‹ Histoire du commerce de la FranceChapitre 161 sur 266 · TROISIÈME PARTIE. — La Tunisie · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — La Tunisie

La Tunisie était un voisin incommode, dont l'Algérie avait souvent à se plaindre à cause de l'appui qu'y avaient trouvé les insurrections de tribus et les fréquentes incursions de pillards dont avaient à souffrir les colons algériens et les indigènes. La régence était dans un état d'anarchie qui ne permettait pas au bey d'assurer la tranquillité de sa frontière1. Ce qui était plus grave, c'étaient les vues ambitieuses de l'Italie sur ce pays ; si la Tunisie devenait italienne, la frontière algérienne se trouverait, en cas de guerre, bien plus sérieusement menacée. Les menées du consul italien, qui avait tourné l'esprit du bey contre la France, pouvaient faire croire que le moment critique était proche.

Le Congrès de Berlin venait de nous laisser les coudées franches de ce côté. Jules Ferry, alors ministre, profita d'incursions de la tribu tunisienne des Kroumirs, qui restaient impunies malgré les représentations réitérées du gouvernement français, pour passer de l'intervention diplomatique à l'action directe. Le général Forgemol fut envoyé avec un corps d'armée de 30.000 hommes (avril 1881).

L'expédition dura à peine une semaine. Le 12 mai 1881 fut signé le traité de Kasr-Saïd ou du Bardo. Ce traité confirmait les traités de paix, d'amitié et de commerce antérieurement conclus, autorisait la France à occuper militairement les points qu'elle jugerait nécessaires pour assurer l'ordre jusqu'à ce que la sécurité fut établie, et à avoir auprès du bey un ministre résident pour veiller à l'exécution du traité, promettait au bey le constant appui de la France contre tout danger qui le menacerait et stipulait que le bey ne conclurait aucun acte ayant un caractère international sans s'être entendu avec le gouvernement français.

Le corps d'armée fut rappelé trop tôt après la signature de ce traité. Un soulèvement à Sfax et dans les tribus tunisiennes eut lieu ; il fallut recourir une seconde fois aux armes, livrer plusieurs combats, s'emparer de Sfax, de Kairouan, la Ville sainte (octobre 1881). La paix rétablie, le ministre résident, Paul Cambon, qui avait succédé à RouStan, obtenait du nouveau bey, Ali Bey, la signature d'un second traité, le traité de la Marsa (8 juin 1883) qui confirmait, précisait et étendait beaucoup le protectorat, le bey s'engageant « à procéder aux réformes

1. En outre les finances de la Tunisie étaient en très mauvais état ; en 1869 une commission financière composée de deux Français et de deux Tunisiens avait dû être instituée sous le contrôle d'un comité franco-italien-anglais.

administratives, judiciaires et financières que le gouvernement français jugera utiles ». La France garantissait un emprunt pour la conversion et le remboursement partiel de la dette tunisienne. Le bey s'interdisait de contracter à l'avenir aucun emprunt sans l'autorisation du gouvernement français. Ce pacte est celui qui régit depuis ce temps le gouvernement de la Tunisie.

Une convention du 8 juin 1883 convertit les dettes de la Régence en une dette unique à 4 p. 100 d'intérêt. Une commission financière internationale,qui avait été constituée pour administrer la dette du bey, et qui était devenue un obstacle aux réformes françaises, était supprimée par décret du bey du 2 octobre 1884. La France garantit la dette, et une direction des finances a été instituée à Tunis.

Le bey continue à gouverner, nominalement au moins, et rend des décrets beylicaux. Il est assisté du ministre résident français devenu depuis 1885 résident général, lequel est nommé par le ministre des affaires étrangères de la métropole et relève de lui. Il fait partie, comme ministre des affaires étrangères, du ministère du bey, composé de neuf ministres dont sept sont français et deux tunisiens ]. Depuis 1896 le résident général est assisté d'une conférence consultative composée de membres de droit, de membres élus par les citoyens français et, depuis le décret beylical du 2 janvier 1907, de membres indigènes choisis par le résident général.

L'administration locale indigène des caïds et des cheikhs a été maintenue. Mais elle a été placée sous l'autorité de contrôleurs civils relevant directement du résident général (décret du 4 octobre 1884). Il y a 13 districts de contrôle civil, 2 cercles militaires et 1 poste militaire.

Ce système de gouvernement, qui laisse en apparence, et en partie aussi en réalité, la population musulmane sous l'autorité de chefs indigènes, sans entraver cependant la direction générale de l'administration française, a donné des résultats satisfaisants.

La justice indigène a été maintenue aussi ; mais la compétence des tribunaux arabes est limitée par l'institution d'un tribunal de première instance à Tunis et de six justices de paix. Les Européens ne sont justiciables dans les procès qu'ils ont entre eux ou avec des musulmans que des tribunaux français.

Les puissances européennes jouissaient, comme dans d'autres pays musulmans, de capitulations qui leur donnaient le droit d'avoir des tribunaux consulaires ; elles y ont renoncé par la convention de 1883.

La Tunisie pourvoit à ses dépenses par son propre budget, qui était

1. Le résident général préside le Conseil des ministres. Sont ministres: le général de brigade, le directeur des finances, le directeur général des travaux publics, le secrétaire général du gouvernement tunisien, le secrétaire général adjoint.

de 66 millions de francs en 1910. Cependant la France prend à son compte la division militaire et quelques autres dépenses.

Des conventions conclues en 1896 et en 1897 avec l'Aulriche-Hongrie, la Russie, l'Espagne, la Belgique, l'Allemagne, la Suède et Norvège, l'Italie', l'Angleterre "ont abrogé les traités de commerce par lesquels elles étaient liées avec la Tunisie et qui faisaient obstacle aux réformes douanières que la France pouvait vouloir introduire en Tunisie. Aujourd'hui le régime douanier entre la Tunisie et la France est fixé par la loi du 19 juillet 1890 et par le décret du 2 mai 1898 ; la France, sur les instances des colons, a ouvert à la Tunisie sa frontière, partie en franchise pour les céréales, le bétail, l'huile, partie avec des droits réduits pour les vins ordinaires ; d'autres produits, comme les oranges, restent soumis au tarif minimum de 189*2. Ces produits doivent venir directement d'Algérie sans escale, être importés par navire français, avec certificat d'origine. Par contre, afin d éviter certaines fraudes, les blés étrangers sont taxés à leur entrée en Tunisie comme à leur entrée en France.

Dans le Sahara tunisien le cercle militaire a son chef-lieu à Gabès. Des explorations ont été poussées jusqu'à Ghadamès. Des efforts ont été tentés, avec quelque succès, pour attirer les caravanes à Gabès et à l'ile Djerba qui a été jadis un marché importaut. Mais l'abolition de l'esclavage est un obstacle aux relations avec le Soudan.

Pendant des années, des difficultés subsistèrent au sujet de la frontière de la Tunisie et de la Tripolitaine dans le Sahara. L'accord du 19 mai 1910 y a mis fin en déterminant cette frontière qui passera à quelques kilomètres à l'ouest de Ghadamès, mais de manière à laisser une route de caravanes du côté tunisien.

La population de la Régence est d'environ 2 millions d'âmes. Dans ce total la population française figure, en 1909, pour 41.000 âmes (non compris l'armée) ; cette partie de la population a augmenté rapidement, car elle n'était que de 16.030 âmes au recensement de 1895. Les Italiens sont beaucoup plus nombreux : 105.700; les Maltais sont au nombre de 12.200.

Le nombre des Européens a beaucoup augmenté ; car il y en avait à peine 20.000 en 1881. On s'est beaucoup inquiété et on s'inquiète encore de la prédominance des Italiens, lesquels viennent pour la plupart de Sicile.

1 . En Italie l'opposition contre le protectorat français avait été très forte et très persistante. La conventionné fut votée parla Chambre le 17 décembre 1896 qu'après un vif débat.

2. L'Angleterre jouissait en Tunisie, en vertu d'un traité du 19 juillet 1875, du traitement de la nation la plus favorisée. L'Angleterre stipula que jusqu'en 1913 ses tissus de coton ne pourraient être frappés d'un droit supérieur à 3 p. 100.

Ils fournissent cependant à la culture, concurremment avec les indigènes, une main-d'œuvre utile ; un certain nombre d'entre eux achètent, avec leurs économies, un lot de terre et deviennent de petits cultivateurs. Contre le danger qu'ils pourraient faire courir à l'autorité française, le résident général est muni par le pouvoir qu'il a d'expulser les étrangers qui compromettraient la sécurité publique.

La propriété « arch » ou propriété collective des tribus et des douars, qui est la forme la plus ordinaire de la propriété indigène en Algérie, n'existe pas en Tunisie. C'est la propriété « melk », propriété individuelle, qui domine; mais l'exercice et la transmission en sont souvent gênés par des servitudes. Les biens « habous », biens de main-morte ayant un caractère religieux et administrés par la djemaïa des Habous, sont très considérables; ils occupent le tiers ou le quart du territoire. Ces biens sont inaliénables ; mais on a trouvé le moyen d'y tailler des concessions pour la colonisation en les louant en « enzel», c'est-à-dire par bail emphytéotique, stipulant une rente foncière perpétuelle. Un décret du 22 janvier 1905 a même autorisé le rachat de ces rentes et permis ainsi au tenancier d'acquérir la pleine propriété. Les biens habous peuvent être donnés aussi par simple location à long terme (décret du 31 janvier 1898). De plus,pour régulariser les titres de propriété dans un pays où ces titres étaient en général très confus, et faciliter ainsi aux Européens l'acquisition du sol, le décret beylicaldu 1" juillet 1885 (amendé par ceux du 6 novembre 1888 et du 15 mars 1892) a institué l'immatriculation. L'immeuble immatriculé, après une purge qui établit le droit complet du propriétaire, est pleinement garanti par l'inscription sur le registre de la conservation ; une copie du titre est remise au propriétaire qui peut (conformément à l'acte Torrens de l'Australie) le négocier ensuite, comme on fait d'un warrant. Au 1er janvier 1907 le nombre des immatriculations était de 7.255 portant sur 822.000 hectares. Il n'y avait pas eu d'abord en Tunisie, comme en Algérie, de colonisation officielle. Mais il a été créé (septembre 1900) une caisse de colonisation destinée à aider les petits acquéreurs français de terre et, en décembre 1903, des mesures ont été prises pour la formation de centres agricoles. 11 y a, d'autre part, un très grand nombre de petits propriétaires italiens et un certain nombre de grands propriétaires français. Sur 822.500 hectares appartenant à des Européens au 1er janvier 1910, 697.000 étaient la propriété de Français.

L'orge (1.100.0ÛO quintaux en 1909) et le blé (1 million de quintaux) sont les principales cultures de céréales. La vigne, les oliviers, les palmiers dattiers dans les oasis sont aussi au nombre des richesses agricoles de la Tunisie, ainsi que les forêts de chênes-liège. En 1893 il y avait plus de 3.500 hectares de vignobles ; en 1909 il y en avait 16.400. Le bétail consiste surtout en moutons, chèvres et bœufs.

La Tunisie a des mines : celles de phosphate sont les plus importantes et sont exploitées par plusieurs compagnies.

Il existe une Banque de Tunisie fondée au capital de 8 millions ; au 31 décembre 1909 son portefeuille contenait 7.798.000 francs en effets de commerce (sans compter 883.000 francs en recettes). La Banque d'Algérie a étendu ses opérations en Tunisie.

Les principaux ports de commerce sont : Tunis, où de grands travaux ont été exécutés ; l'avant-port de la Goulette a été déserté depuis qu'un chenal maritime a été creusé à travers la lagune, la Bahira, et que les paquebots peuvent accoster au quai de la ville ; — Sousse, dont de grands travaux ont amélioré la situation depuis 1899 ; — Sfax, où des travaux du même genre ont été exécutés ; — Bizerle, à l'entrée d'une magnifique rade intérieure, mais dont l'importance est jusqu'ici plus militaire que commerciale.

Avant l'établissement du protectorat il n'y avait pour ainsi dire pas de routes en Tunisie, à l'exception des 4 kilomètres qui reliaient le Bardo à Tunis, et l'entretien était nul. De 1883 à 1890, 650 kilomètres de routes ont été construits ; en 1908 la longueur des routes était de 2.820 kilomètres à l'étal d'entretien.

En 1881 il existait une cinquantaine de kilomètres de voies ferrées dans la banlieue de Tunis et le chemin de fer d'Algérie à Tunis, concédé à une Compagnie française, était en construction. Sept ans après, la ligne Bône-Tunis par la vallée de la Medjerda, construite par la Compagnie de Bone-Guelma, était en exploitation, ainsi que plusieurs lignes dans la banlieue de Tunis : un second réseau a été construit de 1894 à 1899 : la ligne de Kairouan, la ville sainte au port de Sousse, etc. ; la ligne de Sfax à Gafsa et à Metlaoui a été ouverte (243 kil.). Des emprunts (40 millions en 1902,75 millions en 1907) ont été autorisés pour la construction de nouvelles lignes. En 1909 la longueur totale des chemins de fer de Tunisie était de 1.236 kilomètres. Prochainement, quand la construction des chemins de fer pour laquelle un emprunt (90 millions) a été contracté^en 1911 sera achevée, la Tunisie aura 2.000 kilomètres de voies ferrées. En 1909 le télégraphe était installé dans toute la Régence et les lignes de téléphone avaient près de 700 kilomètres.

Les monnaies et mesures étaient les mêmes qu'en France.

A la navigation maritime avaient participé, à l'entrée, 13.240 navires jaugeant plus de 4 millions de tonneaux et à peu près autant à la sortie. Dans le total de l'entrée la France, et tout particulièrement les paquebots de la Compagnie transatlantique, figuraient pour 1.906.000 tonnes, l'Italie pour 1.423.000, l'Angleterre pour 300.000.

En 1878-1879 le commerce total de la Tunisie ' était évalué à

i . Le commerce de la France avec l'ensemble des Etats barbaresques était de 18 millions 1 2.

26 millions 1/2 de francs. Le port de Tunis faisait alors à lui seul les trois quarts de l'importation et le tiers de l'exportation qui consistait surtout en céréales, laines, peaux, légumes, tissus de laine, dattes. La Tunisie a adopté (28 septembre 1896) un tarif général d'importation calqué sur le tarif maximum de France ; mais la plupart des pays avaient des traités particuliers. Après l'établissement du protectorat, le commerce prit promptement du développement : 44 millions 1/2 en 1882-1883; en 1892, 76 millions 1/2 (39,3 à l'importation, 37,2 à l'exportation); en 1902, 118 millions ; en 1908,217 millions dont 123 à l'importation et 94 à l'exportation ; en 1909,223 millions dont 114 à l'importation et 109 à l'exportation. Dans ce dernier total la France figure au premier rang avec 70 millions à l'importation en Tunisie et 50 millions à l'exportation ; d'après la statistique tunisienne viennent ensuite l'Italie (24 millions 1/2), l'Angleterre (26 millions), l'Algérie (13 millions), l'Allemagne (6 millions).

Les principaux articles de l'importation, venant de France ou de l'étranger, sont les tissus de coton (10,3 millions) dont la France fournit environ la moitié, les fers et aciers (9,9 millions), les machines et mécaniques (7), la farine et semoule (6,4), le sucre (3,9), les soies grèges (3.3), etc.

Les principaux articles de l'exportation en 1909 sont les phosphates (28 millions 1/2), l'orge (13 millions 1/2), le froment (5), l'huile d'olive (3,3), le blé (4,9), les bestiaux (3), les peaux (3), l'alfa (5), le vin (1 1/2), les éponges (2).

Si l'on considère seulement le commerce spécial de la France avec la Tunisie, on trouve comme moyenne décennale (d'après la douane française, millions de francs) :

Moyenne

Exportation iour la France

Importation en Tunisie

Total

Depuis la loi du 19 juillet 1890 qui autorise l'admission en franchise en France de certains produits tunisiens en quantité déterminée, le commerce a beaucoup augmenté.

La Tunisie en 1909 a envoyé en France surtout des céréales (19 millions) et des phosphates (13 .1/2) ; elle a envoyé aussi de l'huile d'olive (4 1/2), des éponges (3), des peaux (2 1/2); elle a reçu des céréales (12 millions 1/2), des machines et mécaniques (5), des outils et ouvrages en métaux (3 1/2), des voitures, des tissus de coton, du sucre.

1. Avant 1887 te commerce de la Tunisie était confondu avec celui des Etats barbaresques.

QUATRIÈME PARTIE. — Les colonies et protectorats (autres que la Tunisie).

A. — En Afrique.

Afrique occidentale française. — Pendant la période impériale le Sénégal avait été à peu près soumis et l'occupation française avait été poussée jusqu'au Niger. Sous la troisième République les reconnaissances et les conquêtes s'étendirent par de mémorables explorations et par une suite presque ininterrompue d'expéditions militaires sur la vaste région qui s'étend entre le Niger et l'Océan. Il n'y a pas lieu dans cet ouvrage de suivre d'année en année l'itinéraire des voyageurs et les opérations des corps d'armée. 11 suffit de rappeler les résultats principaux.

L'œuvre de pénétration, interrompue pendant quelques années après la guerre franco-allemande, recommença à partir de 1876 avec le gouverneur Brière de l'Isle. La pacification du Sénégal fut mieux assurée par plusieurs expéditions et le chef du Cayor approuva la construction du chemin de fer de Saint-Louis à Dakar (28 août 1883).

Il y eut pendant un temps une rivalité aiguë entre les Français et les Anglais de Sierra-Leone au sujet de l'influence sur les indigènes des rivières du Sud. La convention de délimitation du 22 juin 1882 ne la calma pas. Cependant la France s'étendit par les reconnaissances de ses voyageurs et par des traités avec des chefs indigènes.

En 1879 un poste fut construit à Bafoulabé, au confluent du Bafing et du Bakhoï ,et la construction d'un chemin de fer de Médine à ce poste fut votée par le Parlement. Dans cette partie du bassin du Niger régnait Ahmadou, dont Segou-Sikoro était la capitale. Soleillet fit un séjour dans cette ville en 1878 et, en 1879, Brière de l'Isle y envoya deux officiers, Galliéni et Derrien,pour négocier un traité avec Ahmadou.

Le fort de Kita fut construit et défendu (1881). Puis, à la suite de campagnes dirigées de 1881 à 1883, eut lieu l'inauguration du poste de Bamako. « Les couleurs françaises, disait le colonel Borgnis-Desbordes, flottent pour la première fois et pour toujours sur les bords du Niger. » Mais il fallait soumettre ou écarter deux voisins dont l'hostilité était un danger incessant. Le colonel Archinard prit Konakry et rejeta Ahmadou dans le Kaarta (1888-1890). Segou Sikoro fut occupé (1890), ainsi qu'Ouassebougou. Nioro, capitale du Kaarta, fut enlevé d'assaut (1890). D'autre part, la destruction de Conburgo, la prise de Daba, la défaite de MahmadouLamine consolidait la position de la France dans le Soudan français. Le lieutenant Caron descendait le Niger sur sa canonnière jusqu'à la hauteur de Tombouctou (août 1887).

Dans le même temps, plusieurs missions (Zweifel et Moustier, aux sources du Niger, 1879, le docteur Bayol à Timbo, 1881, le lieutenant Piat, 1888) exploraient le Fouta-Djallon et signaient des traités avec les chefs indigènes, comme en avaient signé leurs devanciers '.

En 1891-1893, après le bombardement de Dienné, Ahmadou fut obligé de chercher un refuge au Macina et Je Macina fut occupé par les Français, la région soudanaise au nord de Bammako fut déblayée.

La lutte contre Samory fut plus longue et exigea plusieurs expéditions. Ce n'est qu'en 1898 qu'il tomba aux mains des Français et que la région méridionale fut définitivement ouverte.

En 1890-1891 le capitaine Monteil, parti de Kayes, visitait tout le Massi, passait le Niger à Say et arrivait aux bords de la Méditerranée, à Tripoli, après avoir traversé tout le Sahara, mémorable voyage.

En 1893 le commandant Boilreux entra à Tombouctou. A la suite du châtiment infligé à une tribu de Touareg qui avait massacré un détachement français, il fut décidé que l'occupation serait définitive (décembre 1893). Dans le désert, une convention signée avec l'Espagne le 27 juin 1900 détermina les limites de la colonie espagnole du Biode-Oro, laissant à la France la communication libre entre Tombouctou et In-Salah.

La reconnaissance complète du cours du Niger, de Say au delta, fut faite par le capitaine Toutée (1884-1895) et par le lieutenant Hourst (1896).

Dans la région du Fouta-Djallon plusieurs missions et expéditions (Gaboriaud et Bayol, 1879-1881, capitaine Oberdorf, 1888, capitaines Baurès et Aumar, 1895) ont facilité le débouché commercial et pacifié le pays. Dans le même temps, la question de frontière fut réglée avec le Portugal (traité du 12 mai 1886) et, après quelques sérieuses difficultés, une convention fut conclue avec l'Angleterre (21 janvier 1895).

Dans le Soudan méridional, des officiers reconnaissaient les roules du pays, parcouraient de nouveau le Fouta-Djallon. L'un d'eux, le capitaine Binger, s'enfonça profondément dans l'intérieur, explorant pendant deux ans (1887-1889) toute cette région jusque-là inconnue, du pays de Kong, la ville mystérieuse du Bondoukou, du Djeminé, de l'Anno et de leurs grands cours d'eau, région qui s'étend entre le haut Niger et la colonie du Grand-Bassam ; on le crut perdu ; il reparut,

1. Traité avec le Doretaria (2 mai 1877),avec les Landouma (22 décembre 1877), avec le Béréiré (11 janvier 1878), avec le Samo (3 avril 1879), avec le Kabat (21 avril 1880), avec le Dubraba (30 juin 1880), avec les Nalous (22 janvier 1880 et 28 juin 1882), avec le Bramaya (14 juin 1853, 3 septembre 1884), avec le Hoba (1" février 1885), «avec le Khabitaye (30 janvier 1885). Traité d'alliance avecl'Almany du Fouta-Djallon (5 juillet 1881), traité avec le roi Goura et les chefs Nalous (30 janvier 1884, 17 avril 1885), traité avec le roi du Bramaya (3 septembre 1884), traité avec les chefs du Lakhata-Kolisokhro(26 janvier 1884;, traité entre la France et le Labaya (21 mars 1887).

rapportant des traités de protectorat avec les chefs du pays, c Le chef du pays de Kong, dit le principal de ces traités (10 janvier 1889), déclare placer la ville de Kong et «es Etats sous le protectorat de la France. Le commerce se fera librement dans le pays de Kong et ne sera soumis à aucune taxe. Les Français seuls pourront venir faire du commerce dans les Etats de Kong. » Après une suite d'expéditions difficiles, Samory, qui avait envahi le pays de Kong (1894), fut vaincu et capturé (septembre 1898).

A la suite des explorations françaises, des traités furent signés avec les chefs de la région méridionale, comme il en avait été signé avec ceux de la région occidentale '.

En Guinée, la France avait eu 1872 retiré ses garnisons des comptoirs de Guinée et confié à un négociant français (Verdier'i la garde du Grand-Bassam et à un négociant anglais (Swanzi) celle d'Assinie. La France a rétabli son administration en 1883. Mais, de 1880 à 1885, des négociants français qui possédaient des factoreries sur le bas Niger les vendirent à la Royal Niger Company qui dès lors occupa seule les bouches du fleuve. Par une convention du 24 décembre 1885 l'Empire allemand s'est interdit toute action à l'est du Petit- Popo qui lui a été cédé par la France. Une convention du 10 août 1889 a réglé des questions de frontière avec l'Angleterre entre le territoire français d'Assinie et du Grand-Bassam et le territoire anglais du Cape Coast Cestle, entre le territoire de Porto-Novo et celui de Lagos.

La convention signée avec l'Angleterre le 5 août 1890, à la suite de l'affaire de Fachoda, a fixé certaines limites à la zone d'influence de la France et de l'Angleterre dans la région du Niger, comme dans le Sahara. Elle porte que « le gouvernement de S. Il; Britannique reconnaît la zone d'influence de la France au sud de ses possessions méditerranéennes jusqu'à une ligne de Saï sur le Niger à Barroua sur le lac Tchad ». Cette délimitation ne laissait à la France que l'extrémité septentrionale du Soudan, la partie limitrophe du désert et presque désertique elle-même. L'Angleterre s'attribuait toute la partie peuplée et cultivée située à l'est du Niger jusqu'au golfe de Guinée. La Compagnie anglaise du Niger, United african Company, investie depuis 1885 d'une charte royale, ayant depuis 1882 obtenu l'alliance d'un grand nombre de chefs de la région du bas Niger et ayant été officiellement reconnue par l'empereur de Sokoto qui a sous son autorité ou sous sa suzeraineté presque tout le pays entre l'Etat de Bornou et le Niger, vil sa limite fixée par la convention au nord du territoire de cet empire. Si la région du bas Niger restait à l'Angleterre, la naviga-

1 . Entre autres traités : avec le Tamiso (2 février 1891), avec le Kamonké (S février 1891), avec le BakounJiji (16 mars 1891), avec le Filacon (15 avril 1891), avec la Barygu f9 février 1893), avec le Garangui (10 mars 1893).

lion du fleuve demeurait libre en vertu de l'acte du Congrès de Berlin du 21 février 1885, la France pouvait se frayer par le haut Dahomey une route sur le moyen fleuve *. Des explorateurs fouillèrent le pays situé au nord des établissements de la côte. En 1895-1897 le protectorat fut établi sur les deux principaux pays de l'intérieur de la boucle du Niger, le Mossi et le Gourounsi, le Gourma "'. C'est pour explorer les conditions de la navigabilité du fleuve qu'eut lieu en 1894-1895 la mémorable descente du Niger, de Say à l'embouchure, par l'expédition de Toutée et d'Hourst et c'est pour affirmer la liberté de la navigation que Mizon remonta deux fois, malgré le mauvais vouloir de la Compagnie anglaise, la Benoué et alla jusqu'à Yola signer un traité avec le chef du pays (1890-1892) ; mais le poste qu'il avait laissé à Yola dut en 1895 céder la place à l'Allemagne. Une convention du 10 août 1889 détermina les limites des possessions françaises et anglaises de Guinée.

Avec le Dahomey un traité renouvelant la cession de Kotonou fut signé le 19 avril 1878; en 1882, protectorat de Porto-Novo accepté par le roi du pays. Mais, le roi ayant dénoncé ce traité, il fallut la force des armes pour occuper Kotonou (février 1890). Après de rudes combats, vigoureusement conduits par le général Dodds, Behanzin, le roi tyran, chassé de Cana, la ville sainte, d'Abomey. sa capitale, dut enfin se rendre prisonnier et le pays devint la « colonie du Dahomey et dépendances » (janvier 1894).

A la suite de cette constitution coloniale, le gouverneur Ballot envoya plusieurs expéditions dans l'intérieur des terres, au Mossi, au Gourma, au Gourounsi, qui relierait la Guinée côtière à l'Hinterland sénégalais (1893-1897). Carnotville fut fondée en 1893.

Plusieurs conventions conclues avec les puissances étrangères ont tixé les limites du territoire français ; par le protocole de Berlin du 28 juillet 1886 l'Allemagne a renoncé à ses prétentions sur le territoire entre le Rio-Nunez et la Metlacorée ; par le traité du 5 août 1890 avec l'Angleterre, la France a renoncé à ses prétentions sur le bas Niger et a accepté, trop facilement peut-être, au nord du Soudan, la ligne frontière de Say à Barroua (frontière rectifiée ensuite en 1900) ; par le traité du 14 juin 1894, la frontière entre le Dahomey et Lagos a été reculée jusqu'au Niger; parle traité du 23 juillet 1897 l'Allemagne a cédé le Gourma contre le pays de Lausanne-Mango ; en 1898 la limite a été fixée entre le Dahomey et la Côte d'Ivoire.

1. D'autres conventions ont été signées avec l'Angleterre, notamment celle du 21 janvier 1895 rebtive à la frontière de Sierra-Leone. Avec la République de Libéria un traité de délimitation a été signé le 8 décembre 1892. Une convention du 23 juillet 1897 avec l'Allemagne détermina la frontière du Togoland.

2. Protectorats reconnus parla convention du 14 juin 1898 avec l'Angleterre.

Pendant la période des conquêtes, l'administration de l'Afrique occidentale française a été remaniée à plusieurs reprises. Jusqu'en 1895 le gouverneur du Sénégal avait sous ses ordres le commandant supérieur du Soudan, institué en 1890. Le décret du 15 juin 1895 a institué un gouverneur général et sous ses ordres cinq gouverneurs de colonie, Sénégal, Soudan, Guinée, Côte d'Ivoire, Dahomey. Le gouverneur général administrait directement le Sénégal. Chaque gouverneur avait une certaine autonomie ; celui du Dahomey était presque indépendant ; celui de la Côte d'Ivoire le devint aussi en 1896. En 1899, nouvelle organisation qui attribua au Sénégal la plus grande partie du Soudan.

En 1899-1900 furent constitués des territoires militaires à Tombouclou, à Macina. à Ouagadoudou, à Zinder.

C'est à Zinder qu'arriva en novembre 1S99 le corps de troupes Foureau-Lamy qui venait de traverser tout le Sahara.

En 1902 (décret du 1er octobre), changement de circonscriptions : cinq colonies, Sénégal, Guinée française, Côte d'Ivoire, Dahomey, territoires de Sénégambie et du Niger ; circonscription formée de protectorats qui dépendaient auparavant du Sénégal, du haut Sénégal, du moyen Niger et des territoires militaires. En 1904 (décret du 18 octobre) nouvelle réorganisation. « Le gouverneur général de l'Afrique occidentale française est le dépositaire des pouvoirs de la République. » Il est assisté d'un secrétaire général et d'un conseil de gouvernement ; il organise les services à l'exception de ceux qui sont régis par des actes de l'autorité métropolitaine. Les territoires de Sénégambie-Niger sont de nouveau rattachés à la colonie du Sénégal ; les autres territoires forment une cinquième colonie dite Sénégal- Niger supérieur, chef-lieu Bammako. La Mauritanie (pays des Maures Trar/as et Braknas) a été constituée en territoire civil, et toute la Mauritanie a été érigée en protectorat en 1909. Aujourd'hui l'Afrique occidentale française est une union de trois colonies : le Sénégal, la Guinée, Côte d'Ivoire et Dahomey, le territoire de Sénégambie et Niger. Chaque colonie est administrée par un lieutenant-gouverneur qui relève du gouverneur général de l'Afrique occidentale française. Le gouverneur général, qui ne gouverne plus le Sénégal, dispose d'un budget général qui sert aux dépenses d'intérêt commun ; chacune des trois colonies a son budget particulier. Le total du budget général et des budgets spéciaux s'élevait à 45 millions 1/2 en 1908.

La population était évaluée hypothétiquement, en 1906,à 8.832.000 individus répartis sur près de 4 millions de kilomètres carrés. Dans ce nombre on compte environ 12.000 Européens. La population indigène se compose d'un grand nombre de groupes de races diverses, de noirs, organisés en villages ou en petits Etats, Maures au Nord, Oualofs à l'Ouest, Mandingues. Les Bambarra sont fétichistes. Les Foulbé, au

teint rougeâtre, sont musulmans, anciens conquérants et convertisseurs. A l'Est du Niger habitent les Mandé et autres peuplades. Les Dahoméens au Sud formaient un Etat relativement organisé. Les indigènes sont cultivateurs ; dans certaines parties, comme le Cayor, la terre est couverte d'arachides.

La conversion à l'islamisme est à certains égards un progrès de la civilisation. Est- elle favorable au progrès de l'influence française?

L'Afrique occidentale avait en 1900 un budget total (dépenses réalisées) de 14.232.000 francs. Ce budget s'est élevé jusqu'à 62 millions 1/2 en 1905; il était en 1907 de 59,2 millions dont 5 1/2 étaient fournis par la métropole à titre de subventions. Ce dernier budget comprenait 17,3 millions au budget général (constitué depuis 1905) et 6 à 3 1/2 millions au budget spécial de chacune des cinq colonies et des protectorats sénégalais ; le reste des dépenses provenait du service des emprunts et des chemins de fer. Presque tous les ans il y a un excédent des recettes sur les dépenses.

Les droits de douane sont la principale source de receltes du budget général ; 17 millions en 1907, 16 en 1909. L'impôt personnel rapporte près de 4 millions dans les pays de protectorat, près de 5 millions en Guinée, près de 2 millions à la Côte d'Ivoire, plus de 1 million au Dahomey, 6 millions 1/2 au haut Sénégal et Niger.

L'Afrique occidentale a emprunté 165 millions (65 en 1903, 100 en 1907)1.

Le premier chemin de fer, exécuté de 1882 à 1885, relie par une voie de 264 kilomètres Saint-Louis et Dakar et rembourse, depuis quelques années, les avances qui lui ont été faites par l'Etat. La construction du chemin de fer de Kayes à Koulikoro sur le Niger (555 kil.) a duré plus de vingt ans (1881 à 1904) et a été très coûteuse ; mais son trafic est en voie d'augmentation. Il y a sur le Sénégal un service régulier de bateaux à vapeur jusqu'à Kayes pendant la saison des hautes eaux. Cette voie intermittente est remplacée par une voie ferrée de Thiès (sur la ligne de St-Louis à Dakar) à Kayes. Le chemin de fer de Guinée, de Konakry à Kouroussa sur le haut Niger, est presque achevé (320 kil.) ; au sud, sur la Côte d'Ivoire, le chemin de fer de pénétration qui est en construction a déjà plus de 170 kilomètres en exploitation ; au Dahomey, celui de Kotonou à Parakou doit atteindre le Niger et le Mossi et avoir, avec ses embranchements, environ 500 kilomètres. Ce sont des chemins à voie étroite (1 mètre). Les receltes des chemins de fer sont évaluées pour l'année 1909 à 6 millions, dont 4 pour le chemin de fer de Kayes au Niger, 1 1/2 pour celui de Guinée. Ces chemins de feront

1. En outre 2 millions empruntés à la Caisse des dépôts et consignations.

déjà commencé à transformer certaines parties du pays. Dakar est un port fréquenté. La culture de l'arachide a accru la population du Cayor.

Le télégraphe est installé dans les localités de quelque importance.

La Banque de l'Afrique occidentale a été créée en 1901, avec privilège pour vingt années d'émission de billets de banque de 1000 à 5 fr. ' Son capital a été porté à 6 millions en 1904. Elle fait l'escompte, les comptes courants et autres opérations ordinaires de banque. En 1909- 1910 le mouvement total des affaires au Sénégal a été de 183 millions dont 22 pour l'escompte de traites sur l'Europe. Les succursales de Konakry, de Grand-Bassam et Côte d'Ivoire, de Porto-Novo ont eu un mouvement de 77 à 41 millions.

Les ports principaux sont: au Sénégal, Saint-Louis (24.600 hab.), cheflieu de la colonie du Sénégal, bâti sur une île sablonneuse du fleuve à 15 kilomètres de la mer ; la barre qui obstrue l'embouchure est un obstacle à la navigation ; des ponts réunissent des deux côtés la ville à la terre ferme. Dakar (24.800 habitants) est la résidence du gouverneur général et le port le plus commerçant.

De 1903 à 1909 il a été dépensé plus de 17 millions pour la construction de ce port et l'assainissement de la ville qui n'avait que 4.000 habitants en 1880 et qui en comptait 25.000 en 1907.

Dans la Guinée, Konakry, chef-lieu de colonie et centre important de commerce, avec un port bien abrité par une longue jetée ; sur la Côte d'Ivoire, le Petit Bassam, désigné maintenant sous le nom de Port Bouel ; au Dahomey, Porto Novo (19.000 habitants), Kotonou (2.000 habitants), port de Porlo-Novo, pourvu d'une jetée en fer dont la construction date de 1891.

Une Banque du Sénégal avait été fondée en 1875. Elle a été remplacée par la Banque de l'Afrique occidentale.

Le commerce extérieur du Sénégal avec la France, les colonies et l'étranger avait été de 35 millions (20 à l'importation et 15 à l'exportation) en 1869. Il a baissé pendant les premières années de la République (25 millions en 1878) ; puis il s'est élevé brusquement à près de 62 millions en 1888. Il a été en moyenne d'une quarantaine de millions dans la période 1887-1896 et de 70 millions 2 dans la période 1897-1906. En 1908 (avec le haut Sénégal et le Niger) il a été de 113 millions.

La Guinée française faisait un commerce de 1 million 1/2 en 1892.

1. Cette banque jouit des mêmes privilèges que la Banque de l'Indo-Chine et, comme elle, elle a son siège à Paris. En 1910 elle avait 12 millions de billets en circulation.

Page 1