‹ Histoire du commerce de la FranceChapitre 196 sur 266 · AVANT LE SECOND EMPIRE · texte numérisé non relu

AVANT LE SECOND EMPIRE

VEcole physiocratique. — Au dix-huitième siècle l'Ecole physiocratique, la première qui ait constitué une « science » de l'économie politique, c'est-à-dire qui ait essayé de coordonner dans une synthèse générale et d'expliquer l'ensemble des phénomènes de production et de consommation de la richesse, regardait l'exploitation du sol, agriculture, pêche et mines, comme seule productrice de la richesse; elle n'admettait pas que le commerce ajoutât rien à cette richesse, parce que dans l'échange il n'y a pas création de matière ', mais seulement transmission d'une valeur contre une valeur équivalente 2. Elle ne l'admettait d'ailleurs pas non plus pour l'industrie. L'industrie, disait l'Ecole, transforme, le commerce transporte ; l'agriculture seul crée. Mais

1. A l'objection que la revente augmente la valeur de l'objet, l'Ecole répondait par le sophisme suivant : « Si cette maxime est vraie, nous pouvons aisément nous rendre aussi riches que nous le voudrons ; ne permettons qu'aucune marchandise ne soit consommée dans le lieu de sa production, à moins qu'elle n'ait fait le tour du royaume. «Quant au commerce avec l'étranger, Quesnay professait qu'il pouvait peut-être n'être pas indifférent, mais que pousser à un développement factice de ce commerce, c'était nuire au pays en détournant de l'agriculture les capitaux et les travailleurs. Pour le même motif, l'Ecole réclamait l'absolue liberté de l'exportation des produits agricoles et voyait même avec satisfaction l'importation quand elle amenait comme contre-partie une exportation agricole.

2. Cependant Condillac dit: « Par cela seul qu'un échange s'accomplit, il doit y avoir nécessairement profit pour les deux parties, sans quoi il ne se ferait pas » (c'est au moins l'opinion que doit avoir l'une et l'autre partie contractante). Si Quesnay (et Mirabeau) inclinait à croire que le commerce extérieur n'était pas absolument improductif, il maintenait que dans l'état, de libre concurrence il n'y avait qu'un c échange de valeur pour valeur égale, sans perte ni gain de part et d'autre ».

celle école a eu le mérile de mettre à nu les erreurs du système mercantile et de la balance du commerce, de critiquer l'opinion que les métaux précieux étaient le bien suprême, de réclamer pour l'industrie et le commerce la liberté la plus entière afin d'atténuer autant que possible, dans les transformations et transmissions, la déperdition de la richesse créée par l'agriculture. La 25» maxime de Quesnay est ainsi conçue :« Qu'on maintienne l'entière liberté du commerce; car la police du commerce, intérieur et extérieur, la plus sûre,la plus exacte et la plus profitable à la nation et à l'Etat, consiste dans la pleine liberté de la concurrence. » Toutefois Quesnay est peu partisan du commerce extérieur qu'il regarde comme « un pis aller pour les nations auxquelles le commerce intérieur ne suffit pas pour débiter avantageusement les productions de leur pays », et la balance en argent comme « un pisaller dans le commerce extérieur » (Dialogue sur le commerce).

La doctrine physiocratique a exercé une influence très notable sur certains votes de l'Assemblée constituante.

Adam Smith. — Déjà avait paru (1776) l'ouvrage d'Adam Smith qui établissait que le travail (armé de son capital) était la vraie source de la richesse et qui transportait ainsi de la terre à l'homme le fondement de l'économie politique ; d'où il ressortait que le travail appliqué au commerce était productif comme celui qui était appliqué à l'agriculture et à l'industrie. « Les choses employées à la consommation annuelle d'une nation sont toujours ou le produit immédiat de son travail ou achetées des autres nations avec ce produit. » Adam Smith regardait la division du travail comme étant la cause la plus efficiente de l'accroissement de la richesse nationale et la cause principale des échanges. « La certitude de pouvoir échanger tout le surplus du produit de son travail, au delà de sa propre consommation, contre les portions du travail d'autrui dont il peut avoir besoin, encourage chaque homme à s'appliquer à une occupation particulière. »

Adam Smith, comme les physiocrates, faisait la critique du mercantilisme, celle de la supériorité de l'argent sur les autres richesses, lequel perd comme elles de sa valeur s'il est surabondant, et il concluait à la liberté des échanges, sans espérer pourtant que la liberté des échanges soit entièrement restaurée en Grande-Bretagne.

« Accorder aux produits de l'industrie nationale, dans un art ou genre de manufacture particulier, le monopole du marché intérieur, c'est en quelque sorte diriger les particuliers dans la route qu'ils ont à tenir pour l'emploi de leurs capitaux, et, en pareil cas, prescrire une règle de conduite est presque toujours inutile ou nuisible. Si le produit de l'industrie nationale peut être mis au marché à aussi bon compte que celui de l'industrie étrangère, le précepte est inutile. S'il ne peut pa3 y être mis à aussi bon compte, le précepte est en général nuisible, »

Adam Smith dit que le tailleur ne cherche pas à faire ses souliers, que le cordonnier ne fait pas ses habits. « Ce qui est prudence dans la conduite de chaque famille en particulier ne peut guère être folie dans celle d'un grand empire. »

Si un pays étranger peut nous fournir une marchandise à meilleur marché que nous ne sommes en état de l'établir nous-mêmes, il vaut bien mieux que nous l'achetions avec quelque partie du produit de notre propre industrie, employée dans le genre dans lequel nous avons quelque avantage. L'industrie du pays étant toujours en proportion du capital qui la met en œuvre, elle ne sera pas diminuée pour cela... Par la protection « elle est détournée d'un emploi plus avantageux pour en suivre un qui l'est moins ». Dans ce passage comme dans d'autres, A. Smith argumente sur l'importation plus que sur l'exportation. La prohibition et les droits élevés assurent aux fabricants nationaux un monopole, mais ce monopole n'accroît pas l'industrie du pays.

Quand A. Smith traite de l'emploi des capitaux, il dislingue l'agriculture, l'industrie, les différentes espèces de commerce en gros et il donne, au point de vue du résultat, la préférence au commerce intérieur qui en général « remplace deux capitaux distincts, les marchandises échangées les unes contre les autres étant également nationales», sur le commerce extérieur « qui ne remplace qu'un capital national » et dont les retours sont moins lucratifs. Toutefois chacune de ces différentes branches du commerce est non seulement avantageuse, mais elle est même nécessaire et indispensable, quand elle est naturellement amenée par le cours des choses sans gêne et sans contrainte \ L'intérêt privé est le meilleur juge en cette matière.

Adam Smith démontre la fausseté de la théorie de la balance du corn merce résultant des importations et des exportations. La balance intéressante, dit-il, est la balance entre le produit annuel et la consommalion. « Si la valeur échangeable du produit annuel excède celle de la

1. Adam Smith pense qu'il est nécessaire de ménager la transition quand la protection a engagé les capitaux et les travailleurs dans une voie anormale. « II n'y a pas de doute que ce monopole dans le marché intérieur ne donne souvent un grand encouragement à l'espèce particulière d'industrie qui en jouit et que souvent il ne tourne Vers ce genre d'emploi une portion du travail et des capitaux du pays plus grande que celle qui aurait été employée sans cela. > « Le cas dans lequel il peut y avoir quelquefois lieu à délibérer jusqu'à quel point et de quelle manière il serait a propos de rétablir la liberté d'importer des marchandises étrangères, c'est lorsqu'au moyen de gros droits ou prohibitions mises sur toutes les marchandises étrangères qui pourraient venir en concurrence avec elles, certaines manufactures particulières se seraient étendues au point d'employer un grand nombre de bras. Dans ce cas, l'humanité peut exiger que la liberté du commerce ne soit rétablie que par des gradations un peu lentes et avec beaucoup de circonspection et de réserve. »

Voir pour le développement des idées d'Adam Smith sur cette matière le chap. Il du livre IV.

consommation annuelle, le capital doit nécessairement grossir annuellement en proportion de cet excédent. Dans ce cas la société vit sur ses revenus... »

Les Recherches sur la nature elles causes de la richesse des nations eurent dès l'abord un grand retentissement dans le monde des économistes. Plusieurs traductions en français furent publiées sous l'ancien régime; celle du comte Germain Garnier, quia été considérée comme définitive, a paru en 1800.

J.-B. iSay. — C'est en 1802 que J.-B. Say, qui tout jeune encore s'était passionné pour l'œuvre d'A. Smith, publia son Traité d'économie politique qui reflétait et classait méthodiquement les théoriesdu maître. Le livre eut du succès ; mais l'Empire n'était pas favorable à la propagande libérale et une réédition fut interdite. Ce n'est que sous la Restauration que l'ouvrage fut réédité, et réédité plusieurs fois et en plusieurs langues. Le cours d'économie politique qu'il fit en 1815 à l'Athénée eut du succès. Lorsqu'un ministre libéral créa en 1819 les cours publics et gratuits du Conservatoire des arts et métiers, un de ces trois cours eut pour titre c Economie industrielle » et fut confié à J.-B. Say.

Le Cours complet d'économie politique pratique publié en six volumes en 1828-1829 contient la matière des leçons du maître. Pour J.-B. Say l'économie est une science descriptive et théorique. Sa théorie des débouchés est restée classique. « Chaque nation au fond ne consomme que ce que produisent son industrie, ses capitaux et ses terres. Si elle échange ces produits contre des marchandises étrangères ce sont toujours les produits de son industrie, de ses capitaux et de ses terres qu'elle consomme sous une autre forme. L'avantage qu'elle y trouve consiste essentiellement à avoir moins de frais de production, à payer moins cher pour se procurer les produits de l'étranger en les acquérant au moyen des frais de production qu'elle a faits pour les siens que si elle avait voulu obtenir ces mêmes produits étrangers en les fabriquant elle-même. «Cette théorie, disait-il, «changera la politique du monde » ; mais le monde n'est pas gouverné impérativement par les théories, quelque logiquement qu'elles soient déduites des faits.

Non seulement il montrait, comme Adam Smith, que la source première des richesses était le travail ; mais, par une théorie neuve et simple, il faisait apercevoir les liens de solidarité qui unissent les différentes industries dans une même nation et entre les nations. « De toute manière, disait-il avec bon sens, l'achat d'un produit ne peut être fait qu'avec la valeur d'un autre. — La première conséquence qu'on peut tirer de cette importante vérité, c'est que, dans tout Etat, plus les producteurs sont nombreux et les produits multipliés, et plus les débouchés sont faciles, variés et vastes. — Une seconde conséquence

du même principe, c'est que chacun est intéressé à la prospérité de tous, et que la prospérité d'un genre d'industrie est favorable à la prospérité de tous les autres. — Une troisième conséquence de ce principe fécond, c'est que l'importation des produits étrangers est favorable à la vente des produits indigènes ; car nous ne pouvons acheter les marchandises étrangères qu'avec les produits de notre industrie, de nos terres et de nos capitaux, auxquels ce commerce, par conséquent, procure un débouché. » (Il aurait pu ajouter : ou avec nos capitaux.)

Il démontre aussi que la richesse d'une nation ne doit pas porter ombrage aux autres nations. Au contraire, « car on ne gagne rien avec un peuple qui n'a pas de quoi payer ». Qu'importe qu'on soit payé en marchandises ou en argent ? Il y a même plus de profit à recevoir des marchandises qu'on importe en échange des marchandises qu'on a exportées, puisqu'ainsi on réalise double bénéfice. Si la politique mercantile réussissait à faire entrer dans un pays de l'or et de l'argent plus que ce pays n'en a besoin, elle en avilirait le prix, ce qui les ferait réexporter; elle manquerait donc son but.

La définition du commerce que donne J.-B. Say est contestable. « Le commerce consiste essentiellement à placer un produit à la portée de ses consommateurs (c'est vrai). L'échange est la conséquence ; c'est une opération accessoire » (?). Il explique ainsi sa'pensée : « L'échange n'est point une nouvelle façon donnée à un produit ; il n'y a point de valeurs produites en raison des échanges... Dans le commerce il y a production véritable parce qu'il y a une modification d'où résulte une commodité, laquelle a une valeur ». Mais n'est-ce pas procurer une commodité à un menuisier que de faire passer par l'échange le bois d'un chantier où il ne produit rien dans son atelier où il produira des meubles ?

Comme A. Smith il combat le mercantilisme et conclut à la liberté. « Tout obstacle doit être évité autant que possible. Il y a longtemps qu'on en convient pour ce qui a rapport aux communications intérieures. Il en est exactement de même des barrières qui séparent les nations. » Il ajoute que c'est un progrès de leur procurer les mêmes jouissances, soit par l'industrie, soit par le commerce, à moins de frais, et une bonne spéculation de vendre à l'étranger les marchandises qu'on fabrique à meilleur marché que lui pour lui acheter celles qu'à son tour il fabrique à moindres frais.

Mais comme Adam Smith, il demande que la suppression des prohibitions soit faite avec ménagement et graduellement.

Si Sismondi, qui dans les Nouveaux principes d'économie politique s'est placé à un tout autre point de vue que Say, visant non les lois naturelles de la richesse mais le bien-être physique de l'homme, déclare que les « prohibitions à l'entrée sont aussi imprudentes et aussi rui-

neuses que les prohibitions à la sortie », c'est qu'elles donnent à certaines productions une impulsion factice et excessive qui est suivie de crises, lesquelles « imposent des sacrifices prodigieux aux consommateurs ».

L'inspiration du tarif prolecteur sous la Restauration ; Chaptal. — La Révolution et l'Empire avaient été, sous le rapport du commerce, des périodes anormales pendant lesquelles la guerre avait fait dévier le commerce de ses voies régulières. Sous la Restauration la France travailla en paix ; le commerce international reprit son cours. Nous avons vu que l'afflux de marchandises anglaises fut même si brusque qu'il produisit une crise sur le sucre et sur le coton. Les manufacturiers effrayés se mirent aussitôt sur la défensive, demandant le maintien et, à plusieurs reprises, le surhaussement de la barrière des douanes; nous savons comment ils l'obtinrent et constituèrent, par une série de lois votées de 1816 à 1826, le système protectionniste et prohibitif qui devait régir pendant un demi-siècle le commerce de la France avec l'étranger. Economistes et protectionnistes furent pour ainsi dire sans cesse aux prises durant celte période, dans le Parlement et dans la presse. Les économistes partaient d'une étude générale et théorique des causes de la richesse pour conclure à la pratique de la liberté. Les protectionnistes, organes de la grande propriété et de la manufacture, s'inspiraient de leurs intérêts, qu'ils regardaient comme conformes à l'intérêt général, pour formuler une théorie ; ils maximaient leur pratique. Ce n'est pas qu'il y ait lieu de suspecter la bonne foi des uns ou des autres; mais c'est que les opinions théoriques des hommes se forment d'ordinaire suivant le point de vue duquel ils considèrent le spectacle du mouvement social.

Au moment où commençait à s'éditier le mouvement législatif de la prohibition, un homme d'esprit pondéré, qui avait été ministre et dont l'autorité était grande en matière économique, Chaptal, écrivait (De l'industrie française, 1819) que « l'on a prouvé presque partout que des manufactures naissantes ne pouvaient pas lutter contre des établissements cimentés par le temps », mais que « si celte lutte entre les nations était trop prolongée elle réduirait l'industrie à avoir pour bornes les seuls besoins de la consommalion locale », que <» ce système d'isolement est également contraire au progrès des arts et à la marche de la civilisation, qu'il rompt tous les liens qui, unissant les nations entre elles, en faisaient une grande famille dont chaque membre concourait au bien général ». Il ajoute que la France, grâce à la variété de ses produits, est encore, « de toutes les nations, celle qui, réduite à ses propres ressources, éprouverait le moins de privations ». Toutefois il conclut « qu'admeltre le principe de la prohi-

bition comme base de la législation douanière, serait un acte d'hostilité coupable envers les nations qui ne prohibent pas, mais que le droit de représailles autorise à l'adopter contre les nations qui prohibent » et qu'il est même du devoir du gouvernement de prohiber « dans les cas très rares où un objet très important d'industrie ne peut soutenir la concurrence par le seul secours des droits. »

Les manufacturiers étaient bien autrement exclusifs. Le filateur Feray était leur interprète quand il affirmait que pour les cotonniers il n'y avait de rempart efficace que dans la prohibition absolue. « L'expérience, disait-il, a prouvé que les droits n'empêchent pas la fraude; tout milite en faveur de la prohibition; c'est le palladium de notre industrie. » Plus modérés furent d'abord les ministres dont le regard embrassait un horizon plus large. « Les prohibitions absolues détruisent l'émulation », disait le baron Louis en 1814. Mais il leur fallut plier devant la volonté, impérieuse en cette matière, de la Chambre des députés, composée presque entièrement de grands propriétaires de fermes et de forêts et de grands manufacturiers et usiniers, issue d'un corps électoral de propriétaires et de gros industriels. Le baron de Saint-Cricq, dans l'exposé des motifs du projet de loi de 1822, insistait sur ce que ce projet avait pour but de « protéger et pour cela d'encourager par de forts droits sur les produits du dehors, de défendre même par des prohibitions, toutes les exploitations du sol, tous les efforts de l'industrie. » « Le peuple le plus riche, dit à son tour le rapporteur de la commission (Bourienne),est toujours celui qui exporte leplus et importe le moins. Toutcequ'un peuple consomme est un élément d'aisance et de prospérité nationale; tout ce qu'il achète avec de l'argent pour sa consommation l'appauvrit. » Pauvre argumentation; le rapporteur ne réfléchissait même pas que les importations deviennent des consommations. Les protectionnistes ne méconnaissaient pas que ces prohibitions et droits lésaient certains intérêts, mais ils s'excusaient en disant: « Ne sait-On pas que les sociétés ne subsistent et ne prospèrent que par les sacrifices individuels ? » Mais c'était à la masse de la population qu'ils imposaient ces sacrifices pour faire prospérer les affaires de leur caste.

Sous le règne de Louis-Philippe. — Sous le gouvernement de juillet l'abaissement du cens électoral à 200 francs ne changea pas l'esprit de la dôputation relativement au régime douanier. Nous venons de dire que, sous la Restauration, des ministres, tout en obtempérant à la volonté de la Chambre, avaient tenu le rôle de modérateurs. Ils le prirent plus nettement dans les premières années du règne de Louis- Philippe ; d'ailleurs, comme leurs devanciers, ils présentaient les prohibitions comme un moyen temporaire d'éducation destiné à disparaître lorsque les industries protégées seraient devenues adultes-

Thiers, étant ministre, disait en 1834: « Employé comme représailles, le système restriclif est funeste ; comme encouragement à une industrie exotique qui n'est pas importable, il est impuissant et inutile. Employé pour proléger un produit qui a chance de réussir, il est bon, mais il est bon temporairement; il doit finir quand l'éducation de l'industrie est finie, quand elle est adulte. » 11 ne la crut donc pas finie quand en 1850 et en 1872 il professa un protectionnisme plus inconciliant qu'en 1834.

Abritées derrière la muraille infranchissable ou seulement très surélevée du tarif, les industries protégées ne devaient jamais avoir la naïveté de se déclarer adultes pour s'exposer bénévolement à une concurrence qui nécessairement les obligerait à abaisser leurs prix et réduirait leurs bénéfices. D'ailleurs, en fait, une industrie protégée quelconque ne pouvait jamais devenir adulte tout entière, parce qu'à côté des établissements bien constitués qui réalisaient des profils excessifs et qui auraient pu supporter la diminution, il existait et il se fondait sans cesse jusqu'à la limite du moindre profil des établissements mal constitués qui vivotaient, grâce au prix exagéré du marché nalio. nal, et que la baisse permanente de ce prix aurait infailliblement fait périr.

Les protectionnistes ne dissimulaient d'ailleurs pas leurs prétentions. Nous avons cité cette phrase d'un des orateurs du parti, le comte Jaubert : « Aucune société ne peut se passer absolumentd'aristocralie ; il en faut une à tous les gouvernements. Voulez-vous savoir quelle est celle du gouvernement de juillet? C'est celle des grands industriels et des grands manufacturiers ; ce sont là les feudataires de la dynastie nouvelle.» Quand le comte Duchâtel, étant ministre, prépara un projet de loi pour remplacer les prohibitions par des droits et ouvrit une enquête à ce sujet, les chambres de commerce des ports se prononcèrent en faveur du remplacement, parce que l'intérêt des ports était d'augmenter le fret, mais les chambres de commerce des régions de filature et de tissage furent unanimes à le repousser : « mesure désastreuse», disait l'une ; « c'est l'ouvrage des siècles qu'on prétend aujourd'hui réformer », disait une autre ; une troisième : « les prohibitions existantes peuvent seules. dans l'état actuel des choses, offrir à l'industrie nationale une protection efficace. » Celle de Rouen protestait : « Comment pourrait-on soutenir que les prohibitions sont un obstacle au progrès de notre industrie ? La grande concurrence qui existe en France n'est-elle pas un stimulant assez puissant? » Un grand manufacturier, délégué des chambres de Lille, Roubaix et Tourcoing, prenait un ton menaçant: « J'aime à le croire, l'intention du gouvernement est de protéger l'industrie nationale et de ne pas la troubler dans la possession de la consommation du pays. » Il se posait en défenseur du salaire des ouvriers : « Au roi que nous aimons nous payons d'assez

lourds impôts ; nous ne refusons pas nos (ils à la patrie. (Il oubliait le remplacement.) Nos moyens de travail respectez-les ; surtout souvenezvous qu'un salaire abaissé a deux fois soulevé Lyon. » Il se plaignait que la question du remaniement du tarif eût été soulevée plusieurs fois par le gouvernement depuis 1827. « Aussi pendant tout ce temps-là nos progrès n'ont pas été ce qu'ils devaient être. Nous n'avons pas acheté toutes les machines qui nous manquent encore pour arriver à la perfection. Si nous étions certains que cinq ans se passeront sans un nouvel examen de la question, nous travaillerions avec plus d'ardeur ; nous dirions à nos ouvriers : le gouvernement veille sur vous ; vos salaires, il les a assurés de nouveau. » Cette argumentation à tendance politique n'est pas du ressort de la science; mais nous pouvons remarquer qu'on invoquait alors — comme on l'a fait plus souvent depuis — l'intérêt de la classe ouvrière et son salaire : c'était un signe des temps. Et pourtant le salaire des ouvriers et ouvrières de la filature et du tissage, ainsi que celui des enfants en bas âge que les industries employaient, étaient dans la catégorie des salaires infimes de l'industrie ; l'enquête de Villermé devait bientôt en fournir la preuve.

Rossi et Michel Chevalier au Collège de France. — Cependant, hors du groupe, tout puissant en politique, des protectionnistes, l'école des économistes se faisait écouter et gagnait des adeptes. La période de 1830 à 1848 est peut-être la plus prospère de l'histoire de cette école. Une chaire d'économie politique fut créée au Collège de France pour J.-B. Say ; Rossi et Michel Chevalier y professèrent.

Rossi fit la critique du régime restrictif. « Si le système protectionniste devient cause d'une hausse des profils, cette hausse n'est ni générale ni durable... En tous cas il serait révoltant de demander le maintien du système prohibitif pour assurer aux capitalistes des profils plus élevés au détriment soit des consommateurs, soit des travailleurs. » « La prohibition est un artifice qui profile d'abord à quelques producteurs et qui ensuite ne profite plus à personne. Les capitaux et les travailleurs auraient trouvé un autre emploi. » D'ailleurs si la hausse des revenus existe pour les propriétaires fonciers, parce que la terre cultivable est limitée, elle ne l'est pas pour les manufacturiers parce que le nombre des fabriques n'est pas limité. En passant du régime restrictif au régime libéral, on peut diminuer certains revenus territoriaux et compromettre certains capitaux fixés dans des fabriques; mais les consommateurs gagneraient ce que perdraient les capitalistes. « La liberté commerciale cicatrise les blessures qu'elle a dû porter aux imprudents qui ont méconnu ses lois. » Toutefois Rossi conseillait de ménager avec beaucoup de modération l'abaissement des barrières. « La science, qui est une vérité, doit, comme l'éternelle justice, savoir attendre.,. Le système prohibitif périra, mais

par le suicide ; il mourra de ses propres excès. » Le prohibitif absolu est en effet mort en France, mais par une volonté extérieure qui l'a étranglé et non par un renoncement volontaire.

Michel Chevalier, lorsqu'il était un des fidèles de l'école Sainl-Simonienne, avait publié de remarqnables travaux sur le développement des voies de communication et des relations de commerce internationales. Il devait être plus tard, sous le second Empire, le promoteur en France du régime libéral et un des auteurs du traité de commerce avec l'Angleterre, qui a inauguré ce régime.

Dunoyer. — Un des auteurs originaux de l'époque en matière de théorie commerciale est Dunoyer, auteur du Nouveau traité d'économie sociale (1830) et de la Liberté du travail (1845). Il est partisan du régime libéral dans toutes les relations sociales. «^En réalité, dit-il, la concurrence, cet élément de discorde prétendu, est le lien véritable, le nœud le plus solide qui puisse tenir unies entre elles toutes les parties du corps social. » On l'accuse de maux dont elle n'est pas l'auteur « parce que ce régime n'est établi nulle part que par exception et de la manière la plus incomplète du monde ».

Dunoyer sépare l'industrie voiturière du commerce. A la première il fait une place dans les catégories économiques qu'il étudie. Quant au second il ne le reconnaît pas comme étant une spécialité. Selon lui il est impossible d'appliquer le mol commerce à aucune industrie ; le mot n'implique que des idées d'échange. Or échanger est fonction commune à tous ; tous les travailleurs échangent, l'échange est le lien fondamental des sociétés et la cause du développement des arts ; il produit la division du travail. Il est nécessaire qu'il y ait dans une société le plus d'offres et de demandes possible ; aussi les gouvernements doivent-ils s'abstenir d'entraver les transactions et de restreindre les débouchés, ils doivent seulement assurer, autant que possible, la sincérité des transactions.

Quant à l'industrie voilurière, qui est une véritable industrie, elle a pour objet de déplacer les choses et les personnes et, par ledéplament, elle leur donne de la valeur. Elle fait un bien immense, mais à condition de n'être pas gênée. « Il n'est pas douteux que la société ait fait beaucoup de mal en s'arrogeant et en mettant en pratique le droit de déterminer ce qu'il serait permis à l'industrie voiturière d'importer et d'exporter. » Les gouvernements se sont donné par là de grands embarras; leur protection est inégalement répartie; ce qui sert l'un lèse l'autre et l'isolement crée des inimitiés de peuple à peuple.

Dunoyer pouvait distinguer le transport d'un lieu à un autre par voiturage et le transport d'un propriétaire à un autre par échange, mais non les isoler ; il avait tort de retirer à l'échange, qui est le fait

essentiel et souvent unique de l'acte commercial, le caractère de commerce, et tort d'oublier le troisième élément, le transport d'un temps à un autre par conservation '. Tous trois sont caractéristiques du commerce. C'est obscurcir les définitions et classifications scientifiques que d'assimiler l'acte du commerçant, lequel, achetant pour revendre, fait profession d'actes de commerce, avec l'échange que le particulier fait de son argent conlre une marchandise ou l'ouvrier de son travail contre de l'argent.

L'industrie voiturière existe bien séparément et fonctionne le plus souvent par elle même sans être un instrument entre les mains du commerce ; le commerce l'emploie et la paie. Mais il est tout à fait inexact de dire que c'est l'industrie voiturière qui importe et exporte.

Wolowski,J. Garnier, Baslial et la Ligue du libre-échange.— Au Conservatoire des arts et métiers, à côté du cours d'économie industrielle dans lequel Blanqui attaquait vigoureusement le protectionnisme^ été créée en 1839 une chaire de législation industrielle et, en 1846, à l'Ecole des ponts et chaussées une chaire d'économie politique.

Dans la première, Wolowski traitait, entre autres matières, de la législation douanière. <<. La vieille théorie de la balance du commerce, disait-il, supposait qu'une nation ne peut s'enrichir qu'aux dépens des autres; l'économie politique — c'est peut-être sa gloire la plus haute et la plus sûre — a démontré que les peuples étaient solidaires dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Du moment où il est vrai de dire que les produits s'échangent contre les produits, il est évident qu'il y a plus d'avantage à commercer avec un peuple riche qu'avec un peuple pauvre. » Il démontrait que le commerce extérieur ne diminue pas le travail ni le commerce intérieur, mais tend à substituer un travail plus productif et mieux rémunéré à un travail qui l'est moins.

Joseph Garnier, professeur à l'Ecole des ponts et chaussées et rédacteur en chef du Journal des économistes, a exercé une grande influence à ce double litre et comme auteur d'un traité qui a été plusieurs fois réédité, contribuant à propager la doctrine de l'école libérale, celle que d'autres écoles ont qualifiée de « classique ». « L'idéal de la science, dit-il, serait de faire disparaître toute, barrière. » Ses arguments sont ceux d'Adam Smith, de Ricardo, de J.-B. Say. Il estime que « l'affranchissement du commerce est une conséquence forcée des nouvelles voies de communicalion et de l'application de la vapeur » et que « les hommes aspirent d'instinct à une réforme qui, il faut l'espérer, sera une des œuvres fécondes de ce siècle ». L'espérance de J. Garnier ne s'est pas réalisée; le dix neuvième siècle s'est terminé par un renforcement des barrières.

1. Adam Smith distingue — et il a raison — le commerce et l'échange, qui est un phénomène plus général.

Vers la fin du règne de Louis-Philippe les libre-échangistes se préparèrent à une grande bataille. L'Angleterre venait de rompre définitivement avec son ancienne politique prohibitive; l'Anlicorn-laws League avait triomphé avec Cobden et Bright. En France le gouvernement ne se serait pas opposé à un adoucissement du tarif si les libéraux devenaient comme le leur disait Guizot, assez forls « dans la Chambre ». Us essayèrent de le devenir. Basliat fit connaître en 1845 le succès de la ligue anglaise et en forma une à Bordeaux. Il s'en forma une aussi avec son concours, à Paris. « L'objet de l'association est de propager le principe de la liberté des échanges ; d'éclairer l'opinion publique sur les atteintes que porte aux intérêts du pays un système de protection qui ne peut donner d'avantages spéciaux à certaines branches d'industrie qu'aux dépens de toutes les autres et de lous les consommateurs de produits privilégiés ; de démontrer enfin que l'intérêt du gouvernement du pays est en cela d'accord avec celui des consommateurs, les droits modérés étant les seuls qui, cessant d'être prohibitifs, deviennent une source de richesses pour les finances publiques. » Des réunions publiques et des conférences furent organisées (mars 1847). Le programme n'avait rien d'excessif; plusieurs orateurs, comme Léon Faucher et Wolowski, se maintenaient dans ses limites ; d'autres réclamèrent le libre échange comme étant un des droits de l'homme. Basliat, envisageant de haut les phénomènes économiques du point de vue idéaliste, fat un des principaux champions de la lutte et railla avec bou sens et avec verve les erreurs théoriques du protectionnisme.

Les protectionnistes opposèrent ligue contre ligue ; ils formèrent le Comité pour la défense du travail national et publièrent un journal, le Moniteur industriel ; un de leurs chefs disait que derrière ces propositions subversives on entrevoyait « la Bépublique ». Des affiches furent placardées dans les ateliers portant : « Qu'il n'était pas besoin d'être bien malin pour s'apercevoir qu'on ne voulait que favoriser l'intérêt de l'Angleterre et ruiner la France afin que l'Anglais pût régner sur elle. »

Le protectionnisme dans le Parlement sous la seconde Bépublique. — A la Chambre les protectionnistes n'étaient pas disposés à faire des concessions. Ils avaient bien consenti, il est vrai, à suspendre pour un an l'échelle mobile parce que la disette de 1846-1847 avait presque doublé le prix du blé en France ; mais, à la session de 1847, un projet très modéré proposé par le ministre qui supprimait quelques prohiba tions peu importantes et atténuait un certain nombre de droits fut très froidement accueilli. « Il ne fallait pas, dit le rapporteur de la commission, hésiter en paroles ou transiger en fait entre l'industrie nationale et la liberté commerciale. »

La révolution de février 1848 balaya le projet avec la monarchie.

Sous la République le libéralisme douanier ne fut pas plus heureux. Un député, Sainte-Beuve, présenta à l'Assemblée législative un projet de loi radical qui faisait table rase du régime douanier, supprimant toutes prohibitions, tout droit sur les matières premières, tout droit protecteur sur les denrées alimentaires, et ramenant le droit sur les produits manufacturés entre 10 et 20 p. 100. Thiers se chargea du rapport. « Comme vous avez vu tomber en quelques heures un gouvernement, dit-il, vous verriez tomber en un instant la prospérité du pays si aucune de ces propositions venait jamais à prévaloir. Nous ne sommes point dans la voie du libre-échange et j'espère que la France n'y entrera pas. » Dans une péroraison qui fut très applaudie, il disait qu'on insultait « la pensée de Dieu » en renonçant au protectionnisme. 428 voix contre 199 repoussèrent la prise en considération du projet. Une Chambre issue du suffrage universel volait sur cette matière comme les élus du suffrage censitaire.

Bastial et Proudhon. — La question des droits de douane tint, durant la seconde République, peu de place dans la presse et dans l'opinion publique à côté des ardentes discussions que soulevait le socialisme. Cependant Bastiat, en prenant une part active à cette polémique, n'oubliait aucune des manifestations de la liberté. Philosophe spirilualiste, il voyait, des hauteurs sereines de son optimisme, l'harmonie du genre humain se réalisant d'elle-même par le jeu de cette liberté; le commerce extérieur en était une des manifestations. Pamphlétaire de talent, il raillait spirituellement les erreurs de la balance du commerce par l'exemple suivant, bien connu. Un négociant exporte de Bordeaux 100.000 francs de vins qu'il vend 130.000 à Londres et d'où il rapporte des cotonnades qu'il vend à Paris 150.000; il a fait un bénéfice de 50.000 francs, lequel accroît d'autant la richesse de la France. La douane enregislre une importation supérieure à l'exportation : ce qui chagrine le mercantilisme. Une autre fois, le même négociant fait encore une expédition de 100.000 francs de vins ; mais le navire se perd corps et biens et la douane, qui a enregistré 100.000 francs à la sortie, n'a rien à enregistrer à l'importation. Le mercantilisme se réjouit de voir sur la statistique un excédent d'exportation.

Proudhon, le grand adversaire de Bastial, avait déjà publié son ouvrage Des contradictions économiques (1846) dans lequel, suivant son système d'antinomies, il montrait à la fois la nécessité de la concurrence et l'oppression des masses par la concurrence. Thèse :« L'homme ne sort de sa paresse que lorsque le besoin l'inquiète, . encourager l'industrie est donc synonyme au fond d'encourager la paresse... La concurrence est l'expression de l'activité collective, l'emblème de la démocratie et de l'égalité... » Antithèse : « La concurrence, avec son instinct homicide, enlève le pain à toute une classe de travailleurs et ne voit là qu'une amélioration, une économie. »

Frédéric List el Carey. — Le protectionnisme n'a pas eu, alors, que les intéressés pour champions. Il a eu aussi ses théoriciens dont la doctrine a sa place dans les œuvres scientifiques de l'économie politique. Le plus important et un des premiers en date est l'allemand Frédéric List qui publia en 1841 son Système national d'économie politique dans un temps où le Zollverein était en formation. List considère non la théorie générale et abstraite de l'échange, mais la nation, qu'il regarde comme étant l'unité économique dont la vie el le progrès importent. L'individu doit être subordonné à la nation. List suppose que les nations passent par des étals divers de civilisation : pastoral, agricole, agricole-manufacturier, agricole-manufaclurier-commercial, lequel est l'étal complet et normal. Il importe de préparer ce dernier état. A cet effet la nation ne doit pas craindre t de faire le sacrifice et de supporter la privation de richesses matérielles pour acquérir des forces intellectuelles ou sociales » ; c'est dans les forces productives que réside la puissance d'une nation. Elle ne doit pas hésiter, par conséquent, à payer cher certains produits étrangers afin de proléger les débuts de sa propre industrie si elle est inférieure à celle d'autres Etats, et de stimuler ses progrès, l'industrie manufacturière étant le signe d'une civilisation supérieure à l'industrie purement agricole. Le système protecteur est le moyen ; il doit avoir pour but : « l'éducation industrielle ; mais il n'est légitime que jusqu'à ce que les manufactures se soient assez développées pour n'avoir plus à craindre la concurrence étrangère. » t Une nation parvenue à la suprématie manufacturière ne peut préserver ses fabricants et ses négociants du recul et de l'indolence que par la libre importation des denrées alimentaires et par la concurrence des articles étrangers. Le protectionnisme de List n'est donc qu'un régime préparatoire, temporaire. C'est ainsi en général que le présentaient les ministres de la Restauration et de Louis-Philippe. Ce n'est pas ainsi que l'entendaient les parlementaires, non plus que les intéressés qui ne se disaient jamais « préparés ». D'ailleurs List n'inscrivait pas dans son programme la protection agricole ; il n'avait pas en vue de rallier une majorité.

L'américain Carey réclamait la double protection. 11 voulait des nations indépendantes cultivant à la fois toutes les branches de la production économique et les fécondant au moyen les unes des autres. Aussi, quoiqu'il comprit l'importance de l'économie de travail dans la production, il est opposé à la liberté du commerce extérieur et surtout à l'exportation des matières qu'il aurait voulu voir mises en œuvre aux Etals-Unis. Ce programme, qui n'est ni bon ni praticable pour aucun pays, pourrait s'appliquer partiellement au vaste territoire des Etals- Unis mieux qu'à d'autres Etals. Il a été repris de notre temps par d'autres Américains.

List et Carey n'ont exercé sur les idées en France une influence qu'après avoir été traduits en français, c'est-à-dire en 1851 et en 1861.

Or nous ne faisons pas dans le présent chapitre une histoire générale des théories sur le commerce ; nous donnons seulement un exposésommaire des doctrines qui ont eu cours en France sur ce sujet.

Richelot, la réforme en Angleterre et Gouraud. — Richelot, le traducteur de l'ouvrage de List, publiait, peu d'années après sa traduction, deux volumes sur l'Histoire de la réforme commerciale en Angleterre (1853-1855.) Il approuvait entièrement cette réforme. « Nul doute ne peut s'élever dans l'esprit du lecteursur le succès d'une œuvre qui, poursuivie pendant une longue période, a été acceptée même par ses adversaires et définitivement consommée. » Mais il ne pensait pas qu'elle fut un modèle à imiter par tous les peuples, particulièrement par la France où « le système protecteur a de fortes racines. C'est une des rares institutions de l'ancien régime que la révolution a respectées, tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis 1789 ont été protectionnistes, de même qu'en Angleterre depuis 1815 tous les cabinets ont forcément gravité vers le libre-échange ». Plus loin : a Ce que je combats c'est cette doctrine absolue qui se prêche et qui veut s'imposer comme un dogme applicable à tous les temps et à tous les lieux. »

A la même époque Charles Gouraud publiait un volume, Essai sur la liberté du commerce des nations (1853) qui est un manifeste le plus développé peut-être de ceux qui ont paru contre la doctrine du libre- échange durant cette période. Sa forme est celle de la polémique ; mais les arguments sont ceux qui avaient cours dans la presse et il est intéressant d'en recueillir les principaux. Pour l'auteur, le libre-échange est une utopie « semblable aux plus folles fantaisies de nos jours (c'était peu d'années après l'explosion des systèmes socialistes qu'avait produits la révolution de 1848) qui ne tient absolument aucun compte de l'état commercial du monde tel que l'ont établi la nature des choses, celle des hommes et du' temps ». Le but du libre-échange est l'abolition des douanes au nom de la liberté ; or, « il est clair que, si sur le marché du monde la richesse des nations est disproportionnée de manière que la concurrence ne puisse se maintenir, la liberté, après quelques lueurs, s'éteindra pour faire place au monopole et à la servitude. »Les douanes ont précisément pour objet de « proléger dans un pays la liberté de l'agriculture, de l'industrie, du commerce et, quand il y a lieu, de la marine. » Loin d'être un obstacle à la liberté, « elles en sont les seules garanties » ; « elles égalisent artificiellement, par l'établissement de taxes différentielles, les forces commerciales naturellement inégales des uns et des autres1». Quand les libre-

1. L'auteur ajoute que comme, jusqu'au xvne siècle, l'usage des douanes en tant qu'instrument de l'industrie des peuples était négligé, rhistoiredu commerce n'est jusque-là qu'une succession de monopoles (?).

échangistes prétendent que la liberté est manifestement violée par l'existence des douanes, ils tournent donc le dos à l'évidence . c Qui chez nous empêche demain, tout à l'heure, un homme jouissant de ses droits civils, d'élever des hauts fourneaux, de creuser des mines, de fabriquer des fils de coton1..? (Assurément;. Pourquoi parlez-vous de fiefs industriels? (Précisément à cause de la protection)... les conséquences sont sensibles par l'abaissement des prix » (Sans doute ; mais ces prix étaient encore plus élevés que ceux de l'étranger, puisqu'on protégeait). « Mais vous (le libre-échangiste) n'avez donc pas de patrie ? Vous êtes donc un citoyen de l'univers ? Vous ne reconnaissez donc aucune solidarité entre vous et le reste des habitants du pays qui vous a vu naître, qui vous a élevé et qui vous protège? » En dénonçant « un impôt prélevé au profit d'une classe de personnes contre la généralité des citoyens », ne craignez vous pas « d'ameuter le peuple, de sanctionner les plus dangereuses attaques au principe de la propriété? Ces soi-disant fiefs que l'Etat protège ne font-ils pas vivre des milliers d'ouvriers qui, si les douanes tombaient, seraient sans pain... L'Etat naturalise avec eux sur le sol des forces productives immenses qui rendront au centuple à tout le monde l'intérêt de l'impôt, de moins en moins lourd du reste, puisque la baisse du prix est constante ».

« Si les douanes sont une cause de consomption générale, comment se fait-il que la richesse d'aucun peuple ne date que du jour où il est entré dans la voie du système protecteur ? (?) » « Si elles ont mis l'humanité au régime cellulaire, d'où vient que ses relations n'ont jamais été aussi étendues qu'aujourd'hui ? » « Les nations, si le système du libre-échange eût prévalu et si quelque jour à venir il prévalait, se seraient vues ou se verraient réduites aux ressources naturelles de leur territoire et de leur climat ; leur prospérité y perdrait extrêmement.... Sans douanes, dans la plupart des Etats, point de manufactures ; sans manufactures point de population éprouvant et pouvant satisfaire de grands besoins ; point de progrès dans la demande des produits ruraux, etc. »

C'est un «paradoxe bizarre » que celui « qui donne la protection pour l'école du libre-échange ou. en d'autres termes, le régime des douanes pour introduction au système de l'abolition des douanes ». Ce paradoxe a séduit quelques esprits ; mais « il n'y a pas de compromis possible entre les fantaisies d'école et la nature ». « Quant à l'égalisation future de la puissance commerciale des peuples, elle est chimérique. »

« La concurrence n'est pas d'institution naturelle entre les peuples... La liberté repousse le libre-échange comme un instrument de mono-

i . C'étaient lu des industries protégées

pôle et d'oppression, de cherté et de misère.» « La controverse de la protection et du libre-échange n'est qu'un chapitre de l'histoire de cette guerre fatale que la liberté soutient depuis si longtemps contre la science. La route des protectionnistes est celle même des conservateurs libéraux ; la route des libre-échangistes est celle des révolutionnaires. »

Ces citations donnent une idée des arguments de combat qui étaient familiers dans les rangs des protectionnistes, et de la vivacité des passions qui d'ailleurs n'était pas moindre dans un parti que dans l'autre.

Cournotei Courcelle-Seneuil. — Pendant le second Empire on peut dire que les faits ont pris le pas sur les théories. La théorie libérale était alors triomphante dans le monde savant, quoique les lois et l'esprit des législateurs lui fussent opposés sous le régime parlementaire. Nous rappellerons seulement les noms de deux théoriciens de cette période, Cournot et Gourcelle-Seneuil.

Cournotest un économiste consciencieux qui analyse avec impartialité les phénomènes, mais qui est trop abstrait pour que ses ouvrages aient exercé une influence à leur apparition. Il ne professe pas la doctrine du libre-échange absolu. « Les mesures par lesquelles un gouvernement protège les nationaux contre la concurrence étrangère peuvent être acceptées par une philosophie cosmopolite, lorsqu'elles stimulent l'énergie productive de la nation protégée... Ceci suppose qu'il ne s'agit que d'une protection temporaire, d'une éducation qui se termine. » Mais il estime que « par le seul effet du progrès de la civilisation et de l'industrie les barrières entre les peuples tendent à s'abaisser ». L'exportation, dit-il, encourage la production ; l'importation développe l'industrie et enrichit la nation. Et il conclut (Principes de la théorie des richesses, 1863) que les nations, plus mêlées les unes aux autres, ayant moins vivement conscience de leur individualité et ayant une conscience plus nette de leur vie commune, seront moins portées à s'imposer des gênes dans leurs communications mutuelles ou «à supporter les gênes que voudraient leur imposer les pouvoirs qui les dirigent ».

Courcelle-Seneuil (Traite' théorique et pratique d'économie politique, 1858) a été, lui une autorité dans l'Ecole libérale. Le but individuel de l'industrie commerciale, dit-il, « est d'acheter à bon marché pour revendre plus cher ; elle opère dans le temps seulement (commerce de spéculation) ou à la fois dans le temps et dans l'espace (commerce de distribution). Elle ne s'occupe que des valeurs. Elle donne cependant aux choses de l'utilité lorsqu'elle les transporte d'un lieu et d'un temps où elles sont l'objet de peu de besoins, dans un lieu et dans un temps où elles sont l'objet de besoins plus vifs. Le commerce est donc une industrie productive comme les autres et au même

Les doctrines théoriques sur le commerce 659

titre. » « L'industrie commerciale ne doit pas être confondue avec l'industrie voiturière. Il y a du commerce, comme il y a du voiturage, dans toutes les industries, mais on ne donne le nom de commerce qu'à celles dont acheter et vendre sont la seule ou la principale occupation. »

« Si l'on considère au point de vue social les services du marchand, on le voit remplir les fonctions d'un inspecteur chargé d'avoir sans cesse l'oeil ouvert sur les divers marchés et d'atténuer chaque jour les différences qui existent d'un marché à l'autre entre les valeurs d'un même produit. » Courcelle-Seneuil tranche ainsi théoriquement la question du commerce extérieur : « Entre ce commerce et le commerce intérieur il n'y a aucune différence scientifique, tout ce qui est vrai de l'un est vrai de l'autre et peut lui être appliqué. S'il y a des conditions de travail différentes pour les habitants des divers pays, des inégalités de puissance productive, il y en a également enlre les habitants des diverses contrées, des diverses localités d'un même pays et entre les habitanls d'une même localité. » Dans la seconde partie de son traité il consacre un chapitre à réfuter les trois principales théories de la restriction du commerce extérieur : la balance du commerce, l'indépendance nationale, la protection du travail national, c Protéger, dit il, une industrie par la prohibition, c'est donner aux fabricants engagés dans celte industrie une subvention aux dépens des consommateurs sur lesquels la loi prélève un véritable impôt indirect... La liberté absolue est le meilleur moyen qu'ait un peuple de s'enrichir par le commerce extérieur. Sans doute, quand un pays a eu le malheur de s'engager dans les voies du monopole, il a besoin pour en sortir de prudence et de temps. »

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