LES COMPAGNIES DE COMMERCE ET LA COLONISATION
fonds de 4.000 livres par associé. Comme les actionnaires ne répondirent pas à l'appel, elle se trouva en dernier lieu réduite à vendre ses îles. C'est ainsi qu'en 1650 Du Parquet acquit pour 60.000 livres la Martinique, Sainte-Lucie, la Grenade et les Grenadines qu'il revendit 90.000 livres (1657) au comte de Cerillac ; que Poincy acheta en 1651 pour 147.000 livres Saint-Christophe, Saint-Barthélémy, Sainte- Croix, la Tortue qu'il légua à l'Ordre de Malte (1659) ; que le marquis de Boisseret acquit pour 73.000 livres le groupe de la Guadeloupe, la Désirade, les Saintes et Marie-(ialante.
Etablissements dans r Amérique du Sud. — Dans l'Amérique du Sud, plusieurs Français avaient tenté de fonder des colonies ; au xvi^ siècle des armateurs faisaient du commerce sur les côtes : un Anglais a rapporté dans son récit qu'en 1596 des bâtiments français y venaient charger du bois de Brésil. Sous Henri IV, en 1594, un armateur de Dieppe, Riffault,se trouvait à l'île de Maragnon. En 1605, le roi conféra au chevalier Daniel de la Touche, seigneur de la Ravardière, le titre de « lieutenant général du roi es contrées de l'Amérique, depuis la rivière des Amazones jusqu'à l'île de la Trinité » ; une compagnie se forma à laquelle la régente (1611) fit don d'un vaisseau. La Ravardière s'établit dans une île où il fonda Saint-Louis de Maragnon (1612) ; mais les Portugais envoyèrent de Pernambuco des troupes qui, après un combat à Guaxenduba et l'arrivée d'une escadre de renfort, s'emparèrent de Saint-Louis (1615). En 1616 les Portugais ayant fondé la ville de Para sur l'Amazone, les Français ne firent plus depuis ce temps de tentatives pour s'établir dans ces parages.
Cependant, sous l'impulsion de Richelieu, il en fut fait ailleurs. La Guyane était célèbre à cette époque ; c'était derrière ses forêts que la légende plaçait le lac Parime, la résidence de l'El Dorado, les trésors des Incas fugitifs du Pérou. Depuis Walter Raleigh plusieurs explorateurs étaient aventurés dans cette région. En 1626, Chanlail et de Chambaud débarquèrent avec 26 hommes sur la côte de Sinnamari et pénétrèrent dans l'intérieur sans qu'on ait jamais eu ensuite de leurs nouvelles. La même année, une compagnie de seize personnes, sous la conduite du lieutenant Lafleur, s'établit au bord de la rivière Counamana ; mais, malgré deux renforts d'immigrants qu'elle reçut les années suivantes, l'entreprise échoua et les colons durent se réfugier dans l'île de Cayenne (1634). Une compagnie de Rouen, dite Compagnie du Cap Nord, créée en 1633, ayant obtenu le privilège de « s'établir dans tous les pays non habités par aucun prince chrétien entre la rivière d'Orénoque, icelle comprise, jusqu'à celle des Amazones, icelles comprise », envoya, mais sans succès, des renforts au premier établissement *.
1. Tous les auteurs ne sont pas d'accord sur le résultat de ces premières tentatives*
LIVKE V- — CHAPITRE IV
Une autre Compagnie de Rouen, fondée en 1643, fit une tentative plus importante ; mais les 600 hommes que Poncet de Bréligny débarqua à l'embouchure du Mahoury ou élabht dans l'île de Cayenne furent en moins de deux ans presque tous massacrés par les indigènes. En 1652, la Compagnie de la France é(iuinoxiale, qui, fondée l'année précédenle,avaitété dotée des privilèges enlevés à celle de Rouen malgré ses protestations, envoya un convoi de 700 hommes à Cayenne oii le fort Cépérou venait d'être construit l'année précédente par sa rivale ; les dissensions des chefs, l'impéritie des colons, l'hostilité des sauvages ne tardèrent pas à faire disparaître (1654) cet établissement, comme les précédents. A toutes les époques les essais de colonisation en Guyane devaient avoir un résultat pitoyable.
Etablissements en Afrique, — En Afrique, où les marins français avaient été au xiv* siècle des premiers à faire le troc avec les noirs, on voit, sous le règne de Henri IV, se former (1595) une compagnie de marins de Dieppe et de Rouen qui fit effectivement le trafic sur la côte d'Afrique et peut-être même au Brésil.
Des Rouennais avaient au xvi*= siècle un comptoir à l'embouchure du Sénégal ; en 1612, ils firent une tentative infructueuse pour s'établir sur la Gambie. En 1633, ils obtinrent un privilège pour le commerce et la traite des noirs au Sénégal ; en Gambie ils fondèrent l'établissement de Saint-Louis sous la protection d'une escadre commandée par Razilly. Deux autres sociétés s'organisèrent pour faire le trafic sur d'autres parties de la côte.
En Orient, une compagnie constituée au Blavet expédia en 1601, sous le commandement de Pyral, deux navires ; mais Fyral fit naufrage et ne put revenir en France qu'en 1611. En 1604, après la fondation de la Compagnie des Indes, il se forma une compagnie à laquelle le roi accorda le monopole du commerce aux Indes orientales pendant quinze ans ; les gentilshommes purent en faire partie sans déroger ; mais celte compagnie ne parvint pas à réunir son capital.
Une autre compagnie, dite Compagnie des Moluques, obtint en 1611 le monopole du commerce au delà du Cap de Bonne-Espérance ; mais elle n'en fit pas usage. Aussi se forma-t-il une nouvelle société sous la direction des Rouennais Jacques Muisson et Ezechiel de Caen, de Godefroy.trésorier à Limoges, et du flamand Girard Le Roy,qui absorba la précédente (1615). Cette compagnie envoya en Orient (1616 et 1619) deux expéditions dont la première réussit et dont la seconde, attaquée par les Hollandais, échoua.
Plus tard, en 1642, la Société de l'Orient, fondée par Rigault, obtint pour dix ans le privilège du commerce de Madagascar o\i des arma-' leurs français trafiquaient depuis le commencement du siècle. La compagnie envoya, sous la conduite du protestant rochelais Pronis,
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une douzaine de colons auxquels l'année suivante un navire de Dieppe amena 90 hommes de renfort. Le fort Dauphin fut hâti au sud de l'île. Mais, d'une part, Pronis se rendit insupportable par son despotisme et d'autre part, la compagnie resta six ans sans envoyer ni secours ni nouvelles. Flacourt, qui remplaça Pronis en 1648, ne sut pas non plus se concilier les indigènes.
Résumé. — En somme le Canada et les Antilles étaient les seules contrées dans lesquelles la colonisation française fut définitivement et solidement fixée.
Trois noms caractérisent cette période de l'hisloire coloniale qui s'étend de 1594 à 1660 : Henri IV, Richelieu et Mazarin. Henri IV a eu le mérite de redonner, après François I", une impulsion au mouvement et le bonheur d'avoir connu deux ans avant sa mort la fondation de Québec. Richelieu a eu un mérite du même genre ; il a poursuivi l'accomplissement de l'œuvre colonisatrice qu'il considérait comme intimement liée à la puissance delà marine ; pendant son administration le théâtre colonial a été largement étendu au Canada et aux Antilles ; des tentatives ont été faites dans l'Amérique du Sud et dans l'Afrique occidentale. Henri IV et Richelieu ont, en vue de développer le commerce et la navigation, autorisé en quarante-trois ans la création de vingt deux compagnies '. Toutes n'ont pas pu se constituer ; mais l'ensemble témoigne d'un élan remarquable. La politique de ces deux grands hommes, sans avoir donné encore d'importants résultats commerciaux, est loin d'avoir été infructueuse : c'est le commencement de la colonisation française.
Le ministère de Mazarin a été une sous-période beaucoup moins féconde. Mazarin a été le continuateur de Richelieu dans la politique extérieure et il a achevé glorieusement son œuvre par les traités de Westphalie et des Pyrénées ; mais les discordes intérieures et le relâchement de l'autorité ont, pendant son administration, entravé une fois de plus le développement économique et ont fait négliger la marine et les colonies.
1 . Voir la liste de ces compagnies dans Y Histoire des classes ouvrières et de l'industrie en France avant 1789, par E. Levasseur, t. II, p. 197.