Conquête de la Finlande et de la Bessarabie
2. Les Etats-Unis se plaignaient également de la tyrannie des Anglais sur mer et des proscriptions de Napoléon dans les ports du continent. Ils déclarèrent même (1er mars et 1er mai 1810) qu'ils ne recevraient dans leurs ports ni bâtiments français ni bâtiments anglais, parce que les deux nations \iolaient les droits des neutres, et ils prononcèrent l'embargo sur les navires de ces deux nations qui se trouvaient dans leurs ports. Napoléon répondit aux Etats-Unis qu'ils n'avaient qu'à faire respecter leur pavillon par les Anglais pour ne pas tomber sous le coup de ses décrets et il fit saisir des bâtiments américains dans les ports de l'empire. Mais il essaya de les gagner en leur faisant entendre qu'il pourrait leur livrer la Floride, colonie es-
y2 LIVRE II. — CHAPITRE IV
11 crut pouvoir compter de même sur le continent pour poursuivre l'œuvre du blocus et rendre nationale en Europe sa guerre contre la Russie. Mais l'Allemagne, piétinée par les armées françaises, divisée et redivisée dans son territoire par le caprice du maître, froissée dans ses intérêts par le blocus, commençait à gronder sourdement. A un appel que Barclay de Tolly avait adressé aux Allemands, Napoléon fit répondre par un « militaire bavarois » dont la lettre, adressée à la Russie, fut insérée au Moniteur: « Le Gouvernement bavarois s'est associé librement à la grande ligue contre la Russie ; c'est une suite de son accession précédente à la Confédération du Rhin que vous avez menacée depuis quelque temps par vos rassemblements de troupes et par votre opposition au système continental, qui seul peut sauver l'Europe de l'esclavage commercial de l'Angleterre. »
Napoléon s'abusait sur le sentiment allemand ; un an après, Leipzig et Hanau lui apprenaient douloureusement de quel côté les Allemands et les Bavarois croyaient voir leur asservissement.
L'empire tomba sans que les fabriques eussent eu le temps de se relever de la crise de 1811.
L'Angleterre était, de son côté, dans un état de crise presque permanent. Elle souffrait même plus que la France de la violence faite au cours naturel des intérêts économiques. Maîtresse des mers, elle avait sans doute pu mettre la main sur toutes les colonies de la France et de la Hollande, accroître énormément ses possessions, faire un grand commerce de denrées coloniales, devenir pour ainsi dire la seule « roulière » des mers, y opprimer brutalement toute marine qui ne se courbait pas sous sa loi, exercer la « presse » sur les matelots américains, comme naguère les pirates barbaresques sur les chrétiens ; enfin créer sur le marché français une sorte de disette des produits coloniaux. Toutefois elle-même gémissait des difficultés d'écoulement des denrées coloniales qui encombraient ses magasins, de l'avilissement des prix, de la dépréciation de son papier-monnaie, des dommages que lui causaient les corsaires français, du poids toujours grossissant
pagnole, et par un décret du 1er novembre 1810, il déclara qu'il les affranchirait des obligations des décrets de Berlin et Je Milan s'ils refusaient de se soumettre aux arrêts du Conseil d'amirauté de l'Angleterre. Celle-ci chercha aussi à gagner les Américains en dispensant leurs navires de relâcher dans la Tamise ; toutefois elle persista à maintenir le blocus fictif des ports de l'empire. A quoi le président des Etats- Unis, Madison, répondit en déclarant que, si l'Angleterre ne cédait pas relativement au blocus, l'interdit serait levé pour les navires français et maintenu pour les navires anglais : c'était le prélude d'une rupture. En effet, Napoléon ayant par décret du 28 avril 1811 révoqué purement et simplement les décrets de Hcrlin et de Milan pour les Américains, et le ministère anglais persistant à maintenir les ordres de l'amirauté et à exercer la presse sur les matelots américains, la guerre fut déclarée en 1812. Elle dura jusqu'en 1814.
de sa delte, de la misère de ses ouvriers et des faillites de ses négociants.
Mais entre elle et Napoléon la lutte était devenue un de ces duels à mort dans lesquels la haine n'admet point de merci. Les monstrueux arrêts de l'Amirauté avaient provoqué les monstrueux décrets de l'empereur ; chaque mesure de l'un amenait, par représailles, une mesure plus outrée de l'autre. L'Angleterre aurait dépensé jusqu'à son dernier penny plutôt que de tolérer l'empire agrandi jusqu'à la Bal tique, maître des ports continentaux de la mer du Nord et l'empereur lui fermant l'accès de l'Europe ; Napoléon ne se serait pas lassé de vaincre, s'il avait pu toujours vaincre, plutôt que de supporter le despotisme tyrannique des Anglais sur les mers.
Jugé du point de vue économique, le blocus continental est, ainsi que nous l'avons qualifié, une monstruosité. Au point de vue de la politique, il s'explique par une suite d'entraînements fatals. La fatalité en histoire ne commence que là où un peuple s'est placé dans un engrenage où sa liberté n'a plus de jeu ; or, après les traités de Lunéville et d'Amiens, le premier consul, s'il avait eu le tempérament politique d'un Washington, avait la liberté de choisir sa voie et aurait pu éviter d'entrer dans cet engrenage. Les historiens ont jugé diversement le blocus continental. Pour nous, tout en reconnaissant par quelle sorte d'impulsion fatale Napoléon y a été poussé, nous considérons ce blocus comme la cause principale des guerres de la seconde moitié de l'Empire et de la déplorable fin à laquelle il a abouti, faisant perdre à la France les conquêtes territoriales de la Révolution, celles même qu'elle devait à Bonaparte et la situation prépondérante qu'elles lui donnaient dans le concert des Etats de l'Europe continentale.