LE SECOND EMPIRE
Sommaire. — La Seconde République (245). — La Banque de France (246). — Les comptoirs d'escompte et les warrants (247). — Fusion des banques départementales avec la Banque de France (249).
La Seconde République. — La révolution du 24 février 1848 fut comme un coup de foudre dans un ciel brumeux, il est vrai, mais d'où l'on ne soupçonnait pas que sortirait en deux jours une telle tempête quelle balaierait la royauté constitutionnelle et le règne de la bourgeoisie. Celui du suffrage universel commençait. Il devait changer l'orientation de la politique économique de la France, mais tout d'abord il produisit un débordement de systèmes sociaux plus ou moins utopiques et dans la presse, comme dans les assemblées législatives, des luttes violentes entre ceux qui voulaient précipiter le mouvement de transformation et ceux qui cherchaient à l'arrêter ou à l'endiguer. La sanglante insurrection de juin (23-26 juin) 1848 en a été le plus lugubre épisode.
L'Assemblée constituante confia le pouvoir au général Cavaignacet donna bientôt à la France une constitution républicaine (12 novembre 1848) qui attribuait au suffrage universel l'élection du président de la République. L'élu (10 décembre) fut le prince Louis-Napoléon dont le nom était populaire et dont la candidature avait pour patrons les partis de droite et le clergé.
L'Assemblée législative (28 mai 1849-2 décembre 1851) fut occupée de questions sociales et de beaucoup de luttes de partis et très peu de commerce, malgré la proposition, intempestive d'ailleurs, de Sainte- Beuve. A la suite d'une lutte plus ou moins ouverte contre le pouvoir personnel du prince-président, elle disparut, victime du coup d'Etat du 2 décembre.
Le premier effet de la révolution de février 1848 et de la proclamation de la République avait été de paralyser presque entièrement le travail.
Les ateliers se fermèrent, laissant les ouvriers sur le pavé sans emploi, parlant sans salaires. Heureusement, la disette de 1847 fut suivie
de la récolte très abondante de 1848 et d'une série de bonnes récoltes de 1848 à 1852 qui atténuèrent un peu la crise ouvrière en procurant le pain à bon marché. La circulation commerciale s'étant pour ainsi dire figée subitement, l'argent disparut.
La Banque de France. — Au moment où l'insurrection éclatait, la Banque de France avait en caisse 226 millions, c'est-à-dire une somme presque égale à celle de ses billets en circulation. Dès que les guichets furent rouverts, les porteurs accoururent, réclamant l'échange de leurs billets contre des espèces ; en quelques jours l'encaisse tomba à 140 millions. Le gouvernement, qui avait à son crédit 135 millions, en retira en vingt jours 88 pour pourvoir à ses plus pressants besoins, tant à Paris que dans les déparlements. Le commerce, de son côté, ne trouvant nulle part ni argent, ni crédit, déconcerté à Paris par la faillite de plusieurs grandes maisons de banque, eut recours à l'escompte de la Banque de France et présenta en vingt jours 110 millions d'effets à Paris ; il en présentait en même temps dans les provinces pour 48 millions aux succursales. C'étaient autant de billets qui sortaient de la Banque ; mais à peine émis par un guichet, ils revenaient à un autre pour être échangés contre des espèces. Un grand nombre d'effets restaient impayés à l'échéance et ceux qui étaient payés l'étaient beaucoup plus en billets qu'en numéraire ; ainsi une échéance de la Banque de 26 millions ne fit rentrer que 47.000 francs en or ou en argent. L'encaisse ne pouvait pas résister longtemps dans de telles conjonctures ; de 140 millions elle tomba, le 14 mars, à 70 millions. C'était le moment où la crise générale redoublait d'intensité. Le 15, la foule fut si nombreuse qu'il fallut ouvrir un nouveau guichet ; on remboursa dans la journée 10 millions.
Le gouvernement comprit qu'il importait au salut de la République de conjurer cette crise commerciale qui tarissait les sources de la production et contribuait à perpétuer, avec l'oisiveté et la misère, l'agitation des rues ; il se décida promptement à de grandes mesures dont quelques-unes ont été des bienfaits durables pour le commerce.
La première fut la prorogation des échéances, mesure révolutionnaire qu'on avait déjà prise en 1830 et qu'il eût été bien impolitiquo de ne pas prendre devant l'impossibilité absolue pour beaucoup de négociants de faire face à leur signature. Mais, quand la société a reçu une de ces secousses profondes qui causent une longue agitation, il est à craindre qu'une pareille mesure ne fasse que retarder une liquidation fatale et ne prolonge, avec l'embarras du marché, la crise qu'elle se proposait d'atténuer. Le gouvernement n'avait d'abord rendu le décret de prorogation que pour dix jours et pour les départements de la Seine et de la Seine-Inférieure (décret du 28 février 1848) ; il dut, pour faire droit aux réclamations, étendre la mesure à toute la France
(3 mars) ; puis, les dix jours écoulés et l'impossibilité de payer restant la même, proroger la mesure une seconde et une troisième fois (29 mars et 18 avril). Deux mois après la révolution, le commerce n'était pas en état de faire face à ses engagements \
Les comptoirs d'escompte et les warrants. — 11 était plus politique d'attirer les capitaux vers l'industrie que d'en ralentir la circulation. Ce fut l'objet de la seconde mesure. La cause des patrons n'était pas populaire au lendemain de la révolution de février ; aussi le gouvernement n'annonça-t-il ses vues pour la restauration du crédit qu'en les associant à la suppression du timbre sur les écrits périodiques et au payement par anticipation des rentes du semestre de mars. Pour accomplir ces projets dont le dernier était une faveur inopportune qui ne pouvait ni faire illusion sur l'état du Trésor ni accroître sensiblement la consommation, il demandait avec instance ■ aux contribuables de payer d'avance l'impôt de l'année pour mettre le gouvernement à même de secourir toutes les souffrances, de rendre l'activité à toutes les transactions et de répandre les bienfaits du crédit à tous ceux dont le travail augmente les richesses ». Le gouvernement annonçait aussi dans le Moniteur la création d'un comptoir d'escompte sous le litre de « Dotation du petit commerce ».
Le décret d'institution fut rendu peu de jours après (7 mars 1848). c Attendu que, par suite des événements, un trouble considérable existe aujourd'hui dans les moyens du crédit privé et que ce trouble affecte particulièrement soit la fabrique, soit le commerce de détail ; que, dans de telles circonstances, il importe de donner l'exemple d'une de ces institutions fécondes qui, en unissant les forces, assurent à tous le bienfait du crédit et la garantie du travail... » Il devait être créé dans toutes les villes industrielles et commerciales un comptoir national d'escompte dont le capital serait formé « un tiers par les associés souscripteurs, un tiers en obligations par les villes, un tiers en bons du Trésor par l'Etat ».
Le même jour, le Comptoir de Paris était constitué au capital de 20 millions. « Le commerce, disait le décret, a souscrit pour le tiers de cette somme. » Celait une annonce prématurée qu'il fallut tempérer le lendemain au Moniteur par une nouvelle rédaction ainsi conçue : « Le commerce souscrit... » En'efTet, le 18 mars, au inomenl où commencèrent les opérations, le capital réalisé n'était encore que d'un million et demi.
Le gouvernement crut qu'il serait bon d'intervenir pour hâter cet établissement et le jour même où il décrétait l'impôt des 45 cenlimes, le 16 mars, il affectait sur les rentrées prochaines de celle contribution
1. Deux décrets, l'un du 23 mars sur les protêts, l'autre du 20 mars sur les comptes de retour, atténuèrent les frais des effets impayés.
60 millions à répartir entre les divers comptoirs qui « seront successivement formés à Paris et dans les départements ». Paris avait reçu immédiatement 1 million, ce qui porta à 2 millions et demi son premier capital.
Le Comptoir d'escompte rendait à l'industrie et au commerce un service notable. La Banque de Fiance n'acceptait à l'escompte les effets qu'avec trois signatures au moins : les escompteurs qui donnaient ordinairement la troisième signature avaient l'ait faillite ou fermé leur portefeuille ; l'industrie se trouvait sans crédit et par conséquent le plus souvent sans moyens de produire. Les comptoirs, escomptant à deux signatures, lui en fournirent un; ils remplacèrent tout d'abord les petits banquiers et ils leur tirent, après la crise, une concurrence dont l'industrie et le commerce devaient recueillir le bénéfice. Douze jours après l'ouverture de ses bureaux, le Comptoir de Paris escompta 30.087 effets d'une valeur totale de 13.402.167 francs et, six mois après sa création, à l'époque de la première assemblée d'actionnaires, le montant de ses escomptes et encaissements s'élevait à 109 millions.
Toute opération commerciale suppose un vendeur et un acheteur: de là les deux signatures. Mais en temps de crise et môme pendant la prospérité, un négociant peut posséder des marchandises en magasin et avoir besoin de crédit s'il ne trouve pas à les vendre. On imagina de créer des « sous-comptoirs de garantie destinés à servir d'intermédiaires entre l'industrie, le commerce et l'agriculture, d'une part, et les comptoirs nationaux d'escompte de l'autre » (décret du 24 mars) ; ils devaient être composés d'hommes du métier possédant en dépôt au comptoir un capital suffisant pour répondre de leurs engagements. Les sous-comptoirs purent fournir la seconde signature aux négociants contre nantissement de marchandises ou de valeurs de portefeuille et leur procurer ainsi accès au crédit du comptoir.
Six sous-comptoirs furent fondés à Paris et contribuèrent à alimenter le comptoir lui-même * ; celui des entrepreneurs, gratifié de faveurs spéciales, contribua à ranimer l'industrie du bâtiment et à faire rentrer un grand nombre d'ouvriers dans les chantiers. Le gouvernement, par l'organe de Pagnerre, qui était le promoteur de ces projets et le directeur du comptoir de Paris, se félicita d'avoir fondé « des institutions qui généralisent, qui républicanisent le crédit ». Aussi fit-il tous ses efforts pour les multiplier et pour échauffer le zèle, parfois assez tiède, des négociants de province. A l'époque de la réunion de l'Assemblée constituante, quarante-quatre comptoirs fonctionnaient dans quarantequatre villes et une quarantaine environ étaient sur le point de s'ouvrir *. La plupart ont liquidé après la crise quand la double garantie
1. Il y en eut deux, celui de la mercerie et celui des tissus, qui ne tardèrent pas à liquider.