‹ Histoire du commerce de la FranceChapitre 137 sur 266 · Lois du 28 mai · texte numérisé non relu

Lois du 28 mai

L'effet des changements dans la production des deux métaux précieux et des conventions monétaires dont ils ont été la cause se traduit clairement dans les chiffres approximatifs de l'importation et de 1 exportation de ces métaux et dans les chiffres très précis de la frappe des monnaies.

Importation et exportation de métaux précieux en France et monnayage. — De 1879 à 1908, période trentenaire, il y a eu 22 années pendant lesquelles l'importation d'or l'a emporté sur l'exportation et 8 années seulement pendant lesquelles le contraire a eu lieu ; 14 années pendant lesquelles l'importation de l'argent a été supérieure à l'exportation et 16 années pendant lesquelles l'exportation Ta emporté. En résumé, l'importation totale de l'or ayant été de 5.738 millions et l'exportation de 965 millions, il y a eu ainsi un excédent de 4.773 millions qui se sont ajoutés au stock de métal jaune que possédait déjà la France ; l'importation de l'argent ayant été de 672 millions et l'exportation de 331 millions, il y a eu un excédent de 341 millions qui se sont ajoutés au stock de métal blanc. L'apport total des métaux précieux en France aurait donc été de 5.114 millions *, dont il faudrait pouvoir déduire les quantités consommées par l'industrie 2 ou perdues.

Le monnayage de l'or avait été énorme sous le second Empire ; pendant quatre années, il avait dépassé 500 millions et il s'était même élevé à 702 millions 1/2 en 1859. Sous la troisième République, la plus forte frappe a été de 390 millions en 1907. La frappe totale de l'or jusqu'en 1909 inclusivement a monté à près de 3 milliards 1/2 Ce chiffre est très inférieur à celui de l'excédent de l'importation, mais il ne comprend pas les lingots déposés à la Banque de France et ailleurs ; la frappe de l'argent a été d'un peu plus d'un demi-milliard ; depuis Tannée 1878 elle n'a été faite qu'en monnaie divisionnaire à 835/1000.

Le total des monnaies frappées en France sous la troisième République, y compris l'année 1909, a été :

En or 3.474.358.220 ».

En argent 529.123 695 fr. 50*.

Total 4.003.481.915 fr. 50.

1. On ne sait pas exactement quel est le capital monétaire de la France. M. de Foville l'a évalué en 1904 à 6.990 millions, dont 4.800 millions en or, 2.130 en argent et 60 en bronze. Ou peut dire, en y ajoutant les 1.500 millions de monnaie d'or (1,430 millions), d'argent (66 millions) et de cuivre (4 millions) frappée de 1904 à 1909 inclusivement, qu'elle approche probablement un peu 7 milliards 1/2 en 1910.

2. L'administration des Monnaies évalue à une centaine de millions cette consommation en 1908 ; ce qui ferait à peu près 4 milliards en 40 ans.

3. Dont il y a lieu de retrancher 293.149.780 francs qui ont été des refontes de pièces défectueuses ou démonétisées. La frappe depuis 1870 s'est faite surtout en pièces de 20 francs : 3.264.595.480 francs.

4. Dont 39.7 millions en pièces de 2 francs, 71,1 en pièces de 1 franc, 54,4 en pièces de 0,50.

Il a été frappé en outre 10 millions de pièces de 0 i'r. 25 en nickel, 17 millions 1/2 de pièces de bronze '.

Il est utile, pour avoir une idée de l'ensemble de la circulation monétaire, de tenir aussi compte des monnaies frappées dans les autres Etats de l'Union latine. Or la Belgique a frappé, depuis 1832, 584 millions en or et 531 millions en argent (déduction faite des pièces démonétisées) ; la Suisse, depuis 1850, 115 millions en or et 51 millions en argent ; l'Italie, depuis 1862, 457 millions 1/2 en or et 579 millions (déduction faite des pièces démonétisées) en argent ; la Grèce, depuis 1866, 12 millions en or et 26 millions en argent.

Une partie de cette monnaie étrangère est entrée dans la circulation française, pendant qu'un certain nombre de pièces françaises, moindre très probablement, passaient à l'étranger, les pièces d'argent dans les Etats de l'Union latine, les pièces d'or dans tout pays. D'une enquête faite en 1909 2 il résulte que l'encaisse des comptables publics et des grands établissements de crédit se composait pour plus des quatre cinquièmes de billets de banque, de monnaie d'or pour 8 0/0 ; le reste (moins de 4 0/0) était en monnaie d'argent ou en billon. Mais la circulation dans ces caisses diffère de la circulation journalière des particuliers qui comprend une beaucoup plus forte proportion de monnaie métallique et surtout de monnaie divisionnaire.

Dans cette enquête les pièces étrangères figuraient pour un peu plus d'un dixième \ C'étaient en premier lieu des pièces belges circulant dans les départements de la France septentrionale, en second lieu des pièces italiennes dans les départements de l'Est.

Les 4 milliards de monnaie d'or et d'argent frappés depuis 1870 ne sont pas (déduction faite des pièces exportées ou détruites) les seules espèces qui soient en circulation. Il existe un petit nombre de pièces d'or qui datent du premier Empire et de la Restauration ; il y en a beaucoup qui datent du second Empire. Les pièces d'argent de 5 francs datent pour la plupart du second Empire ; il n'en a pas été frappé depuis 1878.

Quelle est la valeur totale de la monnaie, monnaie métallique et monnaie fiduciaire, qui se trouve dans la circulation en France ? On est réduit sur cette matière à des estimations plus ou moins conjectu-

1. Dont 9,1 millions en pièces de 10 centimes, 7,6 en pièces de 5 centimes, 730.000 francs en pièces de 1 et de 2 centimes.

2. Cette enquête, qui a porté sur les caisses des comptables publics et des grands établissements de crédit et sur une valeur de 303 millions 1/2, a constaté que ces caisses contenaient 87.4 p. 100 en billets de banque, 8, 3 en monnaie d'or, 2, 3 en pièces de 5 francs, 1,4 en monnaies divisionnaires et billon.

3. Dans les six enquêtes de ce genre qui ont été faites depuis 1878, les pièces d'or figuraient à raison de 13 à 10, 3 p. 100 ; les pièces de 5 francs en argent à raison de 32 (en 1878) à 12,3 (en 1897) p. 100.

raies. M. de Foville avait évalué le total des trois monnaies.or, argent, bronze et nickel, à 7 milliards en 1903, dont 4.800 millions en or. En 1910, il a évalué la seule monnaie d'or à 6 milliards au moins ; ce qui supposerait un stock de 8 milliards 200 millions pour l'ensemble des monnaies.

Le directeur de la monnaie des Etats-Unis, dans la statistique du stock monétaire des Etats qu'il publie chaque année, a conservé l'évaluation de 1903 et il y ajoute 1.400 millions de francs pour le papier non couvert,c'est-à-dire pour les billets de la Banque de France qui n'ont pas dans la caisse de la Banque leur contre-valeur en espèces ou en lingots. En réalité, au 31 décembre lylO, la valeur des billets de Banque excédant celle de l'encaisse était de 1.038 millions. En ajoutant cette somme aux 8.200 millions d'espèces, on peut dire approximativement que la circulation monétaire employait à la fin de 1910 un peu plus de 9.200 millions.

La baisse de valeur de rangent. — Les changements survenus dans le rapport des deux métaux ont été la cause principale de l'adoption de l'or pour étalon unique de la monnaie par nombre d'Etats. L'argent, qui avait fait prime sous le second Empire, était descendu un peu audessous du pair avant la fin de cette période.

En 1873 la cote de l'argent à Londres, principal marché des métaux précieux, était 59 1/4 pence l'once ; en 1888 il était 42 1/8 pence l'once ; puis, par une descente très rapide, elle tomba à 24 en 1897, en 1902 et en 1909 : ce sont les moyennes annuelles les plus basses.

A la Bourse de Paris.où la manière de compter est différente, l'argent ne perdait encore, pendant le premier trimestre de l'année 1874, que 7 à 12 p. 1.000. Mais, au mois de décembre, la perte atteignait déjà 37 p. 1.000. La chute a été rapide ; la perte moyenne de 1876 a été de 1 12 p. 1 .000 ; celle de 1886, de 240 ; celle de 1896 de 503. Cette perte a même été un moment de 632 en janvier 1903, de 624 en décembre 1908, c'est-àdire que le kilogramme d'argent, qui au pair valait 200 francs, ne valait à cette date que 76 francs. Il y a eu depuis un an et demi un léger relèvement ; en juillet 1910, le kilogramme d'argent était coté (prix moyen du mois) 92 fr. 68.

Cette baisse constante, malgré les variations journalières du marché, et beaucoup plus forte qu'on ne l'avait vue jusque-là dans aucun temps, avait pour causes principales l'abondance de la production des mines d'argent et la transformation des systèmes monétaires en monométallisme-or, radical ou bâtard : augmentation de l'offre et diminution de la demande, le résultat était logique.

Les gouvernements retiraient à l'argent le plein pouvoir libératoire, parce qu'il perdait de sa valeur, et cette prescription contribuait à lui

en faire perdre davantage, quoiqu'on monnayât encore beaucoup d'argent dans certains pays *.

Campagne des bimétallistes pour la frappe libre de l'argent. — Depuis la crise de 1882 les prix de presque toutes les marchandises, qui avaient beaucoup monté pendant les premières années de l'Empire et qui s'étaient maintenus très haut pendant les premières années de la République, surtout pendant les années 1872 et 1873, baissèrent après la crise, surtout ceux des produits de l'agriculture, de la propriété foncière et des fermages. La crise de baisse se prolongea pendant une quinzaine d'années ; les cultivateurs se plaignirent, plus même qu'il ne convenait peut-être, de ne pas faire leurs frais et tout le commerce souffrit de la langueur des affaires. Des publicistes, des politiques, des banquiers, presque tous les agrariens attribuèrent cette baisse à l'insuffisance de la monnaie, la frappe de l'argent étant interdite et la production de l'or étant restée pendant une quinzaine d'années (1876-1890) à peu près stationnaire 2.

Les agrariens l'attribuèrent aussi à l'importation des denrées étrangères et ils obtinrent un droit de douane à l'importation du blé.

Quant à l'insuffisance de la monnaie, le remède qu'on déclarait souverain était le retour au bimétallisme et à la libre frappe de l'argent, qui affluerait, ferait cesser la disette monétaire et aurait pour conséquence le relèvement des prix. Aux Etats-Unis, devenus alors le plus grand producteur d'argent, tous ceux qui étaient intéressés dans cette production plaidaient aussi chaleureusement de leur côté la cause du bimétallisme qui devint même la plate-forme des démocrates dans une élection présidentielle. Les Américains provoquèrent plusieurs fois la réunion de conférences internationales dans l'espérance de gagner les grands Etats à leur système 3.

1. Le monnayage annuel de l'argent dans le monde civilisé était estimé par le directeur de la monnaie des Etats-Unis à 631 millions de francs en 1881-1885 et à 825 millions en 1896-1900.

2. La production de l'or a été de 156.000 kilogrammes en 1876, de 677.000 en 1890, le chiffre le plus élevé de cette période. La quantité progressait moins que de 1848 à 1860, mais elle restait considérable.

3. En 1878 et en 1881 à Paris, en 1892 à Bruxelles. — Une commission américaine, nommée en 1876, avait provoqué le vote du Bland bill par le Congrès des Etats-Unis et une invitation à Une Conférence internationale faite par le Gouvernement américain aux Etats européens. Cette Conférence eut lieu en février 1878 sous la présidence de Léon Say ; elle adopta une conclusion vague et n'admit pas la proposition des Etats-Unis d'autoriser la libre frappe et le cours illimité de l'argent par une entente internationale. — En 1881 (mai et juin), nouvelle Conférence internationale sur l'initiative des Etats-Unis et de la France, sous la présidence de M. Magnin ; la majorité se prononça contre l'adoption du bimétallisme. — Pendant l'exposition universelle de 1889, un Congrès monétaire internatioaal se réunit sous l'influence principalement des bimétallistes.

En avril 1896, un Congrès libre d'entente bimétallique se réunit à Bruxelles ; en

Les agriculteurs ne voulaient pas comprendre que l'état général du marché du monde se trouvait changé par le progrès des moyens de transport et par la mise en culture de contrées nouvelles. Les industriels ne comprenaient pas assez que les perfectionnements opérés parla mécanique, la chimie, la physique faisaient une révolution dans les prix. D'ailleurs la baisse était-elle nécessairement définitive ? La valeur est chose relative et changeante et il est dans la logique qu'à une période d'atonie, plus ou moins prolongée, succède quelque jour une période d'activité '. La monnaie ne manquait pas et elle était de plus en plus secondée dans la circulation par l'emploi des moyens de crédit. Une ligue bimétallique française se forma (mars 1805) qui réunit un grand nombre d'adhésions, même parmi les hommes d'Etat.

L'occasion la plus solennelle dans laquelle bimétallistes et monométallistes se rencontrèrent pour exposer et discuter leurs arguments fut le Congrès monétaire de l'exposition universelle de 1889. Du côté des bimétallistes, MM. Magnin, Cernuschi, Allard, Laveleye, de l'autre, MM.Coste, de Foville, Juglar, Raffalovich, Levasseur, etc. Ceux-ci, entre autres arguments, faisaient observer que si les propriétaires de mines continuaient leur exploitation, c'est qu'ils y trouvaient un bénéfice,quoiqu'on leur payât à peine 140 fr. le kilogramme ; que si on leur ouvrait un marché à peu près illimité en quantité où ils seraient sûr de placer leur marchandise à raison de 200 francs le kilogramme, ils augmenteraient leur production, en inonderaient le marché ; que, comme il faudrait payer cet argent, le paiement se ferait en or et que l'or sortirait de France ; qu'on verrait ainsi une nouvelle vérification de cet axiome économique : la mauvaise monnaie chasse la bonne ; que la pièce de 20 francs en or en effet ne serait pas assez naïve pour rester dans un pays où elle aurait, de par la loi, pourégalesquatre pièces de cinq francs, c'est-à-dire 100 grammes d'argent, tandis que sur les marchés étrangers elle en vaudrait plus de 130 ; que la monnaie fran-

septembre 1896 un Congrès internalional d'agriculture tenu à Budapest se prononça en faveur du bimétallisme (malgré l'avis de quelques défenseurs du monométallisme, Yves Guyot, Levasseur, etc.), la même année, un Congrès tenu à Lausanne, se prononça aussi en faveur du bimétallisme.

Le Président des Etats-Unis, Mac-Kinley, avait envoyé en France une mission (mission Wolcott) pour proposer une nouvelle Conférence internationale, proposition à laquelle s'associa le gouvernement français ; la France et les Etats-Unis auraient admis la libre frappe de l'argent si l'Inde avait consenti à rouvrir à l'argent ses hôtels de monnaie.

1. Les bimétallistes menaçaient les Etats à étalon d'or d'une inondation de produits exportés par les pays à étalon d'argent. Il est vrai qu'une monnaie dépréciée invite à l'exportation. Mais cet avantage n'est pas aussi grand que les bimétallistes, le supposaient, puisque ces Etats à monnaie avariée n'ont pas pour cela « inondé » les autres Etats de leurs marchandises et que, d'autre part, cet avantage est plus que compensé par des inconvénients, puisque presque tous les Etats qui avaient l'étalon d'argent ont cherché leur salut dans l'étalon d'or.

Il 27

çaise se trouverait définitivement détériorée, le change deviendrait très défavorable ; que les prix monteraient en effet, comme ils montent sous le régime d'un papier-monnaie déprécié ; que si les agriculteurs y trouvaient d'abord quelque avantage, parce que les mouvements de hausse résultant d'une monnaie avilie se font généralement sentir d'abord sur les denrées agricoles, cet avantage disparaîtrait quand se serait opéré le nivellement des prix en hausse.

En 1892 il y eut encore une Conférence à Bruxelles ; elle n'aboutit pas plus que les précédentes. En 1893, l'Inde, qui était un des plus grands débouchés de l'argent, se décida à en suspendre la libre frappe. La même année les Etats-Unis abrogèrent le Shermann bill et le Trésor public cessa d'acheter de l'argent. C'était la défaite complète du silvérisme.

Cependant les bimétallisles français persistaient. Profitant d'un ministère dont le président du Conseil leur était favorable ', ils firent faire en 1897-1898, de concert avec les Étals-Unis, une démarche officielle auprès du gouvernement anglais. Le gouvernement français offrait de reprendre en France la libre frappe de l'argent à condition que l'Inde la reprit aussi et que la Banque d'Angleterre maintint dans sa Caisse une réserve de 500 millions en argent. Il y avait dans le Parlement britannique des silvéristes qui appuyèrent la proposition. Mais, dit le ministre Sir Michael HicksBeach, « nous ne sommes pas prêts à abandonner l'étalon d'or dans le Royaume- Uni ».Le gouvernement de l'Inde, consulté, répondit par une fin de non-recevoir. La campagne bimétalliste se termina là et la monnaie française fut préservée d'une faute qui lui aurait été funeste. D'ailleurs le prix des denrées et des produits manufacturés commençait à se relever * et l'accroissement considérable de la production de l'or fit cesser la crainte d'une pénurie de monnaie.

1. La Société des agriculteurs de France, l'Association de l'agriculture et de l'industrie, la Société d'encouragement à l'agriculture s'étaient concertées pour inviter le gouvernement à prendre l'initiative d'une entente internationale en vue d'établir un rapport fixe entre les deux métaux et d'autoriser la libre frappe de l'un et de l'autre ; même elles suggéraient au gouvernement, si l'entente ne réussissait pas, d'étudier la question de la libre frappe pour la France seule.

2. Précisément, au moment où les agriculteurs accusaient la raréfaction de la monnaie de faire baisser le prix des denrées, celui du blé monta si haut qu'il fallut suspendre le droit d'exportation.

Page 1