CHAPITRE III
LES MOYENS DE TRANSPORT ET D ECHANGE
SoMMAiRF,. — Les routes (313).— Les voilures publiques (315).— Les rivières et les canaux (319).— Entrepôts et transit (322). — La marine (323).— Les monnaies (324).— Foires et marchés (328).— Les foires de St-Germain et de St-Laurent à Paris (329). — Quelques autres foires (330).
Les roules. — Les voies de communication étaient encore très imparfaites au milieu du xvii^ siècle, malgré les travaux exécutés lorsque Sully était grand voyer de France. Après la suppression de son office, les trésoriers de France étaient devenus les ordonnateurs des deniers destinés au service des ponts et chaussées. Le désordre et l'incurie dominèrent de nouveau dans cette administration. Au commencement du règne do Louis XIV, un rapport au roi portait « qu'il est advenu que la plupart des grands chemins, chaussées, ponts et passages ont été ruinés ». Vingt ans après, c'est-à-dire au commencement de l'administration de Colbert, un rapport signale « le mauvais usage des deniers ci-devant destinés pour réparer et entretenir partie des ponts et chaussées ».
« Sans tracé régulier, sans largeur normale uniforme, lit-on dans l'ouvrage classique de M. Vignon, livrés à des juridictions multiples qui souvent se contrecarraient.les grands chemins étaient exposés aux usurpations des riverains et à toute espèce de dégradations. » Laboureurs et seigneurs empiétaient sur la voie. Il fallut un arrêt du Conseil de 1682 pour rendre aux routes la largeur réglementaire.
lin des premiers soins de Colbert fut de constituer (17 novembre 1661) une commission chargée de faire une enquête sur les péages afin de supprimer ceux qui n'étaient pas dûment autorisés, « Sa Majesté n'ayant rien de plus à cœur que de procurer à ses sujets la commodité nécessaire à leur trafic. » Colbert s'occupa toute sa vie de cette question ; l'année de sa mort il prescrivait de « faire finir le plustôt possible les péages qui se levaient sur les ponts, parce qu'ils estoient toujours à charge au peuple et au commerce »,
Il régularisa l'administration ; laissant aux trésoriers de France la partie financière et la juridiction contentieuse des ponts et chaussées,
il confia la partie administrative et technique à des « commissaires répartis dans les généralités » qui relevèrent directement de lui. En temps de paix, tous les ans, comme sous l'administration de Sully, des allocations prélevées sur le Trésor royal furent affectées à des travaux d'art tels que les ponts et à l'amélioration de certaines parties des grandes routes. Mais en général l'entretien était mis à la charge des villages et villes que ces roules desservaient. Colbert permettait parfois aux intendants d'user de la corvée ; cependant il préférait beaucoup le système des impositions. Hors du territoire des Cinq grosses fermes le budget ordinaire des voies de communication était fourni par la province même. Pour surveiller les constructions et réparations, Colbert chargea les intendants de faire des tournées, assistés d'un membre du bureau des finances. Il réserva au contrôle général, c'est-à-dire à ses propres bureaux, l'étude et l'adoption des projets, ainsi que la surveillance générale. Toutefois les trésoriers de France continuèrent à exercer l'inspection et les grands voyers à avoir le soin d'assurer la libre circulation.
En 1669 (23 novembre) Colbert écrit à l'intendant de Rouen que ft l'intention du Boy estoit de travailler sans discontinuation au rétablissement de tous les chemins publics et de rendre toutes les rivières navigables ». En 1680 (9 mai) il adresse une instruction générale aux intendants sur l'entretien et la construction ; dans cette instruction il recommande de concentrer la dépense en choisissant le chemin le plus avantageux aux peuples \ « au lieu de continuer à faire quantité de petites dépenses de côté et d'autre qui ne font pas l'effet que Sa Majesté désire ». « Le principal de tous les ouvrages publics, dit-il ailleurs, est de les entretenir, parce qu'aussitôt qu'ils sont abandonnés ils dépérissent. »
Les fonds étaient fournis en partie par les généralités et les localités, sur des impositions spéciales, en partie aussi par le Trésor royal. Quand Colbert devint ministre, l'allocation du Trésor n'atteignait plus depuis longtemps 100.000 livres. 11 l'augmenta jusqu'à 623.000 livres en 1671 avant la guerre de Hollande, jusqu'à 362.000 en 1682, après cette guerre. C'était toutefois beaucoup moins qu'au temps de Sully.
Dans quelques provinces (Artois, Alsace, Lorraine, Franche-Comté) la corvée était en usage. Colbert n'approuvait pas ce procédé ; Louis XIV non plus qui estimait (1684) « que cela ne serait pas moins onéreux qu'une imposition' »...
i. En 1630 il écrit aux intendants: « Mettez toujonrs les chemins qui mènent aux ports au nombre des principaux cliemins. Considérez la grande route qui mène <t Paris, centre de toute consommation, comme la principale.» Paris était en eiïet le centre d'un réseau des routes.
2. En Poitou, des paysans, ayant été convoqués pour une corvée dp roule, refusèrent de s'y rendre et l'intendant leur donna raison.
LES MOYENS DE TRANSPORT ET D'ECHANGE
Dans les pays d'Etat, comme l'Artois, le Languedoc, le Béarn, les ponts et chaussées relevaient des Etats qui votaient les fonds. Aussi en Languedoc les routes passaient-elles pour être mieux entretenues que dans la plupart des autres provinces.
Faute d'entretien, les routes dépérirent encore une fois pendant les dernières guerres du règne. « Les chemins, disait en 1703 Vauban, sont fort négligés dans le royaume ; ce qui nuit beaucoup au commerce. >. En 1708 on fait savoir au contrôleur général que « les voituriers de Marseille ne peuvent presque plus entreprendre les transports à cause que les chemins sont devenus impraticables ». A la fin du xvn» siècle l'intendant de la généralité de Paris signale l'état des grands chemins : ceux de l'élection de Sens sont en bon état ; mais ceux des environs de Montereau sont « en très mauvais état >» ; celui de « Paris à Melun par la plaine de Villeneuve-Saint-Georges est impraticable une partie de l'année », etc.
Le pavage de la roule la plus fréquentée de cette époque, celle de Paris à Orléans, na été terminé que sous le règne de Louis XIV. Boulainvillers,en reproduisant dans son ouvrage sur VElat de la France une partie du mémoire de l'intendant de cette généralité, ajoute : « L'on ne saurait dissimuler l'abus général qui se pratique dans la généralité et plus particulièrement aux environs de Paris où toutes les voies qui conduisent aux nouveaux palais élevés par les financiers sont parfaitement pavées et entretenues, pendant que les grandes routes, comme celles de Paris à Rouen, à Beauvais ou à Amiens, sont impraticables la plus grande partie de l'année. »
Malgré les suppressions, les péages étaient encore nombreux. Le Dictionnaire de commerce de Savary des Bruslons en mentionne 72 dans la généralité de Paris *.
Les voitures publiques. — Voilà quel était l'état des grandes routes. Des chemins de moindre importance il n'y a rien à dire ; ils étaient presque partout à l'état de nature. Beaucoup de voyageurs allaient à pied ; ceux qui le pouvaient allaient à cheval. Cependant il était nécessaire d'avoir des voitures pour beaucoup de personnes ou pour les marchandises.
Au commencement du règne de Louis XIV le service des voitures publiques était encore très imparfait. Il est vrai que la plupart des villes importantes étaient desservies; mais en général leè voitures ne partaient qu'après avoir réuni un nombre suffisant de voyageurs. « Part quand il peut », dit VEtat officiel des messageries, coches et
1. Par exemple dans l'élection de Paris il y en avait 2 à Corbeil, 1 par terre, et 1 par eau, et 2 à Lagny, 1 sur le pont et 1 sous le pont, 2 à Epinay, t par eau et 1 par terre, 1 à Gournay sur la Marne, 1 à Bonneuil sur la Marne, 1 à Saint-Denis, à Conflans-Ste-Honorine, à Poissy, à Chatou, à Montmorency, ;\ St-Brice, a Sarcelles, à Franconville, à Monthary, à St-Leu ; en tout 18 péages.