CHAPITRE IV
LES MARCHANDS FRANÇAIS AU MOYEN AGE LES JUIFS DU XIIe AU XIVe SIÈCLE — LES LOMBARDS — LES MONNAIES FÉODALES — LES LETTRES DE CHANGE — LES BANQUES
Nous venons de voir combien le commerce était actif au xme siècle, malgré les entraves du régime féodal et l'insuffisance des moyens de transport. Quelle était dans ce mouvement la part des marchands français et celle des marchands étrangers?
Au début de l'époque féodale le commerçant était en même temps le producteur. Le paysan venait vendre au marché ses légumes, ses fruits, ses volailles, ses oeufs, plus rarement sa paille ou ses grains, car les redevances de toute espèce lui laissaient bien peu d'excédent ; l'artisan exposait dans sa boutique les objets qu'il fabriquait ; les bouchers mêmes et les marchands de poisson d'eau douce1,
1 Grâce à l'observation stricte des prescriptions de l'Église, le commerce du poisson était beaucoup plus important au moyen
deux des corps d'état les plus anciennement constitués dans les grandes villes, étaient des industriels : les uns tuaient le bétail et le dépeçaient avant de le vendre, les autres étaient le plus souvent pêcheurs en même temps que poissonniers1.
Les seuls commerçants de détail, qui ne fussent que des marchands, étaient les revendeurs, dont la profession n'avait de raison d'être que dans les grands centres de population, et les colporteurs, qui s'en allaient de village en village, de château en château débiter les étoffes ou les objets de menue mercerie qu'ils avaient achetés dans les foires, Métier aventureux dont les bénéfices ne compensaient pas les dangers : aujourd'hui les brigands, demain la neige ou la tempête, les torrents débordés qui emportaient le mulet chargé de marchandises et quelquefois le conducteur; mais au foyer du baron comme à celui du paysan, le colporteur ainsi que le pèlerin, était toujours le bienvenu : il avait couru le monde, il savait les nouvelles ; il avait recueilli çà et là des recettes merveilleuses, de pieuses légendes, des récits de guerre, de joyeuses chansons, apprises en route de
âge qu'il ne l'est aujourd'hui. Le poisson de mer frais ne pouvant guère être consommé que dans les ports, ou à proximité de la côte, on y suppléait par la pêche des innombrables viviers créés par les seigneurs féodaux. Les propriétaires faisaient revendre ce qu'ils ne consommaient pas.
1 A Paris les pêcheurs et les poissonniers formaient deux corporations distinctes. {Livre des métiers, titres 90 et 100, lro partie.)
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quelque jongleur ; il se chargeait des commissions pour les parents ou les amis qui résidaient en pays lointain ; il était à la fois le journal et la poste du xie siècle.
Le commerce en gros n'existait que pour un petit nombre de marchandises de luxe ou de première nécessité. Pour la plupart des objets de consommation générale, les grains, les fourrages, les animaux de boucherie, les bois, le charbon, les laines, les véritables commerçants en gros étaient les propriétaires de dîmes, de champarts, de pâturages, de prairies et de forêts, c'est-à-dire les seigneurs laïques ou ecclésiastiques, qui laissaient à leurs prévôts1 le soin de faire vendre par des agents inférieurs ou par des adjudicataires2 les
1 Voir les comptes des revenus du roi en 1202 publiés par Brussel (Nouvel examen de V usage général des fiefs, t. II, surtout la page clxi). «Recette d'Eudes le Chambellan... Pour 28 tonneaux devin vendus : 108 livres. Pour 6 muids 1/2 de blé à la mesure de Paris : 21 livres 15 sous. Pour trois muids et trois mines, à la mesure de Lyons : 24 livres 4 sous, Pour 21 setiers d'avoine, à la mesure de Paris : 7 livres 6 sous. Pour 36 porcs : 28 livres 12 deniers... Cf. Historiens de la France, t. XXI, p. 252, 253 et suiv.) Non seulement le seigneur était un commerçant, mais il était un commerçant privilégié. (Ses tenanciers n'ont l'autorisation de vendre leurs denrées que quand il a écoulé les siennes, de même qu'ils n'ont l'autorisation de récolter que quand la récolte du seigneur est finie. Ces prohibitions s'appliquent surtout à la vendange et à la vente des vins. En vertu du droit de Banvin les taverniers ne peuveDt vendre crue le vin. du seigneur, pendant un laps de temps qui varie do 28 jours à 2 mois : ce droit seigneurial est souvent inféodé ou affermé, comme pouvaient l'être du reste tous les revenus de la seigneurie (Cf. Brussel, 0. c, t. I, p. 42 et 43).
* Les coupes de bois dans les forêts royales ou seigneuriales
produits surabondants de leurs domaines. Ce commerce, nécessaire à l'approvisionnement des villes, s'étendait rarement au loin et ne dépassait guère les limites du fief.
Les seules denrées qui ne pouvaient se passer d'intermédiaires entre le producteur et le consommateur, et qui donnaient lieu à un vrai commerce d'exportation étaient celles dont la production était concentrée sur certains points du territoire : les vins, les sels, les poissons de mer salés ou sèches, le mets du carême et des jours maigres si sévèrement observés au moyen-âge.
Ces marchandises encombrantes et difficiles à expédier par routes de terre ne voyageaient que par eau; aussi voyons-nous de très bonne heure s'établir des relations étroites entre les entreprises de transports maritimes ou fluviales et le commerce en gros du vin, du sel, des poissons de mer. Dans les principaux centres d'expédition et de consommation, à Bordeaux, à la Rochelle, à Nantes, à Angers, à Tours, à Orléans, à Rouen, à Paris, les armateurs et les bateliers sont en même temps les propriétaires de celliers et de magasins, les marchands en gros de vin et de sel, parfois de bois ou de poisson salé1. C'est ainsi que se constitua la
étaient ordinairement adjugées aux enchères (Voir de Maulde, Elude de la condition forestière de V Orléanais au moyen âge et à la renaissance, 1 vol. in -8°, 1871, pages 414 et suiv.) Il en était de môme des produits de la pêche des étangs et viviers, quand ils n'étaient pas affermés.
1 Les hanses de Paris et de Rouen ne sont autre chose qu'une
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première aristocratie marchande, et que s'organisèrent les premières sociétés françaises de grand commerce et de grands transports. Mais leurs opérations se bornaient à un très petit nombre de marchandises, et le territoire qu'elles embrassaient, au moins à l'origine, était restreint. Les Juifs seuls avaient des relations assez étendues, clés capitaux assez considérables, pour se livrer à des spéculations autrement vastes et autrement lucratives sur le commerce des objets de luxe ou des métaux précieux.
Ils n'avaient d'autres rivaux que les rares marchands grecs, provençaux et italiens qui colportaient dans les villes du Languedoc, et qui venaient vendre dans les foires du Nord les produits de l'Orient, débarqués à Marseille, à Venise et à Amalfi *.
La seconde moitié du xi° siècle vit commencer une révolution qui devait se continuer au xn° et au xiii°. A mesure que les villes se repeuplaient, que les communications étaient plus faciles et que les besoins grandissaient, le rôle du marchand
association d'armateurs, qui font en même temps le commerce en gros des principales denrées transportées par eau, les vins, le sel, le poisson salé, surtout les harengs, les bois, les grains, les fourrages. (Voir plus haut, page 115 et suivantes.) Les associations des bateliers de la Loire ont le même caractère : la jurade de Bordeaux se recrute exclusivement parmi les négociants en vins qui font aussi le commerce des sels, des grains et des laines. {Livre des bouillons de Bordeaux; Rôles gascons Rôles des lettres patentes, conservés à la Tour de Londres et publiés par Hardy.)
1 Lettre de Grégoire VII à Guillaume de Poitiers (1074), Historiens de la France, t. XIV, p. 587.
devint plus important et se distingua mieux de celui du producteur. Ce fut le commerce des denrées alimentaires qui profita le premier de ces progrès de la sécurité et du bien-être. Les marchés où étaient admis les forains, c'est-à-dire ies cultivateurs et les jardiniers de la banlieue, ne se tenaient qu'une ou deux fois par semaine : on vit se former dans toutes les grandes villes des corporations de revendeurs ou de regrattiers, dont les boutiques restaient ouvertes tous les jours et qui se divisèrent suivant la nature de leur commerce. Il y eut des regrattiers de fruits, de légumes, de beurre, d'œufs et de fromages * ; des poulaillers2; des regrattiers de sel3, des taverniers 4, des bla tiers5, qui revendirent en détail le sel, les vins, les grains vendus en gros sur les ports, dans les bateaux mêmes qui les avaient apportés. Le commerce des étoffes se sépara plus lentement de la fabrication ; cependant on voit s'organiser, dès le xne siècle, les chanevaciersQ qui revendent les toiles tissées dans les villes de Flandre ou dans les campagnes de Normandie, de Bourgogne et de Picardie ; les marchands drapiers commencent à se distinguer des drapiers
1 Livre des Métiers (lre partie), titre X. ■ Ibid., titre LXX.
8 Ibid., titre IX.
4 Ibid , titre VII.
5 Ibid., titre III.
6 Ibid., titre LIX. Les chanevaciers. marchands de toile, formaient une corporation distincte de celles des iiniers et des marchands de chanvre ou de fils de chanvre qui ne vendaient le lin et le chanvre que sous forme de filasse, de fil, ou d'étoupes.
drapants1, c'est-à dire des fabricants, et occupent de vastes magasins aux halles de Paris ; les fripiers2, vendeurs et acheteurs de robes, vieux linge, pelleteries et cuirs vieux et neufs, sont de véritables regrattiers, les uns ambulants et criant leur marchandise dans les rues 3, les autres établis en boutiques. Les merciers qui, en 1292, sont au nombre de 70., d'après le Livre de la taille de Paris 4, vendent des étoffes de toute espèce, sauf les draps, des gants, des ceintures, des bourses, des aiguilles et jusqu'à des cordes à violon 5.
Chacune de ces corporations est souvent groupée dans un même quartier, quelquefois dans une même rue à qui elle donne son nom6. Elles ont leurs statuts qui fixent les règles du commerce, les droits et les devoirs des apprentis, des valets et des maîtres ; leurs jurés ou gardes électifs chargés de défendre leurs privilèges et de veiller à l'observa-
1 Les drapiers drapants portent dans le Livre des Métiers (titre L) le nom de tisserands de lange.
2 Livre des Métiers, titre LXXVI.
3 Lbid., article 19 « cil qui crient par la vile, la cote et la chape ont acheté le mestier de freperie de la manière desus devisée. »
4 Gérard, Livre de la taille, page„ 523.
5 Dict du mercier, Crapelet, Proverbes et dictons populaires, (1831 1 vol. gr. in-8°.)
8 Guillot, Le dit des rues de Paris {Collection de fabliaux, de Barbazan, p. 258 et suiv., éd. 1808). Cf. Levasseur, Hist. des classes ouvrières, l, p. 342-343. Les 'noms des rues de la Ferronnerie, de la Lingerie, de la Verrerie, de la rue des Lombards, des quais de la Mégisserie et des Orfèvres, du Pont-au- Change, etc.. comptent parmi les rares souvenirs de l'ancien Paris qui aient échappé aux transformations modernes.
tion des statuts. Elles ont leurs confréries, sociétés d'assurance mutuelle contre la misère et l'abandon, qui ont surtout pour but d'assurer des prières aux défunts et de procurer des secours aux orphelins, aux vieillards et aux infirmes1. Elles ont leur sceau 2, leur bannière, leurs armoiries, leur parloir ou lieu de réunion. Chacune d'elles choisit pour patron un saint dont la fête est celle de la corporation3, et les plus riches lui consacrent soit une chapelle entretenue à leurs frais dans la paroisse la plus voisine, soit môme une église qui devient le centre religieux du corps de métier, comme la maison commune en est la bourse et le siège civil. Parmi ces professions, les unes s'exercent librement, c'est-à-dire que les maîtres peuvent s'installer sans obtenir à prix d'argent la permission du roi ou du seigneur ; à Paris, c'est le cas des merciers, des
1 Voir Levasseur, 0. c, livre IV, chap. v. — Ouin-Lacroix, Histoire des anciennes corporations d'arts et métiers et des confréries religieuses de la capitale de la Normandie, 1 vol. in-8% Rouen, 1850. — De Ribbe, Les corporations ouvrières de l'ancien régime en Provence, 1 vol. in-8°, 1865. — Fagniez, Essai sur l'organisation de V industrie à Paris aux xme et xive siècles {Bibliothèque de VEcole des Chartes, 1874, pages 478 et suiv.) '
2 Voir P. Lacroix et F. Séré, Le livre d'or des métiers, gr. in-8°, 1849-52. — de Coëtlogon, Les armoiries de la ville de Paris, 1 vol. in-4°, 1874 (t. II, Appendice IV). — Forgeais, Numismatique des corporations parisiennes , 1 vol. in-8° 1874. — Bouillet, Histoire des communautés des arts et métiers d'Auvergne, 1 vol. in-8°, 1857.
3 Dictionnaire des confréries et corporations d'arts et métiers, par Toussaint-Gautier, 1 vol. gr. in-8°, \$&§ (Encyclopédie Aligne). — Régis de la Colombière, Fêtes patronales et usages des corporations de Marseille avant 1789, 1 vol. in-8°, 1864.
blatiers, des chanevaciers, dans le ressort de la juridiction royale. Les autres achètent le métier ; chaque maître, en prenant possession de sa maîtrise, doit payer une redevance soit au seigneur haut justicier, soit à un des dignitaires de sa maison. A Paris, les gantiers i et les fripiers dépendent du grand chambrier 2 ; les selliers, les boursiers, les cordonniers du grand chambellan ; les talemeliers du grand panetier 3 ; les taverniers du grand bouteillier4.
Le marchand du xne siècle sacrifiait peu au luxe et à l'ostentation. Rien n'était plus modeste que ces boutiques étroites et sombres, avec leurs enseignes qui se balançaient au-dessus de la porte ou qui tournaient au vent sur leurs gonds rouilles, leurs fenêtres grillées, leurs auvents qui interceptaient l'air et la lumière et leurs étalages qui empiétaient sur la voie publique. Quelques vieilles rues de Lisieux, de Rouen, de Limoges ou de Morlaix, aux maisons de bois à pignon pointu, aux étages supérieurs en saillie, aux poutres bizarrement sculptées, aux façades cuirassées d'ardoises, peuvent seules nous donner une idée de ce qu'étaient, au moyenâge, les rues commerçantes de toutes nos grandes villes, encore serrées par leur ceinture de remparts.
1 Livre des métiers, titre LXXVI, art. 1 et titre LXXXVIII.
2 Ibid., titres V, LXXX1V, GLVII.
3 Ibid., titre I, art. 9.
4 Delamarre, Traité de la police, t. I, p. 164.
Le commerce en gros avait prospéré comme le commerce de détail, et le marchand avait conquis clans la société féodale une place qu'il n'avait jamais occupée dans la société antique. Bien que l'aristocratie guerrière du moyen-âge eût gardé quelque chose du dédain de la grande propriété romaine pour le commerce et surtout pour le travail manuel, elle ne confondait pas le notable bourgeois, qui savait, comme elle, porter une armure, qui l'égalait en courage et la surpassait souvent en richesse, avec l'humble boutiquier ou le simple artisan. Dès le xiiic siècle, le commerce a ses grands seigneurs, magistrats des communes et des villes de bourgeoisie, propriétaires de fiefs nobles, conseillers des rois et des princes souverains1, souvent investis de charges qui les font marcher de pair avec les barons2, les Arrode, les
1 Ordonnance de 1:00, article I. « Nous ordonnons que nos baillis institueront dans chaque prévôté de nos domaines quatre hommes sages, loyaux et de bon renom. Les affaires des villes ne pourront se traiter sans leur conseil, ou sans le conseil de deux au moins d'entre eux. Quant à Paris nous voulons qu'il y en ait six tous preux et loyaux, dont voici les noms, Thibaut le Riche- Athon de la Grève, Ebroin le changeur, Robert de Chartres, Baudoin et Nicolas Boisseau. » Ces bourgeois sont chargés d'encaisser les redevances du domaine et chacun d'eux a une clef des coffres où sont déposés les deniers royaux, au trésor du Temple (articles 14 et 15). — Cf. Rigord, Gesta Philippi Augusti, 70. — Et L.Delisle, Catalogue des Actes de Philippe- Auguste, page Ixiin et n° 311.
2 A la cour des comtes de Champagne, la charge de chambellan a été en général exercée par des bourgeois, au moins au xiii0 siècle (D'Arbois de Jubainville, Histoire des comtes de Champagne, IV).
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Popin1, les Bourdon2, les Barbette3, les Piz d'Oe4, les Passy5 à Paris; les Colomb, les de Soler6, les Calhau7, les Monadey8 à Bordeaux; les Auffrédy 9 à la Rochelle; les Hervé10 à Nantes; les Dar-
1 Les Arrode et les Popin étaient deux des plus aneiennes familles bourgeoises. Odeline, veuve de Jean Popin, avait donné aux religieuses de Haute-Bruyère l'emplacement du futur port du quai de l'Ecole qui fut racheté en 1170 par la marchandise de l'eau (Delamarre, 0. c, I, 404). Un de ses descendants est juré de la marchandise en 1200 (Leroux de Lingy, Hist. de l'hôtel de Ville, p. 202). Un second Jean Popin est échevin en 1270 (Cartul. de N. -Dame, t. III, p. 435) et prévôt des marchands en 1289, en 1293 et en 1296. Nicolas Arrode, mort en 1252, avait donné son nom à une rue de Paris [Livre de la taille, p. 16). Jean Arrode est prévôt des marchands en 1291. Un autre Jean Arrode et son fils Odoard sont mentionnés par le Cartulaire de Notre-Dame ^30 mai 1276).
2 Dans le Livre de la taille de 1292, Guillaume Bourdon est le plus imposé des bourgeois de Paris (page 18). Il avait été prévôt en 1280 et le fut une seconde fois en 1296.
3 Etienne Barbette fut prévôt des marchands sous Philippe-IV (Voirie Livre de la taille, pages 17 et 117).
4 Les Piz d'Oë [Vectus Anseris, dans le Cartulaire de Notre- Dame, t. II, p. 467) sont déjà connus au commencement du xiuc siècle. Macy et Guillaume Piz d'Oë qui fut prévôt des marchands sous Philippe le Bel figurent dans le Livre de la taille (p. 22) parmi les plus imposés.
5 Raoul de Passy est prévôt des marchands en 1270 (Cartulaire de Notre-Dame, III, p. 435) ou du moins il est nommé lo premier parmi les cinq chefs {magïstri seu prœpositi) de la marchandise. Un autre Raoul de Passy avait obtenu en 1212 la permission de bâtir une maison sur pilotis dans l'eau de l'évêque, au Petit-Pont, moyennant un cens annuel de quatre livres [Cartulaire de Notre-Dame, t. I, p. 141.)
6 Livre des bouillons de Bordeaux, page 381.
7 Ibid., pages 401, 403.
8 Ibid., pages 365, 368, 372, 469, 470, 494.
9 Arcère, Histoire de la ville de la Rochelle, t. 1, p. 199-200.
10 Hervé de Nantes, qui se trouvait à Chypre en 1249 avec un d-3 ses navires, la Pénitence de Dieu, se chargea d'affréter les
dir1 à Bayonne; les Fergant, les Naguet, les Pigache2 à Rouen: mais si le commerce avait grandi, c'était encore plus au profit des étrangers que des marchands indigènes. Les compagnies de négoce et de transport qu'on commence à entrevoir à la fin du xi° siècle, la ghilde de Rouen, la hanse parisienne, la jurade de Bordeaux, la hanse du commerce des laines et de la draperie (hanse de Londres), origiginaire de la Flandre, s'étaient, il est vrai, étendues et fortifiées ; elles avaient fait consacrer leurs privilèges : elles avaient pris un caractère officiel, mais elles ne ressemblaient en rien ni aux confédérations à la fois politiques et commerciales que vit naître au xmc siècle l'empire d'Allemagne, ni aux grandes républiques d'Italie, ni même à la paissante commune de Marseille. La ligne hanséatique, la confédération du Rhin, celle des villes de Souabe se composaient de cités impériales; qui ne relevaient que de l'empereur, c'est à-dire qui ne relevaient de personne, au moment où elles s'étaient constituées ; elles n'avaient pas eu à compter avec une protection plus ou moins tracassière, mais qui en tout cas n'était jamais gratuite ; elles avaient fait elles-mêmes leurs règlements et les relations
.bâtiments nécessaires pour transporter à Damiette les croisés bretons. {Charte de Pierre Mauclerc d'avril 1249, citée dans YHistoire de Bretagne, de Pitre-Chevalier, p. 320). — Cf. de Mas-Latrie, Histoire de Chypre, t II, p. 64.
1 J. Balasque, Etudes historiques sur la ville de Bayonne (1875, in-8°), t. III. Liste des maires de Bayonne, p. G20 et suiv.
2 Chéruel, Histoire de Rouen, I, p. 31, 300 et suiv.
qu'elles entretenaient depuis longtemps avec des populations diverses de mœurs, de civilisation et de climats, avaient donné à leur commerce une variété qui contrastait avec les bornes étroites où s'enfermaient moitié par nécessité, moitié par tradition, les associations françaises. Les républiques italiennes étaient plus encore que les républiques allemandes des villes indépendantes: leur commerce était un commerce d'Etat : il était la condition même de leur vie, l'origine et le but de toutes les institutions.
Il n'en était pas de même de la ghilde rouennaise, delà jurade bordelaise et de la marchandise parisienne : elles n'étaient ni des confédérations libres, ni des républiques souveraines ; elles n'étaient que des corporations plus puissantes, plus riches et plus favorisées que les simples communautés d'artisans ou de détaillants dont les franchises expiraient aux portes de la ville; mais elles dépendaient également du seigneur1, leur action était limitée., leur monopole se heurtait contre d'autres mono-
1 A Paris, la marchandise de l'eau a été de 1res bonne heure un des instruments du pouvoir royal, et, lors même qu'elle a fini par devenir la municipalité, elle n'a jamais joui que d'une liberté très restreinte et très surveillée. La jurade de Bordeaux était subordonnée à la connétablie, comme la hanse municipale de Paris à la prévôté royale, et la commune de Rouen, elle-même, fut toujours limitée dans son autonomie par le maintien, à côté des magistrats de la commune, du bailli royal et de la vicomte de l'eau. (Cf. de Beajurepaire, La vicomte de Veau de Rouen : Chéruel, Histoire de Rouen : et Giry, Les Etablissements de Rouen.)
pôles, leurs privilèges ne s'étendaient qu'à certains lieux déterminés, à certains moyens de transport et à certaines marchandises; et comme ils suffisaient à leur assurer une situation enviable, elles ne songeaient pas à courir les aventures et à abandonner leurs traditions pour se lancer dans l'inconnu.
Du reste, la France produisait et fabriquait ellemême presque tous les objets de première nécessité ou de grande consommation : des laines, du plomb, du cuivre et de l'étain qu'elle tirait d'Angleterre et d'Espagne ; des poissons salés qu'elle importait de Flandre en échange des vins exportés par les Bordelais et les Rouennais, telles étaient, en dehors du commerce de luxe, les seules marchandises ' recherchées des négociants français dans les pays où ils trafiquaient par eux-mêmes. La France n'avait pas besoin de l'étranger qui avait besoin d'elle : elle l'attendait, au lieu de l'aller chercher.
Aussi, jusqu'à la fin du xm° siècle, le marchand français s'aventure peu au-delà des frontières : on ne le rencontre ni en Russie, ni dans les pays Scandinaves où les Hanséates trafiquent des sels et des
1 Les draps de Flandre et de Brabant, les cordouans d'Espagne, les pelleteries de l'Afrique septentrionale, les toiles fines de l'Allemagne étaient de véritables marchandises de luxe. L'alun qui provenait de Castille, d'Afrique et de l'empire grec et dont le prix était très élevé était également un produit rare et classé parmi les avoir s-de- poids que vendaient les épiciers ou apothecarii. {Dictionnaire de Jean de Garlande dans le Livre de la taille, p. 593.)
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vins de France ; ni en Allemagne où les foires de Cologne, de Mayence, de Francfort, de Baie, d'Augsbourg, de Nuremberg commencent à attirer les Flamands et les Italiens ! ; ni même en Italie où la France n'est guère représentée, comme dans le Levant, sur les côtes d'Afrique et dans le royaume d'Aragon que par les Languedociens et les Provençaux , c'est-à-dire par des populations qui ne se considèrent pas comme françaises. C'était seulement en Flandre, surtout aux foires de Bruges, en Angleterre et dans les ports de Castille, que les marchands de l'Aquitaine, de la Normandie, de la Bourgogne, ou du royaume de France proprement dit, conduisaient eux-mêmes leurs denrées, des vins, du sel, des grains, du pastel et de la garance, et faisaient directement leurs achats.
Quant aux objets de luxe dont quelques-uns, comme les épices, les soieries, les fourrures avaient fini par devenir nécessaires, la France les recevait par une double voie : celle de la Méditerranée sillonnée par les flottes de Venise, de Gênes, de Pise, de Barcelone et de Marseille, et celle de la vallée du Danube, du Main et du Rhin, desservie par les villes impériales de Souabe. Cette dernière route si fréquentée du vme au xue siècle commençait à être abandonnée depuis que les républiques italiennes avaient accaparé le commerce du Levant et que les
1 Voir Falke, Geschichte des deutschen Handels, 2 vol. m-8°, Leipzig, 1859-60.
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entrepôts de Venise et de Gênes avaient remplacé ceux de Gonstantinople *.
Mais ce double courant aboutissait également aux magasins des Juifs de Marseille, de Montpellier, de Toulouse, de Besançon, de Troyes, de Paris et de Rouen, qui revendaient au détail par l'intermédiaire des épiciers, poivriers, merciers et pelletiers ce qu'ils achetaient en gros sur les marchés de l'Orient. — Ils étaient déjà maîtres de ce commerce aussi bien que de la banque et du monopole de l'usure, quand se constituèrent les premières hanses marchandes. Celles-ci n'avaient pas les moyens, et sans doute n'eurent pas la pensée de leur faire concurrence. Aussi malgré des persécutions partielles, suscitées par le fanatisme qu'avaient réveillé les croisades2, par les rancunes populaires ou par la cupidité des seigneurs, les communautés juives conservèrent pendant la plus grande partie du xiic siècle, dans le nord aussi bien que dans le midi, l'influence que leur assuraient leurs richesses.
1 Voir Fessmaier, Ueber das Bntstehen und Aufblûhen des oberteutschen Stœdtebundes. Munich, 1819, in-4°. — Weizsa.ecker, Der Rheinische Bund, 1 vol. in-8°, 1879. — Rathgen, Die Entstehung der Mœrkte in Deuhchland, 1 vol. in-8°, 1881.
2 Ce fut surtout sur les bords du Rhin, à Worms, à Spire, à Mayence, à Cologne et dans le reste de l'Allemagne que les communautés juives eurent à souffrir du fanatisme des premiers croisés. Les violences recommencèrent au moment de la croisade de Conrad et de Louis VII, mais l'influence de saint Bernard réussit à les arrêter (Ha Cohen, 0. c, p. 33). Sous Louis VII, à l'exception de quelques scènes de pillage à Ramerupt et à Blois, les Juifs de France n'eurent à subir aucune persécution.
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Cependant les Italiens commençaient à leur disputer sérieusement le marché français : on les voyait déjà paraître aux foires de Champagne, du Lendit et de Notre-Dame-du-Puy. Les routes des Alpes par le grand et le petit Saint-Bernard, par le mont Genèvre et par le mont Cenis étaient devenues plus sûres et plus faciles grâce aux soins des comtes de Maurienne, qui en percevaient les péages : la papauté couvrait volontiers de sa protection ces marchands qui appartenaient soit à ses propres états, soit aux villes des ligues lombardes ou toscanes, soit aux républiques de Gênes et de Venise, ses alliées contre les empereurs de la maison de Souabe1; elle se servait d'eux comme intermédiaires pour centraliser et pour faire passer en Italie le produit des impôts qu'elle prélevait au delà des monts sur les bénéfices ecclésiastiques, ou sur la piété des fidèles. Dans le midi, le comte de Toulouse Raymond V (1148-1194) avait acheté l'appui de la marine génoise contre les rois d'Aragon, en ouvrant ses ports aux Génois et en leur accordant dans tous ses états une entière franchise, qui leur permettait de lutter avec avantage contre les Juifs2.
Ces marchands italiens, d'origine diverse, qu'on
1 Voir Bourquelot, Les foires de Champagne (lre partie), p. 183, 184, 185.
8 Germain, Histoire du commerce de Montpellier, t. 1, p. 98 et suiv. — Le texte du traité de 1174, en partie reproduit par M Germain, a été publié dans les Historiée patries monumenta. Liber Jur. reipubl. Gen., I, p. 296 et suiv.
devait plus tard confondre sous le nom de Lombards, mais qu'au xne siècle on désignait plutôt sous celui d' 'Ultramont ains ou de Transalpins, faisaient le change et la banque, aussi bien que le trafic des draps, des soieries, des épices, de la droguerie, des objets d'orfèvrerie et des pierres précieuses. A ce commerce avoué ils en joignaient un autre, plus ou moins clandestin, le prêt à intérêts, qui n'était pas interdit partout, même aux chrétiens, avec une égale rigueur. Au commencement du xiii' siècle, ils avaient déjà des banques à Montpellier où les statuts de la commune autorisaient à percevoir les intérêts de l'argent prêté jusqu'au moment où leur somme accumulée égalait le capital d ; ils en avaient à Gahors où le commerce de l'argent prit un tel développement que le nom de Caorcin devint, plus tard, synonyme de celui d'usurier, et s'appliqua, comme celui de Lombard, à tous les banquiers d'origine italienne, qui s'établirent dans le courant du xme siècle en France, en Angleterre et en Allemagne 2. Pour la première
1 Postquam usura aequiparata sorti fuerit, deinde usura nullatenus accrescat, ulla temporis diuturnitate. (Article 116 des statuts de Montpellier. Layettes du Trésor des Chartes, I, p. 264).
2 Ce nom se présente sous des formes très diverses : Caorcins, Caorsins, Caourcins, Cahurcins, Caorcini, Gaturcini, Caursini, Cawarsini, Corsini (Voir Dugange au mot Caorsin), en allemand Kawertschen. L'origine du nom de Caorcin a été très controversée. M. Depping {Recherches sur les Caorsins dans les Mémoires de la Société des antiquaires de France, t. VII, p. 334 et suiv.), a voulu y voir des banquiers de Caorsa en Piémont qui partageait avec Asti et Chieri la réputation d'avoir
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fois, depuis le commencement du moyen-âge, les Juifs trouvaient des concurrents.
Dès lors s'engage entre eux et les Ultramontains une lutte tantôt sourde, tantôt ouverte, et dans laquelle le Juif devait fatalement succomber. Il est serf et mainmortable, il n'a pas de propriété, pas de patrie, pas d'autre garantie que la protection intéressée du seigneur qui l'exploite, comme on fait valoir un capital ou un fonds de terre. Sa religion le met hors la loi comme les musulmans et les païens : son costume même le désigne à l'attention et à la risée publique ! Il est forcé de porter sur le dos et sur la poitrine une roue de drap rouge
donné naissance à un grand nombre de marchands d'argent. Adrien de Valois (Notitia Galliarum, p. 111) les croit originaires de Cahors et suppose qu'ils seraient partis du Quercy pour se répandre en France, en Angleterre et en Italie. Ducange, sans s'expliquer nettement sur l'origine de leur nom, les considère comme des marchands italiens plus usuriers encore que marchands « mercatores italici propter fenerationem usurarum famosi. » Bourquelot (Les foires de Champagne, 2e partie, p. 140 et suiv.) essaie de prouver par des témoignages empruntés à Mathieu Paris, aux ordonnances de saint Louis (1265) et de Philippe III (1274), aux commentateurs du Dante, et à d'autres sources du xne et du xine siècle, que les Caorcins étaient considérés comme des étrangers et des ultramontains, mais qu'ils devaient leur nom à la ville de Cahors où s'établirent de très bonne heure des banquiers lombards. Quelques-uns sont connus par des actes du xme siècle, et ils auraient étendu peu à peu leurs opérations à l'Angleterre, à la France et à l'Allemagne. Cette hypothèse, qui paraît fort vraisemblable, n'explique pourtant pas pourquoi l'usure aurait pris plus de développement à Cahors que dans les autres villes du Midi où les banquiers italiens avaient également des établissements, et pourquoi le nom de Caorcin devint, dès le milieu du xme siècle, synonyme de celui d'usurier.
cousue à la robe, pour qu'on ne puisse le confondre avec les chrétiens d.
Le Lombard au contraire est citoyen de Milan, de Plaisance, de Lucques, de Florence, de Sienne ; il est placé sous la sauvegarde de capitaines ou de consuls de sa nation qui sont de véritables agents diplomatiques; il sert de banquier à l'église, et plus d'une fois les papes interviendront pour forcer ses débiteurs à remplir leurs engagements : au xme siècle, Grégoire IX et Innocent IV iront jusqu'à lancer l'interdit sur les villes de Troyes, de Bar et de Provins pour contraindre les comtes de Champagne ou leurs sujets à payer les dettes qu'ils ont contractées envers des marchands romains 9 L'Ultramontain traite avec les rois et les seigneurs de puissance à puissance; il ne consent à s'établir dans une ville qu'à condition d'y jouir de privilèges consacrés par des conventions écrites : exemption de tailles, de guet, de service militaire, de droit d'aubaine et de mainmorte 3.
1 Ce signe infamant avait été imposé aux Juifs par le concile de Latran en 1215 La décision fut renouvelée par ceux de Narbonne en 1227, de Bourges en 1246, d'Alby en 1254, etc. Des ordonnances de saint Louis et d'Alphonse de Poitiers (1269), de Philippe III, de Louis X, etc., sanctionnent cette prescription (Voir Ducange au mot Judœi).
2 Bourquelot, 0. c, lre partie, p. 184 et suiv.
3 Articles 3 et 4 de l'Ordonnance de Philippe III, en faveur des Lombards de Nîmes (février 1278), dans le Recueil des ordonnances, t. IV, p. 668. — Les conditions n'étaient pas les mêmes dans tout le royaume; à Paris, avant le traité de 129 1, les Lombards paient la taille (voir le Livre de la taille de 1292) : ils sont même sujets au droit d'aubaine. Gandolpho, cbef de la
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S'il paie un impôt qui d'ordinaire ne représente pas beaucoup plus de deux deniers pour livre du chiffre d'affaires (environ 0 fr. 83 pour 100 francs), cet impôt est fixe et réglé par des ordonnances royales ou seigneuriales *. Enfin, le Lombard est chrétien, il est libre, il est bourgeois du roi ou du seigneur; il finira par obtenir comme le Juif l'autorisation de prêter à deux deniers pour livre par semaine, c'est-à-dire à plus de 43 0/0 par an 2, et s'il
compagnie des Barrini ou Compromols étant mort sous le règne de Philippe IV, le roi réclama son héritage : la compagnie composa avec le fisc et paya volontairement la somme de 62,771 livres tournois (Boutarig, Actes du parlement de Paris, n° 6033.) 1 Cet impôt connu en Champagne sous le nom de lombarderie, en France sous celui de denier et maille [Bulletin de la Société de V histoire de France, 1875, p. 92.) varia beaucoup dans le courant du xiue et du xive siècle Sous Philippe IV l'ordonnance de mars 1296 le fixa à deux deniers pour livre sur les ventes en foire, payables moitié par l'acheteur, moitié par le vendeur et à quatre deniers sur les ventes qui se feraient en dehors des foires de Champagne ou dans tout autre endroit que la province de Narbonne ou la ville de Nîmes (Ordonnances, t. XI, p. 377). Lou.s X doubla le droit en 1315 [Ordonnances, I, p. 584) pour les ventes qui avaient lieu en foires et dans les circonscriptions privilégiées, et le porta à quatre deniers payables tant par l'acheteur que par le vendeur, 8 deniers en tout, pour celles qui avaient lieu partout ailleurs. Philippe V, en 1317, confirma cette ordonnance, décida que toutes les ventes en gros faites par les Italiens seraient enregistrées par des clercs royaux établis à Paris, aux foires de Champagne et partout où besoin serait, et que le trésor traiterait avec les marchands au détail pour transformer la taxe en une redevance annuelle {Ordonnances, I, p. 650). Le courtage fut frappé en outre d'un droit de 25 0/0 et les contrats de change d'une taxe d'une maille à un denier pour livre. Ces mesures financières contribuèrent à précipiter la décadence des foires de Champagne.
* Avant la fin du xme siècle le prêt à intérêts toujours pro-
n'échappe pas toujours aux expulsions et aux confiscations arbitraires, il a du moins une ressource que le Juif n'a pas, celle de rentrer dans le droit commun en se bornant aux opérations de commerce autorisées par les lois civiles et canoniques1.
La royauté servit, sans le vouloir, les intérêts des Lombards, en soumettant les Juifs à partir de la fin du xiie siècle à des exactions systématiques qui s'expliquent beaucoup moins par le fanatisme religieux que par les intérêts fiscaux. Les revenus du domaine ne suffisaient plus ; les progrès même du pouvoir royal, les premiers essais d'organisation administrative, la nécessité chaque jour plus évidente de substituer aux milices féodales des troupes soldées, qu'on pût toujours avoir sous la main, l'entretien des routes et des forteresses imposaient à la royauté des dépenses qui excédaient de beaucoup ses ressources régulières2. Où trouver de l'argent pour payer les fonctionnaires, pour solder des hommes
hibé en principe (cf. édit de saint Louis de décembre 1230, Ordonnances, I, p. 53; édit de Philippe le Bel de 1311, Ibid., p. 484) était déjà admis en fait. On commençait à distinguer entre l'intérêt licite et l'usure, et le taux de 20 0/0 était regardé comme légal (Bourquelot, 0. e., 2e partie, p. 118 et suiv.). sauf.pour les foires de Champagne où il était réduit à 15 0/0 (Ordonnance de Philippe le Bel, juillet 1311).
1 Les ordonnances de janvier 1269 et de 1274 [Ordonnances, I, p. 96 et 298) qui prononcent l'expulsion des Lombards et Caorcins usuriers, réservent expressément les droits des marchands, qui ne se livrent pas à l'usure et qui peuvent continuer en toute liberté leurs opérations.
1 Cf. Lu chaire, Histoire des institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens, t. I, chapitre ni.
d'armes, pour entretenir une diplomatie qui embrassait déjà toute l'Europe chrétienne et une partie de l'Orient ?
Pour obtenir cet argent des bonnes villes, il fallait leur consentement; pour le lever sur les parties inféodées du domaine, il fallait celui des seigneurs. Pour le prendre à ses Juifs, le roi n'avait besoin du
Sceau des Lombards (1277), d'après l'original conservé aux Archives nationales.
consentement de personne ; et sa conscience était tranquille, puisque le Juif lui appartenait corps et biens, et qu'en sa qualité de mécréant il était hors du droit.
Philippe-Auguste inaugura ce système dès le début de son règne ; en 1181, il fit arrêter un samedi dans leurs synagogues tous les Juifs de son domaine; on les dépouilla de leur or, de leur argent et de leurs vêtements précieux1, on confisqua leurs
1 Rigord, Gesta Philip pi A chap. vi.
i (éd. Delaborde), 1. 1, p. 16,
biens et leurs créances, dont le roi remit les quatre cinquièmes aux débiteurs, en se réservant le dernier cinquième *; tous ceux qui ne voulurent pas se convertir eurent ordre de quitter, dans un délai de trois mois (avril 1182), le domaine royal 2. Les Italiens, déjà assez nombreux dans le midi, n'étaient pas prêts à prendre la place vacante, les Français l'étaient moins encore : la mesure était prématurée. Quand Philippe-Auguste eut épuisé les bénéfices de la confiscation, il rapporta l'édit de 1182 et rappela les Juifs 3, mais en limitant l'usure à deux deniers pour
1 Rigord, Gesta Pliilvppi Augusti (éd. Delaborde), t. I, p. 25, chap. xii. On reprochait aux Juifs, d'avoir à leur service des chrétiens et des chrétiennes, d'emprisonner leurs débiteurs dans leurs maisons, de détenir des vases sacrés qu'ils avaient reçus en gages contrairement aux lois canoniques, mais leur richesse était leur principal crime.
2 Les Juifs exilés eurent la permission de vendre leurs propriétés mobilières, mais leurs immeubles furent confisqués. Leurs synagogues, entre autres celles de Paris et d'Orléans, furent transformées en églises. (Rigord, t. I, p. 30 et 31, chap. xvn et xvni.)
3 Les Juifs furent rappelés à Paris en 1197 (Rigord, p. 141, chap. cxxii) et bientôt après dans tout le domaine royal. Le roi leur imposa même des cautions comme garantie qu'ils ne quitteraient pas sa terre et garda comme otages au Châtelet 25 Juifs de France et 14 de Normandie. (Delisle, Catalogue des actes de Philippe -Auguste, p. 508 et 509 ) En 1204, il fut interdit au clergé d'excommunier ceux qui leur vendraient ou leur achèteraient des marchandises. (Ordonnances, I, p. 41.) En 1218 la situation des Juifs est réglée par une ordonnance à laquelle adhèrent la comtesse de Champagne et le comte de Dampierre : il leur est défendu de prendre plus de 2 deniers d'intérêts par semaine (43 0/0), de forcer leurs débiteurs à compter avant l'expiration de l'année, de prendre en gages des terres d'église, des vases ou des ornements sacrés, des vêlements ensanglantés ou récemment mouillés. Dans chaque ville
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livre par semaine et en entourant les contrats signés avec eux de garanties qui rendaient la fraude difficile.
Dès lors les mesures vexatoires se succèdent à de courts intervalles i ; la persécution s'étend aux provinces méridionales ; les Juifs sont exclus de toute charge publique2 ; il leur est interdit de posséder des biens-fonds, de prendre en gage des maisons ou des terres. Chassés et rappelés tour à tour par saint Louis, bannis par Philippe-le-Bel en 1306 et en 1311, autorisés en 1315 à rentrer en France pour neuf ans, brûlés, égorgés et exilés par
leurs obligations seront rédigées par un notaire spécial, et la garde de leur sceau sera confiée à deux prudhommes de la ville : les obligations ne pourront être scellées que le jour fixé par le bailli royal. [Ordonnances, I, p. 44 et 45.)
1 En 1223 il est décidé que les créances des Juifs cesseront de porter intérêt à leur profit, et que les débiteurs ne pourront plus être contraints à payer par la justice royale ou seigneuriale. Le sceau des Juifs est supprimé. — Cet acte consacrait en outre l'engagement réciproque que prenaient le roi et les grands vassaux de ne pas recevoir ni retenir dans leurs domaines les Juifs appartenant à l'un des signataires, l'évêque de Châlons, le comte du Percbe, le comte de Boulogne, U comte de Blois, la duchesse de Bourgogne, la comtesse de Nevers, le comte de Dreux, le comte de Bretagne, le comte de Namur, etc.. (Ordonnances, I, 47 ) En 1233, les mêmes prescriptions sont renouvelées [Ordonnances, I, 53). En 1234 le tiers des sommes dues aux Juifs est remis à leurs débiteurs [Ibid., 54 et 55). Antérieurement à l'année 1258 et après la croisade de 1248, saint Louis ordonne la confiscation des biens des Juifs, leur expulsion du domaine royal ou du moins l'exil d'une partie d'entre eux et limite le nombre de familles juives qui pourront résider dans chaque ville. [Ordonnances, I, p. 85 et Boutaric, Actes du Parlement, \, n° 1948.)
2 Saige, Les Juifs du Languedoc, Ve partie, chapitre ni, et 3^ partie, chapitre Ier.
Philippe V en 1321, pour avoir, disait-on, empoisonné les puits de concert avec les lépreux *, pillés et massacrés par la populace2, ils ne se lassent pas d'acheter leur rappel, et de relever leur tente sur ce terrain brûlant toujours prêt à s'effondrer sous leurs pieds. Cependant ces persécutions, ces exils et ces massacres avaient ruiné la plupart de leurs communautés ; leur nombre diminuait rapidement ; leurs écoles se fermaient, leur commerce passait en d'autres mains. Au xme siècle, le règne des Juifs est fini, celui des Lombards commence.
Usuriers presque autant que marchands, ceux-ci n'avaient pas échappé aux décrets de confiscation et d'exil (1257, 1269, 1274) 3 et aux anathèmes des conciles (concile de Sens, 1269). Mais ces proscriptions n'étaient pas générales, elles ne duraient pas longtemps, et à mesure que les Juifs disparaissaient, les Italiens avaient pris leur place comme négociants et. comme banquiers.
1 Voir Ha.-Cohen, Vallée des Pleurs, Irad. Julien Sée, p. 74 et 75.
2 En 1320, les Pastoureaux, qui prétendaient marcher à la délivrance de Jérusalem, mass icrérent un grand nombre de juifs en Saintonge et en Languedoc [Actes du Parlement, II, n')s6220f 6835, 6856).
3 Henri III les avait déjà expulsés d'Angleterre en 1240 et en 1251. En 1258, saint Louis avait chassé les Caorcins de ses domaines [Actes du Parlement , I, n° 225). En 1269, il ordonne aux baillis d'expulser les Lombards et les Caorcins de leurs ressorts. [Ordonnances, I, p. 96). En 1274, mandement est donné aux baillis de chasser du domaine royal dans les deux mois les Lombards, Caorcins et autres usuriers étrangers [Actes du Parlement, n° 1948 EJ.
Dans la seconde moitié du xine siècle, ils couvrent déjà la France de leurs maisons puissantes qui ne sont que des succursales des grandes compagnies de Florence, de Plaisance, de Milan, de Rome et de Venise. On les trouve établis en Bretagne, à Guingamp, à Dinan, à Quimper, à Quimperlé, à Rennes et à Nantes1; en Aquitaine, à Bordeaux, à Agen, à Cahors2. En Champagne où ils ont domicile permanent dans les quatre villes de foires, ce sont eux qui achètent les draps de Flandre et de France pour leur faire subir un apprêt dont les drapiers du Nord n'ont pas le secret, et les réexporter en Orient3. En 1278, en vertu d'un accord entre les représentants du roi de France, et Fulcone Cacia, citoyen de Plaisance, capitaine de Y Université des marchands Lombards et Toscans, mandataire des consuls des marchands de Gênes, de Venise, Asti, Albe, Florence, Sienne, Plaisance, Lucques, Bologne, Pistoïa et Milan, les Italiens s'engagent à transporter le siège
1 Comptes de 1272 et 1273 cités par Ducange (au mot Langobardi) d'après Lobineau, Hist. de Bretagne, t. II.
2 En 1230, l'évêque de Cahors reconnaît avoir reçu des consuls et citoyens de Cahors la somme de 200 marcs d'argent pour la rembourser au Lombard Juvéual et sa compagnie {Charte de la collection Doat, citée par Bourquelot, 0. c, 2e partie, p. 153.)
3 Voir plus haut page 220. En' 1245, Thibaut IV de Champagne accorde des privilèges spéciaux à ceux des marchands Romains, Toscans, Lombards et autres Provençaux, qui logeront dans son hôtel de Val-Provins. {Layettes du Trésor des Chartes, II, p. 587.)
de leur communauté de Montpellier à Nîmes ; ils y jouiront des mêmes privilèges que les marchands de Paris, ils y auront des consuls comme aux foires de Champagne et pourront résider et circuler librement dans toute la sénéchaussée de Beaucaire 4. En Normandie les banques italiennes fonctionnent à Rouen dès le temps de saint Louis2; à Paris les
1 Les Lombards ou du moins une partie d'entre eux auraient quitté Montpellier en 1268, suivant la chronique du Petit Thalamus de Montpellier, citée par Dugange (au mot Langobardi). Cette assertion est inexacte, la chronique porte 1278 et non 1268. Du reste tous ne désertèrent pas la ville. Cf. Ordonnance de Philippe III (février 1278) dans le Recueil des Ordonnances, t. IV, p. 668. — Indépendamment des conditions mentionnées dans le traité, il avait été convenu verbalement que les marchands italiens cesseraient de trafiquer à Montpellier. « Guillelmus de Crispeyo decanus sancti Aniani aurelianensis. . . qui aliquotiens interfuit tractatui, recordatus fuit illud idem de tempore quo interfuit et plus, dum notulam super dictis conventionibus componeret, recordatur se vidisse, ut sibi videtur et pro certo crédit, in articulis concordatis expresse conventum quod mercatores extunc non possent negociari vel mercari apud Montempessulanum sed sicut antea negociabantur apudMonlempessulanum, ita negociarentur et mercarentur Nemausi, et hoc de notula furt amotum quia durum et nimis odiosum verbum videbatur... Guillelmus Boccucii (M. Boutarig a lu Bottucu, Actes du Parlement, t. I, p. 415 ; mais il s'agit ici du trésorier de la sénéchaussée de Beaucaire, nommé Guillelmus Buccucius par un acte de 1287 cité par Germain, Hist. du commerce de Montpellier, I, p. 285) juratus per juramentum recordatur... sicut Guillelmus de Crispeio » (Record de 1288., Trëior des Chartes, JJ. 34, n° 28, î° 33) En conséquence la nrohibition fut maintenue (Ibid.t JJ. 33, f° 33 verso, n° 27. — Cf. Boutaric, Actes du Parleraient de Paris, t. I, p. 415 et 416.)
a En 1263, Rigaud, évoque de Rouen, emprunte à Girardin Zamponi, Renaud Ramier et leurs associés français et italiens une somme qu'il s'engage à leur rembourser à la foire de mai de Provins. — En 1260, la ville de Rouen devait aux Lombards
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Italiens sont déjà , sous Philippe III , maîtres du change et de presque tout le haut commerce : sous Philippe IV, ils deviendront les administrateurs des finances royales, les fermiers de l'impôt, les banquiers du Trésor. Ce sont deux négociants de Florence, les frères Guidi, Biccio (Bichet) et Musciato dei Francesi (Mouchet) qui dirigent toute la politique financière de Philippe-le-Bel i, qui imaginent les maltôtes, qui président aux refontes de monnaies, et qui peut-être profitent de leur influence pour faire exiler ou pour rançonner comme usuriers ceux de leurs compatriotes dont ils craignent la concurrence2.
2713 livres pour intérêts des sommes avancées par eux. [Layettes du Trésor des Chartes, t. III, p. 543 et 544.)
1 La famille des Guidi avait des représentants à Paris en 1248 comme le prouve une lettre de change souscrite à leur profit par un citoyen de Marseille et citée par Blangard {Bibliothèque de l Ecole des Chartes, 1878, p. 123). Les deux frères exerçaient déjà une très grande influence en 1294. Ils furent les négociateurs du traité que Philippe IV renouvela à cette époque avec les marchands italiens.
En 1307, Biccio Guidi était maître général des monnaies. (Boutarig, Philippe-le-Bel, p. 309 et 326.) « Comme nostres » amé Bichiet Bugues (sic), maistres de nos monoies ot establi, » si comme il appert par ses lettres, Lombardel de Milan, porieur » de ces lettres, pour garder que or, argent ne billon ne soit trait » ne porté nors de nostre royaume et à prendre et arrester tout » ce qu'il en trouvera portans hors pour convertir à nos usaiges, » comme forfait, et pour prendre et saisir toutes fausses mon- » noies et contrefaites pour convertir à nostre profit... » [Mandement de Philippe IV du 7 novembre 1305. Trésor ies Chartes, JJ. 36, f° 102). — Les agents subalternes étaient donc italiens comme les chefs.
2 En 1291, un certain nombre de banquiers italiens furent arrêtés et rançonnés, et les édits contre l'usure furent renouve-
En 1292, à Paris seulement, on compte une trentaine de compagnies italiennes, dont la plupart ont également leurs représentants aux foires de Champagne1, les Scozzi (Escoz), les Rustigazzi (Rustigaz), les Guadagnabene (Gaigne-biens), les Ànguissola 2 (Angoisselles), les délia Scala (de l'Escale), les Peruzzi (Perruches), les Frescobaldi (Fréquenbaus), les Barrini (Bourrins), les Guidi, etc., et plus tard s'y joindront les Gapponi 3, les Bardi 4, les Médicis 3, les Macci 6 (Mâches). Presque aussi nombreux à Nîmes, un peu moins à la Rochelle et à Saint Orner, les trois villes où., d'après une ordonnance de 1315, ils
lés en 1311. {Collection Doat, 156, p. 32, citée par Boutaric, La France sous Philippe-le-Bel, p. 305.) Du reste Biccio et Musciato eux-mêmes ne furent pas à l'abri, malgré leurs services, des mesures fiscales qu'ils avaient plus d'une fois inspirées. En 1307, après leur mort, leurs biens furent saisis pour répondre des sommes dont ils étaient comptables. lôid., p. 424.
1 Voir Le livre de la taille de Paris (1292), p. 1 et suiv. Les Lombards demeurent dans la cité et sur les paroisses Saint-Germain-1'Auxerrois, Saint-Eustache, Saint-Nicolas-des-Champs, Saint-Merry, Saint-Jacques-la-Boueherie, Saint-Jean en Grève, Saint-Paul et Saint-Germain-des-Prés. La somme totale de l'imposition est de 1,513 livres 14 sous.
2 Les Angoisselles ont donné leur nom à une rue de Bar-sur- Aube. Ils avaient déjà des représentants en Champagne, en 1246. (Bourquelot, 0. c, p. 183, lre partie.) Lancelot YAngoisseus nommé dans le Livre de la taille, p. 3, appartenait sans doute à la même famille.
3 Les Capponi sont cités en 1312. [Olim, t. III, p. 766.)
4 Les Bardes ou Bardi sont mentionnés pour la première fois à Paris au commencement du xive siècle. [Olim, III, p. 269.)
s Albert de Médicis de Milan est capitaine général des marchands lombards et toscans en 1293 {Olim, I, p. 363) et en 1297 (Warnkœnig, Histoire de Flandre, II, p. 504).
6 Bulletin delà Société de V histoire de France, 1875, p. 201-202.
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étaient autorisés à s'établir et où résidaient leurs consuls1, ayant des représentants dans toutes les foires, des agents dans toutes les villes, ils avaient presque complètement hérité dès le commencement du xive siècle du monopole exercé autrefois par les Juifs. Les seigneurs, à la fin du xme et du xiv° siècles, auront leurs Lombards, comme ils avaient autrefois leurs Juifs, avec cette différence que le Lombard n'est pas mainmortable, mais bourgeois, et que le roi se réserve le droit d'autoriser cette espèce de contrat; car il prétend avoir seul juridiction dans toute l'étendue du domaine sur les Lombards 2, comme sur les aubains en général. Le Français n'y gagna rien, il y perdit même, s'il faut en croire les contemporains. Geffroy de Paris écrivait dans sa chronique rimée :
Car Juifs furent débonnères
Trop plus en fesant telz afTères
Que ne sont ore (maintenant) crestien.
Pleige (caution) demandent et lien ;
Gage demandent et tant estorchent (extorquent)
1 Ordonnances, I, p. 586. (Ordonnance de Louis X du 9 juillet, 1315, article 9.) « Les dits Italiens ne pourront avoir domiciles par eux ou par autres, ne demourer en nostre Royaume fors tant seulement es quatre villes, de Paris, Saint-Omer, Nîmes et la Rochelle. » L'ordonnance ajoutait, il est vrai, «et autres villes où communes marchandises seront faites pour le temps, ou teles où lesdits marchands ont accoustumé de demourer jusques icy, esquelles il leur loira »-
2 Voir Appendice, n° 4. — Philippe-le-Bel en 1288 avait prétendu de même que tous les Juifs lui appartenaient et que lui seul avait haute juridiction sur eux. (Boutarig, La France 9QUS Philippe-le-Bel, p. 300.)
Que les gens plument et escorchent
Mes se li Juifs demouré Fussent ou (au) réaume de France Crestien mainte grant aidance Eussent eu quoi il n'ont pas :
Dont il en sont du tout au pas K
« En l'an M. CGC. VI., disait un chroniqueur normand2, ly Juifs furent mis hors du royaume de France, laquelle chose eust été bonne se l'en eust mis conseil à un grant inconvéniant qui en avint ; car il ' avient moult de foiz que aucuns, combien qu'il soit bien chesés (casatus, pourvu de propriétés), il y survient un besoing si grand d'avoir argent tantost, que se ilz ne l'ont prest, ou ilz perdent héritage, ou ilz sont escommeniez ou punies, ou encourent grant peine, ne ilz ne peuvent si prestement recouvrer leurs debtes ou leurs rentes, mais assez tost l'auront après et, si peussent trouver emprunt par un pou d'usure, ilz eschap passent; mais lors n'en povoit en point trouver, si ce n'estoit de celle d'aucuns crestiens clers et lays qui parmi aucuns courretiers prestoient à si grand usure que elle passoit à double celle que ly Juif prenoient, et ne savait ly emprunteors qui avoit leurs gaiges ; d'où il y avoit grant péril, car se ly courretiers mouroit ou s'en finoit, ilz ne savoient à qui recourir. »
1 Chronique rimce de Geffroy de Paris. (Tome XXII dos Historiens de France)
2 Chronique du xivc siècle citée par A. Batiabé, Recherches historiques sur le tabellionage royal. (1 vol. in-8°, 1863, Rouen), p. 488.
LA FRANCE FEODALE 259
Cependant les Lombards rendirent à la France un service qu'elle n'aurait pu attendre des Juifs; ils n'étaient point séparés comme eux de la société chrétienne par une barrière infranchissable ; ils se mêlèrent plus intimement à la vie nationale ; ils admirent dans leurs compagnies des associés français ; beaucoup oublièrent leur pays natal pour leur patrie adoptive : ils firent ainsi, sans le vouloir, l'éducation financière et commerciale de leurs hôtes ; c'est de l'ère lombarde que datent chez nos ancêtres la science du commerce et la naissance du crédit.
Depuis le démembrement définitif de l'empire carolingien jusqu'au commencement du xive siècle, la monnaie n'avait joué qu'un rôle très secondaire dans les transactions entre négociants. C'était le résultat nécessaire de l'organisation ou plutôt du désordre monétaire1. Au moment où la féodalité s'était constituée, barons, évêques, tous ceux qui
1 Voir pour l'histoire de la monnaie au moyen-âge Leblanc, Traité historique des monnaies de France, Paris, 1692, 1 vol. in-4°. — Dugange, article Moneta revu par M. de Saulgy. — Poey d'Avant, Les monnaies féodales de France, Paris, 1853, 3 vol. gr. in-8° (carte et atlas). — B. Fillon, Monnaies féodales françaises, Paris, 1862, 1 vol. in-8° (collection Rousseau). — Hoffmann (IL), Les monnaies royales de France depuis Hugues Capet jusqu'à Louis XVI, gr. in-4°, Paris, 1878. — de Barthélémy, Nouveau manuel complet de numismatique du moyen âge et moderne. 1 vol. in-18 et atlas, 1852.' — de Wailly, Mémoires sur les variations de la livre tournois (Mémoires de V Académie des Insertions et Belles-Lettres^ t. XXI). — Vuitry, Etudes sur le Régime financier de la France avant la Révolution de 1789, 3 vol. in- 8°, en deux séries, 1878-1882. - Revue Numismatique (passim).
avaient la prétention de relever directement du roi ou de ses représentants immédiats, les grands feudataires de la couronne, s'étaient emparés des ateliers monétaires royaux et du droit de battre monnaie, comme de toutes les autres attributions du pouvoir souverain. Ils commencèrent pour la plupart par reproduire les types royaux du xe siècle, ceux que frappait l'atelier monétaire au moment où de royal il était devenu féodal, puis ces types s'altérèrent, le monogramme du seigneur se substitua à celui du roi, le poids et le titre légal s'abaissèrent1. Les deniers royaux de Louis VI renferment moitié d'alliage et dans beaucoup de monnaies féodales de la même époque, la proportion est encore plus forte2. Quand la monnaie d'un comte ou d'un évêque passait pour être de bon aloi, ses voisins la contrefaisaient sans scrupule et ces opérations impudentes n'entraînaient pour le faussaire aucun déshonneur3. C'est que rois et seigneurs envisageaient leur droit de battre monnaie, bien plus comme un revenu que comme une fonction de gouvernement : le seigneuriage, c'est-à-dire la prime
1 B. FiLlon, O. c, p. xvii et xvm.
* De Barthélémy, Essai sur la monnaie parisis, dans les Mémoires de la Société de V histoire de Paris, 1875, p. 148 et 149. La phrase souvent citée de la Chronique de Saint-Maixent « MCIII. Fuit magna tribulatio, et nummi argentei pro sereis mutati et facti sunt » (Ed. Marghegay et Mabille, p. 420) se rapporte très probablement à la monnaie poitevine et non à la mounaie royale, de même que celle qui mentionne en 1112 un nouveau changement du système monétaire.
a Ibid., p. 150. — Cf.B. Fillon, O. c, 120.
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perçue sur les lingots, et le fouage1 ou monnéage, c'est-à-dire l'impôt périodique prélevé sur les habitants du fief et qui constituait une sorte de rachat du droit que le seigneur s'attribuait de changer la valeur de sa monnaie, tel était pour la plupart des souverains du moyen-âge le but suprême de la fabrication des espèces. Le monnayage était inféodé ou affermé2 ; il fallait donc que le monnayeur héréditaire ou le fermier y trouvassent leur bénéfice comme le seigneur. Enfin, c'était par centaines que l'on comptait les différents types en circulation, et chaque type variait, suivant le caprice du seigneur ou l'honnêteté du monnayeur, sans qu'une date d'émission, sans qu'un signe extérieur quelconque permît de distinguer la fausse monnaie de la bonne. Gomme au temps de Charlemagne on ne frappait que des monnaies d'argent et de cuivre, deniers, mailles3 ou oboles (1/2 denier) et pites ou pou-
1 En Normandie, à la fin du xie siècle, le fouage était de 12 deniers ou un sou par feu tous les trois ans. A Orléans, sous Louis VI et sous Louis VII, le monnéage se prélevait sous forme de taxe triennale sur les vins et sur les avoines (deux deniers par muid de vin et un denier par muid d'avoine).
2 Les premiers actes sur la fabrication de la monnaie royale datent de Philippe-Auguste et de Louis VIII. (Règlement de Philippe- Auguste pour le cours des monnaies en Normandie, Delisle, Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1848, p. 199 et de Barthélémy, Essai sur la monnaie parisis l. c. , p. 153 et 154.) On trouve déjà à cette époque des ouvriers privilégiés et des maîtres des monnaies exerçant sur eux une juridiction spéciale. La gravure des coins de monnaie était concédée à titre héréditaire à une famille du nom de Platrart.
3 Littré fait dériver ce nom du bas latin medala, medalia, d'où nous avons formé plus tard médaille.
geoises1 (1/4 de denier). L'or ne circulait que sous forme de lingots ou de monnaies étrangères ; les plus répandues étaient le besant grec et le dinar arabe, qui avaient à peu près le même poids et la même valeur intrinsèque (environ 2 gr. 9032. ou 10 fr. d'or fin)2. La livre carolingienne, au lieu d'être comme autrefois l'unité de poids pour les métaux précieux, avait été remplacée par le marc de huit onces (244 gr. 75.29) qui pesait la moitié de la livre poids-de-roi (489 gr. 50585), usitée depuis la fin du xi° siècle dans toute la France septentrionale 3. La livre ancienne était devenue une simple monnaie de compte représentant deux cent quarante deniers ou 20 sous, c'est-à-dire une quantité d'argent fin qui aurait dû être invariable, tant qu'un acte officiel n'aurait pas modifié le poids et le titre des monnaies
1 Les pites ou poitevines avaient d'abord été frappées à Poitiers et les pougeoises ou pougoises au Puy. (Cf. Dugange, aux mots Picta, Pogesia, Pogesus, etc..)
2 Le besant (bisancius, byzancius) était le sou d'or grec très usité comme monnaie de compte et probablement assez répandu comme monnaie réelle au temps des croisades. Les occidentaux le confondaient avec le dinar qui avait à peu près le même poids et la même valeur et qu'ils nommaient besant d'or sarrasin (Cf. L. Blangard, Le besant d'or sarrazinas pendant les croisades, étude comparée sur les monnaies d'or arabes et d'imitation arabe, frappées en Egypte et en Syrie aux xne et xme siècles, in-8° (brochure), Marseille, 1880, et Essai sur les monnaies de Charles Ier comte de Provence, in-8e, p. 263 et suiv.)
3 Le Blanc, Traité des monnaies, p. 159, fixe entre 1075 et 1091 la date de la substitution du poids de marc à la livre carolingienne dans la fabrication des monnaies. Le marc apparaît pour la première fois dans des chartes remontant aux dix ou quinze dernières années du xie siècle.
réelles, et une valeur qui variait avec le prix commercial du métal lui-même, soumis comme toute autre marchandise à des alternatives de hausse et de baisse. En fait, la quantité d'argent fin contenue dans la livre-monnaie ne cessa de diminuer. Sous Charlemagne elle en renfermait 409 grammes et le denier pesait 1 gr. 70 de fin; sous Philippe-Auguste elle n'en contenait plus que 96 à 100 et le denier pesait 40 à 42 centigrammes1 : à la fin du xve siècle la livre ne pesait plus que 22 gr. 25 d'argent fin et en 1590 que 12 gr. 88.
Le sou de Philippe-Auguste représentait en poids d'argent à peu près un franc de notre monnaie et neuf ou dix fois plus en valeur commerciale; le sou d'Henri IV ne représentait plus que 14 centimes en poids et le quintuple en valeur effective.
Cette baisse continue qui se manifeste surtout à partir du xne siècle2, au moment de la renaissance industrielle et commerciale, s'explique par les besoins toujours croissants des gouvernements féodaux qui trouvaient ou croyaient trouver un béné-
1 II s'agit ici delà livre et du denier tournois. Sous Philippe- Auguste la livre tournois représentait en valeur intrinsèque, suivant Le Blanc, 20 fr. 84, le sou 1 fr. 04, le denier, 0,0868 ; suivant N. de Wailly, 17 fr. 6288 (livre), 0,8814 (sou), 0,0734 (denier). Cf. de Wailly, Etude sur le système monétaire de Saint- Louis, dans le tome XXI des Mémoires de VAcad. des Insc. et B. L., p. 164 et suiv.
2 C'est au commencement du xn° siècle que les chroniques signalent comme un fait général et désastreux les altérations de monnaies. (Cf. de Barthélémy, Essai sur la monnaie parisis L c, p. 148, et Vuitry, Régime financier de la France, I, p. 437.)
fice dans l'affaiblissement des monnaies, et plus encore par la rareté du numéraire qui avait cessé de suffire à une circulation plus active. L'Europe possédait peu de mines d'or et d'argent et les exploitait mal i : la production ne comblait pas les vides que faisait l'exportation du numéraire en Orient. Dans l'impuissance d'augmenter la masse des métaux précieux, on multiplia les monnaies en les divisant, ou ce qui revenait au même en les affaiblissant. Avec un denier qui représentait un peu plus d'un gramme et demi d'argent fin, on en fit quatre qui n'en contenaient plus qu'environ 40 centigrammes, en augmentant la proportion de l'alliage : peu à peu l'argent finit par disparaître et le denier devint une pièce de cuivre ; mais s'il varia par rapport au marc, qui était un poids fixe de métal, il resta invariable dans son rapport av^c le sou et la livre, qui n'étaient que des valeurs idéales et qui s'abaissèrent dans la même proportion que les monnaies réelles.
On devine aisément avec quel caprice et quelle
1 En France, au xine siècle, l'argent était exploité dans le Dauphiné,dans le Vivarais (Ducange au mot Ar g entaria), en Savoie, en Auvergne, dans les Pyrénées ; les mines de Lièvre en Alsace étaient connues dès le ixe siècle (Hanauer, Etudes économiques sur ï Alsace, l, p. 177 et suiv ) L'or, dont quelques filons paraissent avoir été exploités en Dauphiné, était assez abondant dans les sables de la Garonne, du Salât, de l'Ariège, de la Cèze, du Doubs et surtout du Rhin pour avoir donné lieu à une industrie mportante au moyen-âge, celle des orpailleurs. Mais la quantité de métaux précieux ainsi extraite était évidemment peu considérable.
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irrégularité s'exécutèrent ces opérations dans un pays où il existait des centaines d'ateliers monétaires et où chaque seigneur prétendait interdire dans ses états la circulation des monnaies étrangères, surtout quand la sienne était de mauvais aloi. Cependant au milieu de ce chaos finirent par se dégager un certain nombre de types moins altérés et par conséquent plus recherchés, qui s'imposèrent comme régulateurs de la fabrication féodale ; dans le Midi la monnaie raymondine l et melgorienne 2 frappées par les comtes de Toulouse et les comtes de Melgueil ; dans le JNord les deniers
1 Les Raymondins frappés par les comtes de Toulouse étaient répandus dès le commencement du xme siècle non seulement dans le Languedoc, mais en Provence et en Italie. Ils pesaient en moyenne 0,80 à 0,90 centigr. Le titre était de 250/1000 de fin : on comptait 85 à 88 sous raymondins au marc d'argent fin dans la dernière partie du xne siècle et le commencement du xme. (Blàncard, Monnaies de Charles Ior, p. 232 et suiv.) Il ne faut pas les confondre avec les Raymondins des vicomtes de Turenne qui, vers 1200, étaient à la taille de 18 à 20 sous au marc (Chroniques de Saint-Martial de Limoges, éd. Duplés-Agier, p. 60, n° 4).
2 La monnaie melgorienne frappée par les comtes de Melgueil (Mauguio) puis par les évêques de Maguelonne et de Montpellier et les consuls de cette ville fut taillée jusqu'en 1261 d'après le marc narbonnais qui représentait les 9 douzièmes de la livre narbonnaise (ancienne livre romaine) et pesait un peu moins de 245 grammes. On taillait 216 melgoriens au marc, à raison de 1 gr. 13 par denier. Le titre était d'abord (avant 1130) de 416 millièmes, puis de 333 millièmes de fin On comptait, vers 1200, de 48 à 50 sous melgoriens au marc d'argent fin. La valeur intrinsèque du sou melgorien était en conséquence, à cette époque, de 0 fr. 96 à 1 franc. Celte monnaie était répandue dans tout le Midi (Blàncard, O. c, p. 208 et suiv., et Ducange, à l'article Moneta àaromtm melgoriensium.)
provinois (Provins), tournois (Tours)1, angevins2, roumois3 (Rouen) dont la valeur était à peu près identique, enfin les parisis fabriqués à Paris, et dont la valeur intrinsèque surpassait d'un quart celle des monnaies tournoises et normandes 4.
Malgré la diffusion de quelques-unes de ces monnaies, des deniers provinois par exemple, qui avaient cours en Italie, dans l'Allemagne rhénane, en Flandre, en Normandie et jusqu'en Angleterre 5,
1 La monnaie tournois est mentionnée avant Philippe-Auguste vVuitry, 0. c, p. 436) : elle était frappée par l'abbaye de Saint-Martin, dont les rois de France étaient les abbés : mais ce fut l'annexion de la Touraine au domaine qui la popularisa dans toute la France royale et surtout dans les provinces conquises sur Jean- sans-Terre.
2 Sous saint Louis le cours de l'angevin était à 15 pour 12 tournois. (Ordonnances. I, p. 94.) Sous Philippe-Auguste les deux monnaies étaient au pair, (Delisle, Des revenus publics en Normandie au xue siècle, dans la Bibliothèque de V Ecole des Chartes, 1848-49, p. 184-187.)
3 Les roumois (Rotomagenses) n'avaient plus cours officiel sous saint Louis, ils disparaissent dès le commencement du xme siècle (Delisle, Des revenus publics en Normandie au xiie siècle y p. 178 et suiv.)
4 La monnaie parisis est déjà mentionnée au xie siècle : la livre parisis égalait 25 sous tournois, mais il est possible que ce rapport n'ait été fixé que par Philippe-Auguste qui paraît avoir frappé les premiers deniers parisis à 5/12 de fin et d'après un type unique pour tout le domaine. (Cf. A. de Barthélémy, Essai sur la monnaie parisis.)
5 La monnaie provinoise, frappée par les comtes de Champagne, est mentionnée dès 1085: elle subit comme toutes les monnaies royales ou féodales de nombreuses vicissitudes; aussi distinguait- on la monnaie forte et la monnaie faible. Au xme siècle le denier provinois fort avait la même valeur que le denier tournois, (Bourquelot, Histoire de Provins, II, p. 443 et suiv. cl Foires de Champagne, 2° partie, p. 55 et suiv.) Vers le milieu du xnc siècle et probablement à l'époque où Arnauld de Brescia
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les opérations de change étaient une nécessité sans cesse renaissante : c'est ce qui explique Fimportance que prit au moyen-âge la corporation des changeurs et les nombreux règlements dont elle lut l'objet dès le xiii6 siècle. Même dans les petites villes on trouve presque toujours au moins un changeur, souvent Lombard à partir du xive siècle, et qui est en même temps banquier, usurier, quelquefois orfèvre, ou marchand d'objets d'orfèvrerie et de bijouterie1. Dans les centres de commerce, les changeurs sont en général groupés dans une même rue ou sur une même place. A Paris le change se fait sur le Grand-Pont qui prendra plus tard le nom de Pont-au-Change 2 ; à Rouen, rue de la Cornoiserie3 ; à Provins sur la place du Château. La diffi-
avait rétabli à Rome le gouvernement républicain et reconstitué le Sénat, la municipalité romaine fit frapper d'après le type provinois des deniers qui conservèrent le nom de monnaie du Sénat et qu'on fabriquait encore au xve siècle. Cette émission prouve tout à la fois l'activité et l'ancienneté des relations entre l'Italie centrale et les villes de foire en Champagne.
x Ordonnances, I, p. 789. — Lors même qu'il n'y avait pas de change permanent, des changeurs venaient s'installer aux halles, les jours de marché, ou sur le champ de foire. A Lagny où il n'y avait depuis 1294 que six tables de change érigées en titre d'office, l'abbé a le droit pendant les foires d'en établir autant qu'il le veut. (Bourquelot, Foires de Champagne, 2e partie, p. 136-137.)
2 L'Ordonnance de Philippe IV (février 1305^ défend sous peine de confiscation de faire le change à Paris ou dans la banlieue ailleurs que sur le Grand-Pont; du côté de la Grève, entre l'église Saint-Leufroy et la grande Arche. [Ordonnances, I, p. 426 a et 789).
3 Ordonnance de Charles IV (1325) (Ordonnances, I, p. 789- 790).
culte de transporter en espèces des sommes considérables, les pertes sans cesse renouvelées que faisait sabir le change engagèrent naturellement les voyageurs ou les marchands à se munir, au lieu de monnaies, de lingots d'or ou d'argent revêtus ou non d'un poinçon officiel qui en garantissait le titre, et qu'il était plus facile de transporter et de cacher.
« Lorsqu'on emploie dans les échanges des mon- » naies étrangères, écrivait saint Thomas, il faut » recourir à l'art des changeurs, car ces monnaies » n'ont pas la même valeur dans les pays étrangers » que dans leur pays d'origine : c'est toujours une » perte. C'est surtout ce qui arrive en Allemagne » et dans les régions voisines, où les voyageurs sont » forcés, quand ils passent d'un lieu dans un autre, » d'emporter avec eux des lingots d'or ou d'argent » et d'en vendre ce qui est nécessaire pour payer » leurs achats1. » C'était une pratique encore très usitée au xme et même au xive siècle, et un grand nombre de contrats stipulaient les paiements en marcs d'argent fin, de tel ou tel poids, et non en espèces 2. Le marc de Troyes, égal au marc poids-de-
1 Saint-Thomas, De Regimine Principum, chap. xm, p. 364- 365 (t. XXVII de l'édition Fretté).
2 Voir des exemples de ces contrats (de Barthélémy, Essai sur la monnaie parisis, l. c, p. 149. — Vuitry, Etudes sur le régime financier de la France, I, p. 438. — Hanauer, Etudes économiques sur l'Alsace, I, chap. vu, p. 350 et suiv. — de Wailly, Recherches sur le système monétaire de saint Louis (Ac- des Tnscr. et Belles-Lettres, t. XXI, p. 169 et suiv.)
roi S était le plus connu en France et à l'étranger, grâce aux foires de Champagne.
A mesure que le commerce grandissait, il sentait plus vivement l'imperfection de ces instruments d'échange et les inconvénients de la multiplicité et
Agnel d'or de Louis IX.
de l'instabilité des monnaies. Saint Thomas n'était que l'interprète des sentiments de son temps quand il écrivait : « La monnaie est la mesure et la règle des échanges. . . Aussi, bien que le souverain ait le droit de retirer un certain bénéfice de la fabrication, il doit procéder avec la plus grande modération quand il s'agit de changer ou d'affaiblir le poids ou le titre de sa monnaie : c'est un tort qu'il fait à son peuple, puisque la monnaie, comme nous l'avons dit plus haut, est la mesure de toutes choses. Un changement dans les espèces a les mêmes effets qu'un changement dans les poids et mesures... La monnaie
1 Le marc de Paris ou marc poids-de-roi et le marc de Troyes pesaient 244 gr. 752; le marc de Tours 223 gr. 39, celui de Limoges 226 gr. 28, celui de la Rochelle 229 gr. 85, celui de Montpellier 239 gr. 11918 Blangard, Monnaies de Charles Ier, p. 25 et suiv., et Ducajstg-e, au mot Marca) celui de Normandie, 239,34 (Delisle, Revenus publics en Normandie, Bibl. de l'Ecole des Chartes, 1848-49, p. 193.)
royale, ajoutait-il, est aussi nécessaire au peuple qu'au roi : c'est la mesure à la fois la plus commode et la plus sûre des échanges, parce que c'est la plus connue r. » C'était la théorie de la réforme monétaire de saint Louis.
Le xme siècle vit se réaliser quatre grands progrès préparés par le douzième : le monnayage de For, la réforme et le cours forcé de la monnaie royale, l'invention de la lettre de change et la création des premières banques de dépôts, de virements et d'escompte.
Jusqu'au milieu du xnr3 siècle, les rares pièces d'or que l'on avait fabriquées en France et en Angleterre étaient plutôt des médailles que des monnaies : on les frappait à l'occasion d'un sacre royal, d'un mariage, d'une cérémonie d'investiture féodale2; mais elles n'entraient pas dans la circulation et les besants orientaux ou les marabotins d'Espagne3, assez répandus depuis les croisades, y suffisaient amplement4. L'or était du reste par rapport à l'ar-
1 Saint Thomas, De Begimine principum, XIII, t. XXVII, p. 634, Ed. Fretté.
2 Dugange au mot Moneta. En Provence, dès le commencecément du xme siècle, il était souvent stipulé dans les contrats féodaux que les cens seraient payés en oboles d'or (on ne trouve pas de cens supérieur à une obole). Il en était de même du cens des Juifs; ces oboles étaient ou des besants orientaux, ou des monnaies des comtes de Barcelone.
3 Blangard, Monnaies de Charles 7er, p. 192 et suiv. La marabotin n'est pas autre chose qu'une monnaie arabe contrefaite en Castille et en Aragon.
4 Cf. Blancard, 0. c, p. 195-212 et Delisle, Revenus publia en Normandie, p. 207.
LA FRANGE FEODALE 271
gent à un taux moins élevé qu'aujourd'hui. Au xne siècle le rapport des deux métaux dans la France septentrionale était de un à neuf ou dix; au xiiic siècle il n'était encore que du douzième '.
Dès le xne siècle, l'activité croissante des transactions avait fait reprendre en Italie le monnayage de l'or : les deux types les plus répandus vers 1250 étaient le ducat des Deux-Siciles, de Venise et de Gênes 2, et le florin de Florence qui portait d'un côté l'effigie de saint Jean-Baptiste et de l'autre la fleur de lys, à laquelle il devait son nom. Au xine siècle, saint Louis fit frapper en France les premières pièces d'or ou florins 3, au titre de 992 millièmes. Dès lors les monnaies d'or se multiplièrent, il y eut des florins à Yaignel ou moutons d'or, des royaux petits et grands, des parisis d'or, des écus d'or avec la devise Çhrisius vincit, Christus régnât, Christ us imper at (le Christ triomphe, le Christ règne, le Christ commande)
1 L. Dëlisle (0. c, p. 207) estime que le rapport de l'or à l'argent était au xne siècle en Normandie de 7 1/2 à 1 ; au xvc de 10 à 1. La moyenne était certainement plus élevée, au moins dans la plus grande partie de la France. Le rapport officiel de l'or à l'argent était de 12,38 vers la fin du règne do saint Louis. (Voir Blancard, Monnaies de Charles 1^, p. 307 et suiv.) — Cf. de Wailly, Recherches sur le système monétaire de saint Louis, l. c, p. 196.
5 Roger II de Sicile en fit frapper avec cette inscription : Hit lioi, Christe, datas, quem tu régis iste ducatus.
8 Le poids du florin florentin n'était que de 3 gr. 824 ; ce fut également celui du florin français sous Jean IL Ceux de saint Louis pesaient un peu plus de quatre grammes (4 gr. 13).
qui devait se maintenir sur les monnaies françaises jusqu'à la Révolution; mais, jusqu'au règne de Charles V, le type dominant fut celui de l'aignel de saint Louis1. Quant à la monnaie d'argent d'un titre et d'uno valeur nominale supérieurs à celle du denier, c'est par erreur qu'on l'a attribuée à saint Louis.
Les gros tournois à 23/24 de fin qui valaient un sol ou un vingtième de livre paraissent avoir été frappés dès le règne de Philippe-Auguste, et avant mêm;j que celui-ci ne substituât sur la monnaie de Tours son propre nom à celui de saint Martin. Les émissions continuèrent sous Louis VIII et ses successeurs 2.
Saint Louis rendit au commerce un service peutêtre plus important encore en fixant pour la première fois la législation en matière de monnaies. Le chaos du xie siècle commençait à s'organiser : un certain nombre de barons avaient renoncé d'euxmêmes à leur droit de monnayage; d'autres avaient signé de véritables unions monétaires3, mais les
1 Voir la liste des monnaies d'or royales dans Ducange, t. IV, p. 488 et suiv. (éd. Didot 1845) et dans les Mémoires de N. de Wailly, cités plus haut.
2 Cf. de Saulgy et de Barthélémy, Le prototype des gros tournois. [Mélanges de numismatique, 1 vol. in-8°, lS^ô, p. 223 et suivantes.)
3 Une union de ce genre existe au xn°et au xni° siècle entre les évêques de Meaux et les comtes de Champagne (Voir de Longpérier, Les monnaies de Meaux dans la Revue numismatique 1840, p. 128). Les villes avaient également des unions monétaires, par exemple : Reims et Troyes, Provins et Sens (B. Fillon, 0. c. p. 105).
LA FRANGE FEODALE 273
contrefaçons et les altérations étaient encore fréquentes, et sur les deux cents ou deux cent cinquante évêques ou barons qui battaient monnaie dans la seconde moitié du xnr3 siècle, beaucoup refusaient de laisser circuler sur leurs terres d'autres espèces que les leurs, sans en excepter la monnaie royale.
. L'ordonnance de 1262, signée par des bourgeois de Paris, d'Orléans, de Sens, de Laon, de Provins, députés par leurs villes pour délibérer avec le conseil du roi sur le fait des monnaies, posa en principe que la monnaie royale aurait cours forcé dans tout le royaume ; qu'elle serait seule reçue dans les fiefs dont le possesseur n'avait pas droit de monnayage et que toute contrefaçon des types royaux serait interdite sous peine de forfaiture1.
Ces types royaux étaient réduits à deux, les parisis et les tournois, les premiers plus forts d'un quart, pouvant également circuler dans tout le royaume et dont la bonne fabrication était surveillée par le roi avec une loyauté scrupuleuse 2.
1 Ordonnances, I, p. 93. Une ordonnance de 1265 autorise dans le domaine royal le cours des nantais, des mançois, des angevins et des estellins d'Angleterre, ces derniers à raison d'un pour quatre tournois et prohibe les poitevins, les provenceaux et les toulousains comme contrefaçon de la monnaie royale (Ibid., p. 94-95).
2 Saint Louis fit frapper des deniers et des mailles ou oboles qui étaient des pièces de billoo, des gros tournois d'argent qui avaient cours pour un sol (valeur intrinsèque 0 fr. 89244), et des demi-gros également en argent; enfin, des agnelset autres pièces d'or qui avaient cours pour 12 sols 6 deniers tournois et dont
Les successeurs de saint Louis devaient avoir la conscience moins délicate, mais s'ils abandonnèrent ses traditions en matière de fabrication, ils poussèrent beaucoup plus loin l'affirmation des droits royaux. En 1271, Philippe III décide que les ! barons ne pourront diminuer ni le poids, ni le titre de leur monnaie sans en changer le coin, devers croix et devers pile1. Philippe-le-Bel prétendit interdire aux barons du domaine la fabrication de la monnaie d'or et d'argent et de toute monnaie valant plus d'un denier, et dans chaque atelier seigneurial il plaça un agent chargé du contrôle et entretenu aux frais du seigneur2.
En 1315, une ordonnance de Louis X réduisit à trente et un le nombre des prélats ou des barons du domaine autorisés à battre monnaie, et régla le titre et le poids de leurs espèces 3.
la valeur intrinsèque était de 14 fr. 17432. La livre tournois aurait donc représenté évaluée en argent 17 fr. 84 et évaluée en or 22 fr. 67 de notre monnaie. « Cette différence s'explique par la circonstance que sous le règne de saint Louis l'or valait un poids d'argent douze fois et deux dixièmes de fois plus fort, tandis qu'aujourd'hui il est considéré dans notre système monétaire comme valant un poids d'argent quinze fois et demi plus fort » (de Wailly, Histoire de saint Louis par Joinville, p. 291-292). N. de Wailly en déduit qu'en prenant la moyenne, la livre tournois sous saint Louis valait 20 fr. 26, le sol 1 fr. 01 et le denier 0,844. C'était à peu de chose près la même valeur intrinsèque que sous Philippe- Auguste.
1 Ordonnances, XI, p. 348.
2 Ordonnances, I, p. 518.
3 Ordonnances, I, 609, 614, 624 et Leblanc, 0. c, p. 231-233. Voir aussi la liste des barons et prélats autorisés à frapper des
LA FRANCE FEODALE 275
Désormais le droit des barons était illusoire, et l'unité, ou du moins la dualité monétaire (parisis et tournois) existait dans le domaine royal.
La lettre de change avait précédé les tentatives d'unification monétaire et l'émission de la monnaie d'or. Faut-il en faire remonter l'origine jusqu'au mandat nominatif des Phéniciens et des Assyriens ? Faut-ii en attribuer l'invention aux Juifs expulsés par Phiiippe-Auguste. ou aux Guelfes exilés de Florence, qui auraient imaginé ce moyen de soustraire leurs richesses mobilières aux conséquences de la confiscation ? Ne faut-il y voir, ce qui est plus vraisemblable, qu'un résultat naturel des développements du commerce et des relations que les grandes foires , surtout celles de Champagne, avaient établies entre les négociants de pays éloignés, mutuellement débiteurs et créanciers? Quoi qu'il en soit, les premières lettres de change connues datent du commencement du xine siècle1.
monnaies du même poids que celles du roi. dans les Documents relatifs à V histoire des monnaies réunis par M. de Saulgy, p. 193.
1 Canale, dans son Histoire de Gênes (in-12°, 1860, texte italien, t. Il, p. 613), cite des lettres de change de 1204, de 1205 et de 1207. Voir aussi Blangard, Note sur la, lettre de change à Marseille au xme siècle {Bibliothèque de t Ecole des Chartes, 1878, p. 110 et suiv.). — Pardessus, Coll. de lois maritimes, t. II, Introduction, p. ex et suiv. — Mélange* historiques {Documents inédits sur l'histoire de France), t. III, p. 5 et suiv. — Nouguier, Des lettres de change et des effets de commerce, 2 vol. in-8°, 1839. — Weber, Ricerche suit 'origine et sulla natura del contralto di Cambio. Venise, 1810. — J. Thieury, La lettre de change, son origine, Documents historiques, 1 vol. in-12, 1862.
Les plus anciennes lettres de change paraissent avoir élé
L'usage en était déjà très répandu au milieu du siècle, comme le prouvent les statuts d'Avignon (1254) et les nombreux documents conservés dans les archives de nos villes du midi1.
plutôt des billets de change. Elles mentionnent la date et le lieu de la rédaction, le nom du donneur et du receveur, la valeur reçue, la nature des espèces de change, la date de l'échéance, le lieu du paiement. Elles sont rédigées par un notaire en présence de trois témoins dont les noms sont indiqués.
Ces billets sont payables soit au donneur, soit à un ou plusieurs tiers, nommés ou non nommés, soit à ordre. Ils sont tirés soit sur une place précise, soit sur le port de débarquement, à échéance fixe ou à terme variable. Le change est fixe (y compris les risques et les intérêts), ou au cours de l'échéance. Enfin, le contrat est ferme ou aléatoire en ce sens que dans certains cas la somme est perdue, si les objets sur lesquels elle est affectée périssent. Il peut y avoir aval par un tiers, mais l'effet n'est pas transmissible par endossement.
Nous traduisons comme exemple un billet de change publié par M. Blancard [Biblioth. de V Ecole des Chartes, 1878, p. 123), d'après les Archives municipales de Marseille (minutes du notaire Giraud Amalric, cotées Not. Reg. n° 1).
L'an 1258, sixième de l'indiction, le 7 avril, moi W. de Saint- Sir, bourgeois de Marseille, reconnais avoir reçu de vous Guidalot Guidi et Rainier Rollandi, siennois, pour change, la
somme de 216 livres 13 sous et 4 deniers pisans à Pise
pour lesquels 216 livres 13 sous et 4 deniers de la dite monnaie, je vous promets et garantis par contrat de donner et payer à vous ou à Dono de Piloso ou à Rainache de Balci vos associés ou à votre ordre cent livres tournois à Paris, à la mi-avril, ainsi que toutes les dépenses, dommages et charges que vous auriez éprouvés et encourus pour recouvrer la dite dette, au delà du terme susdit, en m'en remettant à vous et aux vôtres et à votre simple parole, sans autres témoins ni preuves... Fait à Marseille aux tables des changeurs. Témoins : Giraud Civate, Bernard de Mansac, Giraud de- Rives, Gaubert de Causeris. Il en a été dressé acte authentique.
1 M. Servois, dans une étude sur les Emprunts de saint Louis en Palestine et en Afrique {Bibliothèque de V Ecole des Chartes, 1858, p. 116 et 126) cite plusieurs lettres expédiées par la chan-
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Avec la lettre de change commençait pour le commerce une ère nouvelle : elle supprimait les risques et les frais du transport des espèces et des lingots ; elle émancipait la richesse mobilière, elle simplifiait toutes les opérations commerciales ; mais en même temps elle préparait la décadence des foires qui jusque-là avaient été un rendez- vous pour la liquidation des dettes de commerce ou des obligations pécuniaires de toute espèce, autant que pour la vente et Fachat des marchandises ; elle diminuait également l'importance du change des monnaies. Le changeur allait s'effacer devant le banquier.
La France du moyen-âge n'eut pas comme l'Italie de banque d'État1, ou comme les Pays-Bas et l'Allemagne de banques municipales 2, dont les opérations se bornèrent d'abord à recevoir des dépôts, à recouvrer des effets de commerce et à liquider au moyen de virements les créances de leurs clients, et qui plus tard devinrent des banques d'escompte et de prêt sur nantissement ; mais les banques privées, fondées par les grandes maisons d'Italie, y jouèrent absolument le même rôle ; elles attirèrent bientôt tous les capitaux disponibles, même ceux de l'Eglise, qui, sans prendre une part directe aux
cellerie royale et conservées au Trésor des Chartes et qui sq rapprochent beaucoup de la forme çles lettres de change.
1 A. Wiszniewski, Histoire de la Banque de saint Georges de Gênes, 1 vol. in- 8°, 1865.
2 Hanauer, Etudes économiques sur l'Alsace, I, chap. ix, section il.
opérations usuraires, s'y associait ainsi discrètement et partageait les bénéfices, quelquefois aussi les risques, car les catastrophes financières n'étaient pas plus inconnues au moyen-âge que de nos jours. Quand les Bardi de Florence firent en 1339 une faillite de 16 millions de florins, les capitaux ecclésiastiques y étaient engagés pour plus d'un demimillion.
Au début du xive siècle, la France avait donc tous les éléments d'un grand commerce. Ses productions, vins, sel, pastel, garance, cuirs, draps, toiles, orfèvrerie étaient recherchées en Europe et jusqu'en Orient : la sécurité y était plus grande qu'en aucun autre pays chrétien, la marine était assez puissante pour que sous Philippe VI les trois provinces de Boulonnais, de Picardie et de Normandie, fournissent à elles seules 200 navires et près de 20,000 matelots à la flotte royale1. Le monnayage de l'or, la lettre de change, les banques organisées sur une grande échelle avaient multiplié les instruments d'échanges et de crédit.
Les témoignages contemporains s'accordent en effet à nous montrer le commerce intérieur et extérieur de la France, jouissant d'une activité qui n'était surpassée alors que par celle de l'Italie. Mais ce commerce était entre les mains des étrangers ; les maisons de banque, de commission, d'importation ou d'exportation, étaient italiennes ; nos draps
1 Cf. Dufourmantelle, La marine militaire en France au commencement de la guerre de Cent ans (in-8°, 1878), p. 59 et 60.
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étaient renommés dans le Levant; mais c'était les Vénitiens qui les y portaient ; nos vins étaient consommés en Suède, en Danemark, dans l'Allemagne septentrionale et jusqu'en Pologne et en Livonie, mais c'était les Hanséates qui venaient les chercher dans nos ports et qui les vendaient aux peuples du Nord, en échange de leurs pelleteries. La France n'avait pas encore appris à faire ses affaires ellemême. Ce fut l'œuvre qu'ébaucha le xive siècle, que développa le xve et que le xvie et le xvn9 devaient enfin réaliser.