CHAPITRE II
Sommaire. — La politique impériale (255). — Développement des affaires (257). — Le crédit foncier (259). — Le crédit mobilier (261). — La Banque de France, l'affluence de l'or et la crise de 185" (263). — Le marché et les crises de 1861 à 1870 (266). — Le rapport de l'or à l'argent et la réforme monétaire .270).
La politique impériale. — Le coup d'Etat du 2 décembre 1851 anéantit le gouvernement parlementaire et établit un gouvernement dictatorial qui conserva encore l'étiquette de république pendant un an, puis après le plébiscite du 2 décembre 1852, voté à une énorme majorité sous la pression administrative, prit celle d'empire qui répondait à la réalité. Ce n'était pas seulement le prestige du nom de Napoléon, ni même la fiction du rétablissement du suffrage universel que la loi du 31 mai 1850 avait fortement amputé, c'étaient les craintes qu'inspirait à la bourgeoisie et aux agriculteurs la propagande socialiste,la lassitude des agitations du régime républicain, le ralentissement du mouvement général de la production et des affaires, quoiqu'il y eût depuis un an une certaine reprise, qui firent le succès de cette révolution.
C'était un gouvernement absolu que la France allait subir. Ce gouvernement fil d'abord régner une sorte de terreur, instituant un ministère de la police, décrétant l'état de siège dans trente-deux départements, emprisonnant et proscrivant les républicains à Paris et dans les départements, s'altaquant même aux têtes du parti royaliste, supprimant les associations ouvrières et employant les rouages de l'administration à comprimer toute liberté politique.
Cependant, absolu ou parlementaire, un gouvernement est naturellement porté à servir les intérêts de ceux dont il tient le pouvoir; ses actes doivent refléter son origine et donner quelque satisfaction aux besoins des électeurs qui ont fondé son autorité et dont les votes pourraient l'ébranler. Le second Empire, bien que très soucieux d'activer la production et le commerce, ne fut plus inféodé aux intérêts spéciaux de la bourgeoisie, comme l'avait été le gouvernement de Juillet; il a eu un caractère démocratique qui le distingue essentiellement du premier Empire. Napoléon III, pendant la première partie de son rè-
gne, prit un de ses points d'appui sur le parti clérical qui, très hostile au parti républicain, avait contribué à son élection comme président et au vote des deux plébiscites; mais il se détacha de cette alliance dans la seconde partie de son règne, après la guerre d'Italie.
Napoléon III a eu tout d'abord le vent en poupe ; la fortune lui a souri.
L'exposition universelle de 1855 fut une solennité dans laquelle brilla l'industrie française. La guerre de Crimée, malgré la grande perle d'hommes qu'elle coûta, accrut la renommée des armes françaises ; l'industrie, le commerce, la spéculation furent animés d'une activité que ne paralysa ni la guerre ni la disette. Au Congrès dejParis (traité du 30 mars 1856), Napoléon parut être l'arbitre des nations ; la naissance du prince impérial sembla assurer l'avenir de sa dynastie comme l'avait semblé à Napoléon Ier la naissance du roi de Rome en 1810 ; la France tenait alors le premier rang dans le concert européen.
Les complications commencèrent à l'intérieur avec les élections au corps législatif de 1857-1858 et avec l'attentat d'Orsini, à l'extérieur avec la guerre d'Italie qui éveilla les susceptibilités de l'Allemagne, fit naître la question romaine et détacha le clergé de la cause napoléonienne. L'unité italienne se fit en dehors de la volonté de l'empereur et le dépit qu'eurent les Italiens d'être arrêtés aux portes de Rome attiédit singulièrement la reconnaissance qu'ils devaient au principal auteur de leur indépendance.
Napoléon, qui n'était pas comme la Restauration et le gouvernement de Juillet sous la dépendance des Chambres et qui avait à plusieurs reprises manifesté son intention de relâcher les liens du régime protectionniste, rompit ouvertement avec ce système par le traité de commerce de janvier 1860 avec l'Angleterre et par les mesures, traités ou lois qui l'ont suivi. Les grands manufacturiers et les propriétaires agricoles lui en gardèrent rancune.
Cette réforme commerciale coïncida avec une certaine détente de l'étreinte dictatoriale. La Chambre des députés recouvra le droit de parler ; l'opposition s'y fortifia.
A l'extérieur, l'impolitique et humiliante expédition du Mexique, l'échec de la politique française dans l'affaire des duchés danois et surtout la défaite de l'Autriche que Napoléon laissa écrasera Sadowa assombrirent la fortune de l'Empire et fournirent des armes à l'opposition. Les obstacles s'accumulaient. Napoléon voulut retremper sa popularité dans un troisième plébiscite qui consacra une évolution dans le sens du régime parlementaire. Mais, la même année, la néfaste déclaration de guerre à la Prusse, que Rismarck avait perfidement provoquée, amena en quelques mois les plus douloureux désastres qu'ait enregistrés l'histoire de France depuis la guerre de Cent Ans.
L'Empire n'a pas été un gouvernement économe. Il voulait faire
beaucoup et faire grand. Les dépenses militaires ont élé considérables. Aussi les budgets grossirent-ils ; celui de 1852 était de 1.531 millions ; celui de 1869 s'éleva à 2.145 millions. Le total des dix-neuf années (1852-1870) monte à 40 milliards 855 millions, que les recettes ordinaires, quelque plus-value qu'elles aient donnée, ont été insuffisantes à couvrir. Le surplus a été fourni par 3.387 millions d'emprunts en rente, 1.775 millions de consolidation des réserves de l'amortissement, 1.248 millions empruntés à la Banque de France, 32 millions 1/2 d'aliénations de bois. L'émission des emprunts a fourni une abondante matière aux spéculations de la Bourse.
Si les impôts augmentèrent, le pays n'en fut cependant pas accablé ; car la richesse nationale augmentait parallèlement.
Développement des affaires. — Les circonstances étaient favorables. Après la crise de 1847, les grandes nations commerçantes, particulièrement l'Angleterre et les Etats-Unis, s'étaient remises avec ardeur au travail. Ainsi les Etals-Unis triplèrent leur réseau de voies ferrées de 1851 à 1857 l, dépensant à cet effet un milliard de dollars. En Angleterre le nombre des broches de filature augmenta de 24 millions 1/2 à 33 millions 1 2 entre les années 1850 et 1856 et des progrès de même importance furent signalés dans la plupart des grandes industries. La spéculation prit un large essor dans ces deux pays et dans d'autres comme La Belgique, l'Autriche. L'affluence de l'or, sur laquelle nous reviendrons plus loin, produisait une hausse continue des prix et facilitait les échanges.
Il en était de même en France. La spéculation s'y était mise en branle plus tardivement qu'en Angleterre à cause de la révolution de février et de l'absence de confiance qui en avait été la suite. Mais, quand après le coup d'Etat elle se crut rassurée et se sentit même encouragée et stimulée par les créations du nouvel Empire, qui tenait à faire une France riche, elle rattrapa le temps perdu. Les années 1852 à 1856 furent l'âge d'or de la Bourse. Londres, qui était depuis le commencement du siècle le principal marché des capitaux en Europe, céda le pas à Paris. L'élan fut tel qu'il franchit le choléra, la disette, la guerre de Crimée et qu'il permit à l'Etat d'emprunter 1 milliard 1/2 sans briser les ressorts du crédit. Les capitaux, à peine formés, étaient absorbés. Les travaux publics, les emprunts, la disette même contribuèrent, avec la production industrielle et la hausse constante des prix, à surexciter cette activité fiévreuse. On travaillait beaucoup ; on spéculait beaucoup aussi et dans des conditions avantageuses, parce que les marchandises et les titres valaient presque toujours plus le lendemain que la veille.