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POLITIQUE PROTECTIONNISTE

Retour à la protection ; tarifs de 1892 et de 1910. — Quand en 1875 Je ministre du commerce, M. de Meaux, consulta les chambres de commerce relativement aux traités de commerce, 62 se prononcèrent pour le maintien et 14 contre. Un autre ministre, Teisserenc de Bort,prépara un projet de tarif général (1877) qui était rédigé dans l'esprit du tarif conventionnel, majorant seulement les droits sur les tils et tissus de coton de 10 p. 100. La dissolution de la Chambre empêcha la discussion du projet.

C'est à peu près à partir de cette époque qu'un remous d'opinion se produisit dans le sens protectionniste ; il se produisit en Allemagne comme en France et dans d'autres pays. La longue crise d'atonie commerciale et la baisse des prix lui fournirent des arguments et des adeptes. Quand, après l'aventure du 16 mai, Teisserenc de Bort revint aux affaires, il crut devoir faire des concessions au parti protectionniste qui menait campagne. Une grande enquête fut ouverte. «Des traités de commerce, disait le rapporteur de la commission sénatoriale, enlèvent au pays sa liberté d'action. » Les agriculteurs, qui eurent à souffrir de la très mauvaise récolte de 1879, s'allièrent aux manufacturiers dans l'espérance d'obtenir un droit sur le blé. La Chambre n'osa pas encore leur donner satisfaction; mais le ministre, tout en maintenant le tarif conventionnel comme base de son projet, dut relever de 24 p. 100 et même de plus un certain nombre de droits. Quant aux prohibitions qui étaient encore inscrites dans le tarif de 1806, elles ne figurèrent plus dans celui du 8 mai 1881.

Les agriculteurs furent mécontents. M. Méline étant ministre de l'agriculture, ils firent voter, après un débat très vif dans les deux Chambres, un droit de 3 francs par quintal de blé importé (28 mars 1885), puis un droit de 5 francs (29 mai 1887), enfin, le protectionnisme étant triomphant et le prix du blé étant tombé à 15 francs lhectolitre, un droit de 7 franc (27 février 1894).

Avant le vote de celte troisième loi, manufacturiers et agriculteurs, qui souffraient les uns et les autres de l'abaissement général des prix, avaient formé (1891) une union en vue de changer complètement le système douanier. Réunis, ils disposaient de la majorité et ils réussirent d'autant mieux que l'état du marché faisait plus de mécontents et que la plupart des Etats donnaient l'exemple d'un retour à la protection ou d'un renforcement de la protection. « Le. meilleur système, disait le rapporteur, est celui qui assure à la nation la plus grande somme de travail (même de travail à perte ?), puisque plus il y a de travail, plus il y a de capital (?) et par conséquent plus de salaire pour

la masse laborieuse... On a fini par reconnaître que tous les produits qui sont le fruit du travail ont droit à la môme protection. » 11. Méline pensait que c'était à la charge des importateurs qu'étaient les droits de douane. Il reconnaissait que les droits protecteurs avaient pour but de procurer un revenue ceux qu'ils protégeaient, c La philosophie de notre tarif de douane consiste à soutenir le cours de façon à donner à ceux qui voient baisser leurs bénéfices le maintien de prix rémunérateurs. »

Le tarif du 19 janvier 1892 est franchement protectionniste : il couvre l'agriculture comme l'industrie. En établissant au-dessous du tarif général un tarif minimum, le Parlement limite les concessions que le gouvernement peut accorder dans des négociations avec des puissances étrangères. En substituant au régime des traités de commerce celui des conventions révocables chaque année, le Parlement réserve la faculté de relever la barrière dès qu'une industrie s'aperçoit que trop de marchandises étrangères la franchissent; le Parlement a usé maintes fois de cette faculté qui, en somme, inquiète le commerce en ne laissant plus de base fixe à ses opérations. Ce tarif a asservi en principe les colonies au régime de la métropole. Entre le tarif conventionnel et le tarif minimum de 1892 l'augmentation des droits sur nombre d'articles dépassait 20 et même 100 p. 100.

Les protectionnistes parlementaires affirmaient tout d'abord qu'ils ne faisaient pas de théorie et qu'ils conformaient uniquement leurs propositions aux faits et aux intérêts: ce qui était, comme nous l'avons dit, une illusion. Sans être aussi absolus en général sur la balance des exportations et des importations que le mercantilisme du xvne siècle, ils insistaient sur « le déficit commercial », quoiqu'ils n'ignorassent pas qu'un excédent d'importation enregistré par la douane ne signifie pas déficit payable en argent, que la question est complexe et que la France en particulier est loin d'être en pénurie d'argent. Ils insistaient sur « la défense du travail national », quoiqu'ils ne pussent ignorer que la protection déplaçait plus qu'elle n'accroissait le travail, changeaitl'emploiducapital,etquela liberté du commerce international avait pour résultat une production moins coûteuse. Ils faisaient renchérir, au détriment de nombreuses industries, des marchandises qui sont de véritables matières premières, comme la houille et le fer. Ils infligeaient aux colonies des servitudes douanières en vue d'assurer le privilège de leur approvisionnement à l'industrie nationale. Ils étaient défavorables à la clause de la nation la plus favorisée et ils substituaient aux traités de commerce, qui assurent pour un temps la stabilité au commerce, des conventions révocables chaque année, de manière à pouvoir toujours fermer une issue par laquelle, suivant eux, passeraient trop de marchandises étrangères. Les remaniements partiels qu'ils firent au tarif de 1892 ne leur ont

pas suffi. Comme il se trouvait précisément des produits fabriqués dont l'importation augmentait, les intéressés réclamèrent un relèvement général; la commission des douanes de la Chambre entreprit dès 1906 une nouvelle enquête et prépara un projet d'où est résulté le tarif du 9 mars 1910. Les ministres et les orateurs qui, dans les temps passés, demandaient la protection comme une tutelle temporaire durant la période d'éducation des industries françaises, se sont fait illusion. Cette tutelle a commencé il y a près d'un siècle ; après une interruption d'une vingtaine ou d'une trentaine d'années, elle a été renouvelée et, loin d'en détendre les lisières, la politique parlementaire n'a fait que les resserrer durant les vingt dernières années.

Aujourd'hui encorejes ministres, qui sont mieux placés pour envisager le problème dans sa généralité, sont d'ordinaire des modérateurs dans les débats parlementaires. Il n'en est pas de même des intéressés et de ceux qui tiennent à eux par des considérations électorales. On n'a jamais vu un groupe d'industriels venir déclarer que son éducation était faite et qu'il renonçait à la protection. En France, en 1860 comme en 1786, une grande réforme libérale n'a pu être décidée que parce qu'ils n'ont pas eu voix au chapitre. En matière de protection l'intérêt personnel est impitoyable; les manufacturiers applaudissaient au blocus continental et au brûlement des marchandises anglaises sous le premier Empire et, au temps de Louis Philippe, ils menaçaient le roi d'une insurrection si le gouvernement venait à toucher au tarif.

Laprêsse économique et les sociétés d'économie politique ou nationale. — Nous n'énumérerons pas toutes les publications théoriques faites sur le commerce durant cette dernière période ; il suffit d'exposer sommairement la doctrine de quelques-uns des maîtres les plus autorisés de notre temps.

Rappelons auparavant les principaux organes de la presse, qui, sans compter les journaux quotidiens tels que les Débats et le Temps, sont consacrés principalement aux questions d'économie politique et en particulier de commerce extérieur.

Le Journal des économistes (publication mensuelle) est le plus ancien. Il a été fondé en décembre 1841 par Guillaumin, éditeur, qui a fait de sa librairie le centre des publications économiques de l'école libérale. Il a eu successivement pour rédacteur en chef Coquelin, Joseph Garnier, Baudrillart, Gustave de Molinari, Yves Guyot. Tous sont des maîtres de l'école libre-échangiste ou libérale. M. G. de Molinari, un des champions de la liberté les plus constants dans leur foi, caractérisait en ces termes l'esprit du journal quand il en prit la direction : « Nous croyons, avec les fondateurs, que la société est naturellement organisée et que cette organisation, dont les inventeurs de « systèmes » ignorent ou méconnaissent les lois, Va se développant et se perfectionnant d'elle-même ; que le meil-

leur service que les gouvernements puissent rendre à la cause du progrès, c'est d'abandonner les intérêts à eux-mêmes en se bornant à garantir au meilleur marché la sécurité des personnes et en s'abslenant d'entraver la liberté. » Le successeur en 1909 de M. G. de Molinari est le continuateur de la même politique commerciale qu'il soutient depuis longtemps dans la presse. 11 a exposé ses idées sur cette matière dans plusieurs ouvrages, particulièrement dans la Science économique (1907) » et dans Le commerce et les commerçants (1909) : « Le progrès, disait-il, est en raison inverse de l'action coercitive de l'homme sur l'homme et en raison directe de l'action de l'homme sur les choses... Les économistes orthodoxes étudient et recherchent les moyens économiques les plus efficaces pour seconder les progrès techniques vers l'économie de l'effort. »

La Revue d'économie politique (publication mensuelle) date de 1887. Créée par des professeurs des Facultés de droit, elle tient de l'école historique et juridique et elle est ouverte à des opinions diverses en matière de politique douanière. En inaugurant sa vingt-cinquième année M. Ch. Gide définissait son rôle en ces termes : « Unité et collaboration croissantes sur le terrain scientifique grâce au perfectionnement des méthodes et, d'autre part, variété et même lutte sur le terrain pratique entre les différents idéals économiques. Ce dont la science et l'enseignement ont le plus besoin pour se développer, c'est d'une large et complète liberté, liberté dans les méthodes, liberté dans les théories, liberté dans les systèmes ».

Le Travail national, fondé et dirigé par M. Méline, est la pli! s écoutée des publications protectionnistes.

L'Economiste français (publication hebdomadaire) a été fondé par M.Paul Leroy-Beaulieu en 1872 ; périodique d'un caractère libéral et pratique, il a une large publicité et possède une grande autorité dans les matières économiques et financières.

La Réforme économique, doni M.Doumergueest le rédacteur en chef, est un des principaux organes de la protection ; l'Economiste européen (publication hebdomadaire) fondé par M. Edmond Théry, traite aussi dans un esprit protectionniste les questions de douane et s'intéresse particulièrement aux questions financières.

Les principales sociétés scientifiques qui traitent de ces matières sont : la Société d'économie politique, fondée en 1842 (président actuel : Frédéric Passy), qui a le même caractère que le Journal des économistes ; la Société d'économie politique nationale (président d'honneur et président honoraire : MM. Méline et Cauwès), qui traite surtout des sujets d'inlérêt pratique relatifs à l'économie nationale et dont le caractère est protectionniste ; la Société d'études économiques (président: A. de Foville), qui discute dans chacune de ses réunions bi-mensuelles une question relevant d'un sujet misa l'ordre du jour pour

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