‹ Histoire du commerce de la FranceChapitre 135 sur 266 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sommaire. — La théorie quantitative (404). — Production de l'or et de l'argent (405) .

— La réforme monétaire de l'Empire allemand (407). — Les conventions de l'Union, latine pour la suspension de la frappe de l'argent (408). — La quotité des monnaies divisionnaires (411). — Extension du monométallisme or (411). — Monométallisme bâtard de l'Union latine (412). — Importation et exportation des métaux précieux en France et monnayage (413). — La baisse de valeur de l'argent (415).

— Campagne des bimétallistes pour la frappe libre de l'argent (416).

La théorie quantitative. — La monnaie est à la fois l'instrument des échanges et le dénominateur de la valeur des marchandises échangées. Elle n'apparaît pas dans le troc qui se fait par l'échange d'une marchandise quelconque contre une marchandise quelconque ; mais le troc, sans disparaître tout à fait dans les sociétés civilisées, y est d'un usage relativement rare; dans les sociétés avancées en civilisation, la monnaie est très souvent remplacée dans les échanges par des instruments de crédit, mais elle reste dans ce cas le dénominateur de la valeur.

Les économistes ont disserté sur ce qu'ils appellent la théorie quantitative de la valeur de la monnaie. Si l'on entend par là que la valeur d'échange de la monnaie est mathématiquement réglée par la quantité de métaux précieux ou de monnaie qui existe dans le monde ou qui est produite chaque année, cette théorie n'est pas soulenable. Si, considérant que le problème a deux termes, on entend par là que la valeur de la monnaie dépend du rapport qui existe à chaque époque entre le stock existant de métaux précieux monnayés ou à monnayer et la somme totale des marchandises produites, à l'échange desquelles il est employé, on soutient une thèse plus vraisemblable mais que les faits sont loin, cependant, de justitier pleinement, d'abord parce qu'il n'est pas possible de faire le compte exact des marchandises à échanger dans le monde, ensuite parce que le problème a plus de deux termes et qu'il est nécessaire d'y faire intervenir les habitudes commerciales d'un peuple, la rapidité plus ou moins grande de la circulation, la participation des instruments de crédit et aulres considérations. D'autre part, ceux qui nient toute influence de la quantité des mé-

taux précieux parce qu'ils ne peuvent pas la déterminer, sont dans l'erreur ; il serait singulier, lorsque la rareté ou l'abondance de toute marchandise, qui est toujours demandées pour résultat une hausse ou une baisse des prix, que les métaux précieux tissent exception à la loi générale.

Cette influence, l'histoire constate qu'elle s'est fait sentir d'une manière plus ou moins forte à diverses époques, surtout au xvie siècle. Or, comme au xixe siècle il y a eu des changements plus grands qu'à aucune autre époque dans la production des métaux précieux, et des changements plus grands aussi dans la production de la richesse du monde civilisé, le marché a dû en éprouver les effets.

Nous avons vu dans le chapitre II du livre précédent que la grande production d'or de la Californie et de l'Australasie avait tout à coup changé le rapport de valeur de l'or et l'argent et avait eu pour conséquence une grande hausse des prix, très rapide pendant les neuf premières années, moins sensible dans les années suivantes pendant lesquelles la production annuelle de l'or n'a plus été en progressant.

Le même phénomène d'abondance de la production des métaux précieux s'est produit sous la troisième République non seulement pour l'or, mais aussi pour l'argent.

Production de l'or et de l'argent. — Interrogeons d'abord la statistique de la production.

Aux Etats-Unis, la production de l'or en Californie avait faibli ; elle s'est relevée ; d'autres Etats, comme le Colorado, le Nevada et le le territoire de l'Alaska ont augmenté beaucoup aussi leur production. Le rendement du total a considérablement augmenté ; il était en moyenne de 56.000 kilogrammes en 1871-1875, de 48.000 en 1881-1885 et de 120.717 en 1901-1905. Il a été de 149.000 en 1909, ayant une valeur d'environ 640 millions de francs.

L'Australasie, grâce surtout à l'Australie occidentale, a augmenté aussi sa production: 42.800 kilogrammes en 1881-1885; 125.800 en 1901-1905. La production, qui a diminué depuis 1903, a été en 1909 de 100.870 kilogrammes, valant 343 millions de francs.

Dans l'Afrique du Sud, surtout dans le Transvaal, l'exploitation des mines d'or, qui date d'environ vingt-cinq ans, a fait de rapides progrès ; paralysée pendant la guerre de 1900 à 1902, elle a repris un très rapide essor. La production moyenne de 1881-1885 n'était encore que de 1.620 kilogrammes ; celle de 1901-1905 a été de 84.500 kilogrammes et celle de l'année 1908 s'est élevée à 249.000 kilogrammes valant 860 millions de francs.

Les pays qui viennent à la suite sont la Russie dont la production s'est élevée à peu près au chiffre de 37.000 kilogrammes (moyenne de 1901-1905) et était de 30.700 en 1908, le Canada où l'exploitation (28.357

kil. en 1901-1905) remonte à peine à vingt-cinq ans et a été d'environ 55 millions de francs en 1909 ; le Mexique où le développement de la production de l'or est récent aussi (33.700 kil. en 1908-1909) ; l'Inde britannique qui a produit 54 millions de francs en 1907 ; la Chine, 23 millions. La Colombie, le Japon, la Guyane française, le Brésil, l'Autriche-Hongrie ont produit plus de 10 millions de francs chacun en 1907. Les autres pays ne versent sur le marché qu'un faible contingent.

Le Mexique tient, comme par le passé, le premier rang pour la production de l'argent. Cette production a même beaucoup augmenté depuis une trentaine d'années : 751.000 kil. en 1881-1885, 1.977.000 en 1901-1905, et 2.151.000 en 1907-1908 valant (valeur monétaire1) 425 millions de francs.

Aux Etats-Unis, la production de l'argent d'abord dans le Nevada, ensuite dans le Colorado, le Montana, l'Utah, l'Idaho, était devenue très abondante depuis 1870 ; elle a atteint son point le plus élevé en 1891 (300 millions, valeur commerciale) ; elle a baissé depuis de près de moitié. En somme, cette production était en 1881-1885 de 1 .136.490 kilogrammes et de 1 .735.000 en 1901-1905 ; elle a été en 1909 de 1.710.070 kil. ayant une valeur monétaire de 342 millions de francs et une valeur commerciale à peu près moitié moindre.

L'Auslralasie a produit 121 millions de francs en 1907.

Les autres pays ont produit beaucoup moins : en 1907, le Canada 88 millions, le Pérou 66 millions, l'Allemagne 35, la Bolivie et le Chili 36, l'Espagne 28.

Voici, pour l'ensemble des pays miniers, la production totale de chaque période quinquennale de 1871 à 1905, et la production annuelle de 1906 à 1909. La valeur est exprimée en millions de francs, le kilogramme d'or étant estimé à 3.500 francs, le kilogramme d'argent à 200 francs (valeur légale du kilogramme à 900/1000e de fin dans le système monétaire de la France, valeur très supérieure au cours commercial actuel).

1. C'est-à-dire le kilogramme 200 francs, valeur bien supérieure à la valeur commerciale.

Millions de francs

Argent

Or

(valeur monétaire)

Total

Période de 1871-

Totaux. . . .

73 000 milliards ajoutés en une quarantaine d'années à la masse des métaux précieux déjà existants ! Jamais pareil afflux ne s'était produit à beaucoup près, dans les temps antérieurs J. Et cet afflux a été continuellement en augmentant de cinq ans en cinq ans.

La période 1906-1910 qui est en cours donnera un chiffre plus que triple qu'avait donné la période 1871-1875.

Sous le second Empire, l'or avait eu de beaucoup la plus forte part dans l'apport annuel 2. Depuis 1882 le rapport s'est trouvé renversé : l'argent (en calculant sa valeur d'après le rapport légal de 15.5 poids d'argent contre 1 poids d'or) a pris le premier rang. Il l'a gardé jusqu'en 1896 en versant sur le marché une quantité croissante d'année en année 3. Depuis 1896, l'or a repris l'avantage ; la production de ce métal ayant plus que doublé *, tandis que celle de l'argent restait stationnaire.

La réforme monétaire de V Empire allemand. — Après le traité de Francfort, le prince de Bismarck voulut établir l'unité dans l'Empire allemand en matière de monnaie, comme dans d'autres branches de l'administration ; l'indemnité des cinq milliards payés par la France facilitait la réforme. Le grand chancelier, ayant l'expérience des mouvements du bimétallisme et comprenant que l'or était la monnaie de l'avenir adopta, à l'exemple de l'Angleterre, le monométallisme-or, par

4. Les statisticiens (Soetbeer, etc.) ont évalué à 68 milliards la somme totale de métaux précieux produits de 1493, découverte de l'Amérique, à 1870.

Page 1