Loi du 2 août
jusqu'en 1862 empêchèrent les affaires de reprendre de ce côté un libre essor jusqu'au jour où le combat d'Aspromonte fit croire à la consolidation du trône de Victor-Emmanuel ; les cours se relevèrent alors et l'esprit d'entreprise se ranima. Mais une autre cause, très grave, de malaise pesait sur le marché ; la guerre de Sécession aux États-Unis privait l'Europe de coton et en même temps fermait à l'exportation française un de ses principaux débouchés1; les districts cotonniers de l'Angleterre et de la France étaient réduits à un état misérable, payant la matière première un prix exorbitant et ne pouvant s'en procurer assez pour faire travailler leurs ouvriers. En outre le coton que l'Inde vendait, il fallait le payer beaucoup moins en marchandises qu'en argent et le métal blanc se raréfiait dans la circulation.
Rouland, gouverneur de la Banque de France et sénateur, essaya d'expliquer cette crise dans un discours du 27 janvier 1868. « Voulezvous connaître leur pensée sur la situation exacte de la France? Voulez-vous qu'ils vous disent ce qu'a été Tannée 1867 sur laquelle a pesé surtout l'incertitude dont je vous parle? Je vais répondre pour eux et pour la Banque de France qui est le résumé de la plus forte part des mouvements du commerce et de l'industrie. Dans cette période de 1867, elle a fait 900 millions d'opérations en moins qu'en 1866. Les comptes courants sont toujours restés au chiffre énorme de 350 à 400 millions, et le portefeuille est bien au-dessous de la moyenne de 1866. Voulez-vous regarder plus loin ? Voyez cet immense amas d'or, de métal qui est dans nos caisses : plus de 1 milliard 30 millions...
«... Mais à quoi tient cette stagnation, ce défaut d'emploi ? Précisément à la défiance et à l'inquiétude que j'ai signalées. Du reste, je n'ignore pas, et je m'explique rapidement sur ce point, que dans cette situation industrielle et commerciale, il y a bien des causes secondaires. Tout le monde les connaît : il y a certainement la cherté des subsistances, qui fait que les deux ou trois cents millions que vous mettez à l'achat de votre pain ne peuvent pas être consacrés à d'autres consommations ; il y a l'abaissement incessant du prix des cotons, après une hausse considérable qui a servi de base aux spéculations les plus effrénées ; il y a l'Amérique du sud pleine de troubles et de guerres ; il y a aussi les Etats du nord adoptant le système d'une protection absolue, frappant de droits presque prohibitifs toutes les marchandises d'Europe. Tout cela est vrai, mais secondaire, et la grande raison du malaise qui a pesé depuis une année sur les affaires, c'est l'inquiétude sur les choses de la politique extérieure. >*
Le gouverneur de la Banque n'ajoutait pas que deux événements très graves pesaient alors sur la politique de la France et sur l'avenir
1. Lyon souffrit beaucoup. L'exportation des soieries en Amérique tomba de 8i millions en 1858 à 11 millions en 1865.
de l'Empire, la folle expédition du Mexique aboutissant à un dénouement tragique et humiliant et la bataille de Sadowa qui dressait sur le flanc oriental de la France une puissance redoutable, et que les affaires commerciales s'en ressentaient nécessairement. Le succès éclatant de l'exposition universelle de 1867 ne dissipa pas les nuages ; les hommes d'affaires n'avaient plus dans l'étoile impériale la même foi qu'en 1852.
La France cependant fut, cette fois aussi, moins éprouvée que les États-Unis et l'Angleterre pendant celte période de 1858 à 1869. Si le Crédit mobilier fut piteusement réduit à une liquidation, la production et la consommation de la houille, du fer ', des textiles et autres matières continuèrent à augmenter, sans cependant que le prix moyen des marchandises (calculé sur l'importation) augmentât. L'industrie du bâtiment ne cessa pour ainsi dire pas d'être active.
A partir de l'année 1866 les États-Unis reprirent leur place sur le marché du coton.
En somme il y a eu à plusieurs reprises des encombrements du marché sans qu'il se produisît en France une crise nettement déterminée. En 1861 c'est une crise de change causée par les demandes d'argent des États-Unis qui ont besoin de réaliser toutes leurs créances sur l'Europe; en 1864, c'est aussi la crise cotonnière qui fut surtout une crise de change causée par la nécessité d'exporter beaucoup d'argent dans l'Inde et en Egypte. En 1861 la Banque de France dut élever son escompte à 7 p. 100 pendant que la Banque d'Angleterre élevait le sien à 8 ; cette surélévation de la barrière contre l'escompte dura peu de temps et l'escompte reprit son allure normale. En 1864 1e portefeuille se gonfle en France comme en Angleterre et les deux banques opposent encore à celle invasion d'effets le rehaussement de l'escompte, à 9 p. 100 à la Banque d'Angleterre, à 8 à la Banque de France. En septembre et novembre 1864, les valeurs de bourse, mais non les fonds d'État, subirent une baisse qui fut d'ailleurs de peu de durée. En 1866 nouvel arrêt occasionné en France et en Angleterre par des capitalisations excessives en entreprises diverses et surtout en constructions de chemins de fer, mais en France l'arrêt fut peu sensible et le taux de l'escompte de la Banque ne dépassa pas 5 p. 100. En Angleterre, au contraire, de grosses faillites furent déclarées et il fallut pour la troisième fois que le chancelier de l'échiquier suspendit l'acte de 1844 ; l'escompte fut porté au taux de 10 p. 100.
Le rapport de l'or à V argent et la réforme monétaire. — Nous avons
1. Consommation de la houille 12.2 millions de tonnes en 1856, 20 millions 1/2 en 1869. De même pour la fonte, 923.000 tonnes en 1856, 1,4 en 1869; pour le coton, 84 millions de kil. en 1856, 93 1/2 en 1869 ; pour la laine, 39 millions 1/2 et 108 1/2 ; pour la soie, 1 million de kil. en 1856,1.428.600 en 1869.'
dit quel effet l'abondance des métaux précieux avait produit sur le prix des marchandises et du commerce, nous avons vu aussi que cette abondance s'était produite principalement par des apports d'or sur le marché, tandis qu'auparavant les apports se faisaient surtout en argent.
Avant d'en exposer les conséquences, il y a à noter quelques décrets relatifs à la monnaie. Sous la République un décret du 3 mai 1848 détermina les espèces : 40, 20, 10 francs en or, 5, 2, 1 franc, 0 fr. 50, 0 fr. 20 en argent, 0 fr. 10, 0 fr. 05, 0 fr. 02, 0 fr. 01 en cuivre ; un second décret du même jour ordonna la refonte de la monnaie de cuivre en pièces pesant 1 gramme par centime ; un arrêté du 22 mai 1849 fixa les frais de fabrication à 6 francs le kilogramme pour la monnaie d'or et 1 fr. 50 pour la monnaie d'argent.
Sous l'Empire un décret du 30 avril 1851 démonétisa les pièces d'argent de 0 fr. 25 qui ne concordaient pas avec la numération décimale, une loi du 6 mai 1852 démonétisa les pièces de 1 et de 2 liards, de 1 et 2 sous, de 1, de 5 et de 10 centimes alors en circulation et les remplaça par de nouvelles pièces en bronze pesant 1 gramme par centime ; un décret du 12 janvier 1854 créa la pièce d'or de 5 francs l pour remplacer les pièces d'argent que le commerce exportait; un décret du 22 mars 1854 porta à 6 fr. 70 la fabrication du kilogramme de monnaie d'or, « tous déchets compris » ; un décret du 12 décembre 1854 autorisa la frappe de pièces d'or de 100 et de 50 francs et supprima la frappe de pièces de 40 francs 2. La fabrication des nouvelles pièces de bronze s'éleva à 48 millions 1/2 de 1852 à 1857. Le gouvernement jugea que le moment était venu de supprimer les anciennes pièces et le décret du 12 mars 1856 retirera à partir du mois d'octobre le cours légal aux liards et aux anciens sous frappés principalement sous la première république. La suppression des liards, monnaie du système duodécimal qui ne concordait pas avec le système décimal, produisit dans le petit commerce de détail un changement qui fut surtout un enchérissement. Ce que les marchands vendaient 2 liards, 6 liards c'est-à-dire 1 sou, 1 sou 1/2, ils le vendirent 1 sou, et 2 sous, les centimes n'étant pas des coupures simples du sou. Il n'y eut que quelques commerces, comme celui de la boulangerie, où l'on compta par centimes.
La production de l'or devenant, comme nous venons de le voir, beaucoup plus grande que celle de l'argent, le métal jaune perdit sur le marché la prime dont il avait longtemps joui et qui passa à l'argent. Le pair était 15.5 kilogrammes d'argent pour 1 kilogramme d'or. Il suffit d'une faible différence pour provoquer des courants d'imporla-
1. On en frappa cette année là pour 17 millions; on en a frappé jusqu'en 1869.
2. Les premières pièces de 100 francs sont de 1855. Depuis 1839 on ne frappait plus de pièces de 40 francs.
lion ou d'exportation de l'un ou de l'autre métal. En etîet le rapport commercial moyen de 1821 à 1850 a été 15.76: l'or émigrait et l'argent affluait. Le rapport commercial moyen de 1851 à 1870 a été 15,44 : l'or a afflué et l'argent est sorti '.
Aussi les hôtels des monnaies reçurent-ils à celle époque beaucoup plus de monnaie d'or que de monnaie d'argent. Sous la première République, il n'avait été frappé que des pièces de 5 francs en argent, pour une valeur de 106 millions. De 1814 à 1848, sous les trois gouvernements successifs, la frappe avait été de 1.186 millions en or et de 2.998 millions en argent.
Or, sous la seconde République et le second Empire, le total des frappes a été de 7.662 millions dont 6.579 en or et 1.083 en argent «.
Ce milliard d'argent qui formait moins du septième de la frappe totale n'était même pas resté dans la circulation en France ; le commerce en a exporté une grande partie. Avant 1848 les banquiers, quand ils avaient des paiements à faire à l'étranger ou des opérations de change, préféraient exporter de l'or parce que l'or faisait prime sur le marché international, c'est-à-dire parce que le kilogramme d'or y valait un peu plus de 15.5 kilogrammes d'argent, rapport légal des monnaies françaises. Dès que l'agio fut renversé, c'est-à-dire dès que le kilogramme d'or valut un peu moins de 15.5 kilogrammes d'argent, les banquiers eurent à exporter de l'argent le même intérêt qu'ils avaient eu auparavant à exporter de l'or. Les chiffres suivants, extraits de la statistique douanière, mettent en évidence ce renversement :
ANNÉES