LES PÈLERINAGES AU XI« SIÈCLE
Quand le monde occidental qui avait pu se croire perdu au xe siècle se reprit à vivre et à espérer, il fallut de longues années encore pour que le commerce presque suspendu depuis deux siècles sortît de ce long sommeil. La société féodale s'était organisée non par calcul, mais par instinct et par néces-
site, de manière à ce que chacun des petits états dont se composait le royaume de France pût se suffire à lui-même et fût obligé de compter le moins possible sur ses voisins. On cultivait partout le seigle, le froment, l'orge, les légumes qui formaient la base de l'alimentation ; la culture même de la vigne s'était propagée dans des régions où elle ne pouvait donner que de médiocres résultats et qui l'ont abandonnée quand les relations commerciales sont devenues plus faciles, en Normandie, en Bretagne, jusqu'en Picardie; chaque paysan, serf ou tenancier libre, avait sa basse-cour, son toit à porcs, son étable assez grande pour quelques chèvres et une ou deux vaches. Le bétail pâturait moyennant une légère redevance dans les prairies, les bruyères ou les bois taillis qui formaient pour ainsi dire la propriété commune du fief1. Le seigneur y nourrissait d'ordinaire de grands troupeaux de moutons
1 Voir pour l'état de l'agriculture en France du ixe au XIIe siècle : Guérard, Polyptyque d'Irminon, t. I, p. 648 et suiv. ; Cartulaire de Saint-Père de Chartres, Prolégomènes ; Cartulaire de Saint- Victor de Marseille, Introduction; A. de Courson, Cartulaire de Redon, Prolégomènes, chapitres vin, îx et xn ; L. Delisle, Etudes sur la condition des classes agricoles en Normandie au moyen-âge, 1 vol. in-8°, et Dareste de la Chavanne, Histoire des classes agricoles en France, 1 vol. in- 8°, 1853. Dans les aveux ou dénombrements de fiefs du IXe au xiv° siècle, on voit que le domaine non fieffé ni accensé du seigneur, celui dont il s'est réservé la propriété et l'exploitation comprend presque toujours des terres arables ou gaignables, des prés, des vignes, des bois, des étangs, c'est-à-dire tout ce qui est nécessaire pour assurer la nourriture, le chauffage et les moyens de transport.
dont la laine filée par les femmes servait à tisser les vêtements f ; les forêts seigneuriales fournissaient le bois d'oeuvre et de chauffage ; les dîmes, les champarts, les redevances en nature que les seigneurs et l'église percevaient sur le cultivateur et qui allaient s'entasser dans les granges et dans les celliers du château ou de l'abbaye 2 servaient à nourrir le châtelain, sa famille et ses serviteurs, l'abbé et ses moines ; mais c'était aussi un approvisionnement en temps de guerre, quand les paysans étaient obligés de se réfugier au château, c'était une réserve en cas de mauvaise récolte; or la guerre et la disette, si elles n'étaient plus tout à fait l'état normal, comme au dixième siècle, n'étaient pas assez rares pour qu'il fût permis de négliger ces hasards toujours menaçants. Loin de songer à se démunir au profit de ses voisins de ces précieuses réserves, le seigneur n'a qu'une préoccupation, empêcher ses hommes d'exporter les produits de son fief, surtout ceux qui sont indispensables à la défense, à la sécurité, à la vie même des populations qu'il exploite : le blé, les boissons, le
1 Les vêtements de laine furent presque seuls en usage, jusqu'au xiii6 siècle : la toile était trop rare et trop chère pour que le paysan pût s'en servir et la culture du lin était peu répandue en France.
2 II existe encore quelques-unes de ces granges seigneuriales construites soit dans l'enceinte du château ou de l'abbaye, soit dans des villes, soit même dans la campagne ; ce sont des bâtiments de très vastes proportions, et d'une solidité qui en faisait de véritables forteresses. (Voir le Dictionnaire d'architecture de