‹ Histoire du commerce de la France (volume 2)Chapitre 94 sur 175 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LOUIS XIV ET GOLBERT

Sommaire. — Le Roi (293). — L'œuvre de Colbert (204).

Le Roi. — Après la mort d'Henri IV et de Louis XIII, quatorze années se sont écoulées qui, avons-nous dit, n'ont pas été sans fruit pour la politique de la France, puisqu'elles lui ont valu les traités de Westphalie et des Pyrénées, mais pendant lesquelles la fortune économique du royaume ne s'est pas accrue et a môme été compromise par la guerre civile.

Le gouvernement personnel de Louis XIV a ouvert une ère de régénération et de prospérité. La Fronde, en faisant sentir les fâcheuses conséquences des troubles civils, avait inspirée la génération présente le dégoût de la rébellion et avait plus solidement que jamais attaché le peuple à l'autorité royale. Le roi, devenu majeur, trouva une nation soumise. Il prit dès le début la responsabilité de la conduire seul. « L'assujettissement, dit-il, qui met le souverain dans la nécessité de prendre la loi de ses peuples est la dernière calamité où puisse tomber un homme de notre rang. Dieu qui a donné des rois aux hommes a voulu qu'on les respectât comme ses lieutenants, se réservant à lui seul le droit d'examiner leur conduite. Sa volonté est que quiconque est né sujet obéisse sans discernement. »

Aussi le mot qu'on lui a prêté, « l'Etat, c'est moi », résume-t-il le caractère de son règne ; avec lui la monarchie, mise hors de page par François I", devint entièrement absolue.

La société française d'ailleurs était profondément modifiée ; la vie n'avait plus rien du caractère féodal, quoiqu'il y eût encore des droits terriens féodaux et que l'industrie restât encadrée dans le régime corporatif.Mais le grand commerce était en général afYranchi de ces entraves.

Le règne de Louis XIV comprend deux périodes très différentes : 1° celle où, jeune encore, entouré d'hommes de talent, assisté par Colbert, contenu dans son ambition, favorisé de la fortune, il vit la France s'élever à un degré de prospérité qu'elle n'avait pas encore atteint ; et il contribua puissamment à celte élévation par les succès et les conquêtes de ses deux premières guerres et par l'administration intérieure du royaume ; 2<» celle où, vieilli, suspect à l'Europe par son ambition,

privé de (!)olbert et servi par des commis souvent trop complaisants, obligé d'accabler son peuple d'impôts pour entretenir ses armées pendant ses deux dernières guerres, il descendit la pente delà fortune jusqu'aux extrêmes misères de Tannée 1709 et aux humiliations du traité d'Utrecht.

U œuvre de Colberl. — Louis XIV sut bien choisir ses principaux serviteurs. Golbert est au premier rang. Ministre à la fois très ambitieux et très laborieux, passionné pour l'ordre et pour le développement de la richesse économique du pays, autoritaire par tempérament, très soucieux de sa fortune personnelle, mais serviteur intelligent, souple et dévoué au roi, il sut comprendre les besoins essentiels de la France à son époque et il consacra entièrement le travail opiniâtre de sa vie à la prospérité du royaume ; il eut assez de justesse dans les vues et assez de force dans la volonté pour contribuer largement à rendre la nation plus florissante qu'elle n'avait jamais paru l'être. Dès l'année 1653, il avait, dans un mémoire à Mazarin, exposé les principales idées qui devaient guider sa politique économique. « Il faut, disait-il, rétablir ou créer toutes les industries, même de luxe ; établir le système protecteur dans les douanes ; organiser les producteurs et les commerçants en corporations ; alléger les entraves fiscales nuisibles à la population ; restituer à la France le transport maritime de ses produits ; développer les colonies et les attacher commercialement à la France ; supprimer tous les intermédiaires entre la France et l'Inde; développer la marine militaire pour protéger la marine marchande.» Tel fut en elTel son programme,

Mazarin l'avait recommandé au roi dans son testament comme « estant fort fîdelle ». Le roi le fit successivement intendant des finances (1661), membre du Conseil royal institué en septembre 1661 dix jours après la chute de Fouquet ; puis il le chargea des affaires de la marine (1661) ; il en fille surintendant général du commerce avec deux directeurs sous ses ordres (1664) : le surintendant des bâtiments (1664) ; le contrôleur général des finances (1665), charge rétablie pour lui ; le secrétaire de la maison du roi (1669) ; le secrétaire d'Etat de la marine (1669), etc.

Le premier soin de Colbert, comme intendant des finances — et c'est un de ses plus grands mérites — fut de rétablir l'ordre profondément troublé dans la perception des impôts et dans l'administration du Trésor royal.

Un lit de justice, qui siégea pendant quatre ans sous la présidence de Lamoignon, révisa, non sans violences, les contrats passés avec l'Etat et fit rendre aux traitants 110 millions de livres. Une comptabilité régulière fut établie, imitée de la comptabilité commerciale, avec un livre-journal, un livre des recettes, un livre des dépenses comprenant autant de chapitres qu'il y avait de matières et constituant en quel-

LOUIS XIV ET COLBERT

que sorte le grand livre du Trésor, chaque mois un abrégé des comptes soumis au roi et chaque année, en octobre, un « état de prévoyance », budget provisoire de l'année suivante.

Les offices qui avaient été créés inutilement et qui grevaient le budget de 8 millions de rentes furent pour la plupart remboursés, ainsi que les rentes émises dans des conditions onéreuses pour le Trésor.

Golbert sut accroître le revenu du roi tout en allégeant la charge des contribuables. En effet, le brevet de la taille dans les pays d'élection, qui s'élevait en 1661 à 42,6 millions de livres (poids de 68,5 millions de francs) *, descendit par une série de réductions à 33,8 millions (en poids 50 millions de francs) en 1671 ; puis, malgré les augmentations temporaires nécessitées par la guerre de Hollande, à 40 millions environ. La répartition de l'impôt fut améliorée. Les grandes gabelles furent diminuées, au moins jusqu'à la guerre de Hollande.

D'autre part, le revenu des aides, entrées, etc., fut porté par des contrats successifs et plus avantageux de 8 à 22 millions de livres (en poids 34 millions de francs). A la suite de l'application des tarifs de 1664 et de 1667, les douanes des Cinq grosses fermes rapportèrent 11,8 millions (en poids 17,5 millions de francs) en 1682 au lieu de 34 en 1663. En somme, le Trésor royal ne recevait en 1661 que 31,8 millions de livres sur les 84,2 (poids de 137,3 millions de francs) que payaient les contribuables ; en 1683, il touchait 97 millions nets (poids de 143,5 millions de francs) sur une recette brute de 119 millions de livres (poids de 176 millions de francs). L'ordre ainsi établi dans les finances fut profitable au commerce, comme à l'agriculture et à l'industrie.

La guerre de Hollande compromit cet ordre. Le roi ayant besoin de 45 millions pour entrer en campagne, il fallut créer des offices et des rentes. Après la séance du Conseil (février 1672) dans laquelle le premier emprunt avait été décidé sur la proposition de Lamoignon, Colbert se plaignit amèrement : « Voilà donc la voie des emprunts ouverte ! Quel moyen restera-t-il désormais d'arrêter le roi dans ses dépenses. »

Quoique Colbert ait dû en effet émettre des emprunts pendant celte guerre, il ne laissa que 8 millions de rentes constituées sur l'hôtel de ville 2. Il en avait trouvé lia son entrée aux affaires. Il est vrai que les moyens dont il usa pour réduire ces rentes ont été plus d'une fois très critiquables.

Colbert s'intéressait au bien-être des campagnes. Il prit, outre la réduction des tailles, des mesures propres à soulager les paysans : défense de saisir les bestiaux, création de haras, dessèchement de marais,

1. Plus 1.860 000 livres pour les pays d'Ktat. Ces pays payaient en 1663 2.200.000 livres.

2 Au capital de 158 millions, dont 138 au denier 20 et 20 au denier 18.

ordonnances des eaux et forêts. Mais les restrictions imposées au commerce des grains leur furent préjudiciables ; le prix du blé se maintint en général à un niveau bas qui ne rémunérait pas les cultivateurs.

Colbert augmenta le nombre des communautés d'arts et métiers: ce qui n'était pas utile à cette époque, mais ce qui entrait dans ses idées d'ordre et ce qu'il fit peut-être par raison fiscale pendant la guerre de Hollande plus encore que par raison économique. Il fit de grands etïorts, et des efforts heureux à plusieurs égards, pour introduire de nouvelles industries en France et il créa ou contribua beaucoup à créer, au moyen de privilèges, des manufactures, lesquelles ne lui ont pas toutes survécu, mais qui marquent l'avènement de la grande industrie dans le royaume. Un meilleur ordre fut introduit dans la justice. Colbert eut voulu donner à toute la France une législation uniforme, désir prématuré. Il put du moins, secondé par son oncle Pussort, faire rédiger l'ordonnance civile connue sous le nom de Gode Louis (1667), l'ordonnance criminelle (1670\ Tédit sur les eaux et forêts (1669), l'ordonnance du commerce (1673), l'ordonnance de la marine (1681) et il prépara le Gode noir qui ne fut publié qu'après sa mort (1685).

De l'œuvre complexe de Golbert nous n'avons à étudier que la partie qui concerne plus ou moins directement le commerce : en premier lieu, le commerce intérieur comprenant les voies de communication et les transports, les monnaies, les marchés et les foires, le trafic des provinces, les grandes villes et ports ; en second lieu, le commerce extérieur et les tarifs des douanes, les relations de la France avec les pays étrangers, les compagnies de commerce et la colonisation.

Si Golbert a renforcé le régime corporatif de l'industrie dans les villes, s'il a réglementé étroitement certaines fabrications, principalement celle des tissus en vue d'assurer la qualité des produits, s'il était fermement convaincu qu'il était utile, conformément à la doctrine mercantile, d'acheter en France plutôt qu'à l'étranger fallut-il même payer la marchandise plus cher', il était cependant convaincu des avantages de la liberté du travail et particulièrement de la liberté du commerce. Sa correspondance fait foi à ce sujet, comme les actes de son administration. « Je suis un peu contrarié (lettre du 24 juin 1669) de tout ce qui peut gesner le commerce, (jui doit être extrêmement libre. » « Il y a dix ans entiers (l*'" septembre 1671) que S. M. travaille à establir dans son royaume une liberté entière du commerce et ouvrir ses ports à toutes les nations pour l'augmenter. » « Le com-

1. Colberl écrit en effet le 20 mai 1671 : « Non seulement à l'égard du goudron, mais mesme de toute aulre marchandise propre à la marine, il faut généralement s'en fournir dans le royaume plutost que d'en prendre des eslrangers, quand mesme ces dernières scroient à quelque chose meilleur marché, estaat important de mettre nos thanufactures» en valeur. >

LOUIS XIV El COLBEKT 297

merce, universellement, consiste en la liberté à toutes personnes d'acheter et vendre en la multiplicité des acheteurs. Tout ce qui tend à restreindre la liberté et le nombre des marchands ne peut rien valoir. » M II faut, écrivait-il un jour au marquis de Seignelay, son fils, que le roy sente aussi vivement tous les désordres qui arrivent dans le commerce et toutes les pertes que feront tous les marchands comme si elles lui étaient personnelles. »

Il consultait souvent les marchands, sans se laisser conduire par leurs visées égoïstes. « Tous les éclaircissements que vous prendrez chez les marchands, écrivait-il le 24 janvier 1670 à l'intendant de Lille, seront mêlés de leurs petits intérêls qui ne tendent point ni au bien général du commerce, ni à celui de l'Etat. » Une autre fois, à l'intendant de Montpellier (2 octobre 1671) : « Les marchands ne s'appliquent jamais à surmonter par leur propre industrie les difficultés qu'ils rencontrent dans le commerce tant qu'ils espèrent trouver des moyens plus faciles par l'autorité du roi ; et c'est pour cela qu'ils y ont recours pour en tirer avantage de quel(|ue manière, en faisant craindre le dépérissement entier de leurs manufactures*. »

11 conseillait lui-même les marchands ; il stimulait leur initiative ; il ne les violentait pas. A plusieurs reprises il a fait inviter des armateurs par les intendants à former de grandes entreprises ; les armateurs ne le faisant pas, Colbert prescrivit de ne rien commander impérieusement parce que le commerce doit rester libre*. C'est pour lui donner plus de liberté qu'il essaya de porter la ligne des douanes aux frontières du royaume. Il ne recourait au monopole que lorsqu'il

1 . Les commerçants en vins de Bordeaux se plaignaient de la concurrence que

leur faisaient les vaisseaux marchands hollandais. Colbert leur écrivit; « Si le»

marchands de Bordeaux considèrent que toutes nos mers sont ouvertes presque pendant tout l'hyver, que celles de la Hollande sont fermées dès la fin de novembre, et qu'elles ne s'ouvrent le plus souvent qu'à la fin d'avril ; que toutes les mers du Ponant ne ferment pas, et que la mer Baltique s'ouvre en mesme temps que celle de Hollande, peut-estre que, par le calcul qu'ils feroient, ils trouveroient qu'ils peuvent partir des cosles de France dès le mois de mars pour se trouver à l'ouverture de la mer Baltique lorsque les Hollandais pourroient seulement se mettre en estât de sortir de leurs ports, en sorte qu'ils auroient pour le moins quinze jours ou trois semaines d'avance sur eux pour le débit de leurs vins et de leurs denrées,

-.( Toutes les autres raisons qu'ils allèguent sont encore beaucoup plus faibles que celles-cy ; mais je reviens à vous dire que, le commerce estant une matière qui ne peut estre forcée, il faut seulement les y exciter, non seulement par les bons traitements que je viens de dire, mais mesme en leur faisant espérer (jue, s'ils se meltoient en estât d'avoir un nombre de vaisseaux considérable, le Roy pourroit peut-eslre diminuer les droits de sortie de leurs vins et denrées. .. » [Lcllres, instructions et mémoires de Colbert, t. II, p. 549).

2, Instructions de Colbert : « Le commerce étant un pur effet de la volonté des hommes, il faut nécessairement le laisser libre, s'il n'y a une nécessilt' indispensable de le restreindre dans les mains d'une Compagnie ou de quelques particuliers. »

croyait Ja formation de puissantes compagnies privilégiées nécessaire pour soutenir le commerce maritime dans les villes lointaines.

Henri IV avait institué en 1604 un Conseil de commerce. Richelieu l'avait dénaturé en substituant des conseillers d'Etat aux marchands qui devaient le composer. Colbert le rétablit en ordonnant à dix-huit villes de nommer tous les ans chacune deux marchands parmi lesquels le roi en choisissait trois pour former auprès de sa personne un conseil permanent ; les autres conseillers devaients'assemblerparlielleraent dans les provinces quand ils étaient convoqués. 11 semble qu'ils ne l'ont été que fort rarement, tandis que le Conseil supérieur se réunit régulièrement.

Dans la première séance de ce conseil tenue par le roi le dimanche 3 août 1664 Colbert exposa ses vues sur la théorie du commerce avec l'étranger. « Je crois que l'on demeurera facilement d'accord de ce principe qu'il n'y a que l'abondance d'argent dans un Elat qui fasse la différencede sa grandeur et de sa puissance. Sur ce principeil est certain qu'il sort tous les ans hors du royaume, en denrées de son cru nécessaires pour la consommation des pays étrangers, pour 12 à 18 millions de livres ; ce sont là les mines de notre royaume à la conservation desquelles il faut soigneusement travailler. » Il ajoutait que la Hollande faisait « la guerre à cette mine » en prélevant la majeure partie des bénéfices par les importations qu'elle faisait payer à la France.

Cette théorie n'était autre que celle qu'avaient professée Laffemaset Monlchrétien : restreindre autant que possible les importations et accroître les exportations afin d'attirer les métaux précieux et de ne pas les laisser sortir. Aussi Colbert, tout en appréciant les avantages de la plus grande liberté possible des individus en matière de commerce, ne renonçait pas à donner, au nom et par l'action de l'Etat, une direction générale à ce commerce, particulièrement dans les relations avec les pays étrangers. Cette direction, il la donna en vue de réaliser le mercantilisme et de développer la manufacture, non sans gêner parfois la liberté individuelle et sans léser certains intérêts économiques. Il n'a pas inventé la théorie ; il se l'est appropriée et il lui a donné la forme spéciale et personnelle que l'histoire a désignée sous le nom de Colbertisme.

Page 1