Voir le discours rie Blanqui
i. Congrès des économistes, Bruxelles, 1847.
la liberté commerciale absolue, à peu près comme dans le premier ordre d'idées dont j'ai parlé tout à l'heure, on laisse apercevoir la République \ »
Les protectionnistes opposèrent ligue contre ligue ; ils formèrent le Comité pour la défense du travail national 2 et publièrent le Moniteur industriel. Plusieurs conseils généraux, particulièrement ceux du Nord et de la Seine-Inférieure, sonnèrent l'alarme. « Le conseil général, informé que le gouvernement a autorisé l'existence d'une association publique pour la liberté des échanges, se persuade que celte mesure n'indique en rien la tendance du pouvoir, et que sa ferme volonté sera toujours de maintenir, pour le travail national, la protection qui ne saurait lui être enlevée sans exposer le pays aux plus grands malheurs 3. »
Des comités et des réunions furent organisés dans un grand nombre de villes manufacturières, par exemple à Rouen, à Lille, à Roubaix, à Mulhouse, à Elbeuf ; des manifestations eurent lieu à Troyes, à Valenciennes, à Amiens. Dans les ateliers furent même répandues des affiches où on lisait « qu'il n'était pas besoin d'être bien malin pour s'apercevoir qu'on ne voulait que favoriser l'intérêt de l'Angleterre et ruiner la France, afin que l'Anglais pût régner sur elle; qu'il ne fallait pas cependant, pour nourrir les Anglais, affamer les Français ». Dans une lettre adressée au Conseil des ministres, on demandait une manifestation du Cabinet en faveur de la protection, et les signataires terminaient par ces mots d'une audace singulière : « Ne hâtez pas, par un silence qu'aucun grave motif ne semblerait justifier, la crise qui menace ; ne prolongez pas l'incertitude qui gagne tous les esprits et tend à ébranler toutes les convictions; ne faites jamais que vos ennemis soient armés par ceux qui veulent toujours contribuer avec vous à la prospérité du pays. »
Tout faisait prévoir que la lutte serait pénible et que les efforts des partisans de la liberté, entravés par les méfiances de la classe ouvrière, par la résistance des intéressés et par l'indifférence du public, échoueraient longtemps encore au seuil du Palais-Bourbon.
Cependant, dans une première escarmouche, la liberté remporta un léger avantage. La mauvaise récolte avait élevé le prix des grains au-dessus de la limite des droits d'importation 4 ; mais le commerce
1. Cité par Goukaud, Histoire de la politique commerciale de la France,
2. Ce comité était dirigé par Odier, Mimerel, J. Perrier, Lebeuf. Son siège était à Mulhouse. Il faisait des rapports et répandait des brochures.
3. Conseil général de la Seine-Inférieure. Le conseil général du Nord déclarait que le renversement des barrières : 1° amoindrirait sensiblement la valeur de la propriété ; 2° ruinerait l'industrie ; 3" ruinerait le commerce ; 4" bouleverserait l'existence de tous les fonctionnaires de l'Etat ; 5° pèserait surtout sur le travailleur ; 6« compromettrait enfin la société tout entière.
4. La récolte du froment augmenta sous le règne de Louis-Philippe. D'une soixah-
achetait peu à l'étranger, parce que, d'un instant à l'autre, la baisse pouvait exposer ses grains, non encore entrés, aux rigueurs de la douane. Le ministère proposa la suspension de l'échelle mobile pour un an ; la Chambre accepta, mais en faisant observer par l'organe de Darblay, rapporteur delà commission, que le principe restait « à l'abri de toute atteinte, même par voie de simple induction ».
A la session suivante, L. Faucher et Blanqui demandèrent une faveur du même genre pour les bestiaux ; ils ne purent l'obtenir *.
Le ministère s'était quelque peu ému de l'agitation libre-échangiste, et à la veille des élections ', il avait annoncé un projet de loi sur les douanes. L'attitude des protectionnistes paralysa sa bonne volonté. Le projet parut 3, mais fort adouci, supprimant toutefois dix-sept prohibitions secondaires et affranchissant, avec ou sans conditions, 298 articles sur 666 dont se composait le tarif : il abaissait les droits sur les fils de laine, les tissus de soie, admettait en franchise les métaux destinés à la construction des navires, etc. Cunin-Gridaine voulait-il franchement donner satisfaction à certaines tendances libérales ou sauvegarder la protection menacée en la débarrassant de plusieurs exagérations sans but et sans profit ? Quoi qu'il en soit, en 1847, comme en 1829, le ministère proposait une loi relativement libérale, et Cunin- Gridaine, défenseur de la protection, faisait observer lui-même qu'en face des réformes de Robert Peel, il agissait comme avait fait le baron de Saint-Cricq en face des réformes d'Huskisson ; aux deux époques, la loi eut le même sort. La révolution de Février ne permit pas de discuter le projet ; mais le sentiment de la commission * et le long et
tainc de millions d'hectolitres vers 1830, elle était montée à 75 en moyenne depuis 1840. La récolte de 1846 n'en donna que 60.7. Il y eut disette malgré une importation considérable pour le temps : près de 15 millions d'hectolitres en deux ans (juillet 1846 à août 1847). Les prix montèrent de 22 fr. 92, prix moyen pour la France entière en juillet 1846, à 37 fr. 98, moyenne de mai 1847. Ils montèrent même beaucoup plus dans la région du Nord-Est, la plus éprouvée : 48 fr. 80 dans le Bas-Rhin. Cependant, grâce à une importation plus facile, il valait 24 à 26 francs (en janvier) en Belgique ; à New-York, le prix était de 16 francs. « Dans les derniers mois de 1846, dit le juge de paix du canton de Chartres [Enquête du comité du travail de 1848), a commencé la crise des subsistances, si étendue dans son développement, si calamiteuse dans ses effets ; le nombre des indigents a augmenté dans une proportion effrayante. » Des troubles eurent lieu à Rennes, au Havre, à Rouen, à Bayonne, à Laval, à Dunkerque, à la Rochelle, à Blois, à Breteuil-sur-Iton, à Levroux, à Mulhouse. Quoique la ville de Mulhouse vendit du blé à prix réduit, il y eut en juin 1847 une émeute qu'il fallut réprimer par la force ; dans cette ville et à Buzançais il y eut mort d'homme.