CHAPITRE IV
Sommaire — La statistique du commerce intérieur (283). — Accroissement du commerce intérieur (284).
La statistique du commerce intérieur. — Les statistiques de l'administration des douanes font connaître la quantité et la valeur des marchandises importées et exportées chaque année, sinon d'une manière tout à fait exacte, du moins par un procédé général et uniforme d'enregistrement qui permet d'établir des comparaisons numériques et de suivre avec un degré d'approximation suffisant les mouvements du commerce extérieur dans la suite des années. Le commerce intérieur d'un État. ne jouit pas des mêmes avantages ; il n'existe pas de statistiques générales de la production, des échanges et de la consommation d'un pays ; on est réduit à des conjectures plus ou moins bien fondées sur la production de certains objets de commerce qui donnent lieu à des relevés spéciaux, telles que les récoltes de céréales, l'extraction de la houille, la fabrication du fer, l'importation du commerce spécial. Ce qui n'est pas douteux, c'est que la somme des échanges est de beaucoup supérieure à la valeur totale des produits de l'agriculture et de l'industrie, augmentée des importations. Car ce n'est que la moindre portion des produits qui est consommée directement par les producteurs. Cette portion diminue même à mesure que se développe la division du travail. Aujourd'hui, par exemple, il y a bien moins que dans les siècles passés de cultivateurs qui mangent leur blé en cuisant eux-mêmes leur pain ; encore ont-il dû faire acte de commerce en donnant leur blé à moudre au meunier. Si l'on estime par hypothèse la production annuelle de la France vers la fin du second Empire à une vingtaine de milliards, c'est à plusieurs vingtaines que monterait le chiffre du commerce intérieur ; car la plupart des produits passent par plusieurs mains pour parvenir du producteur au dernier consommateur, soit sans transformation, soit après une série plus ou moins longue de transformations industrielles. Dans le moindre village comme dans la grande ville, la vie journalière des individus donne matière à des échanges.
Si nous ne pouvons pas calculer le montant de ces échanges, nous pouvons en premier lieu essayer de donner quelque idée de leur accroissement pendant la période du second Empire au moyen de la statistique de certaines consommations, et en second lieu indiquer les places où le commerce est le plus actif au moyen des comptes rendus de la Banque de France.
Accroissement du mouvement commercial à l'intérieur. — La consommation du froment a été de 81 millions d'hectolitres en 1851, soit 2.27 hectolitres par habitant; en 1869 elle a été de 127 millions d'hectolitres, soit 3.32 hectolitres par habitant : augmentation de 57 p. 100.
La consommation de la pomme de terre a passé de 52 à 93 millions de quintaux. Celle du vin, sujette à de plus grandes variations, a passé de 37 millions d'hectolitres à 67 ; celle de l'alcool, de 622.000 hectolitres à 1.008.000; celle du sucre, de 1.155.000 quintaux à 2.788.000; les trois premières marchandises ont presque doublé ; la quatrième a plus que doublé.
La consommation du café a presque triplé : 18 millions de kilogrammes et 50 millions. Celle du cacao a à peu près quadruplé ; 2 millions et 8 millions de kilogrammes.
De 7 millions de tonnes en 1851 la consommation du charbon de terre s'est élevée à 20 millions 1/2 en 1869 Elle a triplé.
La production de la fonte de fer, de 446.000 tonnes a passé à 1.381.000 tonnes.
Pour les textiles, la consommation du coton (excédent de l'importation sur l'exportation) a été de 58 millions de kilogrammes en 1851 et de 93 en 1869 ; celle de la laine (non compris la production indigène qui a peu varié) a passé de 18 millions à 100 millions de kilogrammes ; celle des cocons de soie, de 191 .000 kilogrammes à 1.130.000.
D'après ces indices il semble qu'on n'exagère pas en estimant que le mouvement total du commerce intérieur a pour le moins doublé pendant la période impériale.
La grande majorité des achats journaliers de la vie domestique se font au comptant ou à crédit sans donner matière à des effets. Il n'en est pas de même des achats des marchands et des fabricants, et l'on peut, jusqu'à un certain point, juger de l'importance du commerce d'une localité d'après le montant des opérations des succursales de la Banque de France.
Vers la fin de l'Empire ces succursales fonctionnaient dans 63 villes ; le montant total de leurs opérations était de 4.349 millions, dont 3.383 en effets escomptés. Les opérations à Paris s'élevaient à 2.871 millions. L'ensemble pour la Banque et ses succursales était de 7.101 millions.
Les 40 succursales dont le mutilant total des opérations a dépassé 30 millions en 1868 étaient :
Montant des opérations
des principales succursales,
escompte, avances sur effets
publics, lingots, monnaies.
chemins de fer crédit foncier,
billets à ordre, virements,
versements des receveurs généraux,
coupons encaissés
(en millions de francs).
Marseille 576
Lille 404
Lyon 308
Bordeaux 259
Strasbourg 191
Rouen 179
Le Havre 175
Valenciennes 126
Mulhouse 110
Nantes 105
Saint-Etienne 95
Montpellier. ......... 98
Toulouse 88
Saint-Ouenlin 85
Nîmes 77
Besançon 76
Reims 72
Avignon 69
Caen 68
Angoulême 59
Le Mans . . 57
Grenoble 52
Limoges 51
Nancy 50
Amiens 49
Troyes . 46
Arras 44
Agen 43
Angers . 41
Dunkerque 41
Orléans 41
Bar-le-Duc 40
Toulon 38
Metz 33
Chalon-sur-Saône 33
Rennes 32
Garcassonne 32
Nice 31
Tours 30
Bayonne 30
Lille esl la succursale qui a le plus fait d'escomptes, 77 millions, puis :
Strasbourg 59
Bordeaux 61
Le Havre 55
Rouen 44
Nantes 43
Lyon 38
Marseille 35
Toulon : . . 35
Si, au lieu de prendre comme terme de comparaison le montant total des opérations, on ne considérait que l'escompte qui représente spécialement le mouvement commercial, les rangs seraient encore à peu près les mêmes ; dans les premiers, Marseille avec 540 millions, Lille avec 333, Lyon avec 270, Bordeaux avec 198, Rouen avec 134, Strasbourg avec 131, Le Havre avec 119, Valenciennes avec 109, Mulhouse avec 93, etc.
Lyon avait perdu le premier rang qu'il occupait en 1846; Lille en avait gagné six, résultat du développement des industries du Nord, et Valenciennes était montée dans les premiers rangs ainsi que Mulhouse.
C'est la région du Nord, Nord-Ouest et Nord-Est, région la plus manufacturière, qui compte le plus de succursales importantes : Lille, Valenciennes, Dunkerque, Arras, Amiens, Saint-Quentin.
Sur les 60 succursales, 23 appartiennent à cette région et ont fait pour 1.871 millions d'opérations, soit 43 p. 100 du total :
Au Nord, Lille.
Au Nord-Ouest, Le Havre, Rouen, Gaen, Le Mans, Laval, Fiers, Saint-Lô, Evreux.
Au Nord-Est, Troyes, Reims, Sedan, Chaumont, Bar-le-Duc, Nancy, Metz, Mulhouse, Strasbourg.
Dans la région de la Loire et de la Bretagne sont : Nevers, Orléans, Tours, Angers, Nantes, Rennes, Brest.
Dans la région du Rhône sont : Dijon, Chalon-sur-Saône, Grenoble, Annonay, Chambéry, Annecy, Lons-le-Saulnier, Besançon, Lyon, Marseille, Nice et Saint-Etienne (bassin de la Loire).
Dans le Centre sont : Poitiers, Niort, Châteauroux, Angoulême, La Rochelle, Limoges, Clermont-Ferrand.
Dans le Midi sont (outre Marseille), Toulon, Nîmes, Avignon, Mont-
pellier, Toulouse, Agen, Carcassonne, Castres, Bordeaux, Bayonne
En Corse, Bastia.
Paris avait été dans les temps modernes et même au moyen âge le principal foyer du commerce en France. Son importance réelle et relative avait augmenté depuis la Révolution. Elle augmenta beaucoup sous le second Empire, en premier lieu parce que le réseau des chemins de fer fut construit de telle façon que leurs grandes lignes (excepté celles du Midi) étaient autant de rayons dont Paris était le point central, le grand mouvement des transports aboutissant à ce centre ; en second lieu parce que les limites de Paris furent reportées en 1860 aux fortifications, si bien que la ville qui en 1851 comptait 1.054.000 habitants en recensa 1.825.000 en 1866. A ce dernier recensement le groupe des commerçants de tout genre comprenait 133.000 personnes ; c'était le plus important après le groupe du travail des étoffes et du vêtement.
II. Husson dans les Consommations de Paris donne une idée de l'accroissement du commerce d'alimentation par plusieurs chiffres, entre autres par celui de la moyenne annuelle de la vente de la viande de boucherie qui était de 63 millions de kilos en 1851-1855 et de 126 millions en 1866-1869 et par le mouvement des chemins de fer qui en 1861 était, à l'arrivée, de 3.599.000 tonnes et, au départ, de 1.4*23.000, et en 1869 de 4.669.000 et 1.673.000.