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VIOLLET-LE-DUG

bétail, les chevaux, les laines, le lin et le chanvre \.

Le fief a son moulin, son pressoir, son four banal comme il a son grenier d'abondance : il s'efforce, bien souvent sans succès, de s'armer de toutes pièces contre la famine aussi bien que contre l'ennemi 2.

Il en est de l'industrie comme de l'agriculture : chaque fief veut produire les denrées et les matières premières nécessaires à l'alimentation, au vêtement et aux transports, chaque fief veut avoir aussi ses industries de première nécessité, son charpen-

1 Ce sont du moins les marchandises que les ordonnances royales du xme et du xive siècle frapperont de prohibitions ou de taxes de sortie. Pour quelques-unes d'entre elles, surtout pour les grains, les possesseurs de domaines féodaux semblent s'être réservé de très bonne heure le droit d'autoriser l'exportation moyennant certaines redevances ou de la prohiber entièrement. Cf. Callery, Les douanes avant Colbert. {Bévue historique, janvier 1882.)

2 Les banalités ont été regardées par les uns comme un vestige du caractère collectif de la propriété chez les populations primitives (P. Viollet, Etablissements de saint Louis, t. I,p. 104), par les autres comme une conséquence de l'organisation de la grande propriété romaine. En abandonnant aux tenanciers, aux anciens colons, la terre de leurs tenures, le propriétaire du domaine féodal, l'ancienne villa romaine, s'était réservé les bâtiments d'exploitation : il était naturel qu'en en laissant la jouissance à ses tenanciers il cherchât à en tirer un revenu (Sei- Gnobos, Le Régime féodal en Bourgogne, page 229). Quelle que soit l'origine du moulin et du four banal, il est du moins certain qu'au xle siècle c'était un des éléments indispensables de l'outillage du fief. Chaque habitant ne pouvait moudre luimême son blé, ni cuire son pain : le seigneur seul disposait de ressources suffisantes pour construire et pour entretenir ces bâtiments d'intérêt commun : les banalités furent une institution d'intérêt public avant de devenir une exploitation et un monopole (Cf. Levasseur, Histoire des classes ouvrières , I, p. 164).

tier, son maçon, son potier, son forgeron, son armurier, son tisserand, son tailleur1. Le cultivateur esclave, et le colon de l'époque gallo-romaine sont devenus peu à peu le serf attaché à la glèbe ou le tenancier libre de sa personne, mais astreint à certaines redevances et à certaines corvées ; l'esclave ouvrier deviendra d'abord le serf attaché à telle ou telle profession, puis l'artisan libre astreint à des redevances en travail, mais fournisseur privilégié du seigneur, comme le serf de la glèbe est son laboureur ou son berger.

Dans ce monde toujours armé, uniquement préoccupé de se défendre et de ne pas mourir de faim, la vie est rude et les besoins sont peu nombreux. Le mobilier du château se compose de bancs de bois, de coffres où on serre les vêtements, de tréteaux et de planches qui servent de tables. Les tapis, souvent même les lits sont des tas de feuilles, ou des bottes de paille étendues sur les dalles de pierre. Les seuls objets de luxe, ceux que le fief ne peut fournir, sont quelques coupes précieuses, quelques vases d'or et d'argent transmis de génération en génération jusqu'au moment où il faut les vendre pour payer la rançon du chevalier ou les fondre pour frapper monnaie ; des fourrures apportées des pays du Nord, des oiseaux de proie dressés pour la chasse2 et surtout de beaux che-

1 Voir Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France, 1. 1, p. 167 et suivantes.

a Dans la première moitié du xr* siècle un faucon dressé

vaux de bataille, des armes de forte trempe qui sont à la fois l'honneur et la sûreté du baron. Une bonne épée a sa généalogie et son histoire É : elle vaut son pesant d'argent, et le prix d'un bouclier représente celui de deux cent quarante journées de moissonneur2.

Avec les barrières que les intérêts féodaux opposaient à la circulation des marchandises de première nécessité et la consommation restreinte des objets de luxe, le commerce ne pouvait prendre un grand essor. Ce qui contribuait encore à le réduire, c'était la difficulté des communications, la longueur et les dangers des voyages.

Les seigneurs, en leur qualité de propriétaires et de chefs d'État, entretenaient les chemins, les ponts, les bacs, faisaient la police des routes et de la navigation, comme ils réglaient l'exportation, et ce que nous appellerions aujourd'hui le régime douanier du fief. Pour subvenir aux frais d'entretien et de surveillance ils s'étaient approprié les anciens péages royaux dont ils avaient été les administra-

coûte en Bretagne le même prix qu'un bon cheval, environ 50 sous (202 fr. 50, valeur intrinsèque). Cartulaire de Redon, Prolégomènes, page cccxxxvi.

1 Cf. H. Pigeonneau, Le Cycle de la Croisade et de Godefroi de Bouillon, p, .169 et suivantes.

2 Le Cartulaire de Saint-Père de Chartres (p. 41, ligne 1) estime à un demi-denier la journée de moissonneur vers l'an 1000 (environ 34 centimes, valeur intrinsèque) : le même cartulaire évalue (p. 207, ligne 3) un bouclier (scutum) à dix sous, en l'an 1080. En supposant que la valeur de la monnaie n'ait pas changé dans l'intervalle, le bouclier vaut 120 deniers ou 240 journées de moissonneur.

teurs , avant d'en devenir les propriétaires ' ; ils avaient établi de nouveaux droits qu'ils affermaient,

1 Dès le temps des Mérovingiens et des Carolingiens un assez grand nombre de péages royaux avaient été concédés à des évêchés ou à des abbayes, plus rarement à des laïques. Pendant l'anarchie du ixe et du xe siècle, les péages seigneuriaux se multiplièrent à l'infini : ils étaient perçus tantôt par des agents du seigneur ou plutôt de son prévôt, intendant presque toujours héréditaire chargé de la gestion du domaine, c'était alors une véritable régie; tantôt par des fermiers qui payaient une somme déterminée et prenaient à leur compte les frais de perception ; tantôt par un cessionnaire quelconque à qui le seigneur abandonnait ses droits, car un péage pouvait s'engager, s'aliéner ou se donner en fief comme toute autre propriété. D'ordinaire les tarifs sont affichés ou déposés dans le bureau de péage où chacun peut les consulter. [Statuts d'Arles dans la Collection de Lois maritimes, de Pardessus, t. IV) ; cependant ils sont parfois arbitraires. Le Livre des métiers constate qu'au temps de saint Louis les vins qui remontaient la Marne étaient encore taxés à la volonté du coutumier qui avait la garde du péage royal. Ces tarifs varient suivant la nature, la provenance et la destination de la marchandise (voir Y Appendice, n° 3), ils varient également suivant la qualité des personnes : tandis que le Juif, même quand il est à pied, paie aussi cher qu'un cavalier ou un cheval de bât (Germain, Histoire du commerce de Montpellier, t. I, p. 185. — Depping, Livre des métiers, tarif du péage de Montlhéry), le pèlerin et le clerc (article xxn de l'ordonnance de Verneuil (755), canon xvi du concile de Latran (1123) capitulâmes de Pépin en 757, de Charlemagne en 797', etc.) sont exempts, et cette exemption s'étend presque toujours à tous les objets qui appartiennent aux personnes privilégiées (Exemption de tout péage accordée par Guillaume, duc d'Aquitaine, aux moines de Saint-Jean de Poitiers et à ce qui leur appartient, 1077, Teulet, Layettes du trésor des Chartes, t. I, p. 24, col. 2. — Cf. XVIe canon du concile de Latran, 1123). La taxe, quand il s'agissait de marchandises, s'acquittait le plus souvent en nature, surtout jusqu'au xrne siècle. En 1218 tout marchand étranger qui tiaversait Saint-Omer ou sa banlieue pour aller vendre des épices en Angleterre devait encore au châtelain une livre de poivre. (Giry, Histoire de la ville de Saint-Omer (1 vol. in-8° 1877), p. 104.

ou dont ils percevaient directement, le produit ; péages sur les ponts (ponlenage) et sur les rivières; droits de chaussée (cauciage) ou de circulation (rouage pour les voitures, puloêrage pour les troupeaux), sur les routes ; droit de quai (cayage ou rivage) pour l'embarquement et le débarquement des marchandises, droit de portage, au passage des portes des villes, droit de conduit ou travers que nous appellerions aujourd'hui droit de transit1, droit de guiage, quand le voyageur voulait s'assurer contre les chances d'une attaque à main armée, et se faire accompagner d'une escorte, que le seigneur lui imposait souvent, lors même qu'elle n'était pas nécessaire.

Pour pouvoir étaler sa marchandise et la débiter

1 Ces droits, tvès variables suivant les localités, paraissent en général avoir été assez modérés. Dans la banlieue de Paris, le conduit ou travers ne dépassait pas 4 sous par char, 2 sous par charrette et 1 sou par Charge de cheval (le sou tournois de saint Louis représentait une valeur intrinsèque d'un peu plus d'un franc, le sou parisis vala't 1 fr. 26649), pou? les draps, la pelleterie, la mercerie et les marchandises vendues au poids; 4 deniers par tonneau pour les vins [Livre des métiers, 2° partie, titre VII). — Le droit de chaussée pour les marchandises qu'on vendait au poids n'était que de 4 deniers par char, 2 deniers par charrette et 1 obole par charge de cheval [Livre des métiers, 2° partie, Titre I). — Sur la route de Béziers à Montpellier le tarif était de 13 deniers melgoricns (Ofr. 4333 valeur intrinsèque) par balle de marchandises ou par cavalier, de 3 deniers et une pougeoise (le pougeois ou pougeoise valait un quart de denier), par piéton (Charte de Roger, vicomte de Béziers, en 1184, citée par Germain, Hist. du commerce de Montpellier, t. I, p. 185). — (Cf. Guérard, Cartulaire de Saint-Victor, I. pages XLV et suivantes). Ce qui rendait ces droits onéreux c'était leur multiplicité.

dans les halles, les marchés ou les foires permanents ou périodiques, le marchand devait payer des droits de tonlieu, d'étalage, "de mesurage, de pesage i qui variaient suivant la nature des objets mis en vente et la qualité du vendeur. L'habitant du fief ou de la ville obtenait des concessions qui étaient refusées au forain, c'est-à-dire à l'étranger. Dans sa propre maison, le marchand ne pouvait vendre qu'en acquittant des droits plus ou moins élevés, proportionnels au chiffre d'affaires, et qui parfois étaient supportés par l'acheteur et par le vendeur «.

Ces impôts, qui nous paraissent si étranges par leur multiplicité et par leurs noms que nous ne comprenons plus, étaient au fond aussi légitimes et aussi conformes à toute l'organisation sociale que nos impôts actuels. La féodalité était une gendarmerie et une administration des ponts-et-chaussées héréditaire ; on la payait parce qu'on y était forcé

1 Les poids et mesures appartenaient au seigneur qui souvent les affermait comme les péages. Sur les marchés et même chez lui le marchand ne pouvait vendre au delà d'un certain poids ou mesurer au delà d'une cerlaine quantité de marchandises sans avoir recours au poids, à la mine ou à l'aune seigneuriale (Olim, t. II, p. 279. — Cf. Levasseur, 0. c, p. 307 et suivantes).

2 Voir Garnier (Chartes de communes et d'à franchissements en Bourgogne, t. I, Enquête de Châtillon), cité par M. Seignobos. (0. c, p. 233.) A Châtillon (duché de Bourgogne) le droit de vente était de 4 deniers pour livre ou d'un soixantième de la vente, payables par l'acheteur et par le vendeur. Les clercs et les nobles étaient exempts de cette taxe. Le droit de vente [vendu) existait également dans le duché d'Aquitaine au xie siècle [Layettes du Trésor des Chartes, I, p. 24, col. 2).

et aussi parce qu'on en avait besoin ; tout ce qu'on lui demandait c'était de bien faire son métier de gendarme et d'agent-voyer, et de ne pas grossir arbitrairement la rétribution, à moins que l'augmentation du salaire ne fût justifiée par une augmentation de services.

Malheureusement il n'en était pas toujours ainsi : tout en encaissant le produit des péages, plus d'un seigneur négligeait de réparer les routes qui devenaient des fondrières ; les rivières s'ensablaient, les ponts et les quais emportés par les inondations n'étaient pas reconstruits : parfois même le gendarme se faisait brigand ; au lieu de protéger les marchands, le seigneur trouvait plus lucratif de les piller. Grégoire VII accuse le roi Philippe Ier d'avoir dépouillé des marchands italiens qui se rendaient à une des foires de France *. Thomas de Marie, un des héros de la première croisade, un des ancêtres de la puissante maison de Goucy est, à ses heures, voleur de grand chemin ; et s'il finit par expier ses brigandages, c'est qu'il eut l'imprudence de s'attaquer aux propriétés de l'église, ce qui était plus grave que de rançonner les voyageurs, ou même de prendre les armes contre le roi son suzerain2.

A ces hasards et à ces charges venaient se joindre les droits onéreux ou barbares consacrés par la

1 Voir les lettres de Grégoire VII aux évêques français (septembre 1074), et à Guillaume comte de Poitiers (novembre 1076). Historiens de France, t. XIV, p. 583 et 587.

2 Suger, Vie de Louis VI, p. 133, éd. de la Société de V Histoire de France.

coutume féodale : droit d'aubaine qui attribuait au seigneuries biens de l'étranger mort sur sa terre; droit de représailles en vertu duquel tous les compatriotes d'un marchand étranger étaient regardés comme responsables du tort qu'il avait pu faire à des naturels du fief, et tenus solidairement de le réparer ; droit de bris, de warech, de lagan, d'épave qui adjugeait au seigneur ou à ses tenanciers la propriété des vaisseaux échoués sur les côtes, et de tout ce que la mer y apportait *.

Les marins de l'Aquitaine et de la Normandie se racontaient avec terreur que plus d'une fois, sur les côtes sauvages de la Gornouaille bretonne, des feux allumés au milieu des écueils avaient entraîné des navires à leur perte, et un comte de Léonnais disait que la plus belle pierre de sa couronne était le rocher de Primei, où les paysans allumaient des cierges et venaient faire des neuvaines pour obtenir de bons naufrages.

Enfin, la multiplicité des poids et mesures, celle des monnaies dont le type reproduisait souvent celui des monnaies carolingiennes, mais dont le poids et le titre variaient dans chaque fief où le sei-

1 Voir sur le droit de bris les Rôles d'Oleron (4e partie) dans la Collection de lois maritimes de Pardessus. Le droit de bris existait encore au xv° siècle sur les côtes de Guienne et la coutume de Mimizan rédigée au xvie établit que si « nef ou bateau. . . se rompoit ou touchoit à la coste de la mer, la fuste (le bois) et les ferratures est de celluy qui pourra en avoir » (Voir Francisque Michel, Histoire du commerce et de la navigation à Bordeaux, I, p. 72-73.)

gneur s'était arrogé le droit de monnayage, compliquaient encore les affaires commerciales. Aussi, au x° et au xie siècle, peu de marchands se hasardaient à l'étranger : et l'étranger c'était la Champagne pour les Normands, la Bretagne pour les Français, l'Aquitaine ou le Languedoc pour les Bourguignons.

Les extrêmes limites des courses maritimes étaient pour les Normands les ports de Flandre et d'Angleterre1, pour les Bretons ceux de l'Irlande, pour les matelots de Bordeaux et des îles de Ré et d'Oleron les côtes de Bretagne et de Normandie où ils débarquaient à Nantes et à Rouen les vins de l'Aquitaine et les sels de l'Aunis et du bas Poitou. On naviguait, comme les anciens, en suivant la côte, souvent on jetait l'ancre la nuit, et on ne se hasardait guère en pleine mer dans la mauvaise saison, c'està-dire du mois de novembre au mois d'avril. De même que, sur terre, les marchands ne voyageaient qu'en grosses troupes, bien armées et capables au besoin de se défendre, il était rare que les navires de commerce s'aventurassent isolément sur mer. Ils se réunissaient pour naviguer de conserve et formaient de véritables convois qui pouvaient résister

1 Sous Edouard le Confesseur, les Rouennais avaient déjà à Londres un port privilégié où ils pouvaient seuls aborder: si un navire non autorisé venait s'y amarrer et refusait d'en sortir, les citoyens de Rouen, après avoir attendu deux marées, un flux et un reflux pouvaient couper les câbles et n'étaient pas responsables des avaries [Charte de Henri, II, 1150, citée par Chéruel, Histoire de Rouen, I, p. 245).

aux pirates et affronter avec plus de confiance les dangers de la traversée. C'était encore quatre siècles plus tard le régime de la grande navigation dans l'Océan et dans la Méditerranée1.

Sur les côtes du Languedoc et de la Provence, Narbonne qui relevait du comté de Toulouse, et Marseille dont les vicomtes étaient à peu près indépendants étaient restées de grandes cités ma» ritimes ; mais leur commerce ne s'étendait pas au delà de Barcelone en Espagne, de Pise et d'Amalfî en Italie 2. C'était surtout à Amalfi, entrepôt du commerce avec Alexandrie, Antioche, Smyrne et Constantinople, que les négociants de la Provence et du Languedoc échangeaient contre les laines et le pastel3 les précieuses marchandises de l'Orient, presque inconnues dans la France septentrionale, mais recherchées dans le midi, où la vie était plus facile, les habitudes de luxe plus répandues et où la civilisation romaine avait laissé des traces plus profondes.

Les voyages par terre n'offraient ni moins de

1 Cf. Fr. Michel, Histoire du commerce de Bordeaux, L I, 52.

* Pardessus, Collection de lois maritimes {Introduction, 1. 1).

3 La guède, ou pastel, employée pour la teinture en bleu et en noir était surtout cultivée dans le Toulousain et le Lauraguais. Les tiges de la plante hachées et réduites en putréfaction formaient une sorte de pâte qui circulait dans le commerce sous forme de pains désignés sous le nom de coques ou coquaiges. Le commerce du pastel déjà florissant sous les Carolingiens conserva une grande importance jusqu'au moment où la découverte de la route des Indes et l'introduction de l'indigo en Europe en amenèrent peu à peu la décadence.

dangers, ni moins de difficultés que les expéditions maritimes ; cependant les deux grands pèlerinages d'Occident, Rome et Saint-Jacques de Compostelle, attiraient les marchands aussi bien que les pèlerins. Au xe siècle, on trouve des négociants de Verdun en Espagne, des Anglo-Saxons en Italie i ; on voyageait par caravanes, on marchait lentement, on laissait en route dans les mains des péagers une bonne partie de ses marchandises, et on n'arrivait pas toujours ; mais, quand on arrivait, les bénéfices étaient assez beaux pour qu'on risquât l'aventure. Mais presque partout, aussi bien en Languedoc et en Provence que dans les pays du nord et du centre, le commerce des objets de luxe et celui des métaux précieux, c'est-à-dire le seul grand commerce qui existât alors dans l'Europe féodale, était entre les mains des Juifs. Non seulement ils forment dans toutes les villes importantes des communautés régies par un chef qui porte le titre de maître ou même de roi, comme à Narbonne 2, mais on les trouve dispersés sur toute la surface du territoire, dans les bourgs, jusque dans les villages, où ils jouent à la fois le rôle de commissionnaires en

1 Junxit se Saxonibus ultramarinis Romam pergentibus, cumque ima cum illis pervenisset ultra Lingonum civitatem, consociarunt se eis Virudunenses negotiatores, eamdem viam tendentes, usque ad divaricationem vise ducentis in Ilispaniam (Miracles de saint Bertin. Acta Sanctorum, 5 septembre, p. 597).

- Cf. Saige, Les Juifs du Languedoc. Au xie siècle les Juifs avaient leur quartier spécial à Narbonne, Béziers, Montpellier,1 Nîmes, Toulouse, etc.

marchandises, de banquiers, de prêteurs sur gages, de fermiers des péages et des impôts, quelquefois même de prévôts ou de bailes, c'est-à-dire d'administrateurs des terres seigneuriales. Chaque seigneur a son Juif, somme il a son tisserand et son forgeron. Le Juif est une véritable propriété qui se transmet, qui s'inféode, qui se vend, qui s'échange1, et dont le propriétaire est très jaloux, car elle est d'un bon revenu : au xiv° siècle, un seul Juif de Rouen, Samuel Viole, rapporte trois cents livres par trimestre au roi Philippe IV2.

Le Juif du seigneur a le monopole légal du prêt sur gages et du prêt à la semaine, interdit aux chrétiens par les lois canoniques 3, comme le meu-

1 En 1121, Bernard Aton, vicomle de Nîmes, donne en dot à sa fille un Juif de Béziers, Benjamin (Teulet, Trésor des Chartes, I, p. 43, col. 2). — Tuit li mueble au juif sunt au baron, disent les Etablissements de Saint-Louis (liv. I, tit. cxxxiii, éd. P. Viollet). — Cf. Recueil des ordonnances, I, p. 44. — Trésor des Chartes, II, p. 16, 18. 192. — Les principaux travaux à consulter sur l'état des Juifs en France, au moyen-âge, sont, outre les ouvrages de MM. Depping et Saige que nous avons déjà cités, le chapitre sur les Juifs de Brussel, Usage des fiefs ; — Beugnot, Les Juifs d'Occident, 1 vol. in-8°, 1824. — Bédarride, Les Juifs en France, en Italie et en Espagne, I vol. in-8°, 1859. — Malvezin, Histoire des Juifs à Bordeaux, 1 vol. in-8°, 1875. — A. Lévy, Les Juifs de la Comté au xive siècle [Archives Israélites, 1869, p. 183 et suiv.). — Le Cardinal, Les Juifs du Comtat Venaissin au moyen-âge [Revue historique, 1880). — Prudhomme, Les Juifs en Dawphiné aux xive et xve siècles. 1 vol. in-8°.

1 Depping, Les Juifs dans le moyen-âge, p. 227.

3 Quant en la terre au baron a aucun userier ou en quel que terre que ce soit et il en est provez, li mueble si en doient estre au baron. Et puis si doit estre puniz par sainte Eglise por lou péchié, car il apartient à sainte Eglise de chastoier chascun

nier du seigneur a le monopole de la mouture, comme le fermier du four banal a le monopole de la cuisson du pain. Le taux de l'intérêt est tarifé : il varie de 25 à 80 0/0, proportion exorbitante, mais qui s'explique parles risques du créancier et parla rareté du numéraire, presque entièrement accaparé par les changeurs et les banquiers de race juive. Au commerce de l'argent monnayé et des lingots, aux bénéfices du change et de l'usure, ils joignaient le trafic des denrées de l'Orient, épices, parfums, étoffes de soie et de coton, tapis, pierres précieuses, objets d'orfèvrerie, que leurs correspondants leur expédiaient par l'intermédiaire des négociants d'Amalfi, de Pise et de Venise, celui des fourrures que les Juifs allemands recevaient de Russie,» des chevaux d'Espagne que les puissants barons se disputaient à prix d'or. On conçoit quels immenses bénéfices ils devaient retirer de ce commerce, que leurs capitaux, leurs relations universelles, lés liens de, fraternité religieuse qui les unissaient leur permettaient de faire dans des conditions impossibles à réaliser pour les chrétiens. Mais ils payaient cher leur richesse et leur monopole. Comme les serfs, ils n'avaient pas de propriété; leurs maisons, leurs biens, leurs créances appartenaient au seigneur ; les redevances qu'ils payaient soit en argent, soit

pecheor de son pechié, selon droit escrit en Décrctales, De judiciis, in capitulo Novit, où il est escrit dou roi de France et dou roi d'Angleterre. {Etablissements de Samt-Louis, Ed. Viollet, liv. I, tit. xgi, t. II, p. 148-149).

en épices, soit même en étoffes précieuses, étaient le plus souvent arbitraires1. Attachés au fief comme le paysan Fêtait à la terre, et ne pouvant comme lui désavouer leur seigneur qu'en abandonnant leurs propriétés, ils n'avaient contre la déloyauté de leurs débiteurs et les haines populaires d'autre garantie que leur servage même ; on les méprisait, parce qu'ils étaient faibles ; on les enviait parce qu'ils étaient riches ; on les détestait parce qu'ils étaient durs pour les chrétiens ; on en avait peur parce qu'ils étaient médecins, astrologues, alchimistes, en même temps que marchands et banquiers, et qu'on les prenait pour des sorciers, mais on les tolérait parce qu'ils étaient nécessaires: l'intérêt parlait plus haut que le mépris, l'envie, la haine et la peur.

Si le Juif a le monopole du commerce de l'argent et du commerce de luxe, l'Église a su, en exploitant habilement les faveurs royales, le respect qu'elle inspire, et le morcellement du monde féodal, s'approprier une partie de celui des transports par eau, les seuls qui aient conservé quelque importance.

Les barques qui appartiennent à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés et à celle de Saint-Denis2,

1 Les Juifs d'Aix qui appartenaient à l'église cathédrale de cette ville lui payaient leur cens en poivre et en gingembre (Depping, p. 168). Dans le midi où les Juifs étaient plus nombreux, plus riches et où la tolérance était plus grande, les cens payés par eux paraissent avoir été fixes à partir du xie siècle (Saige, 0. c).

3 Diplôme de Chilpéric II pour l'abbaye de Saint-Denis et de

jouissent d'une franchise absolue dans tout le royaume de France. L'église Notre-Dame de Paris réclamera jusqu'au xne siècle le même privilège *. Les abbayes de Gormery près de Tours, de Micy ou Saint-Mesmin près d'Orléans, de Fleury ou de Saint-Benoist-sur-Loire, de Saint-Aignan d'Orléans peuvent faire circuler sur la Loire et sur ses affluents de deux à six barques chargées sans acquitter de péages ; Saint-Germain-l'Auxerrois a la franchise pour quatre bateaux sur la Seine, l'église de Vienne pour cinq chalands, sur le Rhône, l'abbaye de Tournus pour tous les bateaux qui lui appartiennent sur le Rhône, sur la Saône et sur le Doubs. Les abbayes de Jumièges et de Saint- Wandrille obtiendront, dans le cours du xi° siècle, l'exemption des péages de la Seine, Mantes, Conflans, Maisons2.

Cette immunité s'étendait pour presque tous les monastères, surtout pour ceux d'ancienne fondation, aux péages des routes aussi bien qu'à ceux des rivières ; et si, au xie siècle, elle était en général restreinte aux objets qui appartenaient à la communauté, ou aux denrées nécessaires à sa consomma- Charles le Chauve pour Saint-Germain-des-Prés (Voir Lecaron, Origines de la municipalité parisienne dans les Mémoires de la Société de V histoire de Paris, 1880, p. 91 et 92). Les églises ou abbayes exemptes, si elles n'exploitaient pas par elles-mêmes leur privilège, pouvaient l'affermer et en tirer des profits considérables.

1 Guérard, Cartulaire de Notre-Dame, I, p. 255.

2 De Fréville, Commerce maritime de Rouen, t. I, p. 55 et suivantes.

LA FRANCE FEODALE 109

tion, elle avait eu, au vm°, au ixe et au xe siècle, une tout autre extension.

En 716, le cellerier de l'abbaye de Gorbie et ses compagnons obtiennent non seulement la franchise, mais le privilège d'être défrayés sur toute la route de Gorbie à Fos, et le droit de réquisitionner jusqu'à dix chevaux et douze voitures (ces dernières seulement au retour) pour le transport des marchandises appartenant au monastère !.

En 775, l'abbaye de Saint-Denis sera l'objet d'une faveur plus large encore. Dans toute l'étendue des royaumes de France et d'Italie, ceux de ses hommes qui se livreront au commerce, ou les marchands qui se rendront dans ses domaines pour y vendre leurs denrées, ne paieront aucun tonlieu2. La même année, une franchise analogue est accordée aux hommes de l'abbaye de Flavigny3. Si Gharlemagne interdisait aux moines de trafiquer en personne4, on doit convenir qu'il leur laissait toute liberté pour trafiquer par intermédiaires.

Peu à peu ces privilèges, fondés pour la plupart sur des chartes carolingiennes, tombèrent en désuétude et cessèrent d'être respectés par les seigneurs

1 Guérard, Polyptyque d'irminon, Prolégomènes, p. 806.

2 Nullum teloneum neque ab hominibus in quibuscumque vel Francise, vel Italise regnorum pagis negotiantibus, neque ab aliis hominibus negotiandi causa ad villas monasterii convenientibus exigatur (Charte du 14 mars 775, en faveur de l'abbaye de Saint-Denis, Sickel, Urhunden der Karolinger, t. II, p. 26).

3 Charte du 3 mai 775 (Ibid.).

k Baluze, Capitulaires, I, p. 515. Ut monacbus vel clericus ad secularia négocia non transeant.

féodaux ; mais du vin0 au xie siècle, les églises ou les monastères exempts durent réaliser de gros bénéfices, et cette période si misérable fut peut-être pour eux la source de ces richesses auxquelles la piété des fidèles n'avait pas seule contribué.

Aussi, à l'exception d'un petit nombre de grands ports fluviaux et maritimes, les villes épiscopales et plus encore celles qui se sont fondées ou relevées sous la protection de quelque puissante abbaye, deviendront-elles, au début des temps féodaux, les principaux centres de commerce et plus tard les premiers foyers du mouvement communal. Les immunités ecclésiastiques y développent l'activité commerciale et industrielle ; le commerce y créera la richesse, et la richesse y créera la liberté.

Quatre causes principales vinrent modifier dans le courant du xie siècle les conditions économiques : la renaissance des villes ; les progrès de la puissance du roi et des grands feudataires, les conquêtes des Normands, et le mouvement qui précéda et qui détermina les croisades.

Depuis le démembrement de l'empire de Gharlemagne, l'interruption des communications, les exigences féodales, les habitudes forcées de simplicité et d'économie que les misères du xe siècle avaient imposées à toutes les classes de la société, la concurrence même des campagnes, où chaque fief voulait avoir ses fournisseurs héréditaires, avaient compromis sinon ruiné le peu d'industrie et de commerce que les villes avaient conservé sous

les derniers Carolingiens, Quand elles commencèrent à se relever, au xie siècle, grâce à la paix relative rétablie par le régime féodal, les restes d'institutions municipales, les traditions de liberté étrangères aux campagnes, mais vivantes encore dans les cités, leur firent sentir plus vivement les abus de la féodalité. De bonne heure, elles opposèrent à l'arbitraire féodal la seule force des faibles, l'association. La forme à la fois instinctive et traditionnelle de cette association, ce fut la réunion des artisans du même métier, des marchands exerçant le même commerce, rapprochés dans beaucoup de villes par les vieux souvenirs du collège romain, dans toutes par une certaine communauté de besoins, d'intérêts, d'habitudes que la féodalité avait contribué à resserrer en imposant généralement aux gens de la même profession les mêmes taxes et les mêmes corvées personnelles. La corporation ouvrière et la ghilde commerciale furent d'abord un instrument de défense, une sorte d'assurance mutuelle contre la violence, les exactions ou la négligence du seigneur et de ses représentants. Ce fut la première assise de la commune ou de la ville de bourgeoisie, suivant que l'union fut plus ou moins étroite entre les différents métiers, l'autorité du seigneur plus ou moins oppressive, et sa puissance plus ou moins solidement établie ; mais les hanses et les métiers, comme l'a si bien fait remarquer M. Levasseur, dans son Histoire des classes ouvrières, avaient d'autres ennemis que les officiers

du seigneur. « C'étaient les étrangers qui venaient * ou vendre leurs produits dans la ville, ou s'éta- » blir à côté d'eux, et, d'une manière comme de » l'autre, leur enlever une partie de leur travail et » de leurs profits; c'était les gens exerçant une » profession analogue à la leur, qui empiétaient » sur leur domaine et leur faisaient un tort de la » même nature; c'étaient enfin les gens de leur » propre métier, qui, par ignorance ou par cupi- » dite, nuisaient à la réputation du métier en » livrant de mauvais produits, ou créaient trop de » concurrents en apprenant leur art à un très » grand nombre d'apprentis *. »

De là ces règlements minutieux qui limitent dans chaque corporation le nombre des maîtres, des ouvriers et des apprentis, qui déterminent la qualité, la forme, le poids, les dimensions des objets fabriqués, et qui ressemblent à des manuels de technologie plutôt qu'aux statuts d'une association.

De là cette âpreté avec laquelle les corps de marchands défendent le territoire qu'ils regardent comme leur propriété, de là les vexations par lesquelles ils essaient de décourager la concurrence, et aussi les entraves qu'ils s'imposent et les barrières où ils s'enferment. La corporation, après s'être défendue contre les autres se retourne contre elle-même ; elle paie son monopole en abdiquant sa liberté.

1 Levasseur, Histoire des classes ouvrières, t. I, p. 19G.

LA FRANCE FEODALE lie

Presque toutes les sociétés de commerce ou de transports qui, sous le nom de ghildes, de hanses, de corps marchands, devaient jouer un rôle si brillant au moyen-âge, s'organisèrent dans le courant du xie et du xne siècle. C'est à peu près à la même époque, pendant la première moitié du xie siècle, dans cette période obscure et féconde

Sceau de la marchandise de Peau de Paris (xne siècle).

où s'organisent toutes les institutions du moyenâge, que durent apparaître la ghilde ou hanse de Rouen1, la marchandise de Veau ou hanse pari-

1 Pour l'histoire du commerce de Rouen et en particulier de la hanse rouennaise, voir Chéruel, Histoire de Rouen pendant l'époque communale (2 vol. in-8e, 1844) ; de Fréville, Mémoire sur le commerce maritime de Rouen (2 vol. in-8°, 1857) ; de Beaurepàire, La vicomte de Veau de Rouen (1 vol. in-8°, 1866). — Pour celle de la marchandise de l'eau, Leroux de Lingy, Histoire de V Hôtel de ville de Paris, et Legaron, Origines de la Municipalité parisienne [Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, t. VII et VIII).

sienne, les compagnies de marchands fréquentant la rivière de Loire1, l'association privilégiée des négociants en vins de Bordeaux2. Un siècle plus tard se forme la hanse de Londres, créée pour le commerce des laines d'Angleterre par les villes de Flandre, auxquelles s'adjoignirent, au xme siècle, celles de Champagne., de Normandie et de France 3 , Toutes ces corporations ont le même caractère et le même but. Elles se composent de négociants en gros et d'armateurs, propriétaires de bateaux ou de navires, qui forment la haute bourgeoisie des principales cités commerçantes. A Paris, le prévôt des marchands de l'eau deviendra le chef de la municipalité; le parloir aux bourgeois, c'est-à-dire le siège de l'association, sera le premier hôtel-deville, et les armes de Paris ne sont autre chose que

1 La communauté des marchands fréquentant la rivière de Loire et fleuves descendant en icelle, dont l'histoire a été écrite par M. Mantellier (3 vol. in-8°, 1869, Orléans), ne s'organise qu'au xive siècle, mais elle avait été précédée par des associations locales qui se fondirent plus tard dans cette grande corporation.

2 Voir le Livre des Bouillons, le Livre des Privilèges et le Registre de la Jurade de Bordeaux (Archives municipales, publiées par la ville de Bordeaux), et l'Histoire du commerce de Bordeaux, par F. Miguel.

3 La hanse pour le commerce des laines et des draps organisée au xn° siècle par les villes flamandes (Bruges, Ypres, Gand, etc.), ne comptait d'abord que 17 villes : ce nombre s'éleva plus tard à 24, puis à 50. Lille, Douai, Arras, Amiens, Caen, Bernay, Paris, Provins, Chalons, Troyes, Reims, etc.... en faisaient partie. Cf. Lappenberg-, UrTiundliche Geschichte des hansischen Stahlhofes m London (1 vol. in -4°, Hambourg, 1851) et Warnkœnig, Histoire de Flandre (trad. fr.), II, pièces justifie, p. 506 et suiv.

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le sceau de la marchandise de l'eau, le navire, déjà adopté au xn° siècle comme l'emblème de la hanse parisienne. A Bordeaux, c'est parmi les négociants en vins, qui sont en même temps les armateurs, qu'on choisira les jurats. A Rouen, la ghilde de viendra le conseil de la commune et lui fournira ses chefs électifs. Il en sera de même à Saint-Omer et dans les grandes villes de Flandre *,

Faut-il voir dans les marchands de l'eau de Paris les successeurs immédiats des Nautes parisiens? Faut-il regarder comme les héritiers directs des Nautes de la Loire ces marchands fréquentant la rivière de Loire qui ne se sont définitivement constitués qu'au xive siècle par la réunion des associations locales d'Orléans, de Saumur, d'Angers et dé Nantes2? Il est bien difficile de combler la

1 Voir Giry, Histoire de Saint-Omer et de ses institutions jusqu'au xive siècle, p. 276 et suivantes. — Wauters, les Gfildes commerciales au xie siècle, fragment de l'histoire de nos communes {Bulletin de l'Académie royale de Belgique, 2e série, t. XXXVII, 1874). — W.-E. Wilda, Bas gildenwesen im Mittelalter in-8°. Berlin, 1831.

2 Depuis l'époque romaine jusqu'au commencement du xne siècle, on ne trouve aucune trace de l'existence de ces associations, pas plus des Nautes parisiens, que des Nautes du Rhône, de la Loire ou de la Saône. Il y a donc une certaine hardiesse à faire remonter, comme l'ont fait la plupart des historiens, les marchands de l'eau du temps de Louis VI aux Nautes du temps de Tibère. En admettant que la corporation ait traversé silencieusement tant de siècles et tant de vicissitudes, aurait-elle survécu aux terribles épreuves de l'invasion normande? Elle dut naître ou renaître au xie siècle, comme toutes les associations du même genre, de la renaissance même du commerce ; comme la ghilde de Rouen, comme plus tard les marchands de la Loire, elle fut encouragée par le seigneur suzerain

lacune de cinq siècles qui sépare les corporations officielles du Bas-Empire des hanses du moyenâge. Il n'en est pas moins vrai que l'organisation des corps de négociants dans toutes les cités galloromaines avait créé, à côté de l'aristocratie territoriale, une véritable aristocratie industrielle et commerciale qui survécut certainement à l'empire romain. Quand les grands propriétaires fonciers cessèrent d'habiter les villes, quand ils furent devenus de hauts barons ou de simples seigneurs châtelains, la seule aristocratie urbaine tut celle du commerce en gros et des chefs de métiers, qui avaient le droit, en effet, de se regarder comme les descendants, comme les héritiers légitimes des vieilles corporations, lors même qu'elles auraient cessé d'exister à l'état de corps constitués et légalement reconnus.

Les hanses marchandes, qu'elles se rattachent ou non aux collèges antiques, naquirent du morcellement même du territoire et de la souveraineté. Grâce aux difficultés de toute sorte que présentaient les voyages par terre, les cours d'eau étaient redevenus plus que jamais les grandes voies commerciales. Le commerce, depuis que les pirates normands avaient disparu, y trouvait à la fois sécurité et économie : un seul bateau portait la charge de cinq cents bêtes de somme. Mais, de Paris à Rouen, d'Orléans à Nantes, de Toulouse

qui avait autant d'intérêt qu'elle à maintenir l'ordre et à développer le commerce dont il profitait.

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ou de Périgueux à Bordeaux, c'était par vingtaines qu'on comptait les seigneurs riverains *. Chacun de ces possesseurs de fiefs, petits et grands, ne manquait pas de percevoir des péages ; en revanche, il oubliait souvent d'exécuter les travaux les plus indispensables et les rivières devenaient impraticables comme les routes. Les principaux intéressés, c'est-à-dire les grands commerçants des villes riveraines, s'associèrent pour faire ce que ne faisaient pas les seigneurs. Ils traitèrent du rachat des péages ou en devinrent les fermiers, et se chargèrent d'entretenir à leurs frais les chemins de halage, de draguer le lit des rivières, de construire des magasins et des quais de débarquement. En se substituant aux devoirs des seigneurs, ils se substituèrent naturellement à leurs droits : ils perçurent pour le compte de la hanse sur tous ceux qui n'en faisaient pas partie un impôt qui représentait le salaire des services rendus. Naturellement aussi, ils regardèrent la partie de la rivière où ils s'étaient attribué, avec le consentement du seigneur, la police de la navigation comme leur fief, comme leur propriété : ils prétendirent y exercer une sorte de monopole, et cette prétention, conforme au droit et à la pratique universelle du moyen-âge, fut sanctionnée par les seigneurs suzerains qui inféodèrent les fleuves et même la mer aux marchands comme ils inféodaient la terre aux barons.

1 II y avait encore, au xive siècle, 74 péages sur la Loire, de Roanne à Nantes.

Dès le milieu du xne siècle, les ducs de Normandie, déjà rois d'Angleterre, concédaient à la ghilde de Rouen le privilège du commerce entre la Normandie et l'Irlande !, l'exemption des droits et coutumes à Londres et dans les ports anglais 2, et aux bourgeois rouennais le monopole de la navigation de la Seine, dans les limites de la commune 3. Les rois Louis VI 4, Louis VII et Philippe-Auguste consacraient également le monopole de la hanse parisienne. Nul ne peut amener à Paris de marchandises par eau s'il n'est marchand de l'eau de Paris, ou s'il n'est associé à un membre

1 Item nulla navis de tota Normannia débet eschippare ad Hiberniam nisi de Rothomago, excepta una sola cui licet escbippare de Cœsarisburgo (Cherbourg), semel in anno et qusecumque navis de Hibernia venerit ex quo caput de Gennes transierit, Rotbomagum veniat (Charte de Henri II, vers 1150, citée par Chéruel, Histoire de Rouen, t. I, p. 244).

2 Item homines Rothomagi qui de ghilda sunt mercatorum sint quiet i de omni consuetudine apud Lundinium nisi de vino et de crasso pisce {Ibidem).

3 Item nullus mercator transeat Rothomagum cum mercatura sua per viam Sequane, nec sursum, nec deorsum, nisi civis Rothomagensis fuerit

Item nullus extraneus poterit decarcare apud Rothomagum, in celario {Ibidem).

Nec aliquis ducat vinum prœtereundo Rotomagum ad eundum in Angliam, nisi sit manens in Rotomago (Charte de Henri II, 1774. Ibidem, p. 248\

* Le premier témoignage de l'existence officielle de la marchandise de l'eau est une charte de Louis VI qui, en 1121, abandonna aux marchands un droit de 60 sous perçu pour le compte du roi sur chaque bateau chargé de vins arrivant à Paris au temps des vendanges (Leroy, Dissertation sur l'origine de Vliôtel de ville de Paris, pièce justificative I, dans le tome I«r de Y Histoire de Paris, de Félibien et Lobineau, 1725).

de la hanse *. Aucun bateau chargé ne peut naviguer sur la Seine, de Mantes au grand Pont de Paris, et du grand Pont à Auxerre, s'il n'est conduit par un marchand hanse ou son représentant. Tout étranger qui veut vendre ses denrées à Paris et les débarquer au port de la Grève, devra faire sa déclaration au siège de la Marchandise et l'associé qu'on lui désignera aura le droit de partager le bénéfice, ou de prendre la moitié des marchandises au prix de vente indiqué dans la déclaration2.

Au commencement du xme siècle, la hanse joignit à ces privilèges la ferme des mesures et celle des criées avec délégation du droit de juridiction royale : elle était déjà une puissance et un des instruments les plus actifs de la royauté3.

Ce ne fut pas seulement la renaissance des villes qui tira le commerce de la torpeur du Xe siècle, ce fut aussi celle de l'autorité. A mesure que la société féodale prenait son assiette, le même travail de centralisation, le même progrès du pouvoir souverain que les historiens se sont surtout attachés à suivre

1 Charte de Louis VII en 1170. Ibid. Pièce III.

2 Charte de Philippe-Auguste (1204). Ibid., pièce VIII. En 1192, les bourgeois de Paris avaient obtenu que nul marchand, amenant du vin par eau, ne pût le décharger à moins d'être bourgeois et domicilié à Paris. L'étranger ne pouvait vendre sa marchandise que sur le bateau même.

3 Charte de Philippe Auguste (1220). Ibid., pièce XI. Les marchands de l'eau avaient été autorisés, en 1213, à percevoir des droits sur les bateaux chargés, pour la construction d'un nouveau port à Paris.

dans le domaine royal, s'accomplissait dans tous les grands fiefs. Chacun des hauts feudataires, en sa qualité de chef d'Etat et de gardien de la paix publique, intervenait comme arbitre dans les querelles de ses vassaux, réprimait le brigandage, abolissait les péages arbitraires, confirmait les chartes délivrées par les seigneurs, les statuts des corps de métiers et des hanses, essayait d'attirer les commerçants étrangers. Chaque duc ou chaque comte souverain était pour son fief ce que plus tard la royauté fut pour la France tout entière, une justice de paix armée *.

L'Eglise, qui seule avait conservé quelque unité morale au milieu du morcellement universel, apporta son contingent à cette œuvre de pacification. Dès le milieu du xie siècle, la Trêve de Dieu, plus ou moins bien observée, surtout en Aquitaine et en Languedoc, mettait un frein au débordement des guerres privées ; au commencement du xiie, les conciles provinciaux proclamaient qu'en tout temps le prêtre, le moine, le pèlerin, le marchand et le paysan devaient être respectés, protestaient contre

1 Longtemps avant les rois de France, les ducs de Normandie avaient réussi à faire respecter dans leurs domaines l'ordre et l'autorité. Sans parler même de la légende des bracelets d'or de Rollon, Guillaume le Conquérant, qui ne permettait à personne de vexer les marchands (nulli licuit in Normannia mercatorem disturbare), qui se réservait la fabrication des monnaies et la réglementation des poids et mesures, était autrement souverain en Normandie que Philippe Ier en France. A la même époque, le comté de Flandre, le comté de Champagne, le comté de Toulouse étaient mieux administrés que le domaine royal.

le droit de bris et lançaient l'anathème contre ceux qui pillaient les marchands et dépouillaient les naufragés 4. De tous ces efforts, du concours de tous ces intérêts moraux et matériels qui conspiraient au rétablissement de la paix et de l'ordre, allait sortir un droit nouveau qui devait fonder la prospérité du monde féodal, mais qui en préparait la ruine, au profit d'un pouvoir unique, représentant suprême de l'ordre, gardien suprême de la paix, la royauté française.

Ce besoin même de garanties qui se manifestait alors partout était un symptôme du réveil de la vie commerciale. Le voile sombre qui avait pesé sur la France du xe siècle se soulevait lentement : l'horizon devenait moins étroit, on commençait à regarder par dessus les murs du donjon et par delà les limites du fief. Le seigneur s'aperçut que s'il était prudent de ne pas se démunir et de prendre ses précautions contre la famine, il était contraire à ses propres intérêts d'empêcher l'exportation de produits surabondants qui s'avilissaient ou se détérioraient, sans profit pour lui-même et pour ses sujets. On commença à voir circuler non seulement les vins, le sel, les poissons de mer salés et fumés, dont le commerce n'avait jamais été interrompu, mais les céréales, les fourrages, les bois2, les laines, le

1 Voir les canons des conciles de Clermont (1130), Reims (1131), etc.. Prsecipimus ut.... peregrini, et mercatores et rastici euntes et redeuntes.... omni tempore securi sint (8e canon de Clermont).

* Voir l'ordonnance de Philippe-Auguste (1213), citée plus

lin et le chanvre, les matières tinctoriales, comme le pastel ou la garance. Il est vrai que le seigneur y perdait, puisqu'au lieu de se vendre sur ses marchés ou dans ses halles, et de lui payer des droits, ces marchandises étaient destinées à des fiefs étrangers dont le suzerain lui enlevait ainsi une partie de ses revenus. Aussi chercha-t-il à compenser cette perte en frappant les marchandises dont l'exportation lui portait le plus grave préjudice et qui, d'après la coutume du fief, ne pouvaient se vendre que sur les marchés seigneuriaux, de droits de sortie plus ou moins élevés : sous le nom de traites, de rêves, de passages, ces droits, devaient subsister jusqu'à la Révolution.

Les conquêtes des Normands et le mouvement des pèlerinages, précurseur des croisades, étendirent à l'Italie, à l'Angleterre, à l'Orient ces relations commerciales qui renaissaient déjà dans la France féodale, dès la première moitié du xie siècle.

La conquête de l'Angleterre par Guillaume-le- Bâtard ne fut pas seulement politique, elle fut aussi commerciale : les marchands de Normandie fîrent main-basse sur le négoce, comme les hommes d'armes sur la terre, comme les clercs sur les évêchés et les abbayes. La ghilde de Rouen put commercer en franchise à Londres et dans tous les

haut et qui constate à Paris l'existence d'un commerce assez considérable de blé, de foin, de merrain, de bois, etc.... (Leroy, Dissert. s. V Hôtel de ville. Preuves).

ports anglais et rapporter en échange des vins de France1, des étoffes, des armes recherchées par les barons normands, les laines et les métaux de l'Angleterre.

La conquête des Deux-Siciles par Robert Guiscard et son frère Roger, la fondation du royaume de Portugal par Henri de Bourgogne, les expéditions aventureuses des Normands en Aragon et en Catalogne contre les Maures d'Espagne eurent des résultats moins immédiats, mais révélèrent aux hommes du Nord les contrées méridionales à peine connues jusqu'alors par les récits des Aquitains et des Provençaux. C'est dans la seconde moitié du xie siècle qu'on commence à voir paraître dans le Nord les soieries d'Alméria et de Carthagène *, les chevaux barbes et les genêts d'Espagne, les citrons, les oranges et les vins de la Sicile et de l'Italie méridionale.

Les pèlerinages exercèrent sur les destinées du commerce une action plus décisive encore que les conquêtes normandes. Bien des causes avaient contribué à les multiplier à la fin du xe et dans le cours

1 Jusqu'au moment où l'avènement des Plantagenets et le mariage d'Eléonore d'Aquitaine avec Henri II multiplièrent les relations avec la Rochelle et Bordeaux, les vins les plus connus en Angleterre paraissent avoir été ceux de PAuxerrois et du Soissonnais qui parvenaient a Londres par l'intermédiaire des marchands de Rouen et plus rarement par Boulogne.

2 Ces soieries, fréquemment mentionnées dans les chansons de Geste du xne siècle, sont inconnues à l'époque où fut composée la chanson de Roland, qui ne parle que des étoffes de soie d'Alexandrie et de l'Asie-Mineure.

du xie siècle *, l'influence croissante de l'Église et de la papauté, l'esprit d'aventures, l'attrait de l'inconnu. On allait à Saint-Jacques-de-Gompostelle, à Rome, à Jérusalem pour prier et pour faire pénitence : mais on y allait aussi pour voir du nouveau, pour vivre d'une vie plus libre, pour secouer l'ennui du cloître ou du donjon féodal, on y allait même par vanité et pour faire parler de soi, c'est un contemporain qui l'affirme 2. En effet, le pèlerin était dans le monde du xie siècle ce qu'est encore le hadji dans le monde musulman : pauvre, il était toujours sur de trouver un asile et du pain, dans la chaumière, aussi bien que dans le château ou dans le monastère : riche, il était entouré d'une sorte de prestige et d'auréole sainte : sa personne était sacrée, et, ce qui n'était pas indifférent, la coutume féodale l'autorisait à faire payer sous forme d'aide une très large part des frais du voyage par ses vassaux et tenanciers. Enfin, les préoccupations terrestres n'étaient pas tellement étrangères à ces pieux voyageurs que plus d'un ne saisît l'occasion de faire une bonne affaire, en même temps qu'une bonne œuvre. Depuis le vin6 siècle les canons des conciles3, confirmés par les capitulaires royaux, avaient affranchi la personne des pèlerins de tout

1 Chronique du Mont-Cassin, liv. II, c. xxxvir. Suivant Raoul Glaber, les premiers pèlerinages en Orient auraient eu lieu à la fin du xe siècle.

2 Vanitate ob quam multi proficiscuntur ut solummodo mirabiles videantur (Raoul Glaber, liv. IV., en. vi).

3 Labbe, Sacro sancta concilia, t. VI., colonnes 1660 et 1669.

péage ; leur bagage, à condition de n'être pas trop considérable, passait également en franchise. Aussi beaucoup de marchands essayèrent-ils de se dissimuler sous l'habit du pèlerin, qui leur procurait à la fois sécurité et bénéfice, et plus d'un pèlerin se fit-il marchand par circonstance, surtout quand il n'était ni clerc, ni chevalier, et quand l'intérêt n'était combattu ni par l'esprit de corps, ni par l'orgueil de race. L'abus devint même si criant que l'immunité des pèlerins finit par disparaître, mais après avoir contribué pendant plusieurs siècles à rendre moins pesantes quelques-unes des entraves qui paralysaient les mouvements du commerce.

Jusqu'aux dernières années du xe siècle, les pèlerins ne pouvaient se rendre à Jérusalem que par mer1 : la traversée était longue et dangereuse, les communications irrégulières, la Méditerranée infestée de pirates : aussi les voyageurs étaient rares, et c'était à peine si de loin en loin un navire d'Àmalfi se rendant à Alexandrie emportait quelques moines résignés d'avance au martyre, ou quelques aventuriers obscurs qui ne revenaient pas tous après avoir visité le Saint-Sépulcre.

Mais dès le commencement du xie siècle, la conversion des Hongrois au christianisme rouvrit

1 D'après Raoul Glaber, ' les pèlerins ne commencèrent à prendre la route de terre qu'à partir de l'avènement de saint Etienne au trône de Hongrie (997). L'hospitalité généreuse qu'ils trouvaient dans les villes hongroises fut, suivant ce chroniqueur, une des principales causes qui développèrent les pèlerinages en Orient.

la route du Danube si longtemps fermée par ces hordes barbares qui avaient fait ainsi, sans le vouloir, la fortune d'Amalfi et de Venise. Les pèlerins et les marchands de la France septentrionale, de l'Angleterre, de l'Allemagne se précipitèrent vers cette voie plus sûre et presque aussi courte, dont chaque étape réveillait tant de souvenirs, et promettait tant de merveilles : Gonstantinople, Nicée, Antioche, toutes les splendeurs terrestres de l'Orient chrétien ou musulman, avant les splendeurs célestes de Jérusalem ! Bientôt au lieu de partir isolément, on partit par troupes, puis les caravanes devinrent des armées : c'était par milliers que les pèlerins affluaient en Palestine; les prêtres, les grands seigneurs, les femmes, tout le monde voulut visiter Jérusalem : le pèlerinage devint une mode. Ce fut le prélude des croisades, ce fut aussi le réveil commercial de l'Occident, et le premier coup porté au monopole jusqu'alors exercé par les Juifs.

Au contact du luxe oriental et de la société élégante de Gonstantinople, de nouveaux besoins se développèrent ; on put contempler à son aise, manier et acheter dans les bazars orientaux ces tissus merveilleux, ces tapisseries, ces bijoux que le Juif vendait si cher et qu'il cachait soigneusement aux regards du vulgaire : on put goûter ces épices qui valaient leur pesant d'or en France, et que l'Orient offrait à des prix modérés. Insensiblement l'Occident qui recueillait avec avidité

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les récits de ces pieux voyageurs, sentit s'éveiller en lui des idées, des curiosités et des convoitises jusqu'alors inconnues; il vit clairement, au lieu de le soupçonner par une sorte de défiance instinctive, que les Juifs l'avaient exploité. Les Juifs de leur côté comprirent que les pèlerinages leur préparaient une concurrence et compromettaient une des sources les plus fécondes de leurs revenus. Ont-ils déterminé, comme on le croyait au xi° siècle, le Khalife d'Egypte Hakim, à brûler l'église du Saint- Sépulcre, en lui faisant craindre une invasion chrétienne dans ses États * ? Cette légende sérieusement reproduite par les historiens contemporains n'avait sans doute d'autre fondement que les bruits populaires : mais le fanatisme religieux et les rancunes individuelles se traduisirent par une persécution sanglante qui dispersa ou qui anéantit toutes les communautés israélites de France (1010-1016) 2. — Ce mouvement était préma-

1 Raoul Glaber (liv. III, ch. vu) raconte que les Juifs d'Orléans envoyèrent à Hakim, avec des lettres écrites en hébreu, un certain Robert, serf fugitif de l'église de Sainte-Marie-de- Moutier; ils avertissaient le khalife que, s'il ne détruisait le Saint-Sépulcre, les chrétiens envahiraient bientôt ses États. Le messager, de retour en France, aurait avoué sa mission. Cf., Chroniques de Saint- Martial de Limoges, Édition de la Société de V Histoire de France, pages 6 et 7.

2 Le comte de Sens, Regnard, qui avait donné asile aux Juifs en leur faisant payer très cher sa protection, fut attaqué par le roi Robert et par l'évêque de Sens et soutenu par le comte de Chartres. Celui-ci força le roi à traiter et à laisser à Regnard son comté, qui dut être partagé après sa mort entre le domaine royal et l'êvêché de Sens.

turé. On ne pouvait se passer des Juifs, parce que nul n'était prêt à les remplacer : ils reparurent peu à peu et reprirent leur négoce, en se contentant de modérer leurs bénéfices. L'église du Saint-Sépulcre tut rebâtie, les pèlerinages recommencèrent plus nombreux que jamais. Le goût des marchandises orientales continua à se répandre en Occident, et la crise ne profita qu'aux villes du Danube et à la république de Venise, intermédiaires du trafic avec Constantinople , aux Amalfitains , maîtres du commerce de la Syrie et de l'Egypte, et aux Juifs eux-mêmes qui, tout en vendant moins cher, vendirent davantage et se firent à beaux deniers comptants les banquiers des caravanes de pèlerins. Vers la fin du xie siècle, les conquêtes des Turcs Seldjoukides en Asie-Mineure, en Syrie et en Palestine, vinrent arrêter brusquement ce courant qui s'était établi depuis près d'un siècle entre l'Orient et l'Occident : la route de terre fut coupée aux pèlerins, la route de mer fermée aux marchands; à la tolérance des khalifes fatimites du Caire, succéda le fanatisme brutal des hordes turcomanes. Blessées à la fois dans leurs croyances, dans leurs intérêts et dans leurs habitudes, les populations occidentales se soulevèrent : la première croisade allait inaugurer une ère nouvelle pour le commerce, comme pour la civilisation.

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