Tome I, page 6 (verso
Ce fut surtout sur cette bourgeoisie riche, active et éclairée que retombèrent les conséquences des essais de réformes économiques mal conçues et mal exécutées, le poids des nouveaux impôts et les effets désastreux des variations monétaires. A mesure que la royauté s'écarte des principes du droit féodal pour se rapprocher des maximes absolutistes du droit romain formulées par les légistes, les résistances du tiers-état, d'abord timides et isolées, deviennent plus hardies et plus générales : il transforme en instrument d'opposition les États généraux qui n'avaient été à l'origine qu'une habile exploitation des traditions de la féodalité par la politique royale.
La royauté rend coup pour coup : elle essaie de réagir contre les corporations privilégiées en s'appuyant sur le petit commerce et sur les simples ouvriers ou compagnons à qui l'accès de la maîtrise devient de plus en plus difficile.
L'Ordonnance de 1351 décide que le nombre des apprentis sera illimité *, que les marchands forains pourront vendre aux Halles aux mêmes conditions que les bourgeois 2, que tout marchand ou artisan capable de faire œuvre ou marchandise bonne et loyale, pourra s'établir librement, sans subir les formalités minutieuses exigées par les corps de métiers et sans leur payer tribut3. Mais
1 Ordonnances, II, p. 350 et suiv., articles 216, 217, 218, 229.
2 IHd., article 163.
3 Ibid., article 228.
en même temps que dans l'intérêt de l'artisan et du commerçant, le roi décrète la liberté du travail, il prétend dans l'intérêt du consommateur fixer le prix des marchandises1. C'est le despotisme royal se substituant au despotisme de la corporation.
Les premiers revers et les premières hontes de la guerre de Gent-Ans achèvent de déconsidérer la royauté qui, après avoir exploité à son profit les intérêts de la défense commune, s'est montrée impuissante à tenir ses promesses et incapable de remplir le rôle dont elle avait assumé la responsabilité. La noblesse déshonorée sur les champs de bataille, abaissée par le pouvoir royal, attaquée par la royauté dans ses droits héréditaires, menacée par l'insurrection de ses serfs et de ses tenanciers, n'a plus assez de prestige ni de confiance en ellemême pour reconquérir le terrain perdu. La bourgeoisie, forte de ses richesses, de ses libertés municipales, de ses progrès matériels et intellectuels, essaie à son tour de s'emparer du pouvoir et d'appliquer à l'État les principes de gouvernement qu'elle avait expérimentés dans la commune ; mais l'esprit même de la commune et de la corporation était trop étroit, trop enchaîné aux petits intérêts particuliers, pour s'élever d'un seul bond au-dessus de ses préoccupations locales et pour faire sortir de toutes ces politiques de clocher une politique d'État.
1 Ordonnances, II, p. 350 et suiv., articles 209, 219, 220, 230, 231, etc..
La bourgeoisie se dégoûta promptement de son rôle réformateur et laissa succomber la municipalité parisienne qui avait pris pour elle avec les bénéfices du pouvoir toute la responsabilité de la révolution.
Le règne de Charles V fut une éclaircie au milieu de ces orages qui signalaient la désorganisation du monde féodal. A son avènement la situation était grave, elle n'était pas désespérée. La guerre, les ravages des grandes compagnies, les insurrections de paysans avaient suspendu le travail et interrompu le commerce. Aucune province n'avait échappé à ces désastres : l'Ile de France, le Beauvaisis, la Brie, le Soissonnais, dévastés par la Jacquerie, la Bretagne bouleversée par la guerre civile entre les partisans de Montfort et ceux.de Charles de Blois, le Poitou, le Maine, l'Anjou, la Normandie, la Picardie, l'Orléanais, saccagés par les Anglais et par les bandes du roi de Navarre, Charles le Mauvais ; la Provence, le Languedoc, le Forez, le Lyonnais, l'Auvergne, la Bourgogne, Ja Champagne, par les compagnies d'Arnaud de Cervoles, de Seguin de Badefols, du bâtard de Lesparre, des Anglais Hawkood, Creswey et Briquet1. Les brigands établis à Tournus et à Saint-Jean-de-Losne, dont ils avaient pillé les entrepôts, interceptaient la navigation de la Saône, rançonnaient ou massacraient les marchands qui se rendaient aux foires
* Froissart, livre Ier, ch. 400-409, 491-498 (éd. Siméon
Luce).
de Ghâlon1; l'expulsion des Juifs, que les préjugés populaires avaient rendus responsables des ravages de la peste noire2 (1348), l'émigration des Italiens découragés par les vexations royales 3 et par la misère publique, les variations de la monnaie avaient ruiné le crédit. Mais le pays surpris en pleine prospérité par cette crise terrible avait encore la force de se relever. Charles V eut le mérite de le comprendre et de se dévouer à cette œuvre de réparation, sans illusions et sans faiblesse. « Seigneurie est plus charge que gloire », disait-il. La charge était lourde, en effet ; mais ce roi de vingtsept ans, débile, souffreteux, incapable de manier une épée, prouva qu'on pouvait y suffire avec de la prudence, de l'étude et du bon sens.
Dès 1359, les Juifs furent rappelés en France, placés sous la sauvegarde royale, exemptés des impôts, autorisés à acquérir des maisons, à commercer et à prêter au taux de quatre deniers pour livre par semaine (86 0/0), intérêt exorbitant et qui prouve la pénurie du numéraire4. Les banquiers
1 Froissart (éd. Luge), t. VI, p. xxiv et xxv {Sommaire du 1er ivre, chap. 491-498).
2 « En ce temps furent généralment par tout le monde pris li Juis et ars. et acquis li avoirs as segneurs desous qui il demoroient excepté en Avignon et en le terre de l'église desous les èles dou pape. » (Froissart, liv. I, ch. 330.) — Cf. Ha-Cohen, 0. c, p. 77 et suiv.
3 Ordonnances (1340), II, p. 143; (28 décembre 1347), II, p. 418; (18 juillet 1353). II, p. 523. Cette dernière ordonnance confisquait au profit du Trésor les créances et les biens des usuriers et Italiens ultramontains.
* Simkon Luge, Les Juifs sous Charles V (Revue historique,
étrangers commencent à reparaître; Charles V les attire par des privilèges et des exemptions d'impôts. On voit des compagnies italiennes et allemandes se reconstituer à Paris, à Meaux, à Abbeville, à Amiens, à Troyes 1 : le trésor y trouve son compte comme le commerce : les Juifs de langue d'oïl ont payé pour rentrer en France 20,000 francs d'or (253,000 fr. valeur intrinsèque) et versent chaque semaine une contribution de 200 livres tournois 2. Une seule compagnie étrangère, établie à Troyes, paie 200 francs d'or par an, et elle a acheté son privilège 1200 francs d'or3. Les Castillans4, les Portugais 5, les Hanséates, les Italiens 6? les mar-
t. VII, p. 362 et suiv.). Les Juifs, dans le royaume de France proprement dit, ne sont justiciables que du roi et de leur gardien, le comte d'Etampes; dans le Languedoc, ils ont également un gardien de leurs privilèges qui est en même temps leur juge [Ordonnances, III, p. 351 et suiv., 471 et 472, 487 et 488;.
1 En 1378, Othe, Barthélémy, Bernard, Mâche et Pierre Guaret obtiennent pour eux-mêmes, leurs associés et leurs facteurs, l'autorisation de s'établir à Amiens, à Meaux et à Abbeville, d'y prêter à 43 pour cent et d'y faire le change. Ils relèvent directement du roi et sont exempts d'impôts, sauf les aides pour la guerre : leur privilège est valable pour sept ans et peut être cédé, mais seulement à des chrétiens [Ordonnances, VI, p. 336). — En 1380, les mêmes privilèges sont accordés dans la ville de Troyes à Nicolas Bauduchon, Guillaume Gutuyer, Jacques de Fraxinel, Guillaume Thebaudan et Anthoine Marant, moyennant 200 francs d'or par an et 1,200 francs payés une fois pour toutes [Ordonnances, VI, p. 477).
2 Chaque Juif dut payer 14 florins de Florence pour rentrer en France pour lui et sa femme et 7 florins par an pour être autorisé à y séjourner [Ord , III, p. 468 et 469).
3 Ordonnances. VI, p. 482, art 29.
* Ibid (1364 et 1365), IV, p. 421 et 495.
5 Ibid., IV, p 460 (juin 1364).
6 Ibid.jIV, p. 668 (juillet 1366). Confirmation des conventions
chands d'Aix-la-Chapelle1, ceux de Plaisance2, obtiennent la confirmation des concessions qui leur ont été faites sous les règnes précédents, ou des facilités nouvelles pour leur commerce. Des règlements de 1369 et 1376 fixent le mode de perception de l'imposition foraine et le régime du transit. Les marchandises provenant de Lorraine, d'Allemagne ou de tout autre pays où les aides n'ont pas cours et transitant par le royaume à destination d'autres pays non soumis aux aides paieront six deniers pour livre. Les marchands étrangers qui introduiront leurs denrées par la frontière du nord et de l'est et qui voudront les transporter au delà de la Seine, de la Marne, de l'Oise ou de l'Yonne dans les provinces où les aides ont cours devront passer par Paris et s'y munir d'un acquit à caution. Les étrangers exempts des droits d'aides tels que les Castillans et les Portugais, et les provinces privilégiées, la Touraine, le Ponthieu, le Cambrésis, les parties de la Guienne qui reconnaissent l'autorité du roi, pourront exporter leurs marchandises sans payer l'imposition foraine 3. Un autre règlement de 1368 détermine l'assiette de l'impôt connu sous le nom
de 1278 et des privilèges concédés aux Italiens qui habitent Nîmes.
1 Ordonnances, VIII, p. 365 (ordonnance de mars 1369, confirmée en mars 1400).
2 Ibid., V, p. 239 (1369. novembre). Des privilèges sont accordés aux marchands de Plaisance qui viennent négocier à liarfleur.
3 Ibid. (13 juillet 1376), VI, p. 206.
de boîte aux Lombards *. La monnaie forte est rétablie en 1360 et aucune altération n'aura lieu sous le règne de Charles V 2. Il semble que le roi se soit inspiré des principes de son conseiller Nicolas Oresme, doyen du chapitre de Rouen, qui écrivait dans son Traité des monnaies : « J'ai » intention de déclarer que les mutacions précé- » dentés sont contre l'onneur du roi et préjudicient » à la succession royale. Qaiconques voudraient » attraire et induire les seigneurs de France à » ce régime tyrannique, certes ils exposeraient le » royaume en grand décriement et honte et le pré- » pareraient à sa fin. . . Et pour ce, si la royalle sé- » quelle de France délinque de sa première vertu, » sans nul doubte, elle perdra son royaume et sera » translatée en autre main3 ».
Malgré les difficultés intérieures, malgré la guerre contre les Anglais qui s'est rallumée en 1369, Charles V trouve du temps et de l'argent pour s'occuper des routes, des rivières4, des ports. De grands travaux sont entrepris à Aiguës-Mortes dont les canaux encore une fois envasés devenaient inaccessibles et que les étrangers abandonnaient
1 Ce règlement est du 10 juin 1368 {Or A., VII, p. 709).
2 Vuitry, Études sur le régime financier de la France avant 47Î9, t. II (2e série), p. 309 et suivantes.
3 Nicolas Oresme, Traité des Monnaies [Éd. Wolouski, 186.1), eh. xxvi. Ce traité a dû être rédigé de 1364 à 1370. Il suivit donc, comme l'a fait remarquer M. Vuitry [O. c, p. 328), la restauration de l'ordre dans les monnaies : c'était la théorie do la reforme de Charles V.
* Voir plus haut, page 288,
pour Gênes, Marseille et Barcelone K On reprend le projet de créer à Leucate un port qui aurait remplacé Narbonne 2. Les armateurs de Rouen et de Dieppe à qui la guerre a fermé les ports d'Angleterre et que les relations avec l'Espagne , le Portugal et le Maroc ont habitués aux courses lointaines, s'aventurent sur les côtes occidentales de l'Afrique, où ils avaient été précédés par les Génois et les Aragonais 3. Dès 1364, deux galères parties
1 Germain, 0. c, t. I, p. 65, 66, 67. On évaluait à 56,000 livres les travaux à exécuter : le trésor royal devait en fournir un tiers, la sénéchaussée de Beaucaire un autre tiers; le dernier devait être pris sur le produit de la Claverie. En 1400, les travaux n'étaient pas encore achevés.
2 Voir plus haut, page 319
3 Ces voyages antérieurs aux navigations régulières des Portugais sur les côtes d'Afrique ont été l'objet de nombreuses controverses résumées dans un travail publié par M. Codine dans le Bulletin de la Société de Géographie (avril 1873). Pétrarque (De vita solitaria, liv. II, ch. xi), A. Giustiniano (Castigatissimi Annali délia Bepublica di Genova, 1537, m-f*, liv. III, p. 111), Uberto Folieta (Historiée Genuensium libri XII, 1588, in-f°, p. 110), Jagopo Doria {Chronique de 1280 à 1293, citée par Canale dans son Histoire civile, commerciale et littéraire des Génois, 4 vol.in-8°, 1849, t. IV, pages 478-490), ont conservé le souvenir d'expéditions génoises aux Canaries et sur les côtes d'Afrique antérieures à la fin du xuie siècle. Dans la seconde moitié du xiv%les îles Canaries, Açores, Madères, la côte d'Afrique jusqu'au fleuve de l'Or (Sénégal) figurent sur les portulans italiens et catalans, et les Aragonais fréquentaient ou du moins connaissaient la côte occidentale d'Afrique jusqu'au cap Vert, avant 1375. (Cf. d'Avezag, Notice des découvertes faites au moyenâge dans V Atlantique , dans les Nouvelles annales des Voyages, 1845 et 1846, 1859 et 1860). — Santarem, Recherches sur la priorité de la découverte des pays situés sur la côte occidentale d' Afrique au delà du cap Boïador (Paris, 1842, in-8°). — R. H. Major, The life of prince Henry of Portugal surnamed the navigator (Londres, 1 vol. in-8°, 1868). — Bulletin de la Société de Géographie, 1873 et 1875
de Dieppe dépassent le Cap-Vert et reviennent chargées d'ivoire et de mala guette ou poivre de Guinée *. L'année suivante, les Dieppois s'associent avec les Rouennais, les voyages se multiplient, des comptoirs français s'élèvent sur les côtes de Guinée, au Petit-Dieppe près du Rio-Sestos, au grand Sestre non loin du cap Palmas, à la Mine (El Mina); ces établissements subsisteront jusqu'aux premières années du xve siècle.
(avril). — Congrès international des Sciences géographiques de 1875, t. I, p. 459 et suiv.)
1 Les voyages des Dieppois ont été contestés comme ceux des Génois et des Catalans (voir les ouvrages cités plus haut de MM. de Santarem et Major). Ils sont racontés avec des détails qu'il était difficile d'inventer par Villault de Bellefond dans sa Relation des costes d'Afrique appellées Guinée (Paris, 1669). Les travaux de MM. Estancelin {Recherches sur les voyages et découvertes des navigateurs normands en Afrique, dans les Indes orientales, etc., 1832, in-8°), Vitet {Histoire de Dieppe, 1833, 2 vol. in-8°), d'Avezag (0. c. dans les Nouvelles annales des Voyages, 1845, p. 24-26, et 1846, p. 149-162), Margry [Navigations françaises, 1867, in 8°, p. 57-67), Fréville {Commerce maritime de Rouen, t. I, p. 313), Gbavier [Le Canarien, 1874, in-8°, p. xxv-xxix), ont épuisé une discussion sur laquelle il nous paraît inutile de revenir, à moins d'y apporter des éléments nouveaux qui nous manquent. S'il faut en croire le chroniqueur dieppois Asseline {Antiquités et chroniques de la ville de Dieppe. Éd. Hardy, 1874, t. I, p. 109), dont le témoignage est confirmé par ceux de Croisé [Histoire abrégée et chronologique de la ville, château et citadelle de Dieppe), de Guibert {Mémoires pour servir à l'histoire de la ville de Dieppe) ; de Barros {Décades, liv. I, ch. xii, f°23, Lisbonne, 1628), d'iBN Khaldoun, etc., les Dieppois auraient même eu connaissance des Canaries et navigué sur la côte d'Afrique dès la première moitié du xive siècle (1324- 1339). Cf. Gravier, Recherches sur les navigations européennes faites au moyen-âge aux côtes occidentales d'Afrique, dans le Compte rendu du Congrès international des Sciences géographiques de 1875 (t. I, p. 478-480).
En 1402, un Normand, Jean de Béthencourt, s'embarque à la Rochelle et va conquérir les îles Canaries dont il devient le souverain sous la suzeraineté du roi de Gastille *. En même temps, les pêcheurs de Bayonne, en poursuivant la baleine qui désertait les mers européennes, se hasardaient dans les solitudes de l'Atlantique et retrouvaient peut-être, dès la fin du xiv° siècle, le banc de Terre-Neuve, déjà découvert par les Scandinaves 2.
Charles V, qui se connaissait en hommes, avait su trouver des auxiliaires, Jean et Michel de Dormans, Bureau de la Rivière, le trésorier Savoisy, et d'autres moins connus, l'ancien mercier de Philippe VI, Edouard Tadelin, devenu maître général des monnaies 3, un marchand de toiles de Paris, Guillaume Brunel, élevé à la dignité de trésorier du roi, en 1376, et qui fut plus tard argentier de Charles VI (1387) 4, le receveur général des aides,
1 Pierre Bontier et Jean Le Verrier, Histoire de la première descouverte et conqueste des Canaries faite dès l'an ibQ% par messire Jean de Béthencourt, chambellan du roy Charles VI. . . (Paris, 1630, in-8°). — Cf. L.-J. Gravier, Le Canarien, livre de la conquête et delà conversion des Canaries par Jean de Béthencourt..., réédition de l'ouvrage précédent d'après le manuscrit original (Rouen, 1874. 1 vol. in-8°). — Pierre Bontier et Jean Le Verrier avaient été chapelains de Jean de Béthencourt.
% Voir Compte rendu du Congrès international des Américanistes, lre session, Nancy, 1875, t. I, p. 41-93, et seconde session, Luxembourg, 1877, t. I, p. 174-227, — et d'Avezac, Brief récit et succinte narration de la navigation faicte es ysles de Canada, etc.. (2e voyage de Jean Cartier), Introduction, 1863.
3 Voir le Nouveau Recueil des comptes de l'argenterie, pages 20, 29, 23 et suiv., et les Mandements de Charles V, n05 386 et 900.
4 Voir le Nouveau Recueil des comptes de l'argenterie, préface.
Jean Ghanteprime *, le marchand de Lucques, Digne Raponde, etc. . . C'était avec des bourgeois ou des gentilshommes de petite noblesse, comme Duguesclin, que Charles V avait relevé la France compromise par les grands seigneurs et les princes de sang royal.
Ce mouvement de renaissance commerciale se ralentit après la mort de Charles V et s'arrête au début du xve siècle. Ses frères qui gouvernent sous le nom de Charles VI reprennent les plus déplorables traditions des deux premiers Valois, altérations de monnaies, impôts arbitraires, exploitation impudente du paysan et du bourgeois. Des insurrections un instant victorieuses, mais comprimées par la terreur après la défaite des Flamands à Roosebeke, éclatent d'un bout à l'autre du royaume : la bourgeoisie humiliée et ruinée se détache de plus en plus de la royauté. Le retour au pouvoir des conseillers de Charles V, le gouvernement plus sage du duc Philippe de Bourgogne, la reprise des relations régulières avec la Flandre et la trêve de 1396 avec l'Angleterre, rendirent un moment aux affaires quelque activité; mais avec la querelle des Armagnacs et des Bourguignons, le chaos recommence. La guerre civile, la guerre étrangère , le brigandage désolent et dépeuplent les provinces ; les Juifs sont expulsés de nouveau en
pages xxxiv et xxxv, et les Comptes de V hôtel des rois de France aux xiv° et xve siècles, pa^e 9.
1 Nouveaux comptes de V argenterie, pages 115, 237 et suiv.
1395 ' et en 1410 ; les commerçants étrangers émigrent et les capitaux disparaissent avec eux. Sauf sur les côtes de la Méditerranée, les ports sont entre les mains des Anglais; les routes ne sont plus entretenues; les péages multipliés sans mesure paralysent la navigation intérieure : commerce, industrie, agriculture, tout s'abîme dans ce désastre universel. On se croirait revenu aux plus mauvais jours du xe siècle.
Dans cette période de crise qui fermait l'ère du moyen âge toutes les classes de la société avaient commis des fautes et les avaient rudement expiées. La royauté, en heurtant les traditions, en froissant les intérêts, en s'attribuant le pouvoir absolu, sans justifier ses prétentions par ses services, avait soulevé contre elle la bourgeoisie, sa plus utile alliée, et failli perdre la France en se perdant ellemême.
Les nobles qui, en cessant d'être princes souverains, étaient restés chevaliers et qui se regardaient comme les gardiens naturels de l'honneur national, l'avaient compromis par leur indiscipline, et s'étaient montrés aussi incapables de défendre le pays que
1 En 1380, une sédition populaire avait éclaté à Paris contre les Juifs, peu de temps après la mort de Charles V : elle avait été réprimée, et les concessions de 1360, un moment révoquées en 1367, mais renouvelées en 1368, en 1370 et en 1372, l'avaient été de nouveau en 1387. L'ordonnance de 1395, en exilant les Juifs, leur laissa un délai pour vendre leurs Idens et les autorisa à emporter leur argent et leurs effets mobiliers. Elle fut également promulguée en Bourgogne en 1397.
de le gouverner. La bourgeoisie du Nord portée un instant au pouvoir par le flot des événements plutôt que par un effort soutenu et réfléchi, n'avait pas su s'y maintenir, et par lassitude1, par intérêt2 ou par ressentiment contre la royauté, elle avait accepté la domination étrangère. Le clergé s'était désintéressé des malheurs du pays, pour s'absorber dans des préoccupations toutes temporelles et dans des querelles théologiques, ou pour se perdre dans un
1 Le religieux de Saint-Denis est l'interprète du sentiment général quand il s'écrie (1417) : « Vivat, vivat qui dominari poterit, dum tamen manere possit respublica in pulcritudine pacis» [Chronique du religieux de Saint-Denys. — Documents inédits sur Vhist. de France, t. V, p. 80Ï.
a Les intérêts commerciaux eurent leur part comme les intérêts ou les rancunes politiques dans le mouvement qui entraîna la France septentrionale vers le parti bourguignon et anglais. Si la guerre n'avait entraîné que la rupture des relations avec l'Angleterre ou même avec la Flandre, on aurait pu s'y faire; on avait eu le temps de s'y habituer : mais la rupture avec les ducs de Bourgogne, c'était le blocus de toutes les voies commerciales. Dès 1419, les Anglais et les Bourguignons tenaient tous les ports de la Manche; le duc de Bourgogne fermait la frontière septentrionale depuis la Meuse jusqu'à la mer; il interceptait le cours de la Saône et la grande route d'Italie par Saint- Jean-de Losne : un des premiers soucis de Philippe le Bon après son alliance avec les Anglais fut d'occuper les comtés de Màcon et d'Auxerre, dont la possession complétait cette ligne d'investissement. Tout le pays au nord de la Loire n'aurait plus eu d'autre débouché que la France centrale et méridionale où ses principaux produits, les blés, les bestiaux, les draps, les toiles n'auraient pas trouvé d'acheteurs, et la frontière orientale de Champagne, c'est-à-dire les pays lorrains et allemands dont le marché n'offrait guère plus d'avantages. C'est là en grande partie le secret des sympathies que le parti bourguignon rencontra dans toutes les grandes villes du nord et de la résignation avec laquelle elles acceptèrent la domination anglaise couverte par le patronage du duc de Bourgogne.
mysticisme stérile. Les paysans eux-mêmes plus innocents que tous les autres, parce qu'ils étaient plus ignorants, plus malheureux, et qu'ils n'avaient pas les ambitions des classes dominantes, étaient venus jeter dans ce chaos un nouvel élément de désordre, par des insurrections sans but, qui n'étaient que la protestation aveugle du désespoir. Mais de même que les horreurs du xe siècle avaient affermi la dictature féodale et préparé la renaissance du xne et les splendeurs du xme, les désastres du xv° siècle jetèrent la France dans les bras de la dictature royale, éclairée par l'expérience et par le malheur. Dès lors, réconciliée avec les bourgeois, soutenue par les paysans qui ont partagé avec elle l'honneur d'avoir conçu les premiers l'idée ou plutôt le sentiment de la patrie, la royauté travaille à refaire la France et à réparer ses propres fautes et celles des autres.
Au moment où vont s'ouvrir les temps modernes, deux noms sont écrits en caractères ineffaçables à la première page de notre histoire vraiment nationale, et résument l'effort le plus gigantesque qu'ait jamais fait un peuple pour se relever, après des catastrophes inouïes. L'un, le plus populaire dont se souvienne la France, est celui d'une paysanne, Jeanne d'Arc ; l'autre, trop oublié peut-être, est celui d'un marchand, Jacques Cœur.