algériens furent en guerre avec la France. En 1613 des soldats et ouvriers qui travaillaient à la reconstruction du Bastion furent massacrés. Le duc de Guise, gouverneur de la Provence, qui prétendait avoir reçu pardon de Henri IV le Bastion, arma une expédition ; mais ses gens, malgré leur vigoureuse résistance, furent bientôt forcés par les attaques des Algériens à se rembarquer. D'ailleurs les Marseillais étaient
1. Le destructeur du Bastion de France, se trouvant à Gonstantinople avec l'ambassadeur de France, lui dit que « le Bastion avait été démoli par résolution de toute la Barbarie parce que par là on emportait tout le blé, ce qui amenait une cherté et yne famine extrêmes ».
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jaloux de la compagnie du Baslion qui avait accaparé le commerce de la région et ils en réclamaient la suppression. Cette antagonisme persista très longtemps.
La paix ayant été signée en mars 1619 avec le pacha d'Alger, Guise désintéressa l'ancienne compagnie Lenche et envoya pour relever le fortune expédition qui reprit pendant quelque temps possession du Bastion, puis qui en fut ensuite chassée après une lutte sanglante. Dans le même temps des ambassadeurs algériens étaient massacrés à Marseille et la guerre se rallumait (1621).
Quand Richelieu fut au pouvoir, il fit sentir avec plus d'énergie l'action de la France. En 1623 il envoya à Consiantinople un Marseillais, corse d'origine, qui avait été consul à Alep, Sanson Napollon ; il le chargea d'obtenir des ordres rigoureux contre les Barbaresques ; puis, en 1626, d'aller, comme délégué du duc de Guise, négocier un traité à Alger. En 1628, Napollon obtint, à force de présents, la signature de ce traité qui stipulait l'observation réciproque de tous les articles des capitulations, la concession au roi de France, moyennant redevance, du Baslion et des échelles de Bône, le droit de pêche du corail, la liberté de naviguer, vendre et acheter, l'assurance contre les corsaires *. Le Baslion fut relevé et devint une forteresse ; d'autres fortins furent construits à la Galle et au Cap Rose, un comptoir à Bône; la compagnie employa fructueusement une vingtaine de bateaux à la pèche du corail.
« Le gouverneur du Bastion, écrivait Napollon dans un mémoire, exerce la justice civile envers tous les Mores qui trafiquent et vont en ces lieux et places et, si aucun More a commis quelque crime, se sauvant audit Bastion, il est en franchise sans que le dit gouverneur soit obligé de le rendre si bon lui semble. »
Sanson Napollon ranima le commerce, et, quoique le blé n'eût pas été mentionné dans le traité, il en expédia chaque année beaucoup sur Marseille. « Le Bastion, disait un mémoire de 1629, est une place de très grande considération soit pour retraite aux galeries du roi, soit pour servir un jour de degré à la conquête d'Alger. » Mais les Marseillais, et même le consul d'Alger voyaient avec grand déplaisir le succès de la compagnie de Sanson Napollon qui attirait à lui le négoce et ils cherchèrent à le perdre à la fois dans l'esprit du cardinal et dans celui du pacha d'Alger.Néanmoins Napollon parvint à établir sur le territoire tunisien un comptoir au cap Nègre en face de l'île de Tabarca où les Génois avaient un établissement (1629) ; mais, quatre ans après
1. Ce traité du 29 septembre 1628 est le premier texte précis de convention avec le pacha d'Alger. Mais il était fait avec un particulier, Napollon, et non avec le roi de France. Le texte porte : « Le Bastion et les échelles de Bone, donnes au roi de France, avec pèche, le capitaine Sanson étant commandant des dites places; ses vaisseaux pourront aller, venir, vendre, acheter... »
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il fut lue au moment où il se préparait, sur les instructions secrètes de Richelieu, à attaquer Tabarca.
Avec le Maroc la France était en bonne intelligence. « Maintenant que Dieu nous a bénis, écrivait en 1G09 Muley Zeidan à Henri IV, nous souliaitons que nos majestés entretiennent l'amitié qui s'est conservée entre nos prédécesseurs. » Toutefois un détournement commis par le consulJean PhilippedeCastellaneen 1616 troublal'harmonieet fit jeter tous les Français en prison. En 1624 Isaac de Razilly fut envoyé par le père Joseph pour négocier un accommodement ; ce ne fut qu'en 1630 qu'il parvint à un arrangement avec les gens de Salé qui étaient à peu près indépendants de l'empire et qu'en 1631 qu'un traité fui signé avec l'empereur. Ce traité permettait aux marchands français de commercer librement, de ravitailler leurs navires, d'avoir des consuls, etc.
Cependant l'influence française était alors en déclin en Orient. Les Arméniens étaient devenus les maîtres du Saint Sépulcre ; les consuls ne résidaient pas ; ils levaient sur les marchands français une taxe indue ; les Orientaux se plaignaient de la mauvaise qualité des draps français. En 1621, un envoyé extraordinaire de Louis XIII à Constantinople obtint la restitution des lieux saints '. Deux ans après, l'ambassadeur obtint la restitution des navires et des esclaves pris par les Barbaresques. Le pacha de Tunis s'exécuta, mais le dey d'Alger refusa d'obéir au firman du sultan.
Richelieu suivit en Orient la même politique qu'Henri IV. Il créa des consulats en Albanie, en Morée.Voyant le commerce avec la Perse entravé par la guerre lurco-persanejl signa un traité avec le czar Michel afin d'assurer le passage des marchandises de l'Orient par Astrakan et la Baltique (1629) et un autre traité avec le roi de Danemark de qui il obtint une réduction de 5 à 1 p. 100 sur le péage du Sund (1629). Du czar Michel Federowitz il obtint la permission pour les marchands français d'exercer leur culte et leur commerce, d'avoir des consuls et de traverser librement le pays pour se rendre en Perse et en Barbarie en payant seulement un droit de 2 p. 100. Le transport des marchandises de l'Orient par la voie de terre et par la Baltique paraissait devoir être moins coûteux et plus sûr que par l'Asie Mineure et les Echelles du Levant.
Par l'entremise du père Joseph, qui en 1625 fut nommé préfet des missions du Levant, Richelieu envoya en Asie Mineure, en Egypte, en Perse des capucins qui fondèrent des couvents et des hôpitaux et qui propagèrent l'influence française. Jean Tavernier, fils d'un marchand de cartes géographiques d'Amiens et habile marchand, fit en Perse et en Turquie six voyages (1631 -1635) dont il a laissé un très instructif récit ^.
\. Mais, en 1634, les chrétiens grecs devinrent à leur tour les protecteurs des Saints Lieux.
2. Tavernier, enrichi par son commerce, fut anobli par Louis XIV.
LIVKE V. — CHAPITRE III
Mais le commerce de l'Orient élail de plus en plus attiré par les Hollandais sur la route maritime du Cap.
La piraterie. — Les pirateâ barbaresques continuaient à infester la Méditerranée et la côte atlantique de l'Afrique. On disait que, de 1610 à 1633, ils avaient capturé 2.500 bùtimenls (dont beaucoup de barques sans doute) et 30.000 hommes '.^ Quelle honle, écrivaient les magistrats de Provence, est-ce à toule la chrétienté que cette troupe d'écumeurs de mer, par la fréquence de ses courses, tyrannise tant de belliqueuses nations * ? ». Un moment interrompue par un traité de 1628,1a piraterie sévit de nouveau dès 1633. Le Bastion de France ayant été détruit, Richelieu ordonna au cardinal de Sourdis de bombarber Alger (1637). Un autre Iraité, signé en juillet 1640, n'eut pas beaucoup plus d'effet sur la piraterie ; mais la compagnie recouvra le Bastion, le droit de commercer, ainsi que d'avoir des magasins à Bône et à la Galle et une agence à Alger. Quelques années après, la faillite de l'agent d'Alger rompit encore l'entente.
La piraterie ne cessa pas. Elle n'était d'ailleurs pas le fait des seuls Barbaresques. Toutes les marines marchandes restaient, malgré les traités et les relations commerciales, à l'état d'hostilité les unes contre les autres, toujours dans Thémisphôre austral, très souvent dans l'Atlantique du nord, comme dans la Méditerranée. Il paraît que l'insécurité de la Méditerranée grevait, par les impôts et par l'assurance, de 40 à 45 p. 100 les marchandises expédiées de Marseille aux ÏLchelles du Levant.
Les Anglais n'étaient guère moins redoutés que les Barbaresques. Nous avons vu que Henri IV s'était plaint plusieurs fois de la piraterie dans sa correspondance avant la conclusion du traité de commerce '.
1. D'après Razilly, il y avait en 1626 environ 8.000 matelots français esclaves en Tunisie et en Algérie.
2. Saint Vincent de Paul écrivait : « Le vent nous fut aussi favorable qu'il fallait pour nous rendre c« jour à Narbonne, qui était faire 50 lieues ; si Uieu n'eut permis que trois brigantins turcs, qui côtoyaient le golfe de Lyon pour attraper les barques qui venaient de Beauoaire où il y avait foire, ne nous eussent donné la chasse et attaqués si vivement que deux ou trois des nôtres étant tués et le reste blessés... n'eussions été contraints de nous rendre à ces félons et pires que tigres. Les premiers éclats de la rage desquels furent de haclier notre pilote en cent mille pièces, pour avoir perdu un des principaux des leurs, outre quatre forçats que les nôtres leurs tuèrent. Ce fait, nous enchaînèrent après nous avoir grossièrement pansé, poursuivirent leurs pointes, tirent mille voleries, donnant néanmoins la liberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les avoir volés...