‹ Histoire du commerce de la France (volume 2)Chapitre 91 sur 175 · LES COMPAGNIES DE COMMERCE ET LA COLONISATION · texte numérisé non relu

LES COMPAGNIES DE COMMERCE ET LA COLONISATION

La compagnie fondée par de Monls ayant été dépossédée de ses privilèges, le prince de Condé et le duc de Montmorency furent institués successivement vice-rois de la colonie ; mais ils ne firent rien pour elle ou ne purent rien faire au milieu des troubles de la France. Pendant ce temps, les Recollets étaient venus de Québec dès l'année 1615 au nombre de quatre ; les Jésuites, qui s'étaient fixés en Acadie dès 1611, furent appelés par eux à Québec en 1625. Les uns et les autres s'efforcèrent d'écarter les protestants *.

Compagnie du Morbihan el Compagnie de la Nacelle de Saini-Pierre fleurdelisée. — Richelieu était partisan des grandes compagnies de commerce. « Il n'y a, disait-il, royaume si bien situé que la France et si riche de tous les moyens nécessaires pour se rendre maître de la mer. Pour y parvenir, il faut voir comme nos voisins se gouvernent, forment de grandes compagnies, obliger les marchands d'y entrer, leur donner de grands privilèges comme font les étrangers*. »

Richelieu prononça la dissolution de l'ancienne compagnie et en créa de nouvelles qu'il voulut faire très puissantes. La première compagnie qu'il créa fut celle du Morbihan (1626), ainsi nommée parce que le roi lui cédait à perpétuité la baie et les îles du Morbihan avec l'autorisation d'y construire un port franc. Elle était fondée par cent associés au capital de 1.600.000 livres. Le roi la dotait du monopole du commerce du Ponant et du Levant (Indes Occidentales etOrientales) par terre et par mer et de l'Europe septentrionale, du privilège des pêcheries, du droit de découvrir et d'exploiter des mines, de s'emparer des mendiants pour former ses équipages, de « traiter avec les rois des provinces découvertes ou à découvrir, d'élever des forteresses, etc. ». « Le bruit de cet établissement alarmait déjà les Anglais el les Hollandais, écrivait Richelieu. L'Espagne n'avait pas moins peur pour ses Indes. »

Les Etats de Bourgogne approuvèrent ; mais,commeréditde création portait que les procès delà compagnie ressortiraient non au parlement de Bretagne mais au Conseil privé du roi, le parlement de Bretagne refusa de l'enregistrer et la compagnie ne parvint pas à se constituer.

1. En 1611 Godefroy, conseiller à Limoges, et Gérard le Roy, flamand, obtinrent un privilège de commerce et de navigation aux Indes Orientales. Le préambule portait que le roi Louis XIII voulait entretenir les desseins de son père, « exercer ses sujets à la navigation et les rendre experts au fait de la marine, pour s'en servir es occasions où il en auroil besoin pour la défense de son Etat, ensemble pour s'enrichir et commander d'autant plus par les profils que pourroient faire ses sujets... >» 11 ne paraît pas qu'il ait été donné suite à ce projet.

2. Dans le Code Michau qui reflète à beaucoup d'égards la pensée de Richelieu, les articles 429 et 430 engagent les sujets à former des compagnies de commerce ; le roi promet de leur accorder des faveurs spéciales, de les faire escorter de ses vaisseaux de guerre et pour cela d'entretenir une flotte de cinquante vaisseaux de quatre à cinq cents tonneaux.

La seconde fut la compagnie de la Nacelle de Saint-Pierre fleurdelisée qui se forma à Nantes entre Hollandais, Français et Brabançons. Gomme la compagnie du Morbihan, c'était une ambitieuse conception, à la fois commerciale et industrielle ; car elle avait, d'après ses statuts, pour « but d'établir dans le royaume de France un grand négoce de toutes les marchandises qui entrent dans le commerce, introduire les pêcheries, la fabrique des vaisseaux et de divers autres ouvrages qui n'y sont communs, mettre en valeur plusieurs terres et lieux qui ne rendent que peu ou point de profits, fouiller chacun des lieux et endroits de terres de Sa Majesté, dresser des forges, fondre et forger l'or, l'argent et le fer..., entreprendre des voyages au loin, faire des peuplades, établir des colonies aux lieux qu'elle avisera '>. C'était à la fois trop vaste et quelque peu vague. Elle ne parvint pas non plus à se constituer.

Compagnie de la Nouvelle-France. — Un autre essai, moins ambitieux et plus pratique, fut fait. En avril 1627, six personnes parmi lesquelles le maire de Calais, le syndic de Dieppe, un échevin du Havre de Grâce, un bourgeois de Paris, s'engagèrent à former une compagnie de cent associés pour peupler la Nouvelle-France. Après examen du projet par le Conseil du roi, fut rendue en mai 1628, au camp de La Rochelle, la « Déclaration pour la formation des colonies aux Indes Occidentales », motivée sur le désir « de travailler pour l'advancement de la religion catholique ». La colonie en effet ne devait être composée que « de naturels français catholiques ». La compagnie devait en conduire au Canada deux à trois cents la première année et jusqu'à 4.000 jusqu'en 1643, leur donner des terres défrichées en quantité suffisante,les semences et les vivres de la première année, établir trois ecclésiastiques au moins dans chaque village. La compagnie possédait le pays en toute propriété et seigneurie, n'ayant à payer qu'une couronne de 8 marcs d'argent à chaque avènement de roi. La compagnie avait tt pour toujours le trafic de tous cuirs, peaux et pelleteries » et pour quinze ans « tout autre commerce soit terrestre, soit naval ». La pêche de la morue restait libre. Les colons qui ne dépendaient pas de la compagnie, pouvaient faire le commerce avec les sauvages et vendre des fourrures, mais seulement à la compagnie et à un prix déterminé. Le roi donnait à la compagnie deux vaisseaux de guerre de deux à trois cents tonneaux et des couleuvrines. Les artisans, après avoir exercé au Canada pendant six ans, devaient être reconnus comme maîtres à leur retour en France sans avoir à faire de chef-d'œuvre. Les marchandises du Canada entraient en franchise en France. Nobles et ecclésiastiques pouvaient faire partie de la compagnie sans déroger. Les sauvages convertis devaient être réputés naturels français.

La Compagnie de la Nouvelle-France eut des débuts difficiles. G'é-

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tait le temps du siège de La Rochelle ; la France et l'Angleterre étaient en guerre. Les premiers navires de la compagnie furent capturés ; un commandant d'escadre anglaise, Kerth, protestant français réfugié à l'étranger, bloqua Québec qui, ne recevant aucun secours de France et réduite par la famine, dut capituler (19 juillet 1629). Ghamplain revint en France et ne retourna au Canada que lorsqu'après le traité de patx de Saint-Germain (1632) les Anglais eurent, non sans une lenteur prolongée, rendu Québec. Ghamplain s'efforça de réparer le mal ; mais il mourut en 1635.

C'était le temps oîi Richelieu entrait directement en lice dans la guerre de Trente Ans. 11 ne pouvait plus s'occuper de colonisation. Néanmoins, à la mort de Louis Xlll, malgré ces difficultés, quelques établissements avaient été fondés: outre Québec, le Canada possédait Tadoussac, Montréal (1642), Silleri, le fort Richelieu, le fort des Trois Rivières.

La concession de tous les domaines en fiefs et l'introduction des tenures féodales n'ont pas été favorables à la colonisation parce que ce régime gêna la libre culture. Des pionniers, chasseurs de castors et des missionnaires avaient poussé pendant cette période leurs reconnaissances jusqu'à la baie des Puansdans le pays des Wennebagos que l'on supposait être riverains de la mer du Sud '.

Louis Xlll, dans le préambule des édits de création des compagnies, déclarait se proposer « de peupler ledit pays de Français catholiques pour, par leur exemple, disposer ces naturels à la religion catholique et à la vie civile •). Les sauvages convertis devaient être « réputés pour nalurelsTrançais ». Les Jésuites avaient supplanté les Recollets et ils étaient devenus bientôt très influents ; ils écartèrent systématiquement toute colonisation protestante : ce qui fut dommageable à la colonie ; ils se mêlèrent aux tribus sauvages pour les amener à la foi catholique : ce qui eût été un bien s'ils n'avaient pas en même temps tenu les convertis à l'écart des colons français dont ils croyaient le contact corrupteur.

La Compagnie de la Nouvelle-France, qui avait d'abord fait pendant un temps d'assez bonnes affaires, languit bientôt à cause de son monopole même, grâce auquel elle pouvait abaisser les prix payés aux indigènes et exagérer celui des marchandises d'Europe qu'elle vendait. Les Iroquois préférèrent trafiquer avec les Hollandais établis alors à l'embouchure de l'Hudson, et peu à peu les Anglais et les Hollandais prirent la première place dans le commerce des fourrures.

L'historien canadien du Canada, Garneau, a jugé sévèrement la politique suivie par le gouvernement français. « On ne saurait trop redire

1. Jean Nicolet qui avait fait un séjour de neuf ans (1025-1634) chez les Nipissings, s'avança dans ses courses 300 lieues plus loin, jusqu'à la baie des Puans, aujourd'hui la baie Verte du lac ]V1ichig:an.

à la France, qui cherche aujourd'hui à répandre sa race, sa langue, ses institutions en Afrique ', ce qui a ruiné son système colonial dans le Nouveau Monde où elle aurait dû prédominer. Le défaut d'association dans la mère patrie pour encourager une émigration agricole, l'absence de liberté et la passion des armes répandue [parmi les colons telles sont les principales causes qui ont fait languir le Canada *. »

Etablissements aux Antilles. — Aux Antilles un huguenot français, Levasseur,s'élablit en 1625 dans la petite île de Saint Christophe. Peu de temps après, il céda ses droits à deux capitaines normands, Urbain de Boissey et Belin d'Esnambuc. Ce dernier, nommé capitaine du roi dans les mers du Ponant, partit et débarqua en même temps que des Anglais avec une cinquantaine d'hommes dans l'île de Saint-Christophe, Trouvant le pays fertile, il revint en France pour fonder la Compagnie de Saint-Christophe à laquelle Richelieu donna pour vingt ans le privilège du commerce entre le 11^ et IS*' degré de latitude et dont il devint môme actionnaire (1626). Un établissement fut fondé sous le commandement de Cahuzac. Comme il était menacé à la fois par les Anglais et par les Espagnols, le roi envoya une escadre qui battit les Anglais et éleva un fort dans l'île Saint-Eustache. Pendant que Cahuzac était éloigné, survint une escadre espagnole qui força les Français à capituler ; mais, en 1630, d'Esnambuc reprit possession de l'île. Saint-Christophe était en quelque sorte un refuge d'où les aventuriers français partaient pour faire en mer et en terre ferme des prises sur les bâtiments et les établissements espagnols.

Un des premiers établissements espagnols avait été celui de l'île de Saint-Domingue où avait été fondé San Domingo (1496) quatre ans après la découverte de Christophe Colomb ; cet établissement était resté jusqu'à l'époque de la conquête du Mexique un des deux centres de la domination espagnole. L'île, qui ne produisait que très peu de métaux précieux, avait été ensuite à peu près délaissée par les conquérants.

Des aventuriers français, trouvant que l'île de Saint-Christophe était trop éloignée des grandes routes maritimes', vinrent s'établir au nord-ouest de Saint-Domingue, dans une petite île montagneuse et peu fertile, déserte alors, la Tortue (16.30). Il s'y forma bientôt trois groupes de population : les habitants, très peu nombreux k cause de l'infertilité du sol, cultivant des patates et du manioc pour leur nourriture et du tabac pour leur commerce ; les boucaniers, chasseurs dans la grande île de bœufs et de porcs sauvages dont ils vendaient les peaux et fumaient la viande ; les flibustiers, pirates qui organisaient

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