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CHAPITRE II

JACQUES COEUR. — RENAISSANCE DU COMMERCE SOUS CHARLES VII ET SOUS LOUIS XI. - LES ETATS DE 1484. COMMENCEMENT DES TEMPS MODERNES.

Les désastres dont nous avons été témoins ne sauraient nous donner une idée de l'effroyable misère où cent ans de guerre, d anarchie et de brigandage avaient plongé la France dans la première moitié du xve siècle.

« De la Loire à la Seine, et de la Seine à la » Somme, écrivait un contemporain, les paysans » sont morts ou en fuite, les champs incultes et sans

» laboureurs J'ai vu de mes yeux les vastes

9 plaines de la Champagne, de la Brie, de la » Beauce, du Gâtinais, le pays de Chartres et de » Dreux, le Maine, le Perche, le Vexin français et » normand, le Beauvaisis, le pays de Caux, depuis » la Seine jusqu'à Amiens et, Abbeville, le Senlis- » sois, le Soissonnais, le Valois, toute la contrée » jusqu'à Laon, et même jusqu'au Hainaut, déserts, » en friche, dépeuplés, couverts de ronces et de

» buissons On ne trouvait plus de culture que

» dans les environs immédiats des villes, des bourgs » fortifiés ou des châteaux, dans le rayon que pou- » vait embrasser du haut d'une tour ou d'un poste » élevé le regard du guetteur chargé de signaler » l'approche des brigands. La cloche ou le son du » cor avertissaient ceux qui travaillaient dans les » champs ou dans les vignes de se réfugier dans » l'enceinte des fortifications. Ces alarmes étaient » si universelles et si fréquentes que les bœufs et » les chevaux de labour reconnaissaient le signal » du guetteur et qu'une fois dételés, ils gagnaient » au galop le lieu de refuge sans avoir besoin de » conducteur : l'habitude avait fait leur éducation. » Il en était de même des porcs et des moutons *.»

Les vrais maîtres de la France ce ne sont ni les Anglais, ni les Français, ni les Armagnacs, ni les Bourguignons, ce sont les routiers, les écorcheurs, les retondeurs, les tards-venus, les brigands de tout parti et de toute origine. Les bandes de Chabannes, du bâtard d'Armagnac, du bâtard de Bourbon, de l'Espagnol Rodrigue de Villandrando, de l'Anglais Mathieu Gough, le Matago de légendes provençales, sillonnent le pays en tous sens, dévastant les campagnes, rançonnant les villes, laissant derrière elles la ruine et le désert 2. Personne ne songe plus à réparer les routes infestées de marau-

1 Thomas Basin, Histoire de Charles VII et de Louis XI, liv. II, ch. i (t 1, p. 44 et suiv., éd. Quiciieraï).

2 Cf. Tuetey, Les Écorcheurs sous Charles VII, 2 v. in-8°, 1874.

deurs * et cependant jamais le commerce n'a payé plus cher les services qu'on a cessé de lui rendre. Le nombre des péages royaux a doublé ; mais ce n'est plus seulement le roi, ce sont les seigneurs, les capitaines des forteresses, les chefs de routiers qui prélèvent des droits pour leur propre compte2. Aussi dans une grande partie de la France, les marchands n'osent plus franchir la limite de leur province ou même l'enceinte de leur cité : les foires de Champagne ont à peu près disparu et ne seront rétablies qu'en 1445 3 ; celles du Lendit qui ont cessé en 1426 ne se relèveront qu'en 1444 4. Celles de Lyon n'existent que de nom et se sont transpor-

— Quicherat, Rodrigue de Villandrando, 1 vol. in-8°,1879. — P. Canat de Chisy, Les Écorcheurs dans le Lyonnais (extrait de la Revue du Lyonnais, 1861). — V;Ctor de Beauvillé, Recueil de documents inédits concernant la Picardie, 4 vol. in-4°, 1867- 1877. T. I, p. 120, 122, 124, 125; t. IV, p. 154 et 155, etc.

1 En Normandie, les Anglais firent pendre dans une seule année dix mille bandits (Th. Basin, liv. II, en. vi, t. I, p. 60).

2 Ordonnance du 2 novembre 1439, article 39 (Ordonnances, XIII, p. 311).

3 Une ordonnance de Charles VI en 1399 constate que les dix-sept villes ont cessé de fréquenter les foires et que Provins ne compte plus que 30 métiers à tisser les draps au lieu de 3,200 qu'elle possédai* autrefois (Ordonnances, VIII, p. 332). En 1433, il n'y a plus à Provins que quatre drapiers (Bourquelot, Foires de Champagne, 2e partie, p. 313). Les lettres patentes du 19 juin 1445 confirmèrent les anciens privilèges des foires et exemptèrent les marchands de tout impô.t pendant les dix premiers jours de chacune d'elles (Ordonnances, XIII, p. 431) ; mais la décadence était définitive.

4 Journal d'un bourgeois de Paris sous Charles VIL (1444), dans les Mémoires pour servir à Vhist. de France (Mighaud et Poujoulat), lre série, t. III, p. 294.

36/j HISTOIRE DU COMMERCE DE LA FRANCE

tées à Genève *. Celles même de Montpellier et de Beaucaire sont souvent troublées par les ravages des écorcheurs 2. Les ports du Boulonnais, de la Normandie sont entre les mains des Anglais, leur commerce est anéanti et, depuis 1412, les marchands de Dieppe et de Rouen ont renoncé à leurs voyages sur la côte occidentale d'Afrique 3. Les ports du Poitou et de l'Aunis, les seuls que le roi de France ait conservés sur l'Atlantique, ne reçoivent plus que quelques navires portugais ou castillans ; les Hanséates ont cessé de les fréquenter parce qu'on y saisissait leurs marchandises sous prétexte qu'ils commerçaient avec l'Angleterre 4. Les Flamands ont trouvé en Angleterre, en Allemagne, en Italie, les débouchés que la guerre leur fermait depuis 1419, et qui ne se rouvriront qu'en 1435, après la paixd'Arras. Les Juifs, définitivement chassés de France en 1410, ont émigré en Allemagne, en Alsace, en Lorraine, en Savoie, en Italie, à Avignon5, en Provence où le gouvernement débonnaire de René d'Anjou leur assurera un demi-siècle de tranquillité G. Les Italiens ont également abandonné

1 Voir Guigue, Les registres consulaires de Lyon de 4416 à 4423, 1 vol. in-4°.

2 Voir Quichep.at, Rodrigue de Villandrando, p. 246, 258,263, — et Ordonnances, XIII, p. 196.

3 Voir plus haut, p. 355.

k Ordonnances, XVI, p. 197.

s Ha-Cohen, 0. c, p. 87.

G Voir les Extraits des comptes et mémoriaux du roi René, par 0. Leroy de la Marche (1 vol. in-8°, 1873, Paris), nos 349, 512, 624, 689, 699, 767, 770. Les Juifs sont très nombreux en

un pays ruiné et ont transporté leurs comptoirs à Anvers, à Gand, à Bruxelles et à Genève1.

Cependant toutes les provinces n'avaient pas également souffert : celles du centre, le Berry et le Poitou, séjour ordinaire de Charles VII, étaient mieux défendues et mieux administrées ; Poitiers et Bourges étaient de véritables capitales ; cette dernière surtout avec ses quarante églises, ses sept mille cinq cents maisons, ses grandes fabriques de draperie, ses nombreuses boutiques de pelletiers, d'orfèvres et de changeurs, avait vu sa richesse et sa population doubler depuis le commencement du siècle 2.

Le Languedoc maritime plus éloigné du théâtre de la guerre avait conservé, malgré les excursions des écorcheurs, quelque activité commerciale. Les relations avec le Levant n'avaient pas été interrompues : les négociants français continuaient à fré-

Provence au xve siècle, et sauf une émeute à Aix qui coûta la vie à neuf d'entre eux, en 1430 (IIa-Gohen, 0. c, p. 90), on ne cite pas de persécution sous le règne de René. Les Juifs de Provence furent expulsés en 1495.

1 Avant 1440, les Italiens avaient définitivement abandonné la ville de Nîmes; la loge qu'ils y avaient construite était déserte, et les consuls s'adressèrent au roi en 1441 pour obtenir l'autorisation d'en disposer comme d'un bien tombé en déshérence (Ménard, Histoire de Nîmes, t. 111, pages 201 et 202 ; Preuves, p. ^64 et 265, n° xcm, et note xvi).

2 Pierre Clément, Jacques Cœur çt Charles VII (2 vol. in-8°, 1863), t. I, p. 2 et 6, d'après La Thaumassière, Histoire du Berry, Paris, 1689, et Labouvrie, Relation de l'Ordre de la triomphante et magnifique monstre du mystère des saints Actes de\ Apôtres, suivie de V inventaire de la Sainte- Chapelle de Bourges en 4564. Bourges, 1836.

quenter les marchés de Damas, de Beyrouth, de Famagouste et d'Alexandrie * ; malgré l'ensablement de Narbonne et d'Aigues-Mortes, c'était toujours de ces ports que partaient pour l'Orient, à des intervalles plus ou moins réguliers, les deux navires désignés sous le nom de galées de France 2 et qui avaient, en vertu d'édits royaux et de bulles pontificales, le monopole du transport des marchandises françaises dans les ports musulmans d'Egypte et de Syrie.

Quant à Montpellier, dont le port (Lattes) était envasé comme celui d'Aigues-Mortes, malgré les privilèges dont jouissaient ses marchands à Rhodes, à Chypre et à Constantinople. il était déjà en décadence à la fin du xive siècle : le nombre des feux était tombé de 4,520 en 1367 à 334 en 1412 3 ; les banques italiennes s'étaient transportées à Avignon, à Arles et à Marseille; les foires languissaient et ne pouvaient plus soutenir la concurrence de celles de Beaucaire et d'Avignon4. Tel était l'état de la France lorsque parut Jacques Cœur 5.

1 Voir plus haut, p. 328 et suiv.

2 Ordonnances, XIV, p. 395 (article 16).

3 Germain, Histoire du commerce de Montpellier, t. II, p. 51. * Ob causam mutationura prsedictarum, mercantie que fieri

solebant in Montepessulano modo sunt in Avinione et in Provincia et in aliis regionibus circumvicinis dicte patrie liugue Occitane (Acte de 1427. Arch. mun. de Montpellier, armoire G, case vu, n° 6. P. J. CXGIX, cité par Germain, 0. c.,t. II, p. 52).

5 Voir pour l'histoire de Jacques Cœur, outre l'ouvrage de P. Clément cité plus haut :

BonamYj Mémoires sur les dernières années de Jacques Cœur et

Fils d'un riche pelletier de Bourges, Pierre Cœur, il naquit dans les dernières années du xrv9 siècle, au moment où le Berry était administré par le duc Jean, le plus jeune des frères de Charles V. Quand Charles VII vint s'établir à Bourges, Jacques Cœur, qui avait épousé la fille du prévôt Lambert de Léodepart, était déjà un des principaux citoyens de sa ville natale. En 1427, il s'associa avec un exilé rouennais, Ravant le Danois, pour la fabrication des monnaies à Bourges et à Saint-Pourçain *. L'opération ne réussit pas, Ravant et ses associés furent même accusés de malversations et condamnés par le tribunal du maître des monnaies à une amende de mille écus d'or. Ce qui prouve toutefois que l'affaire laissa peu de traces, c'est que nous retrouvons, quelques années après, Jacques Cœur associé avec les frères Pierre et Barthélémy Godard, pour les fournitures de la cour 2, et qu'il obtint, en 1435, la charge de maître des monnaies à Bourges, en

les suites de son procès (Mémoires de l'A cad. des Inscript, et Belles- Lettres, t. XX, p. 509-547, année 1745).

Trouvé, Jacques Cœur commerçant, maître des monnaies, argentier du roi Charles VII et négociateur, 1 vol. in-8°, Paris, 1840.

Louisa Stuart Costello, Jacques Cœur, the french argonaut and kis times, 1 vol. in-8°, Londres, 1847.

Vallet de Viriville, Histoire de Charles Vil \ t. III, p. 250-

Les Pièces authentiques relatives au procès de Jacques Cœur ont été en partie publiées par P. Clément, d'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale, fonds Saint-Germain (français), 572, et fonds Dupuy, 551 à 553, dont il existe plusieurs copies à la Bibliothèque nationale et à celle de l'Arsenal.

1 P. Clément, 0. c, I, p. 11.

2 Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. III, p. 253.

1436, celle de maître des monnaies à Paris â, en

1437, le titre d'argentier du roi qui lui donnait la surintendance de la garde-robe et du garde-meuble royal 2. Il avait déjà commencé à cette époque ces grandes entreprises qui devaient faire de lui le roi du commerce français.

Le commerce qui attirait tous les regards, qui avait fait la grandeur des républiques italiennes, qui avait enrichi Marseille et Barcelone, le seul qui dans le désordre universel où se débattait la France, offrît quelque sécurité, était celui du Levant. Les ports français n'y avaient pris jusqu'alors qu'une assez modeste part : les deux galères de France faisaient mince figure auprès des escadres génoises et vénitiennes et c'était par l'intermédiaire des Italiens, des Catalans ou des Marseillais qu'arrivaient presque toutes les marchandises de l'Orient, soieries, cotonnades, pelleteries, épices, pierres précieuses, auxquelles servaient d'entrepôts les magasins des marchands italiens établis en France. Dans la première moitié du xve siècle, la rivalité de Gênes et de Venise, les progrès des Turcs en Orient, les guerres incessantes qui déchiraient l'Italie avaient compromis la puissance maritime des deux grandes républiques : Marseille, entraînée par les princes de la maison d'Anjou, dans une lutte mal-

1 P. Clément, 0. c, p. 84 et 85.

2 On n'a conservé aucun compte de Jacques Cœur comme argentier (Douèt d'Arcq, Nouveau recueil de comptes de l'argenterie, p. xlvij).

heureuse contre les Aragonais, voyait décliner son commerce; enfin, la plupart des marchands italiens avaient quitté la France et laissaient le champ libre aux spéculateurs assez hardis pour essayer de recueillir leur héritage.

Jacques Cœur comprit cette situation et résolut d'en tirer parti pour lui-même et pour son pays. Il avait visité l'Orient en 1432 et 1433 à bord de la galère de Narbonne ' ; il connaissait par lui-même les marchés de Damas, de Beyrouth, peut-être d'Alexandrie. A son retour en France, il fonda à Montpellier un comptoir qui allait devenir le centre de ses opérations dans la Méditerranée. Malgré sa décadence, Montpellier était encore la plus grande place de commerce du Bas-Languedoc. Le port de Lattes n'était pas plus éloigné de la mer, ni d'accès plus difficile que ceux de Narbonne et d'Aigues- Mortes et communiquait avec ce dernier par des canaux intérieurs.

Gomment Jacques Cœur réussit à organiser en quelques années cette gigantesque entreprise qui rappelait les conceptions audacieuses des Bardi et des Médicis, nous l'ignorons ; ses livres de commerce ont péri et avec eux le secret de la fortune colossale dont les témoignages sont encore vivants 2 : mais nous pouvons juger de l'effort par le résultat.

* P. Clément, 0. c. p. 12 et 13.

2 Jean du Village, un des principaux facteurs de Jacques Cœur, fut accusé d'avoir fait disparaître les livres tenus par

Quinze ans après la fondation du comptoir de Montpellier, le fils du pelletier de Bourges, anobli en 1440 *, possédait trente seigneuries ou châtellenies, il avait acheté une partie des mines de cuivre et de plomb argentifère du Beaujolais, il avait acquis ou fait construire des maisons à Paris, à Lyon, à Tours, à Béziers, à Beaucaire, à Montpellier, à Marseille 2. Son hôtel de Bourges, commencé en 1443 et où il avait dépensé 135,000 écus d'or en sept ans3, témoigne des splendeurs de cette vie presque royale, et étale partout la flère devise : « A vaillans cœurs riens inpossible ».

Trois cents facteurs répandus dans les principales villes de France et sur tout le littoral de la Méditerranée dirigent les comptoirs du Médicis français4. Quelques-uns d'entre eux, Pierre Jobert, Guillaume de Varye, son premier clerc5, originaire comme lui de la ville de Bourges, Jean du Village, son neveu par alliance et son représentant à Marseille, auront de brillantes destinées.

Guillaume de Varye obtiendra la charge de géné-

Antoine Noir, autre facteur du grand marchand de Bourges. Ces livres ne furent pas retrouvés (P. Clément, O. c, Pièce justificative n° 3, I, p. 241-212).

1 Les lettres d'anoblissement sont du mois d'avril 1440.

2 P. Clément, O. c, t. II, p. 1 et suiv. — Voir aussi le Compte des mines de Jacques Cœur {Ibid., t. I, p. 291 et suiv.), d'après lé registre des Archives nationales K. 329.

3 Vallet de Viriville, O. c, III, p. 291.

6 Mathieu d'Escoughy, ch. cxxx (t. II, p. 280 et suiv. de l'édition du Fresne de Beaugourt, 3 vol. in-8°, 1863).

5 Inventaire des papiers de Jacques Cœur, publié par P. Clément, O. c, t. I, p. 283 et suiv.

rai des finances et exercera en. 1463 et 1464 les fonctions d'argentier du roi, remplies autrefois par son maître f. Jean du Village sera seigneur de Lançon, capitaine-général de la maison de René d'Anjou, chambellan du duc de Galabre, et viguier de Marseille2. Pierre Jobert deviendra changeur du trésor sous Charles VII, receveur-général des finances de Langued'oil et trésorier de la chambre du roi sous Louis XI 3.

Sept navires 4 qui appartiennent à Jacques Cœur et dont les patrons sont placés sous la direction de Jean du Vil âge, tandis qu'un autre facteur Antoine Noir centralise la surveillance des écritures de commerce h, sillonnent sans cesse la Méditerranée

1 Guillaume de Varye est qualifié dans un compte de 1463- 1464 de conseiller et général des finances du Roy, par lui commis à faire et exercer le fait de son argenterie (Douèt d'Arcq, 0. c, Préface, p. l). Il avait épousé Charlotte de Bar, dont le frère, Denis de Bar, était dans la première année du règne de Louis XI protonolaire apostolique et archidiacre de Narbonne [Bibliothèque nationale, 2811, fonds français, f0s 110 et 111). Charlotte de Bar se remaria après la mort de Guillaume de Varye (1469) à Pierre Doriole, qui devint chancelier sous Louis XI.

2 Jean du Village avait épousé une nièce de Jacques Cœur.

3 Bibliothèque nationale. Manuscrits français n° 20,685 (fonds Gaignières), p. 379.

4 La bulle par laquelle Nicolas V autorise Jacques Cœur à trafiquer avec les Infidèles (mai 1452) ne nomme que quatre de ces galères, la Notre-Damede Saint-Michel, la Sainte Magdeleine, la Notre-Dame- de-Saint Jacques et la Notre-Dame-de- Saint-Denys (P. Clément, 0. c, t. II, p. 276). Les pièces de son procès en font connaître sept, et il n'en posséda jamais davantage, bien que Pardessus lui en attribue une douzaine (0. c. t. III, Introd., p cix).

3 Extraits du Compte de la vente des biens de Jacques Cœur (Archives nationales, K, n° 328), publiés par P. Clément, I,

de Marseille, d'Aigues-Mortes ou de Lattes à Bougie, à Tunis, à Alexandrie, à Beyrouth, à Rhodes et à Famagouste. Ils partaient chargés de draps, de toiles, parfois même d'argent ou de cuivre monnayés ou en lingots, malgré les prohibitions royales i , et rapportaient les draps d'or et de soie de Damas, les velours d'Alexandrie, les satins et les taffetas du Caire, les tapis d'Asie-Mineure et de Perse, les fils d'or de Chypre, les épices de l'Inde, le sucre, le baume et l'encens de l'Arabie , les fourrures de martre et d'hermine 2 et jusqu'aux porcelaines de Chine jusqu'alors inconnues en Occident 3. Ces

p. 241, 243, 254 et 255. S'il faut en croire le rapport de Jean Dauvet, chargé de demander au roi de Sicile (Reaé d'Anjou), en 1454, l'extradition de Jean du Village, ou du moins la restitution des comptes et papiers d'Antoine Noir, qu'on l'accusait de détenir, ce dernier aurait été l'ennemi personnel de Jean du Village.

1 L'arrêt de condamnation de Jacques Cœur (P. Clément, t. Il, p. 296) l'accuse d'avoir exporté pour une valeur de plus de vingt mille marcs d'argent monnayé ou en lingots. « Et combien que le dict argent ainsy fondu et allayé et transporté ausdilts Sarrasins par le dict Jacques Cueur ou ses dicts gens et serviteurs ne fust de pareille loy que celuy qui avoit et a cours en nostre dict royaume, mais de moindre loy beaucoup, néans moins pour le mieux vendre et à pareil prix que celui de la loy de nostre dict royaume le dict Jacques Cueur de son autorité privée l'auroit signé ou au moins permis souffert signer... à une fleur de lys contrefaicte, dont grand déshonneur estoit advenu à nous et à nos subjects, car les Sarrasins auroient dit tous communément que François estoient trompeurs. » Les princes chrétiens d'Orient ou même d'Europe ne se faisaient aucun scrupule d'employer un procédé fort analogue à celui que les accusateurs de Jacques Cœur lui reprochaient à tort ou à raison. Ils faisaient frapper de fausses monnaies orientales destinées au commerce avec les musulmans.

2 Mathieu d'Esgouchy, 1. c.

3 Iùid., t. I, ch. xxi, p. 124. Dans une lettre du Soudan à

mêmes navires faisaient le cabotage sur la côte d'Egypte et de Syrie, d'Alexandrie à Chypre et à Rhodes, transportaient d'un port à l'autre les passagers chrétiens et musulmans et doublaient ainsi les bénéfices de leurs voyages.

Jacques Cœur jouissait auprès du Soudan d'Egypte, Abou-Saïd, d'une influence qui dépassait peut-être celle qu'il exerçait à la cour de France. On le voit, en 1442, interposer sa médiation en faveur des Vénitiens dont les marchandises avaient été confisquées et qui avaient été expulsés d'Alexandrie *. En 1445, il ménage un accord entre le Soudan et le grand-maître des chevaliers de Rhodes2. Vers la même époque, son neveu, Jean du Village, envoyé au Caire, comme ambassadeur de Charles VII, avec des armes et autres présents offerts au Soudan, signe avec Abou-Saïd un traité de commerce qui garantit aux marchands français liberté et sécurité dans toute l'étendue de l'empire des Mameluks, et stipule l'installation d'un consul de France à Alexandrie. Ces concessions étaient mentionnées dans une lettre adressée par le Soudan à Charles VII et accompagnée de riches cadeaux, tels que des porcelaines chinoises, du baume, du gingembre, du poivre vert, etc.. 3.

Charles VII, citée par Mathieu d'Escouchy, il est question, parmi les présents envoyés au roi de France, d'assiettes/ de plats et autres objets en porcelaine de Sinan.

1 Pardessus, Lois maritimes, Introduction, t. III, p. lxxviii.

2 P. Clément, 0. c, I, p. 142 et 143.

3 lbid., I, p. 140-141.

Jacques Cœur ne bornait pas ses opérations aux ports du Levant et de l'Afrique : il avait obtenu des papes Eugène IV et Nicolas V, en même temps que l'autorisation de trafiquer avec les Infidèles, les franchises les plus étendues dans les terres de l'Eglise * ; il avait à Florence une manufacture de draps de soie dirigée par deux Florentins les Bonnacorso et par ses facteurs Guillaume de Varye et Pierre Joubert 2, Il disputait aux armateurs catalans le commerce de Barcelone 3. Dès que la trêve de 1444 avait été signée avec l'Angleterre, il avait renoué des relations avec ce pays si longtemps fermé au commerce français. Il songeait au moment de sa disgrâce à fonder un comptoir en Flandre.

En 1449, sa fortune était arrivée à son apogée ; « Il gagnoit chacun an tout seul plus que ne faisoient ensemble tous les autres marchands du

royaume4 » « La gloire de son maître faisoit-il

bruire en toute terre et les fleurons de sa couronne resplendir par les lointaines mers.... N'y a voit' en la mer d'Orient mât revestu sinon des fleurs de lys. Alexandrie et le Kaire lui estaient Golchidies-Portes

1 Bulle de Nicolas V dans les Pièces justificatives (n° 10 bis) du tome II de P. Clément, 0. c.

2 Vallet de ViRt ville, 0. c, t. III, p. 291. — D'après le manuscrit français Nlles acquis., n° 2497, f"s 19 et 64, delà Bibliothèque nationale, c'est ce môme Pierre Joubert ou Jobert qui fut plus tard changeur du trésor.

3 Thomas Basin, 0. c, liv. V, ch. xxur.

* Mathieu d'Esgoughy, ch. cxxx (t. II, p. 281).

et ne voloient ses yeux qu'en la circuition du monde pour tout seul l'estraindre ; queroit à appliquer à lui seul par vertu, ce en quoi les diverses naûons du monde labeurent ensemble par divers regards !, » Les contemporains évaluaient ses biens, en France seulement, à un million d'écus d'or 2 ou 1,300,000 livres tournois, représentant comme valeur intrinsèque une somme de 10,780,000 francs de notre système monétaire3. Maître des monnaies, argentier du roi, banquier de la cour et de la famille royale 4, chargé des missions les plus délicates, ambassadeur de Charles VII à Gênes, en Savoie, à Rome, commissaire du roi auprès des États du Languedoc, Jacques Cœur n'était pas seulement le plus riche marchand du royaume. Grâce à son crédit, son. frère était devenu évêque de Luçon, sa sœur était mariée à un secrétaire du roi, sa fille avait épousé Jacquelin Trousseau, vicomte de Bourges, un de ses fils avait été élu archevêque de Bourges à vingtcinq ans, ses facteurs étaient conseillers royaux, changeurs du trésor, receveurs des finances. Le noble usage qu'il faisait de sa gigantesque fortune

1 Georges Chastellain, Temple de Jehan Bocace : De la ruine d'aucuns nobles malheureux (éd. Paris, 1617), cité par P. Clément, 0. c, Préface, p. xxr et xxu.

2 Jacques du Clercq, Mémoires (éd. Bughon, t. XIII), liv. III, ch. xii, p. 156.

3 La valeur moyenne de l'écu d'or, dans la seconde moitié du règne de Charles VII, est d'environ 26 sous tournois. — On taillait 70 écus 1/2 au marc.

4 P. Clément, 0. c. {Inventaire des papiers de Jacques Cœur, I, Pièces justificatives, n° 5, et chap. vi (t. II), p. 29 et suiv.).

aurait dû désarmer l'envie. A Bourges, il faisait construire une sacristie et une chapelle voisines de la cathédrale et dignes de ce magnifique édifice1. 'A Paris, il restaurait le collège des Bons-Enfants2, ?à Montpellier, il achevait à ses frais la loge des bourgeois qui servait à la fois de bourse et d'hôtel de ville 3 ; pour rendre le cours supérieur de la Loire navigable dans le Vélay, il avait formé le projet de faire sauter les rochers qui l'obstruaient4; enfin, quand les hostilités recommencèrent avec l'Angleterre en 1449, ce fut lui qui, en mettant à la disposition. du roi 200,000 écus d'or, lui permit de payer ses gens d'armes et de conquérir la Normandie 5. Le 10 novembre 1449, il entrait à Rouen à la suite de Charles VII, à côté de Dunois, le vainqueur des Anglais6. Le marchand y trouvait son compte comme le patriote : la conquête des ports normands rendait au commerce français la navigation de la Manche. Ce fut son dernier triomphe. Ce n'était pas seulement la France, c'était le roi, la reine, les plus puissants seigneurs qui étaient ses

1 P. Clément, 0. c, t. II, p. 22 et suiv.

2 Ce collège avait été fondé en 1208 sous le nom d'Hôpital des pauvres écoliers; Jacques Cœur le releva et augmenta ses revenus insuffisants (Félibien, Hist. de Paris, I, p. 247).

3 Germain, Hist. du commerce de Montpellier, t. II, p. 79, 373, 380.

* Voir Guillien et Coste, Recherches historiques sur Roanne et le Roannais, 1 vol. in-8°, 1863.

5 Mathieu d'Esgoughy, t. II, p. 281, 286 et 287 (note).

6 Jacques Le Bouvier (Berry), Chronique du règne de Charles VII (Godefroy, Histoire de Charles VII, p. 446). — Cf. Martial d'Auvergne, Les vigiles de Charles VIL

débiteurs ; les courtisans enviaient son luxe royal et sa fortune politique ; les marchands se plaignaient « que sous le port et la faveur que le roi lui donnait tant es pays estrangers hors du royaume comme en iceluy, ils ne pouvoient rien gagner pour ledit Jacquet1 ».

Sa disgrâce fut un coup de foudre 2. Arrêté le 31 juillet 1451, traduit devant une commission extraordinaire présidée par Antoine de Chabannes, l'ancien écorcheur, et dirigée par un Florentin, Otto Castellani, trésorier à Toulouse, et son futur successeur dans la charge d'argentier du roi 3, Jacques Coeur vit ses biens confisqués, ses facteurs dispersés, et, après avoir été traîné pendant vingt-deux mois de cachot en cachot, fut condamné à payer 400,000 écus d'or, à faire amende honorable et à être banni du royaume à perpétuité, sauf le bon plaisir du roi. Des accusations sous lesquelles il succombait, les unes étaient odieuses ou ridicules comme le prétendu empoisonnement d'Anne Sorel 4, le fait d'avoir trans-

1 Mathieu d'Escouchy, t. II, p. 282.

2 Voir dans P. Clément, t. II, en. vin, ix et x, le récit de la disgrâce et du procès de Jacques Cœur.

8 Otto Castellani était originaire de Florence et vint s'établir à Toulouse où il reçut, au bout d'un assez long séjour, l'office de trésorier royal [Archive* nationales, JJ. 182, n° 105). Il succéda comme argentier à Jacques Cœur et obtint en 1453 des lettres de naturalité. Il fut arrêté à Lyon pour crime de magie en 1457 {Hist. de Charles VII par Jean Chartier dans Godefroy, Charles VII, p. 286), et non en 1458, comme M. Douêt d'Argq l'indique dans la Préface du Nouveau recueil de comices de l argenterie (p. xlviii).

4 Cette accusation portée contre Jacques Cœur par Jeanne de

porté au Caire des armes offertes au nom du roi, et d'avoir renvoyé aux musulmans un soi-disant esclave chrétien qui s'était enfui d'Alexandrie sur une de ses galères et qui, d'après les traités, devait être restitué1 ; les autres, concussions et malversations financières, ne reposaient sur aucune preuve sérieuse ; quelques-unes enfin, transports d'or et d'argent hors du royaume, et en particulier chez les Sarrasins, pouvaient être fondées; mais elles ne sauraient excuser aux yeux de la postérité, l'ingratitude de Charles VII qui sacrifiait, à des haines vulgaires et à des concurrences déloyales le banquier de la revanche nationale et le fondateur du grand commerce français.

Rien ne devait manquer à ce drame tour à tour si éblouissant et si sombre, pas même un dénouement tragique et mystérieux. Enlevé de sa prison de Beaucaire par Jean du Village et ses facteurs de Marseille2, Jacques Cœur trouva un refuge à Rome, auprès du pape Nicolas V, et put y recueillir les débris de sa fortune. Désigné en 1456, par CalixtelII,

Vendôme, dame de Mortagne, et un Italien, Jacques Colonna, fut reconnue fausse et les accusateurs furent condamnés (voir P. Clémf;nt, 0. c, t. Il, p. 142 et 148, et Pièces justificatives, nos 16 et 22).

1 Voir l'arrêt de condamnation prononcé contre Jacques Cœur le 29 mai 1453 (P. Clément, 0. c, Pièce justificative n° 12).

2 P. Clément, 0. c , Pièce justificative n° 14, et t. II, p. 192 et suiv. — Cf. Noël Valois, Fragments d'un registre du grand Conseil de Charles VII (mars-juin 1455), dans le Bulletin de la Société de l'histoire de France, 1882, p, 287 et suiv., et 1883, p. 222.

pour diriger une expédition contre les Turcs qui venaient de s'emparer de Constantinople, il mourut à Chio, peut-être des suites d'une blessure1. Il fut enseveli dans cette terre lointaine au moment même où la disgrâce de son dénonciateur Otto Castelleni allait commencer sa vengeance 2. Quelques années plus tard, Louis XI ordonnait la revision de son procès et la restitution à ses enfants et à Guillaume de Varye d'une partie de ses biens 3 , réparation tardive et incomplète qui, en réhabilitant la mémoire de Jacques Cœur, condamnait celle de Charles VIL

L'œuvre de Jacques Cœur lui survécut : il avait émancipé le commerce français ; ses anciens facteurs, Guillaume de Varye, Jean du Village, Gaillardet4, des marchands de Montpellier qui avaient été autrefois ses correspondants en Orient, Lazarin d' Andréa, Bernard de Vaux, Etienne Salelles 5, continuèrent à trafiquer avec les ports d'Egypte, de

1 P. Clément, II, p. 199 et suiv. — Le tombeau de Jacques Cœur existait encore en 1501 dans l'église des Cordeliers de Chio (Jean d'Auton, Histoire de Louis XII, I, p. 132 ; éd. Godefroy).

* Voir plus haut, p. 377, note 3.

3 P. Clément, 0. c, Pièces justificatives 15, 20 et 21.

* Guillaume de Varye était encore intéressé au moment de sa mort dans des opérations de commerce avec le Levant, auxquelles participait également Jean du Village (voir Appendice, 5).

3 « Ont été certaines lettres de commission... données à maître Guillaume de Bourgézieu, régent de par vous la sénéchaussée de Beaucaire et de Nismes à rencontre des personnes et biens de Estienne Salelles et Lazarin de Andréa, marchands de notre ville de Montpellier, n'aguères patrons des galères de France, vulgairement appelées Saint-Jacques et Saint-Michel,

Syrie et d'Afrique. La prise de Constantinople et les conquêtes des Turcs, en ruinant le commerce de Gênes, en compromettant la puissance de Venise et en rapprochant des chrétiens les Mamelucks épouvantés par les progrès de leurs redoutables voisins1, ne firent que développer l'influence française dans le Levant. Charles VII qui avait peutêtre senti, mais trop tard, le coup que portait au commerce de la France la ruine de Jacques Cœur, adressait des lettres au Soudan de Babylone (Le Caire), aux rois de Tunis, de Caramanie, de Bougie, de Fez et d'Oran pour leur recommander les marchands français 2. Vingt -quatre ans après la mort de Jacques Coeur, l'annexion de la Provence allait imprimer au commerce du Levant et de l'Afrique un essor plus puissant encore en donnant à

lesquelles lettres iceluy de Bourgézieu. . . s'efforce de mettre à exécution, voulant imposer ausdits marchands et patrons qu'en conduisant les dites galées par mer, ont achepté cent ou six vingt Mores et revendu en Barbarie, ont porté vivres aux mescréants et en outre couru contre les Chrestiens en faveur des dits mescréants : desquels cas iceux patrons, à l'aide de Nostre- Seigneur, se trouvent purs et innocents. Bien est vrai qu'en Tunis, en Barbarie, chargèrent à la requeste de Raphaël Vides chrestien certaines marchandises es Mores, moyennant quatre ou cinq

mille ducats de nolis en outre ont bien porté huiles, amandes,

avelaines, chastaignes pour eschanger et avoir des espices

sans aucuns autres vivres, ainçois ont tiré du pays d'Alexandrie pain, biscuit, chair, poisson » (Doléances des États du

Languedoc en 1456. — Ordonnances, XIV, p. 395.)

1 Les Mameluks offraient en 1461 leur alliance à Charles VII pour combattre les Turcs (Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. III, p. 442).

2 Vallet de Viriville, Ibid., p. 440.

la France ce qu'elle n'avait pas eu jusqu'alors, de vrais ports sur la Méditerranée.

Ce spectacle d'une activité infatigable et d'un admirable sens pratique mis au service de conceptions larges et hardies, ce n'est pas seulement chez Jacques Cœur que nous le retrouvons au xve siècle, c'est dans la France entière qui n'a jamais réparé plus courageusement de plus terribles fautes et qui ne s'est jamais relevée avec plus d'énergie d'une chute en apparence mortelle. Après le grand élan patriotique qui emporte la nation sur les pas de Jeanne d'Arc, après l'ivresse de joie que soulève la trêve de 1444, et qui ressemblait, dit un contemporain, à celle d'un prisonnier passant des ténèbres d'un cachot au grand air, au soleil et à la liberté !, les esprits se calment ; cette population ruinée, décimée, mais endurcie par la souffrance, se remet au travail avec une âpreté silencieuse qui contraste avec les fantaisies bruyantes et désordonnées du xive siècle. Une longue et rude expérience a modéré la fougue réformatrice des légistes, les ambitions prématurées du Tiers Etat et les premières ardeurs de la royauté s'essayant au pouvoir absolu. Tout le monde est devenu plus sage et plus modeste. C'est un siècle d'affaires succédant à un siècle de théories et de révolutions.

\ Même après la dispersion des écorcheurs et l'organisation des Compagnies permanentes qui avait

' rendu aux routes et aux campagnes une sécurité

1 Thomas Basin, 0. c, liv. IV, ch. i, t. I, p. 161.

382 HISTOIRE DU COMiMERCE DE LA FRANGE

relative, après la conquête de la Normandie et de la Guienne qui avait terminé les hostilités, sinon la guerre, avec l'Angleterre, après les réformes judiciaires et financières qui avaient rétabli l'ordre dans l'administration * l'œuvre de la reconstitution nationale n'était qu'ébauchée.

Les capitaines et surtout les soldats des nouvelles compagnies ne faisaient pas tous leur devoir : le loup transformé en chien de garde se souvenait parfois de son ancien métier ; la maraude était fréquente, et, malgré la sévérité des ordonnances, restait souvent impunie 2. Les communications étaient difficiles, les rivières et les routes hérissées de péages plus ou moins arbitraires3; les Etats provinciaux se plaignaient amèrement de la lourdeur des impôts; le numéraire avait en grande partie disparu; la plupart des monnaies françaises ou étrangères qui circulaient encore étaient de mauvais aloi ; tel était le chaos monétaire, qu'au lieu de stipuler en sols et en livres, on ne se servait plus pour tout contrat ou tout marché à longue échéance que de valeurs immuables, le marc d'or et d'argent 4.

1 Voir pour les réformes de Charles VII : Vallet de Viriville, 0. c. — P. Clément, Jacques Cœur. — Dansin, Histoire du gouvernement de la France pendant le règne de Charles VIT, 1 vol. in-8°, 1858. — Du Fresne de Bkaugourt, Histoire de Charles VIT (1422-1435), 2 vol. in-8°.

2 Thomas Basin, 0. c, liv. IV, ch. v, t. I, p. 170.

3 Ordonnances, XIII, p. 311 (ordonnance du*2 novembre 1439, article 36ï.

4 Ordonnances, XIV, p. 382 (ordonnance du 7 juin 1456, article 14).

On échappait ainsi aux conséquences des variations et des altérations de monnaies. L'initiative particulière était impuissante à remédier à ces désordres. C'était l'œuvre de l'Etat, de cette puissance souveraine que discutait encore une partie de la noblesse, mais que le peuple et la bourgeoisie paraissaient tout disposés à reconnaître sans lui chicaner l'autorité, pourvu qu'elle en usât pour les protéger. Le gouvernement de Charles VII se montra à la hauteur de sa tâche. Ses conseillers, presque tous d'origine bourgeoise, les Bureau, les Cousinot, les Chevalier1, n'avaient pas le génie audacieux de Jacques Coeur, mais c'étaient des hommes de bon sens, des esprits pratiques et des travailleurs infatigables. Le roi lui-même, caractère défiant et égoïste, longtemps timide, et qui ne s'enhardit que quand il se sentit porté par le succès et soutenu par l'opinion publique, avait de l'ordre, et c'était un connaisseur en hommes. L'emploi de ses journées était arrêté d'avance; il était régulier jusque dans le désordre : les ébattements plus ou moins licites qui tenaient une certaine place dans sa vie avaient leur jour et leurs heures comme le travail2. Il s'occupait surtout des finances, examinait minutieusement les registres de la Chambre des comptes dont il gardait toujours une copie auprès de lui, et signait

1 Voir, sur ces conseillers de Charles VII, Godefroy, 0. c, p. 866-S92.

2 Georges Chastellain. Fragments publiés dans la Bibliothèque de V École des Charles, IV, p. 78.

de sa main les rôles des receveurs généraux1.

« Glerement percevoit, dit un de ses historiens, que en diverses gens y a diverses propriétez et plus en deux que ung et en dix que trois. Finalement, lui (lyj qui estoit renouvellant volontiers et assavourant le fruit que ne pouvoit traire, en devint si duit que de toutes qualités en quoy hommes pouvoient servir, il en tira à luy les plus excellents, et selon leur vocation, chascun en son estât, les employa à utilité telle qu'il leur séoit : Fung à la guerre, l'aultre aux finances, l'aultre au conseil, l'aultre à l'artillerie. Dont enfin par la grant distincte connoissance qu'avoit des ungs et des autres, sur toutes choses avoit son regard, également sur les fautes aussi comme sur les vertus, et Testât entour de ly, devint à estre si dangereux, que nul, tant feust grant, povoit cognoistre à peine là où il en estoit ; et se tinst ferme chascun en son pas deu, de peur que du premier mespris que feroit, ne fust pris à pied levé 2. »

Dans les préoccupations du roi et de ses conseillers le commerce eut sa large part.

Dès 1431, à la requête des marchands fréquentant la rivière de Loire dont l'association avait fidèlement servi la cause royale, une ordonnance datée de Saumur abolit, sur la Loire et sur ses affluents, « tous péages mis et imposés sous quelque couleur

1 P. Clément, 0. c, I, p. 54.

- Georges Chastellain [Bibliothèque de l'École des Chartes, t. IV, p. 77 et 78).

» ou occasion que ce soit depuis soixante ans en ça, » à peine de confiscation des terres et biens1. » L'enquête dirigée par un conseiller du roi n'aboutit qu'après un travail de dix années, et les péages de la Loire et de ses affluents navigables se trou-

Légende. — Tu ne dois mie avoir en ta maison diverses mesures, petite livre pour vendre et grant pour acheter, ne grant mais et petit.

Poids et mesures au commencement du xve siècle, d'après une miniature du manuscrit français n° 166 de la Bibliothèque nationale, page xlv, recto.

vèrent réduits au nombre d'environ 130, comme à la fin du xive siècle 2. C'était encore beaucoup , assez pour que le prix du sel transporté de Nantes

1 Ordonnance;, XIV, p. 1. — L'ordonnance de 1431 fut confirmée en 1438 et en 1448 {Ibid.).

- Mantellier, Histoire de la communauté des marchands fréquentant la rivière de Loire, t. I, p. 100 et suiv. La communauté

à Orléans, et en général celui des marchandises encombrantes se trouvât doublé par le fret et surtout par les péages , car le prix de transport n'entrait que pour une très faible part dans cette énorme augmentation1. En 1444, la même mesure fut appliquée aux rivières de l'Ile-de-France, de la Brie et de la Champagne : elle n'y était pas moins nécessaire 2. Le transport de Honfleur à Paris comme celui de Nantes à Orléans doublait le prix de la marchandise 3, même en temps normal. Quelle devait être la proportion, quand les charges ordinaires avaient triplé et qu'à ce prix le marchand n'achetait même pas la sécurité ! À mesure que la vie renaît en France, les organes de la circulation et du commerce intérieur se réveillent ; les foires du Lendit sont rétablies en 14444; celles de Champagne en 1445 5 ; en 1444 -, trois foires franches de vingt jours

des marchands de la Loire achève de s'organiser au xve siècle. Les corporations qui en font partie nomment des délégués qui siègent à Orléans et qui administrent les affaires de la compagnie. L'assemblée envoie des mandataires dans les différentes villes où résident les corporations affiliées La gestion financière et les affaires contentieuses sont confiées à des procureurs généraux, à des procureurs syndics, à un greffier et à un receveur général des deniers résidant à Orléans. La communauté est chargée du balisage et du curage de la rivière et couvre ses frais au moyen d'un droit prélevé sur les marchandises qui circulent sur la Loire. Ce droit de boîte fut fixé par un règlement de 1477

1 Ordonnances, t. I, p. 375.

2 laid., XIII, p. 405.

3 En 1359, le muid de sel valait 14 écus à Honfleur et 35 à Paris (prix marchand) — Màntellier, 0. c, I, p. 375.

* Voir plus haut, page 363.

s Voir plus haut, p. 363 (note).

chacune ont été instituées ou plutôt relevées à Lyon où commencent à revenir les marchands d'Italie et d'Allemagne1. En 1454, Charles VII confirme les deux foires annuelles concédées à Bordeaux par le roi Edouard III2.

Les lettres patentes du 16 juin 1455 affranchirent de l'impôt de douze deniers pour livre les marchandises amenées et vendues aux foires du Lendit et de Saint-Laurent à Paris, aux anciennes foires de Champagne et Brie, à celles de Saint-Romain, de Guibray et « aultres foires d'ancienneté constituées et establies es villes et citez du royaume3». Le commerce maritime, toujours inquiété par la piraterie, et qui se rétablit difficilement dans la Manche et dans l'Atlantique, attire également l'attention du Conseil royal. Les droits qui se percevaient à Aiguës-Mortes sont diminués : Narbonne, qui n'a pas renoncé à triompher des caprices de l'Aude, obtient l'octroi d'une aide sur le sel et d'un péage levé au Pont-Fermé pour la réparation des ponts et l'entretien du chenal 4. Granville fondé par les Anglais en 1437, reçoit des privilèges qui en

1 Ordonnances, XIII, p. 399 et suiv. — Dès 1420, Charles VII, alors dauphin, avait concédé à Lyon deux foires franches de six jours chacune; « lesquelles foires ainsi octroyées, tant pour ce qu'elles ne duraient que six jours (qui estoit trop peu de temps), comme pour occasion de guerres et divisions qui, depuis le dit temps jusques à présent ont eu cours en ce royaume, n'ont pu avoir leur cours pleinement ni sortir leur effet ».

2 Ibid., XV, p. 380.

a Archives législatives de Reims, 2e partie, t. I, p. 942 et suiv. * Ordonnances, XIII, p. 329, et XIV, p. 367 et suiv.

feront bientôt un des ports les plus actifs de la Normandie *. Bordeaux, malgré sa défection de 1452, recouvre en 1454 ses immunités traditionnelles 2.

Les corporations industrielles et marchandes ruinées ou dissoutes par la guerre se reconstituaient peu à peu. Si les nouveaux statuts sanctionnés par l'autorité royale les plaçaient de plus en plus sous la main du roi, les exemptions d'impôts, le maintien ou l'extension de leurs privilèges, la protection que leur assurait le pouvoir central compensaient la perte de leur indépendance3.

L'oeuvre la plus laborieuse, ce fut de rétablir Tordre dans le système monétaire désorganisé par la déplorable politique financière des prédécesseurs de Charles VII, autant que par les malheurs du pays. On avait frappé sous Charles VI et sous Charles VII des écus d'or souvent désignés sous le nom de couronnes, dont le poids avait varié de 3 gr. 496 à 5 gr. 56, le titre de 666 millièmes de fin à 974 millièmes, et la valeur légale de 20 à 28 sous4. Les monnaies d'argent, le gros et le blanc, avaient subi des variations non

1 Ordonnances, XIII, p. 461 et suiv. (Ordonnance de mars 1446). 8 Ibid., XIV, p. 273 et suiv.

3 Levasseur, Hist. des classes ouvrières, liv. IV, ch. ni, t. I, p. 431 et 432.

4 Voir la Préface du tome XIII des Ordonnances (Buéquigny). — Table contenant année par année les prix du marc d'or et d'argent en œuvre et en billon, le nom des espèces, leur loi, leurs poids et taille et leur valeur.

moins capricieuses1. Les ateliers monétaires des seigneurs avaient contrefait en les altérant les monnaies royales ; les étrangers avaient introduit en France des pièces de toute valeur et de toute provenance, qui y circulaient concurremment avec la monnaie française 2, en même temps qu'ils exportaient la monnaie de bon aloi qui avait fini par disparaître presque entièrement3. A mesure que le commerce renaissait, l'insuffisance ou limperfection des instruments d'échange se faisaient plus vivement sentir et se traduisaient par une hausse croissante des métaux précieux et par une dépréciation correspondante des marchandises de toute espèce 4.

Charles VII qui, depuis 1435, est guidé par Jacques Cœur, entame courageusement la lutte. Dès 1431, il ferme tous les ateliers monétaires non autorisés par le roi5. A partir de 1436, on renonce

1 Le gros d'argent valait 30 deniers en 1456. Les autres monnaies d'argent étaient les grands blancs de dix deniers tournois (Ordonnances de 1436 et .455) et les petits blancs de cinq deniers (Ibid.). Les deniers noirs, les petits deniers parisis et tournois sont des monnaies de billon qui valent un denier.

2 Ordonnances, XIII, p. 151 et 152 (mars 1430), p. 490 (janvier 1447), et XIV, p 357 et 358 (16 juin 1455).

3 Ordonnances, XIII (28 mars 1431), p. 164 et suiv., et XIV, [1 juin 1456), p 380 et suiv.

k Voir plus bas, p. 403 et 404.

8 Ordonnances (Poitiers, 28 mars\ XIII, 164. — Les ateliers autorisés sont ceux de Tours, Angers, Poitiers, Chinon, la Rochelle, Limoges, Figeac, Saint-Pourçain, Bourges, Orléans, Tournai, Troyes, Châlons, Mâcon, Lyon, Toulouse, Montpellier, Pont-Saint-Esprit, Grémieu, Romans et Montélimar.

aux altérations de monnaies ; l'écu d'or à la couronne est frappé au poids de 3 gr, 496 qui sera porté plus tard à 4 gr. 079 et au titre de 973 millièmes 549 de fin : la valeur du petit blanc est fixée à 5 deniers, celle du grand à 10; elle ne variera plus jusqu'à la fin du règne1. Les anciennes monnaies et la plupart des monnaies étrangères sont retirées de la circulation. En 1438 il est interdit de se livrer à des opérations de change sans autorisation royale 2 ; la défense d'exporter les métaux précieux est renouvelée sous les peines les plus sévères 3, l'exploitation des mines d'or et d'argent est encouragée par des immunités et des privilèges4. En 1443, il est interdit de contracter autrement qu'en livres, sols et deniers, et les tabellions ou notaires sont rendus responsables de l'exécution de l'ordonnance5. Enfin, les édits de 1453 et de 1456 règlent le cours du change et prohibent la circulation des monnaies

1 Ordonnances (24 juin 1436), XIII, p. 221 (12 juillet 1436), p. 222. — Cf. Ibid., p. 263, 490, et XIV, p. 380 et suiv.

2 Ibid. (26 avril 1438), XIII, p. 263.

3 Ibid., XIII, p. 164 et suiv., p. 349 et 350 (31 décemb. 1441), p. 386 et suiv. '19 novembre 1443 , et XIV, p. 380 et suivantes.

4 Ibid , XIII, p. 236 : édit du lur juillet 1437 confirmant une ordonnance de Charles VI du 30 mars 1413.

5 « Que nuls notaires ou tabellions ne feront ni passeront lettres de contraulx ou marchez, quels qu'ils soient, faits par quelconques personnes que ce soient, fors à sols et à livres simplement, si ce n'est pour cause de vrai et lovai prest, garde ou dépost sans fraulde, en traicté de mariage et vente ou rachapt de héritaiges » (19 novembre 1443. — Ordonnances, KI1I, p. 387, article 11).

étrangères qui doivent être portées aux hôtels royaux *. Ces mesures ne suffirent pas cependant à rétablir l'équilibre, et la rareté du numéraire resta jusqu'aux premières années du xvie siècle une des plus graves préoccupations du commerce et du gouvernement.

S'il faut en croire les contemporains, Charles VII réussit mieux, par une répression impitoyable de la maraude, du brigandage2 et de la piraterie3, à rétablir la sécurité sur les routes et sur les mers. Des alliances à la fois politiques et commerciales assurent les bons rapports de la France avec l'Ecosse, le Danemark (1456), l'Aragon, la Castille, la Répu-

1 Ordonnance du 16 juin 1455 {Ordonnances, XIII, p. 357).

2 Voir surtout l'ordonnance de novembre 1439, de l'article 6 à l'article 30 et de l'article 36 à la fin (Ordonnances, XII] ).

3 Dans la Méditerranée, les Génois, les Catalans, les Provençaux continuaient à attaquer avec ou sans prétexte les navires français : le gouvernement français répondait à la piraterie par des lettres de marques, dont le montant était perçu de gré ou de force sur les compatriotes des coupables. Jacques Cœur avait été chargé de régler les marques de Catalogne, de Gênes et de Provence (voir l'arrêt de condamnation de Jacques Cœur et les lettres de Louis XI pour la revision de son procès, dans les Pièces justificatives de P. Clément, 0. c). Dans l'Atlantique, les Anglais, les Flamands, même depuis la paix d'Arras, et les Hanséates (Osterlins) couraient sus aux marchands, et les Français leur rendaient avec usure le mal qu'on essayait de leur faire.

Un pirate, Robin Girault, dont le navire s'appelait le Baleinier, de Rouen, s'était fait dans la Manche une réputation redoutable : il était la terreur du commerce d'Anvers. En 1453, toutes les marchandises appartenant aux marchands rouennais furent saisies à Anvers, pour indemniser les armateurs qu'il avait pillés (de Fréville, Commerce de Rouen, t. II, p. 343, Pièces justificatives, n° lxxii).

blique de Venise, la commune de Liège, les duchés de Saxe et de Bavière ; les étrangers, surtout les Castillans et les Aragonais, dont les privilèges ont été renouvelés en 1435 ', recommencent à fréquenter nos ports ; les merciers circulent de nouveau de foire en foire 2, et Martial d'Auvergne, dans les Vigiles de Charles VII, met dans la bouche des marchands un hymne de reconnaissance qui a sa valeur, même en tenant compte des licences poétiques :

Nous tous marchans devons bien lacrimer Pour le feu Roy qui faisoit à aymer, De nous garder par paix en terre et mer

En nos franchises, Trestous larrecins et pilleries bas mises. Marchans gaignoient à toutes marchandises, Draps de soye et pierreries exquises :

Voire à planté L'en eust ou poing or et argent porté Par tous pays, reporté, raporté, Si seurement, sans estre inquiesté,

Q'en eust voulu; Et si hardy que nul si eust tolu Le pris ou gaing que la chose eust valu 3.

Il fallait bien que le commerce payât cette pro-

1 Ordonnances, XIII, p. 209 et 210, et XVIII, p. 500. — En 1450, le commerce castillan est déjà rétabli en Normandie. Les marchands de Castille sont exempts des impôts royaux, mais ils doivent payer les droits de hanse de Rouen ^de Fréville, O. c, t. II, p. 310 et 311).

2 Ordonnances, XIV, p. 27.

3 Martial de Paris, dit d'AuvERGNE, Les Vigilles de la mort du Roy Charles F77(édit. de 1721, Paris, 2 vol. in-12), 1. 1, p. 17.

tection et prît sa part des charges publiques. Une ordonnance de 1436 * avait rétabli l'impôt de 12 deniers pour livre sur toutes les marchandises vendues dans les provinces du domaine royal ou destinées à l'exportation. Cet impôt était affermé par les soins des généraux des finances à des compagnies qui se chargeaient de tous les frais. Il se percevait dans les halles, marchés ou champs de foire pour les marchandises qui y étaient mises en vente ; à l'entrée des villes et des bourgs pour celles qui y étaient expédiées aux commerçants et fabricants domiciliés; dans la boutique même du marchand pour celles qui y étaient vendues en détail ; enfin au point de départ pour toutes celles qui étaient envoyées à l'étranger et dans les provinces où les aides royales n'avaient pas cours. Dans ce dernier cas, l'impôt prenait le nom d'imposition ou traite foraine, mais il était perçu par les mêmes fermiers et ne différait de la taxe ordinaire que par le nom et par la destination de la marchandise : c'était un moyen d'atteindre la vente, même au delà des limites où s'arrêtait l'action des représentants de l'autorité royale. Il existait dans chaque élection un bureau pour la perception de la traite foraine ; tou' marchand domicilié dans la circonscription, avant d'en faire sortir les marchandises qu'il expédiait au dehors, était tenu d'y faire sa déclaration. Si elles étaient destinées à un pays étranger ou à des provinces

1 Ordonnances, XIII, p. 211 (28 février 1436).

non sujettes aux aides, il acquittait les droits, et la quittance devait être visée aux frontières par les gardes des ports et passages ; si elles étaient expédiées dans une localité où les aides avaient cours, il devait fournir caution et prendre en conséquence des lettres de caution qui coûtaient six deniers par lettre et qu'il faisait viser par les préposés du bureau du lieu de destination l.

Indépendamment des retards et des entraves qu'imposait au commerce cette organisation compliquée, elle avait deux autres inconvénients : l'arbitraire dans l'évaluation des marchandises qui dépendait du caprice des fermiers2, et Y exercice perpétuel, universel, qui entraînait des conflits et des vexations sans nombre. Il est vrai qu'on laissait aux marchands la faculté de s'abonner et que, pour la vente au détail, l'abonnement n'avait pas tardé à devenir la loi commune.

A la traite foraine venaient se joindre des droits généraux ou locaux, les uns déjà anciens, comme la rêve et la boîte aux Lombards, les autres créés pendant la guerre et que la royauté avait maintenus après la délivrance du territoire. Les États de Languedoc en dressaient la liste en 1456 3 : six deniers pour livre sur les toiles sortant par la

1 Voir Moreau de Beaumont, Mémoires concernant les impositions, t. III, p. 277 et suiv.

2 Les Ordonnances ne donnent aucun tarif spécifique : c'est d'après le prix de vente courant que doit se payer l'impôt.

3 Ordonnances, XIV, p. 396, art. 17 et 18.

sénéchaussée de Beaucaire, marques de Catalogne et de Gênes *, péages de la Carbonnière et de Montosse-, denier de Saint-André, dix sols par queue de vin circulant sur le Rhône, vingt sols par pipe de pastel à Villemur et au pont3, à Saint -Thibéry4. C'était, suivant eux, la principale cause de la décadence du commerce et de l'appauvrissement des provinces méridionales qui avait commencé au moment même où le reste de la France se relevait des désastres de la guerre de Cent-Ans. Ces conclusions étaient exagérées : elles ne tenaient compte ni de la ruine de Jacques Cœur, ni de ia renaissance du commerce de Marseille, ni de celle des foires de Lyon et de la France septentrionale qui avaient dû contribuer au ralentissement de l'activité commer-

1 « Les marques de Gennes, d'Aragon et de Cathelogne... ont » été mises par grande et meure délibération et de l'authorité » et consentement des deux royaumes et des deux seigneuries, » tant pour satisfaire et récompenser les damnifiez, comme pour » nourrir paix et entretenir la communication des marchands » d'une seigneurie à autre, pour éviter ainsi courses, guerres et » autres inconvénients » [Ibid., p. 405).

2 La tour Carbonnière était près d'Aigues-Morte» \Tbid., page 405). La situation du péage de Montosse ou Montouse (serait-ce Montoussé, dans les Hautes-Py renées ?j n'est pas indiquée.

3 Le denier de Saint-André se perceva.t sur les marchandises transportées sur le Rhône de Roquemaure à Caussade. Moreau de Beaumont croit qu'il avait été établi pour construire le fort Saint André ou pour y entretenir une garnison {0. c , III, page 554). Saint- André était une des vigueries de la sénéchaussée de Beaucaire.

* Villemur, sur le Tarn, est un chef-lieu de canton de la Haute-Garonne, et Saiut-Thibéry un village de l'Hérault, sur la Tongue et sur l'Hérault, que traversait un pont romain, plusieurs fois réparé au moyen âge.

ciale du Languedoc : elles prouvaient du moins que Martial d'Auvergne, Thomas Basin et les panégyristes de Charles VII s'étaient trop pressés de proclamer le rétablissement de la prospérité publique, et que le roi laissait quelque chose à faire à son successeur.

Quand Louis XI monta sur le trône, la France, appauvrie, dépeuplée, s'était du moins reprise à travailler et à espérer : la route était encore hérissée d'obstacles, mais elle était tracée ; il ne restait plus qu'à l'aplanir. Par beaucoup de côtés, Louis XI ressemblait à son père; comme lui il aimait peu la guerre, comme lui il savait deviner et exploiter les hommes, comme lui il se dégoûtait facilement de ceux qui l'avaient servi et jetait volontiers l'écorce après avoir savouré le fruit, mais il avait ce que n'avait pas eu Charles VII, cette volonté implacable, cette vivacité de conception, cette hauteur de vues contrastant avec la bassesse et la brutalité des moyens, qui ont fait de lui un des plus grands rois et l'un des moins populaires de notre histoire.

Roturier par les mœurs, par les allures, par le langage et par le costume, haï des grands et leur rendant la haine qu'ils lui portent, Louis XI, comme Charles VII, s'entoure de gens de moyen état ; il sait qu'il trouvera chez eux plus de connaissances spéciales, plus de docilité et plus de fidélité « parce qu'ils ne peuvent se passer de lui* ». Parmi ces

1 Gomines, Mémoires (Ed. Dupont), t. I, p. 84.

conseillers bourgeois d'un roi qui se fit bourgeois par calcul autant que par caractère, les plus connus, le cardinal la Balue, prêtre indigne et ministre infidèle, Olivier le Daim, bon serviteur, mais justement flétri pour sa rapacité effrontée, Jean Doyat, victime peu intéressante de la réaction qui suivit la mort de Louis XI, sont peut-être ceux qui méritaient le moins de passer à la postérité. D'autres plus obscurs étaient plus dignes de survivre. Par leurs origines ou par leurs débuts, presque tous appartiennent au commerce. Pierre Doriole, sire de Loire, général des finances et maître des comptes sous Charles VII, chancelier sous Louis XI, président de la Chambre des comptes sous Charles VIII, était le fils d'un bourgeois de La Rochelle : il épousa en 1469 Charlotte de Bar, veuve de Guillaume de Varye, et était intéressé comme lui dans le commerce de l'Orient. Luçois, général des finances, était un marchand l de Bruges. Jean Briçonnet, l'aîné, surintendant des manufactures de soie royales, maire de Tours, receveur général des finances de Langue d'Oïl, et trésorier de la Chambre du roi 2 ; son frère, Jean le Jeune, secrétaire et notaire du roi 3; André Briconnet, frère des deux précédents,

1 Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France, des grands officiers de la couronne, etc. (1730, 9 vol. in-fJ), t. VI, p. 411.

2 Jean Briçonnet l'aîné, fils de Jean BriçonDet, bourgeois de Tours, fut anobli en J475, siégea aux Etats de 1484 comme député du bailliage de Touraine et mourut le 30 octobre 1493.

3 Jean le Jeune, frère du précédent, élu sur le fait des aides à

trésorier de l'argenterie et de la Chambre, étaient fils d'un marchand de Tours et avaient été marchands comme leur père. Guillaume Briçonnety fils de Jean le Jeune, qui devait jouer, sous Charles VIII, un rôle si important, avait également fait le négoce dans sa jeunesse *. Jean Berthelot, maître de la Chambre aux deniers 2, Michel Gaillard, maîtred'hôtel de Louis XI et l'un de ses compères 3, Jean de Beaune, argentier du dauphin4, Mathieu Beauvarlet, général des finances en 1473, n'étaient pas d'origine plus relevée. Regnault la Pie, valet de chambre du roi, dont l'influence fut plus modeste 5,

Tours, de 1446 à 1453, receveur des aides de la province de Tours sous Louis XI, maire de Tours en 1469, maître de l'hôtel du roi sous Charles VIII, faisait encore le commerce en 1470.

1 Guillaume Briçonnet, fils de Jean Briçonnet l'aîné, naquit à Tours en 1445 et fut probablement marchand dans sa jeunesse [Mémoires de la Société archéologique de Touraine, XX, p. 272). Charles VIII le nomma général des finances du Languedoc; il devint, avec Etienne de Vesc, sénéchal de Beaucaire, un des conseillers les plus influents de Charles VIII, entra dans les ordres après la mort de sa femme et obtint, grâce au roi de France, le chapeau de cardinal. Voir, sur la famille des Briçonnet, V Histoire généalogique de la maison des Briçonnet, par Guy- Bretonneau (1621), et A. de Boislisle, Notice biographique et historique sur Etienne de Vesc, dans le Bulletin de la Société de l'histoire de France ,1879), p. 305 et suiv.

* Jean Berthelot était, comme les Briçonnet, un bourgeois de Tours. Jean Briçonnet l'aîné épousa sa fille Un de ses descendants, Gilles Berthelot, fit construire au xvie siècle le château d'Azay-le-Rideau.

3 Michel Gaillard était général des finances depuis 1473.

4 Jean de Beaune, père du futur surintendant des finances Semblançay, était un marchand de draps ; il était le beau-père de Jean Briçonnet le jeune [Bulletin de la Société de Vhist. de France (1879), p* 306).

5 Chronique de Jean de Troyes (Mighaud et Poujoulat), p. 346.

mais peut-être plus solide que celle d'Olivier le Daim, était le fils d'une marchande de poisson aux Halles. Enfin, parmi les conseillers de Louis XI, figurent : Etienne Chevalier, Cousinot, Jean Bureau, les anciens conseillers de Charles VII, et ce qui est encore plus significatif, Geoffroy Cœur, échanson du roi, fils de Jacques Cœur, et Guillaume de Varye, argentier, général des finances et commissaire en Languedoc, après avoir été le premier facteur du grand marchand de Bourges i.

Ce n'est pas seulement à ses fonctionnaires que le roi demande des renseignements et des conseils. Ce chercheur, qui veut tout voir et tout savoir par lui-même, qui s'enquiert de tout et se mêle de tout 2, sait aussi provoquer et écouter les avis des intéressés.

En 1470, il convoque une assemblée des principaux négociants et des délégués des grandes villes industrielles pour les consulter sur les mesures propres à développer l'industrie et le commerce national 3.

En 1481, après l'annexion de la Provence, c'est

1 Voir plus haut, p. 371.

5 Nul homme ne p resta jamais tant l'oreille aux gens, ny ne s'enquist de tant de choses comme il faisoil (Gomines, éd. Dupont I, p. 84) De maintes menues choses de son royaulme

il se mesloit et d'assez dont il se fust bien passé : mais sa complexion étoit telle et ainsi vivoit (laid:, II, p. 2*73).

3 C'est du moins ce qu'affirme Louis XI dans le préambule de l'Ordonnance qui établit les foires de Caen (Ordonnances, XVII, p. 344). — Cf. Histoire manuscrite de Louis XI, par l'abbé Legrand, Biblioth. nat.t manuscr. français, 6977, p. 269 et 332.

aux députés du commerce provençal et languedocien qu'il demandera les moyens de tirer parti de sa nouvelle acquisition *. Il a des agents partout, en Italie, en Flandre, en Angleterre, en Allemagne2, il s'informe des coutumes et des produits des pays étrangers 3 ; il se mêle volontiers aux marchands et aux petites gens dont il sait parler le langage ; il est le roi de la bourgeoisie, comme les premiers Valois avaient été les rois de la noblesse. Ce n'était pas chez lui curiosité stérile : cette patiente et perpétuelle enquête devait aboutir à des actes. Louis XI est peut-être le premier souverain qui ait eu une politique commerciale raisonnée et nationale.

La préoccupation qui explique et qui domine toute cette politique, c'est celle de ramener et de retenir en France le numéraire dont la disette avait provoqué une crise arrivée à l'état aigu dans les

1 Germain, Hist. du commerce de Montpellier, II, p. 53 et 390. Ce fut Michel Gaillard qui fut chargé de présider à cette enquête.

2 En 1470, Jean de Beaune et son gendre, Jean Briçonnet le jeune, sont chargés d'une mission commerciale en Angleterre {Bibliothèque nationale, manuscrit français, 20685, p 549 et 579). — En juillet 1470, Jean Briçonnet est envoyé à Berne [Ibid., p. 503).

3 « Vous sçavez bien le désir que j'ai de donner ordre au fait delà justice et de la police du royaume, et, pour ce faire, il est besoin d'avoir la manière et les coutumes des autres pays : je vous prie que vous envoyez quérir devers vous le petit Fleurentin pour sçavoir les coutumes de Fleurence et de Venise et le faites jurer de tenir la chose secrette, afin qu'il vous le die mieux et qu'il le mette bien par escrit » (Lettre de Louis XI au sieur Dubouchage, — Duglos, Histoire de Louis XI, III, p. 449).

dernières années du règne de Charles VIL Cette préoccupation n'était pas nouvelle A mesure que les relations internationales étaient devenues pius fréquentes, le commerce plus étendu, la production plus active, la masse des métaux précieux qui était presque tout entière entre les mains des Juifs, ou des banquiers italiens, avait cessé de suffire aux besoins de la circulation. L'exploitation des mines, dont la richesse était médiocre1, comblait à peine les vides produits chaque année par l'exportation des monnaies ou des lingots en Orient d'où ils ne revenaient plus. Enfin, une énorme quantité de métaux précieux s'était immobilisée dans les trésors des églises et dans les demeures seigneuriales, où la vaisselle massive, l'orfèvrerie, les lourdes chaînes d'or et d'argent étaient un des luxes les plus recherchés de l'aristocratie féodale.

Les instruments de crédit, mandats nominatifs, billets de change, bons de caisse et, à partir de la fin du xive siècle, lettres de change transmissibles et négociables par voie d'endossement 2 avaient

1 Les mines d'argent exploitées au xve siècle étaient celles de Massevaux et de Lièvre en Alsace, de Schneeberg en Saxe, celles du Harz, de la Bohême, du Tyrol (Brixen), de la Hongrie, de la Suède, de la Norvège et de l'Espagne. L'or était exploité en Hongrie Kremnitz) et dans le Harz ; le lavage des sables aurifères des rivières du Languedoc rendait annuellement cinq ou six cents marcs {Ordonnances, XVII, p. 483), et les orpailleurs du Rhin devaient en recueillir au moins autant.

2 La lettre de change est expressément mentionnée dans l'Ordonnance de 1463 sur les foires de Lyon (art. 7 et 3). Voir des modèles de lettres de change et de protêts du xive et du

jusqu'à un certain point suppléé à l'insuffisance du numéraire. Les grandes cités commerçantes d'Allemagne, d'Italie et d'Espagne, Gênes, Venise, Barcelone, Francfort, Strasbourg1, avaient organisé des institutions publiques de crédit, banques de dépôts, de virements et de prêts, qui avaient fonctionné avec assez d'intelligence et d'activité pour que dès le commencement du xve siècle, le taux normal de l'intérêt s'abaissât à 6 1/2 ou même 5 0/0, au moins pour les rentes constituées 2.

Ces institutions nouvelles ne pouvaient avoir chance de succès que dans bien peu des innombrables états qui se partageaient alors l'Europe civilisée ; mais, partout, les gouvernements petits ou grands se préoccupent de défendre et d'accroître leur richesse métallique par des mesures plus ou moins tyranniques et le plus souvent inefficaces : lois somptuaires, règlement sévère du change, défense d'exporter les métaux précieux, fixation arbitraire du taux légal des espèces monnoyées, lois de proscription contre les Juifs ou les Lombards. En France où il n'existait pas de banques publiques et où les banques privées appartenaient presque toutes à des Ultramontains,

xve siècle cités dans le tome III des Mélanges historiques {Documents inédits sur l'histoire de France).

1 La banque de Strasbourg ne devint municipale qu'au commencement du xvic siècle ou à la fin du xve. Elle appartenait jusque-là à la corporation des Husgenossen. à la fois monnayeurs et changeurs (Hanauer, Études économiques sur l'Alsace, 1. 1 {les Monnaies), p. 123 et suiv.).

s laid., p. 533 et suiv.

la royauté et ce qui restait de grands feudataires se débattirent pendant tout le xive siècle contre ces difficultés économiques que vinrent aggraver les événements politiques.

Au commencement du xve siècle, les désastres de la guerre civile et étrangère, l'expulsion définitive des Juifs, l'émigration des Lombards, les perpétuelles variations monétaires finirent par faire disparaître la plus grande partie du numéraire qui s'exila ou qui se cacha : mais la ruine même de la nation, en arrêtant toutes les transactions, rendit la disette moins sensible; on ne s'en aperçut que quand la vie industrielle et commerciale commença à renaître avec Tordre et la paix. L'or et l'argent vivement recherchés haussèrent de prix, la valeur des denrées et des produits industriels redevenus plus abondants baissa en proportion ; la baisse atteignit peu à peu même les salaires qui, grâce à la désorganisation des corps de métiers, et à la dépopulation de la France, s'étaient maintenus longtemps à un taux assez élevé f. Tous les intérêts souffraient de

1 En 1387, l'aune de toile fine est évaluée dans les Comptes de l'argenterie de Charles VI à 10 sous parisis (Douët d'Argq, Nouveaux comptes de l'argenterie, p. 150). En 1483, dans l'inventaire de Charlotte de Savoie, on ne la compte plus que 8 sols 4 deniers (Bibliothèque de -l Ecole des Chartes, 1865, p. 348). — L'aune de toile grossière, estimée dans les comptes de l'hôtel du roi en 1380 à 35 deniers tournois, est évaluée à 30 deniers en 14(50 (Douët d'Argq, Comptes de l'hôtel des rois de France aux xive et XVe siècles, p. 36 et 345). — Le millier d'épingles, qui vaut 6 sous parisis en 1387 (Douët d'Argq, Nouveaux compta de l'argenterie, p. 224), n'en coûte plus que 3 1/2 en 1466 (BuU

cette crise économique. Les impôts étaient plus onéreux et plus difficiles à recouvrer; les cens, les rentes foncières, les obligations contractées à une époque où l'argent était à meilleur marché pesaient plus lourdement sur le débiteur ; et l'expérience avait appris à se défier de tous les expédients imaginés pour lutter contre cette loi inexorable de l'offre et de la demande dont les hommes du xve siècle connaissaient les effets aussi bien que nous, quoiqu'ils n'en eussent pas fait la théorie.

Louis XI comprit que le meilleur moyen de ramener le numéraire, c'était de multiplier les relations avec l'étranger, d'encourager le commerce intérieur, de relever l'industrie, de créer en France

letin de la Société de Vhist. de France, 1878, p. 238). — Le prix du millier de ventres de menuvair est tombé de 26 livres parisis en 1387 {Nouveaux comptes de V argenterie, p. 163) à un peu plus de 14 livres en 1462 [Bulletin de la Société de V histoire de Fra ce, 1878, p. 219). — Le millier de crochets à tendre la tapisserie, vendu 44 sous tournois en 1387, n'en coûte plus que 40 en 1480 [Comptes de l'hôtel, p. 84 et 366). — La journée de chevaucheur, qui est de 6 sous parisis en 1380, n'est que de 5 sous parisis en 1463 [Bulletin de la Société de V histoire de France, année 1878, p. 228) et de 5 sous tournois er i481 [Comptes de l'hôtel, p. 41 et suiv. et 389). — 5 sous tournois ne représentaient que 4 sous parisis. — Le maître de la chambre aux deniers, qui reçoit 90 deniers tournois de gages par jour en 1380, a les mêmes appointements en 1460 [Comptes de l'hôtel, p. 23 et 345). Or le poids d'argent fin contenu dans la livre tournois de Charles VII et de Louis XI représentait à peine les deux tiers de celui que renfermait la livre de Charles VI de 1380 à 1387. La valeur de l'argent avait donc augmenté, en un siècle, de 30 à 100 0/0, au moins de 50 0/0 en moyenne. Ce qu'on aurait acheté à la fin du xive siècle avec un gramme et demi d'argent fin, on pouvait se le procurer dans la seconde moitié du xve avec un gramme.

de nouvelles sources de production. On compte sous son règne soixante-seize ordonnances relatives à l'établissement de foires ou marchés. Les plus anciennes, celles que Charles VII a essayé de restaurer, obtiennent de nouveau la confirmation ou l'extension de leurs privilèges1. Deux foires franches sont créées à Bayonne (1462) 2, deux autres à Gaen; et, malgré l'état de guerre qui subsiste entre les deux pays, les laines d'Angleterre y sont admises en franchise pour dispenser les Français d'aller les chercher aux foires d'Anvers où ils ont éprouvé des vexations 3. Ce sont surtout les foires de Lyon qui attirent l'attention du roi et de ses conseillers.

La situation de Lyon offrait des avantages égaux, peut-être supérieurs à ceux qu'avaient pu présenter autrefois les villes de Champagne. Communiquant par la navigation du Rhône avec la Méditerranée, voisine de l'Italie et de l'Allemagne, cette ville semblait destinée à devenir l'entrepôt du commerce de la France avec ces deux pays. La Flandre seule aurait pu se plaindre de l'éloignement; mais depuis bien longtemps les Flamands avaient désappris le chemin même des foires de Champagne : leur commerce avec l'Italie se faisait par mer, et la concurrence que leurs draps et leurs toiles auraient faite sur le marché français à nos produits nationaux

1 Ordonnances, t. XV, passim, — XVII, p. 161 (1468, novembre) et 617 (1473).

2 Ibid., XV, p. 469.

8 Ibid., XVII, p. 344 (2 novembre 1470).

était une raison pour qu'on regrettât peu leur absence.

Les foires de Lyon, malgré les efforts de CharlesVII, n'avaient pas prospéré : celles de Genève qui leur avaient été opposées par les ducs de Savoie, et qui étaient devenues le rendez-vous des commerçants de Suisse, d'Italie et d'Allemagne, continuaient à être fréquentées même par les Français *.

En 1463, Louis XI, sur les instances de Guillaume de Varye, général des finances de Languedoc, promulgua une nouvelle ordonnance 2 qui établissait à Lyon quatre foires annuelles de quinze jours chacune, à la Quasimodo, le 4 août, le 3 novembre et le premier lundi après les Rois.

Toutes les marchandises apportées à ces foires étaient exemptes de droits d'entrée et de l'impôt de douze deniers pour livre. Les monnaies étrangères auraient cours suivant un tarif arrêté de concert par les représentants du commerce étranger, les échevins de Lyon et les officiers royaux. La sortie des métaux précieux et des espèces monnayées serait autorisée.

Les marchands étrangers qui voudraient séjourner à Lyon dans l'intervalle des foires, sont libres d'y demeurer en se soumettant aux taxes ordinaires. Les biens de ceux qui y mourraient ne sont pas su-

1 Ordonnances (20 octobre 1462), XV, p. 571 et 572.

2 Ibid., XV, p. 644 et suiv. [S mars 1463). — Cf. XVII, p. 33 (Ordonnance du 14 novembre 1467), et XVIII, p. 116 (27 avril

jets au droit d'aubaine. Le droit de marques ou de représailles ne sera pas exercé à Lyon.

Les foires sont placées sous la haute surveillance du bailli deMâcon, sénéchal de Lyon, qui jugera en dernier ressort toutes les causes auxquelles elles donneront lieu et qui confirmera, sur la présentation des officiers municipaux de la ville de Lyon, les courtiers et les prud'hommes chargés de la visite des marchandises et de l'arbitrage des différends qui pourront s'élever entre les marchands *.

Enfin, il est interdit aux marchands français de se rendre aux foires de Genève et d'y envoyer des marchandises, sous peine d'amende et de confiscation.

Cette ordonnance excita à Lyon une joie universelle et valut à Guillaume de Varye, en témoignage de reconnaissance, un cadeau de vingt pièces de toile de Belleville du prix de 40 écus d'or neufs 2. L'effet en fut assez rapide pour entraîner en quelques années la décadence des foires de Genève, et pour rendre à Lyon la prospérité dont cette ville avait joui au xive siècle. Avant la fin du règne de Louis XI, le mouvement des échanges y avait pris une telle activité que les états de 1484 attribuaient

1 Voir l'article Conservation de Lyon dans Guyot, Répertoire universel et raisonné de Jurisprudence, t. IV, p. 535 et suiv. — Cf. V^esen, Juridiction commerciale à Lyon sous l'ancien régime. Conservation des foires de Lyon, 1 vol. in-8°, Lyon, 1879. La compétence de ce tribunal des foires prit une grande extension au xvie siècle.

2 Archives de Lyon, registre BB, 10.

en partie aux foires de Lyon les exportations de numéraire qui préoccupaient si vivement les hommes d'Etat du xv° siècle1.

Malgré les efforts de Charles VII, les communications étaient encore difficiles : des désordres séculaires ne se réparent pas en un jour.

Louis XI continue énergiquement l'œuvre de son prédécesseur. Son compère, le grand prévôt Tristan l'Ermite, organise la chasse aux brigands, aux vagabonds et aux maraudeurs. Les ordonnances sur les péages sont renouvelées2, et de nombreuses exemptions accordées aux habitants des villes qui ont le plus souffert de la guerre 3.

La question, si longtemps controversée, de la liberté de la navigation sur la Seine et la vieille querelle de la hanse parisienne et de la hanse rouennaise est enfin tranchée en 1461. Le commerce et la navigation sont déclarés libres pour les Rouennais à Paris et pour les Parisiens à Rouen 4 ; cependant la hanse de Paris conserva la charge d'entretenir les ports de la Grève et de l'abreuvoir Popin et le privilège de percevoir un droit sur les mar-

1 Voir le Journal des États généraux de 4484, p. 669 et suiv. (Chapitre du Commun).

2 Ordonnances (1462), XV, p. 305.

3 En 1463, les habitants de Castel-Sarrasin, de Toulouse, d'Agen, de Montauban, de Villeneuve-d'Agen sont exemptés de tout péage royal dans la sénéchaussée de Toulouse, l'Agénois et le Quercy {Ordonnances, XVI, p. 14, 18, etc.).

* Ordonnances, XV, p. 463. — Charles VII, par des lettres patentes du 7 juillet 1450, avait déjà supprimé le double privilège des deux hanses. Le Parlement avait refusé de les enregistrer.

chands qui n'étaient pas affiliés à la Compagnie ou expressément exemptés1. On voit encore en 1477 les marchands de Tournai demander et obtenir leur incorporation à la Compagnie française pour s'affranchir des taxes qu'elle prélevait sur la vente des vins et autres denrées alimentaires 2. La marchandise de l'eau ne devait disparaître définitivement qu'en 168^ 3.

Une lettre de Guillaume de Varye à Louis XI (1468) prouve qu'on s'occupait également de réviser les péages de la Garonne et du Rhône 4.

Enfin la création sur les chemins royaux de relais de poste échelonnés de quatre lieues en quatre lieues et placés sous la direction du grand-maître des couivurs de France, préparait une véritable révolution que Louis XI entrevit peut-être, mais qu'il n'accomplit pas 5. Les postes furent réservées au transport des lettres et des courriers du roi, du pape et des princes alliés de la France. Les particuliers durent se contenter, comme autrefois, de correspondre par courriers spéciaux ou de profiter

1 Voir l'Ordonnance du 17 février 1416, dont les principales dispositions étaient encore en vigueur au xvne siècle {Ordonnances, X, p. 257), et Lecaron, Origines de la municipalité parisienne, dans les Mémoires de la Société d'histoire de Paris, 1881 [ch. m et iv de la 2e partie).

2 Ordonnances, XVIII, p. 311.

8 Delamarre, Traité de la police, II, p. 14.

4 Urba.n Legeay, Histoire de Louis XI (2 vol. in-8°, 1874), t. II, p. 3.

5 Ordonnance du 19 juin 1464 [Ordonnances, XXI, p. 317).

des services assez irréguliers organisés par les messagers privilégiés des Universités.

La navigation maritime n'avait pas moins souffert que la circulation intérieure de la guerre avec les Anglais et des conséquences mêmes qu'avait entraînées la victoire du roi de France. L'interruption des relations avec l'Angleterre avait ruiné les ports de Gascogne et de Normandie. A Bordeaux , un certain nombre de marchands avaient émigré en Angleterre, et le prix des vins qui ne trouvaient plus de débouchés avait baissé brusquement1. Les Rouennais, au lieu d'aller chercher directement à Londres les laines qu'ils y échangeaient contre les vins de Bourgogne et le pastel de Normandie, étaient obligés de les acheter à Anvers et d'abandonner la plus grande part des bénéfices aux intermédiaires flamands.

C'était deux Etats féodaux, la Bretagne et la Flandre qui avaient surtout profité des désastres de la France royale et de la décadence de son commerce maritime.

Le duc de Bretagne, Jean V, tour à tour armagnac et bourguignon, anglais et français, mais ne prodiguant à ses alliés que des promesses et ménagé par les deux partis, avait trouvé moyen de garder une sorte de neutralité armée et d'exploiter les embarras de la France et de l'Angleterre. Après la conquête de la Normandie par les Anglais, trente

1 Fr. Michel, Histoire du Commerce de Bordeaux, t. I, cb.xvi, p. 359 et suiv.

mille familles normandes avaient émigré en Bretagne : cette émigration avait développé l'industrie des toiles et celle des draps. Rennes avait ainsi, dès la première moitié du xve siècle, des fabriques renommées de draperies et de tapisseries ; plus tard, François II fonda à Vitré des manufactures de soieries, et à Nantes une des premières imprimeries installées en France. Des traités signés par Jean V avec la Hollande, la Zélande et la Frise, par François II avec le Portugal (1459 et 1471), avec l'Angleterre (1468), avec les villes hanséatiques (1476 et 1478). avec la Castille (1483), avaient ouvert au commerce breton de nouveaux débouchés. Quand Bordeaux fut redevenu français, ce furent les Bretons qui transportèrent en Angleterre les vins de Guienne et de Gascogne. En 1479, François II obtient pour ses sujets la liberté de trafiquer dans les ports d'Egypte et de Syrie1. Les Espagnols ont une bourse à Nantes; le pavillon breton flotte sur la mer du Nord, sur la Manche et sur l'Atlantique, d'Anvers à Lisbonne, et commence à se montrer sur la Méditerranée. Depuis Jean V, les gentilshommes peuvent faire le commerce maritime sans déroger ; c'est la petite noblesse qui fournira à la Bretagne ses plus hardis navigateurs 2.

La Flandre avait traversé, comme la Bretagne, depuis le début de la guerre -de Cent- Ans jusqu'à la

1 D. Lo bine au, Hist. de Bretagne, I, p. "733.

2 Voir les Positions de Thèse de M. Ghauffier, élève de l'École des Chartes (1866-67), sur le Commerce extérieur de la Bretagne.

mort de Charles V, une période de troubles et de calamités publiques ; mais, sous les princes de la maison de Bourgogne, elle recouvra la paix intérieure, et les malheurs mêmes de la France, la ruine des ports normands, le désarroi de l'industrie, l'abandon des grandes foires, ne firent qu'accroître sa prospérité : les meilleurs ouvriers français allèrent chercher un asile et du travail dans les villes flamandes, les draps et les toiles de Flandre n'eurent plus de concurrence ; les ports, et surtout Anvers, s fréquentés depuis le commencement du xive siècle [ par les Génois et les Vénitiens attirèrent, au xve, les ! Portugais et les Espagnols chassés de Normandie, j malgré les efforts des Anglais pour les y retenir1, ' par la misère et la dépopulation de cette province. Les foires de Bruges et d'Anvers remplacent à la fois celles de Champagne, celles du Lendit et celles de Rouen, et le temps n'est pas loin où le grand port de l'Escaut pourra se vanter de faire plus d'affaires en un mois que Venise, au temps de sa splendeur, n'en faisait en une année.

Louis XI n'épargna rien pour relever la marine marchande et rendre aux ports français l'activité qu'ils avaient eue au xive siècle. Les nobles, les clercs, les officiers royaux sont autorisés à faire le commerce en gros par terre et par mer sans déroger 2 ; les marchands français ne jouissent des privilèges accordés aux nationaux qu'à condition de faire venir

Ordonnances (août 1424), XIII, p. 58.

2 U. Legeay, Hist. de Louis XI, t. II, ch. xxiv, p. 376 et 377.

et d'expédier leurs marchandises sur des navires français *. Bordeaux dont les foires franches rétablies par Charles VII en 1453 ont été confirmées en 1462, pendant le séjour du roi en Guienne 2, obtient en 1481 que toutes les marchandises provenant des contrées voisines et destinées à l'Angleterre, à l'Espagne, au Portugal, à la Navarre, à la Flandre et à la Bretagne, soient obligées, sous peine de confiscation, de passer par son port 3.

En 1472, La Rochelle reçoit l'autorisation de trafiquer, même en temps de guerre, avec les pays étrangers armés contre la France, et devient ainsi une sorte de port neutralisé, toujours ouvert au commerce 4. En 1474, la création d'un port à la Hougue Saint- Vaast est décidée pour suppléer à l'insuffisance de Cherbourg et de Barfleur ruinés par la guerre contre les Anglais5.

Sur la Méditerranée, Louis XI, par l'acquisition du R.oussillon et de la Provence, a porté jusqu'aux Pyrénées et jusqu'aux Alpes le littoral français. Les ports d'Agde et d'Aigues-Mortes restent privilégiés

1 Ibid., p. 377. — En 1479, un marchand de Pézenas, qui avait exporté des draps eu Sicile et importé en échange du sucre et du coton par Marseille sur un navire vénitien, est contraint, pour obtenir l'autorisation de faire entrer ses marchandises en France, de les transporter de Marseille tà Aiguës-Mortes et de se procurer un laisser-passer spécial.

8 Ordonnances, XV, p. 380.

5 Fr. Michel, 0.»&, t. I, p. 370 (Lettres patentes du 6 septembre 1481).

* Ordonnances, XVII, p. 492 (26 mai 1472).

5 Ibid., XVIII, p. 35 et 39 (août 1474). La terre de la Hougue appartenait au bâtard de Bourbon, amiral de France.

pour le commerce avec l'étranger ; les épices y entrent en franchise, tandis que partout ailleurs elles acquittent un droit de dix pour cent 1 ; mais Gollioure obtient dans le Roussillon les mêmes avantages qu'Aigues-Mortes dans le Languedoc (1463) 2, et Marseille, dont les puissants armateurs, lesForbin, les du Village 3, marchent sur les traces de Jacques Cœur, tend de plus en plus à effacer Aiguës-Mortes et Montpellier et à devenir l'entrepôt du commerce avec l'Espagne, les pays barbaresques, le Levant et l'Italie. Les conquêtes des Turcs ont fermé aux chrétiens les ports de l'Archipel et de la mer Noire, mais les relations avec l'Egypte, la Syrie, la côte septentrionale d'Afrique, sont toujours aussi actives. Louis XI est en correspondance avec les souverains de Tnnis et de Bône4 , avec le Soudan d'Egypte s, auxquels il recommande nos navires et

1 Edit du 12 septembre 1463, cité par Germain, 0. c, t. II, p. 385, d'après les Archives municipales de Montpellier, grand Thalamus, f° 351, verso. — Agde et Aiguës-Mortes recevaient, outre le poivre, le girofle, le cinnamome, du safran, des graines d'écarlate, du brésil, du vermillon, du vif-argent, qui se revendaient surtout à Montpellier — Le verdet préparé à Montpellier était un des principaux articles d'exportation [mss. Legrand, Bibliot. nat. fonds français, n° 6969, page 118, verso).

2 Ordonnances, XV, p. 691.

3 Voir sur les Forbin une lettre de 1470, citée par M. de Mas- Latrie, Mélanges historiques {Doc. ine'd. sur l'histoire de France), t. III, p. 12 et 13, note. — Ce fut un Forbin que Louis XI chargea, après la mort de Charles d'Anjou, comte -du Maine, de gouverner la Provence. — Jean du Village, après la mort de Jacques Cœur, s'était fixé à Marseille.

* Bibliothèque de V Ecole des Chartes (1840-41), p. 396-397. Lettres de Louis XI aux émirs de Bone et de Tunis (1480). 5 Les progrès des Turcs, maîtres de tout l'empire grec et qui

nos marchands ; il cherche à profiter des embarras de Venise pour assurer au pavillon français le monopole de l'importation des épices et des denrées précieuses de l'Orient.

En même temps qu'il prohibe l'introduction en France des étoffes orientales * et qu'il essaie d'acclimater à Lyon et à Tours cette industrie des soieries qui a si largement contribué à la prospérité des républiques italiennes2, il interdit l'importation des épices sous pavillon étranger ou par l'intermédiaire d'un marchand non originaire du royaume. Cette mesure qui frappait non seulement les Vénitiens, mais leurs correspondants en France, souleva de violentes réclamations. Les marchands de Lyon s'adressèrent directement au roi pour en implorer la suppression3. Pierre Doriole, alors trésorier de France, et qui probablement avait conseillé la prohibition, écrivait de son côté à Louis XI le 22 novembre 1468 : « Tout ceci se conduyt par

menaçaient à la fois la Hongrie, l'Italie et l'Egypte, avaient amené entre les Mameluks et les puissances chrétiennes un rapprochement, que la papauté elle-même encouragea; mais Louis XI ne prit jamais au sérieux les vagues projets de croisade de la diplomatie pontificale.

1 Cette prohibition est de 1469.

2 Voir plus bas, p. 423.

3 « Sire, il y a ung docteur de Lyon qui est venu pour trouver façon, s'il peut, de obtenir de vous et sachans de la deffence

que avez faite de l'épicerie Je me merveille que ceulx de

Lyon vueillent mieulx que les estrahgers viennent vendre l'espicerie en leurs foyres que ceulx de vostre royaume. » Lettre de Doriole à Louis XI, dans les Pièces recueillies par l'abbé Le- GRand pour servir à l'histoire de Louis XI. Biblioth. nationale, manuscrits français, n° 6975, p. 330.

les Vénitiens et autres estrangers qui sont desplaisants qu'ils ne peuvent parce moyen tirer et gaaigner chascun an 200,000 ou 300 000 eseus de vous et de la substance de vostre royaume et donner trouble au fait de vostre navigation, en manière qu'il ne se puisse entretenir. Sire, tous les marchands qui à présent se sont mys à faire les marchandises pour vostre dicte navigation, qui sont maintenant plus que onques ne furent, l'ont fait soubs espérance de l'entretiennement de ladicte deffence sans laquelle ils ne porroyent tirer profit de ce qu'ils ont commencé et fauldroit que la marchandise et le naviguage se conduysist par mains estrangères à grant diminution de vous et vostre royaume !. » Doriole obtint gain de cause, et la défense fut maintenue jusqu'en 1478 2.

Cependant Louis XI ne songeait pas à exclure systématiquement les commerçants étrangers, et savait se montrer libéral, quand l'intérêt national n'était pas en jeu.

Dès 1462, les Brabançons, les Flamands, les marchands de Hollande et de Zélande avaient obtenu l'abolition du droit d'aubaine, du droit d'épaves, du droit de marques, et la suppression des nouvelles taxes qu'on exigeait à Bordeaux des commerçants

1 Legrand, Man. franc., 6975, p. 330.

2 Ordonnances, t. XVIII, p. 325. Le traité signé en janvier 147S avec Venise ne mentionne pas expressément la liberté du commerce des épices, mais il permet aux Vénitiens de marchander, aller et venir sûrement par terre et par mer avec toutes denrées, marchandises et biens quelconques.

étrangers. Ils étaient autorisés à vendre leurs marchandises dans les ports français même à leurs compatriotes, à moins qu'an Français ne s'engageât à les prendre au même prix. Enfin, ils pouvaient amener sur chacun de leurs navires deux marchands et deux facteurs anglais, ce qui permettait de rétablir indirectement les relations avec l'Angleterre1.

En 1464, les Hanséates reçoivent les mêmes privilèges qui sont renouvelés et étendus en 1473 et en 1483 2. Sur les instances des ports de Dieppe, de Honfleur, de Harfleur, de Cherbourg et de la Rochelle 3, ils rentrent dans tous les droits qui leur avaient été accordés par les prédécesseurs de Louis XI, ils pourront même trafiquer librement avec l'Angleterre et importer en France des marchandises anglaises, à la seule condition de ne pas se servir de navires anglais.

Quelques années plus tard (1475), le droit d'aubaine est supprimé sur la demande des Etats de Languedoc dans toute l'étendue de cette province4.

1 Ordonnances, XV, p. 348 et suiv. — L'ordonnance fut rendue à Saint-Jean-d'Angély en février 1462.

2 Ibicl., XVI, p. 197 et suiv. — XVII, p. 585 et suiv. et XIX, p. 135 et suivantes. Le traité de 1473 fut conclu à la suite d'actes de piraterie commis par les Hanséates et qui avaient amené des représailles de la part des Français. (Voir Biblioth. Nat., 3lan.Fr., 20,685, p. 549).

3 Ordonnances, XVI, p. 200.

4 Ibid., XVIII, p. 124. L'abolition du droit d'aubaine ne s'appliquait qu'aux étrangers domiciliés dans le Languedoc et à ceux de leurs héritiers qui résidaient également dans les sénéchaussées de Toulouse, Beaucaire et Carcassonne. (Juillet 1475.)

Les traités de commerce avec les Castillans \ avec les Vénitiens, qui avaient cessé de trafiquer en France depuis 14ti8, sont renouvelés en 1478 et 1479 2. Enfin, en 1475, la trêve de Picquigny-sur-Somme, trêve marchande autant que politique, avait rétabli la paix entre l'Angleterre et la France et rouvert officiellement les relations commerciales qui ne s'exerçaient plus que par l'intermédiaire des étrangers, ou par quelques marchands des deux pays, porteurs de sauf-conduits difficiles à obtenir et souvent peu respectés par les autorités locales3.

Une convention de commerce signée le 8 janvier 1476 4 compléta les stipulations générales de la trêve de Picquigny. Les sauf-conduits cesseraient d'être exigés ; les marchands auraient toute liberté de circulation et de séjour : une commission anglofrançaise déterminerait le taux du change des monnaies.

Dans la Gironde, les navires anglais, après avoir déposé leurs armes et leur artillerie à Blaye, pour-

1 Ordonnances, XVIII, p. 499 et suivantes (septembre 1479). * Ibid., XVIII, p. 325. Le traité avec Venise est du 9 janvier

3 En 1471, les Anglais sont autorisés à venir en France sans sauf- conduit [Biblioth. Nation., Manuscrits français, 20,685, p. 526 verso). — Cette tolérance avait pour cause le triomphe de Warwick et du parti lancastrien soutenu par Louis XI ; mais le retour d'Edouard IV et la défaite définitive de la Rose-Rouge ne tardèrent pas à faire supprimer l'autorisation.

4 Ordonnances, XVIII, pages 160 et suivantes Les lettres de Louis XI concernant les remontrances des ambassadeurs anglais sur les entraves apportées au commerce sont du 8 janvier

raient continuer leur route pour Bordeaux sans attendre le résultat de l'enquête destinée à constater leur qualité de marchands, enquête qui durait souvent un mois *. Le droit de la branche de cyprès, qui s'élevait à 12 francs bordelais pour 100 tonneaux, était réduit à 5 sous tournois. Le droit de 12 deniers pour livre, établi par Charles VII sur toutes les marchandises à l'entrée et à la sortie de la province de Guienne, était abaissé de moitié pour les marchands anglais. De leur côté, ceux-ci s'engageaient à n'exporter et à n'importer aucune marchandise sinon sur des navires anglais ou français — et à ne point aller dans les graves ni ailleurs acheter des vins, sans être accompagnés d'un bourgeois ou d'un courtier et sans avoir obtenu la permission du maire et des jurats 2.

Malgré quelques actes de violence qui témoignaient des souvenirs de haine laissés par la guerre de Cent-Ans3,le commerce paraît s'être rétabli assez vite. Les vins de Guienne et de Gascogne avaient joué leur rôle dans cette gigantesque orgie qui précéda et qui amena la trêve de Picquigny 4 ; ils n'étaient pas moins nécessaires aux consommateurs

1 Fr. Michel, Histoire du commerce de Bordeaux, l, p. 379 et suivantes.

2 Fr. Michel, 0. c, I, p. 382.

3 Lettre de Richard III à Louis 'XI du 18 août 1483 {Letters and Papers illustrating the Reigns of Richard III and Henry VI1} Ed. J. Gairdner, 1 vol gr. in-8°, 1861, p. 34). — Cf. Fr. Michel, 0. c, t. I, p. 372 et suivantes.

* Comines, Mémoires, liv. IV, en. ix et x.

anglais que l'étain et les laines d'Angleterre ne l'étaient en France.

A la fin du siècle, Bordeaux et la Rochelle avaient déjà retrouvé leur ancienne prospérité. Ce furent les Flamands et les Hanséates qui payèrent les frais du traité avec l'Angleterre : ils y perdirent les bénéfices que leur avait rapportés pendant vingtcinq ans leur rôle d'intermédiaires entre les deux pays.

De toutes les faveurs que Louis XI prodigua au commerce la plus éclatante peut-être, parce qu'elle n'était pas dans ses habitudes, ce fut de lui accorder des dégrèvements d'impôts. Un édit du 3 août 1465 J supprima, à Paris et dans ses faubourgs, la taxe do 12 deniers pour livre sur toutes les marchandises vendues et revendues, à l'exception du vin, du poisson, du bétail à pied fourché, du bois et des draps. L'impôt ne fut maintenu que pour les marchandises exportées à l'étranger et dans les provinces où les aides n'avaient pas cours 2. Pour la prévôté et vicomte de Paris ce droit de sortie fut abaissé de moitié et les marchands eurent le choix d'acquitter à Paris même la taxe réduite de six deniers pour livre, ou de payer aux frontières le droit de 12 deniers ; mais, en aucun cas, les receveurs ne durent plus exiger d'acquits à caution : c'était un prétexte de moins à vexations et à conflits entre les marchands et les officiers royaux.

1 Ordonnances, XVI, p. 341.

2 Ibid., XVI, p. 295 (édit. du 7 fév

rier 1465).

Ce n'est pas seulement en développant les communications, en multipliant les foires, en protégeant la marine marchande que Louis XI s'efforce de relever le commerce, c'est surtout en réveillant l'activité industrielle paralysée depuis un demi-siècle. De 1461 à 1483, le Recueil des ordonnances renferme plus de 80 édits royaux, confirmant, étendant ou modifiant les privilèges et statuts des corps de métiers. Il ne se contente pas de reconstituer l'antique patrimoine industriel, draperie, toilerie, tannerie, quincaillerie, tonnellerie ; il .a l'ambition de créer des industries nouvelles et de permettre à la France de se passer de l'étranger. Les mines de fer du Dauphiné, du Roussillon, du comté de Foix, du Languedoc, du Forez et du Berry, les mines de plomb argentifère du Gévaudan, du Lyonnais, de l'Auvergne et de la Bretagne, les mines de cuivre du Bas-Languedoc, l'exploitation des sables aurifères, celle des houillères du bassin de la Loire ne suffisent pas à la consommation. Il faut demander du fer, du plomb, du cuivre, de l'étain à l'Angleterre, à l'Espagne, à l'Allemagne, des métaux précieux à l'Allemagne, à la Hongrie et à la Norvège ; dès le xve siècle, les Anglais importent du charbon de terre en Normandie et dans le nord de la France *. Louis XI, par les ordonnances de 1461, de 14(i4, de 1467, de 1471, de 1483, imprime à l'exploitation des mines une activité jusqu'alors in-

4 Beaurepaire, Vicomte de Veau de Rouen, p. 309 et 418.

connue. — Un maître général, gouverneur et visiteur des mines, dont la juridiction s'étend sur tout le royaume centralise ce nouveau service. Tous ceux qui ont connaissance de mines sur leurs héritages ou territoires sont tenus de le déclarer dans un délai de cinq mois et dix jours, et de se mettre en mesure de les exploiter dans un délai de huit mois : sinon le maître général pourra adjuger l'exploitation, sauf indemnité au propriétaire du fonds. Le roi abandonne pour douze ans son droit du dixième qui sera partagé entre les propriétaires ou chefs d'exploitation et le maître général1.

Les maîtres et ouvriers mineurs, fondeurs et affîneurs seront exempts pour vingt ans de tailles, aides, imposition du sou pour livre, guet, garde et autres charges et subventions quelconques, et s'ils sont étrangers, ils jouiront des mêmes droits que les naturalisés2.

Les industries de luxe, soieries, tapisseries, dentelles, cristaux, faïences ont été anéanties par les désastres du xve siècle ou n'ont pas encore pénétré dans notre pays. Leurs produits nous viennent d'Italie, de Flandre ou d'Allemagne. Louis XI ne

1 Une ordonnance de Charles VI du 30 mai 1413 avait décidé que la redevance du dixième des produits des mines, après affinage, était un droit régalien, et avait accordé en même temps des privilèges aux chefs d'exploitation et aux ouvriers. {Ordonnances, X, 141.)

2 Ordonnances, XV, p. 264, XVI, p. 176, XVII, p. 8, 446 et XIX, p. 105. L'ordonnance de septembre 1471 est un véritable ' code minier.

se contente pas d'opposer, comme on l'avait fait jusqu'alors, à l'entrée de ces produits étrangers des prohibitions illusoires ou d'inutiles lois somptuaires ; il s'occupe de les naturaliser en France. Dès 1466, une manufacture royale de draps d'or, d'argent et de soie est fondée à Lyon * où l'industrie des soieries avait été introduite au commencement du xve siècle par des réfugiés italiens2. En 1470, Jean Briçonnet l'aîné est chargé d'organiser la manufacture de Tours qui ne tardera pas à rivaliser avec celles de Venise et de Florence 3 ; des plantations de mûriers dans le Lyonnais, en Dauphiné, en Touraine, acclimatent le ver à soie qu'on élevait déjà dans le Comtat Venaissin. Le roi appelle de Grèce des tireurs d'or4, de Flandre et d'Arras des tapissiers de haute lisse 5, d'Italie des teinturiers 6, d'Allemagne et de Suisse des maîtres

1 Archives de Lyon. Registre BB10. — Une taille de 2,000 livres fat levée sur les habitants pour l'établissement de cette manufacture. — Cf. Vital de Valous, Mienne Turquet et les origines de la fabrique lyonnaise, 1 vol. in-8°, 1868.

a On avait fabriqué des soieries en France et même à Paris longtemps avant le xve siècle (Fr. Michel, Recherches sur le commerce, la fabrication et Vusage des étoffes de soie, I, p. 91 et suivantes), mais cette indus1 rie n'avait jamais été très développée et avait presque entièrement disparu dès la fin du xive siècle.

3 Ordonnances, XX, p. 592.

4 Jacques Cathacalo, de la nation de Grèce, était un des ouvriers de la manufacture de Tours {Ordonnances, XX, p. 592).

3 Voir P. Lacroix, Les arts au moyen-âge, 1 vol. in-8°, 1868. 6 Les ouvriers italiens devaient former des apprentis français {Ordonnances, XX, p. 592 et suivantes).

canonniers '. Dès son avènement, l'imprimerie naissante attire son attention2 et, en 1475, il accordera des lettres de naturalisation à Ulrich Gering, Michel Friburgier et Martin Grantz, les premiers imprimeurs établis à Paris3.

Louis XI rêvait bien d'autres réformes : refonte des ordonnances relatives à la juridiction maritime4, unité des coutumes5, unité des poids et mesures6, concentration dans la main du roi de toutes les forces industrielles et commerciales de la France. Il ne songe pas plus à détruire l'aristocratie bour-

1 Douët d'Argq, Comptes de Vhôtel aux xive et xve siècles, p. 377 et 378.

2 Entre 1459 et 1463, Charles VII ou Louis XI auraient chargé Nicolas Jenson, maître de la monnaie de Tours, d'aller à Mayence étudier la nouvelle invention. Jenson paraît s'être acquitté assez mal de sa mission, au moins au point de vue de l'intérêt national. Au lieu de fonder l'imprimerie en France, il s'établit à Venise. Fust et Schoeffer vinrent plusieurs fois en France de 1463 à 1470 pour vendre leurs livres et y créèrent des dépôts à Paris et à Angers. Ce fut seulement en 1470 que s'installèrent à Paris les premiers imprimeurs (U. Legeay, 0. c, t. II, p. 136 137 — et Bernard, De V origine de l'imprimerie en Europe , 2 vol. in-8°, 1853, t. II, p. 273 et suiv.).

3 Ordonnances, XVIII, p. 98. — Cf. Bernard, 0. c, II, p. 330 et 331. Les lettres de naturalité accordées à Ulrich Gering et à ses associés sont de février 1475. — Lyon avait déjà en 1473 une imprimerie fondée par Guillaume Le Roi.

* Voir l'édit de Louis XI du 12 septembre 1463, qui détermine les attributions judiciaires des consuls de mer de Montpellier, et l'ordonnance du 2 octobre 1480 sur la juridiction de l'Amirauté (Ordonnances, XVIII, p. 583).

5 La rédaction des coutumes prescrites par l'ordonnance de Montils-lès-Tours en 1453 avait déjà reçu un commencement d'exécution, mais Louis XI ne voulait pas seulement la rédaction des coutumes, il en voulait la codification.

6 Aussi désiroit fort que en ce royaulme on usast d'une

geoise des corps de métiers que l'aristocratie territoriale, mais il la veut dépendante et soumise. La royauté ne reconnaît plus aux seigneurs le droit de créer des métiers non plus que d'instituer des foires et des marchés. Toute corporation du' territoire royal tient ses statuts et ses règlements du roi. La conséquence naturelle de ce principe c'est que celuici s'attribue sur toutes les corporations du royaume les droits que ses prédécesseurs exerçaient déjà au temps de saint Louis sur la plupart des métiers de Paris. Il prélève un impôt sur les maîtrises, il autorise et surveille les assemblées, il évoque les procès des communautés devant les juridictions royales, il enrégimente les corporations sous sa bannière, il en fait une sorte de milice dont les membres jurent « sur la damnation de leur âme, qu'ils seront bons et loyaux au roi, qu'ils le serviront envers tous et contre tous, et qu'ils révéleront même les complots ou propos séditieux dont ils auroient connoissance1 ». Louis XI va plus loin. En vertu d'une tradition dont il n'indique pas l'origine, il revendique le droit de faire et créera son joyeux avènement à la couronne et seigneurie du royaume, en chacune bonne ville jurée, un maître juré de chaque métier, qui sera exempt des épreuves et des frais

coustume, d'un poiz et d'une mesure et que toutes ces coustumes fussent mises en françois dans ung beau livre (Gomines, Ed. Dupont, II, 209).

1 Ordonnance de juin 1467 {Ordonnances, XVI, p. 671 et

suivantes).

auxquels les autres sont assujettis *. C'était avant tout un expédient fiscal ; ces maîtrises privilégiées se vendaient et souvent c'était la corporation même qui les rachetait pour ne pas laisser s'introduire dans ses rangs des intrus sans autres titres que la faveur royale ; mais c'était aussi une affirmation nouvelle des droits de la royauté : il ne lui suffit plus de faire des nobles ou des bourgeois, elle fait des bouchers, des drapiers et des orfèvres, en attendant qu'elle absorbe la corporation2 comme elle a déjà absorbé la seigneurie et la commune.

1 Ordonnances, XV, p. 8 (août 1461). — Cf. Levasseur, 0. c, t. I, p. 438-439.

2 Ce despotisme, qui ne ménageait guère plus les bourgeois que les nobles, semble s'accentuer avec les années. Après la révolte de l'Artois (1477), qui avait ruiné Arras et un certain nombre d'autres villes, le roi prétendit imposer à chacune des bonnes villes du royaume pour repeupler ce qu'il appelait le Pays de Franchise, une véritable conscription de marchands et d'artisans, désignés d'office par les assemblées municipales. Cette mesure étrange reçut au moins un commencement d'exécution, car l'ordonnance du 30 décembre 1480 (Ordonnances, xvm, p. 601) nous apprend que la répartition avait été mal faite; certaines villes avaient reçu beaucoup trop de colons, d'autres n'avaient reçu personne; la plupart des nouveauvenus étaient incapables d'exercer aucun métier, dénués de ressources et abandonnés à eux-mêmes par leurs concitoyens qui auraient dû pourvoir à leur premier établissement. L'expédient n'avait abouti qu'à déverser d'un lieu dans un autre des mendiants et des bouches inutiles. Louis XI substitua alors à la levée forcée des colons un impôt destiné à l'entretien de ceux qui ne s'étaient pas enfuis et au rétablissement des manufactures, en particulier de la draperie.

Paris, Lagny et Corbeil furent taxés à 2.500 livres tournois {Ordonnances, xvm, p. 601) ; les députés des villes du Languedoc votèrent un fonds de 3,500 écus d'or et désignèrent un facteur pour administrer et faire valoir cette bourse commune

L'œuvre de Louis XI ne pouvait être jugée par, les contemporains : accomplie avec cette volonté' implacable qui ne voit que le but et pour qui tous les moyens sont égaux, elle avait lourdement pesé sur les générations qui en avaient été les instruments et les victimes. Il avait semé, d'autres devaient récolter.

Charles VII qui ressemblait à son fils, moins l'initiative et le génie, était mort populaire. Louis XI mourut détesté de la noblesse qu'il avait domptée, du clergé dont il avait froissé les intérêts et restreint l'indépendance du paysan dont il avait doublé les charges ; il n'emporta même pas les regrets de la bourgeoisie dont il s'était servi plus encore qu'il ne l'avait servie. Arrivé au trône dans des temps difficiles, au moment où la France, après avoir savouré ks premières ivresses de la paix, se reprenait à compter ses blessures et à mesurer la pente qu'il lui fallait remonter, il l'avait entraînée en avant sans lui laisser le temps de respirer, sans tenir compte des défaillances, sans prêter l'oreille à des plaintes trop justifiées. A sa mort le pays était épuisé, et n'avait conscience que de ses souffrances, sans entrevoir dans l'avenir l'ère de prospérité dont il venait de payer les frais.

La guerre, le brigandage, les impôts, la famine avaient renouvelé dans plusieurs provinces les

(Ménard, Hist. de Nîmes, t. III, p. 266 et 267, note xvn et Preuves, page 345, n° cxxn). Ce fonds fut supprimé en 1484, sur la demande des Etats de Tours (Iôid, t. IV, note vin, p. 34).

scènes de désolation de la guerre de Cent- Ans : les campagnes redevenaient incultes ; en peu d'années plus de cent mille personnes étaient mortes de faim et de misère ; les paysans de Normandie émigraient en Angleterre et en Bretagne, la France se dépeuplait de nouveau. Peu sensible aux souffrances individuelles qui ne le touchaient pas assez pour le troubler dans ses calculs politiques, Louis XI se contentait de répondre quand on lui racontait ces désastres : « Si quelques laboureurs émigrent ou meurent, il y aura toujours assez d'héritiers ou de voisins pour prendre leur place et payer leur part d'impôts1. » Ce mot brutal, bien qu'il lui soit attribué par un ennemi, a dû être pensé sinon prononcé par Louis XL II savait que quelques années de sécurité rendraient à la terre ses laboureurs et ses moissons. Cette sécurité de l'avenir, il l'avait préparée aux dépens du présent. L'impopularité de Louis XI a

1 « Ex quo secutum est quod, cum duobus vel tribus annis ante obitum suum in quibus dictas sic importabiles indixerat collectas, agri per Gallias ubique stériles exstitissent et prae raritate annonse ubique caristia famesque validée grassarentur, ultra centum millia hominum famé atque inopia in regno defi-

cerent

Ex Normarmia etiam quamplurimi, relictis propriis in quibus nati erant sedibus, tum in Angliam, tum in Britanniam et quaquaversum poterant inopia profligati transfugerunt, multseque villas antea populosse colonis agrorumque cultura privatse sunt,

et cum hsec piissimo régi referrentur ne unum quidem

denarium propterea relaxandum duxit, dicebatque quod si quidam ex colonis vel aliorum emigrarent vel morerentur, quod vices suas et eorum absentiam qui superessent hœredes aut vicini portarent. » Thomas Basin, Histoire de Louis XI, liv. VII, en. x (t. III, p. 170, éd. Quicherat).

fait la popularité de Charles VIII et de Louis XII.

La mort du roi fut le signal d'une réaction heureusement tempérée par la prudence d'Anne de Beaujeu et l'habileté de ses conseillers. Ces bourgeois, Pierre Doriole, Michel Gaillard, Guillaume Briçonnet, Denis le Breton \ qui avaient été les auxiliaires de Louis XI, furent, pendant la minorité de son fils, les véritables régents de France. Anne de Beaujeu eut le bon sens de les écouter et de continuer par eux et avec eux les traditions de la politique paternelle : ce fut là son plus grand mérite.

Les Etats- Généraux de Tours se montrèrent sévères pour tous les actes du feu roi : son système commercial ne fut pas plus épargné que le reste.

Leur principal grief, c'est la rareté des métaux précieux et par suite l'abaissement du prix des denrées qu'ils attribuent non pas à sa véritable cause, à la renaissance même du travail et du commerce, mais à la suppression de la Pragmatique Sanction, au rétablissement des annates qui fait passer en Italie l'argent français2, aux grandes foires, surtout

1 Michel Gaillard, Denis le Breton et Guillaume Briçonnet étaient tous trois généraux des finances, et membres du conseil étroit {Notice biographique et historique sur Etienne de Vesc, par de Boislisle dans le Bulletin de la Société de V Histoire de France, 1878, p. 276). Les deux influences prédominantes dans le conseil d'Anne de Beaujeu et plus tard dans celui de Charles VIII furent celles de Guillaume Briçonnet et d'EtienDe de Vesc, bailli de Meaux, puis sénéchal de Beaucaire {Ibidem, 1879).

8 Masselin, Journal des Etats Généraux de Tours, 1484 {Documents inédits sur V histoire de France), Appendice, p. 669 et suivantes. — « Car en ce dit royaume y a cent et une évesché et » n'y en a pas trois qui depuis le trespas du roy Charles VII

à celles de Lyon, où l'exportation du numéraire est autorisée, à l'introduction des draps de soie italiens 'qui enrichit Milan, Venise et Florence aux dépens de la France ; en quelques années la valeur commerciale du marc d'or est montée de 1 18 à 1 30 livres, celle du marc d'argent de 8 livres et demie à onze1. « Le royaume est tellement desnué d'or et d'argent qu'il n'y en a comme point, excepté icellui qui est es chênes d'or et es bourses de ceux qui prenoient les grans pensions, confiscations et prouffits pour donner congié et licence de tirer l'or et ar gent du royaume, et par autres exquis moyens,, et en appert assez, car en cedict royaume ne voit l'on avoir que monnoies estranges, et le marc d'or et argent est tellement haucié que c'est pitié, et là où l'on souloit bailler argent pour avoir de la monnoie d'un escu, maintenant se fait le contraire; et par ce moyen les gens d'église et nobles ont perdu, par cfrascun an, le quint et plus de toutes leurs revenus et n'ont pu à grand peine estre payés du demeurant à cause de la povreté du peuple2. »

» n'ait vacqué et plusieurs deux ou trois foys. Et n'y a celle, » l'une portant l'autre,, qui n'ait vuidé plus de VIm ducatz, c'est » VI cens mille ducatz. Et quant aux abbayes et prieurez con- » ventuelz, qui sont plus de trois mille, n'y a guerres celle qui » n'ait vasque à V cens ducatz l'une portant l'autre : lesdictes » sommes sont merveilleuses et innumérables.... Item. A cause » des draps de soye et des foires de Lyon et transport du billon, » n'a cessé depuis vingt ans d'escouler or et argent de ce »> royaume. »

1 Dugange au mot marca, IV, p. 275 (éd. Didot, 1845) et Ordonuances, t. XX, p. 56, note.

s Journal des Etats-Généraux de 1484. Appendice, p. 671-672.

Pour remédier à cette crise monétaire, les états réclament le rétablissement de la Pragmatique, l'interdiction absolue de toute exportation de numéraire, la réglementation du change et la suppression des foires de Lyon. Deux au moins devront être transportées dans une ville de l'intérieur où la surveillance sera plus facile f.

Le Conseil royal éluda la question la plus délicate, celle de la Pragmatique, mais donna satisfaction aux États sur les autres points. La défense d'exporter les monnaies royales et d'importer les monnaies étrangères de valeur inférieure fut renouvelée2. Les monnaies de Bretagne, de Flandre, de Brabant, de Hainaut qui taillaient 15 à 20 livres au marc d'or et 3 à 4 livres au marc d'argent de plus que la monnaie française furent retirées de la circulation 3 : toute opération de change fut interdite sans autorisation royale et un règlement officiel fixa la valeur des monnaies étrangères autorisées4. On n'en

1 Journal des Etats de 1484, p. 662-665, 671, 698 et suivantes. « Mieulx seroit que lesdictes foyres ne se tinsent que deux fois l'an, c'est assavoir Pasques et Toussains et en autre ville que Lyon, pour ce que elle est trop près de l'extrémité de ce dit royaume à cause de laquelle extrémité plusieurs fraudes y sont commises et grans inconvénients s'en peuvent ensuivre » (page 699).

2 Ibid., p. 713 et Ordonnances, XIX, p. 709 et XXI, p. 50, note (mandement du 31 août 1493).

3 Ordonnances, XIX, p. 594 (5 octobre 1485) et 709 (26 mars 1487). — XX, p. 1 (14 mai 1487). — Cf. Procès- verbaux du conseil de régence de Charles VIII (Documents inédits sur V Histoire de France), p. 211. Séance du 7 décembre 1484.

4 Ordonnances, XIX, p. 282 (8 mars 1484) et 594 (5 octobre 1485), et XX, p. 56 (29 janvier 1488).

fut pas moins obligé, en 1488, de décréter, malgré les instances des États de 1484 qui avaient protesté contre tout nouveau pied de monnaie, une refonte générale pour rameuer la valeur nominale des espèces d'argent à la valeur commerciale du métal *. Enfin, une ordonnance du 17 décembre 1485 défendit l'usage des draps de soie, d'or et d'argent, saut aux chevaliers, ou écuyers ayant plus de 2,000 livres de revenu, défense impuissante comme toutes les lois somptuaires 2.

On ne tarda pas à s'en apercevoir et à revenir à la politique de Louis XE : encourager la production nationale au lieu d'opposer aux progrès du luxe d'inutiles barrières. Les manufactures de soieries de Tours, quelque peu négligées par Anne de Beaujeu, se relevèrent sous Charles VIII, et une ordonnance de 1497 confirma et étendit les privilèges des ouvriers 3.

L'affaire des foires fut la plus difficile à résoudre. Lyon réussit à en conserver deux sur quatre que lui avait concédées Louis XL Paris et Bourges se disputèrent les deux autres. Bourges faisait valoir sa situation centrale. Les Parisiens prétendaient que les marchands étrangers trouveraient chez eux un choix beaucoup plus varié et remporteraient des marchandises au lieu de se faire rembourser en

1 Ordonnances, XX, p. 56 (29 janvier 1488),

a Ibid., XIX, p. 615.

8 Ibid., XX, p. 591 (mai 1497).

numéraire1. Bourges l'emporta, mais l'essai réussit mal : les étrangers n'acceptèrent pas le changement qu'on prétendait leur imposer : les nouvelles

Bateaux servant à la navigation fluviale (xve siècle), d'après la châsse de sainte Ursule, par Memling.

foires n'attirèrent personne2. Les Lyonnais usèrent

1 Journal des Etats généraux de 4484, p. 643 et 699, — et Procès-verbaux du conseil de Charles VIII, p. 21, se'ancedu3 août

2 Elles ne furent tenues que deux fois (La Thaumassière, Histoire du Berry, Paris, 1689, in-f°, p. 99;.

du reste d'arguments puissants et qui n'étaient pas sans influence sur l'esprit d'Anne de Beaujeu et de son mari. En 1490, lors de l'entrée de Charles VIII à Lyon, le conseil de ville offrit à la duchesse un service de vermeil estimé 1,678 livres 14 sous, et au duc deux pots et six tasses d'argent de la valeur de 518 livres 18 sous 9 deniers1. Ce présent parut insuffisant à la dame de Beaujeu « à cause de ce » que pour les services qu'elle avait faitz au fait » des foires luy avoit été promis et attourné chose » qui valoit beaucoup plus que ladicte veysselle 2. » En 1493, le Conseil y ajouta une fontaine en marbre que la duchesse avait remarquée dans la maison occupée à Lyon par la banque florentine des Gapponi 3. Cette fois le cadeau fut probablement agréé, car une ordonnance de 1494 rétablit les quatre foires de Lyon avec tous les privilèges que leur avait reconnus Louis XI *. Curieux exemple des petits intérêts et des petites intrigues qui se dissimulaient alors, comme dans tous les temps, sous le voile des inté-

1 Archives municipales de Lyon, CC. 511, fe 48, citées par Pélicier, Essai sur le gouvernement de la dame de Beaujeu (1 vol. in- 8°, 1882), p. 210.

2 Ibid., BB. 20, f° 73. Séance du Consulat du 24 avril 1493.

3 Péligier, l. c. — Les Capponi avaient été autorisés à commercer et à séjourner dans tout le royaume et garantis contre toutes marques ou représailles par une décision du Conseil, de 1484, en même temps que les frères Martelli, Jean et Pierre Bisque, Luc Cambi et Barthélémy Bendelmonti.

k Ordonnances, XX, p. 441 (juin 1494). — Une ordonnance de 1496 défend à tous marchands de transporter des marchandises hors du royaume par la Saône ou par le Rhône, quinze jours avant ou après les foires de Lyon {Ibid., p. 561, 11 novembre 1496).

rets publics et des grands principes économiques !

D'autres doléances des Etats étaient plus justes et eurent un meilleur sort. Louis XI qui croyait plus à la puissance de l'autorité et de l'unité d'action qu'à celle de la liberté, avait accordé de vrais monopoles commerciaux. Une compagnie autorisée par des provisions royales avait obtenu, à l'exclusion des étrangers ou même des nationaux, le privilège de l'importation des épices et autres produits du Levant par les quatre galères de France, dans les ports d'Àigues-Mortes et de Narbonne1. Les Etats protestèrent en faveur de la liberté. « Touchant le » faict de marchandise qui est cause et moyen de » faire venir richesse et abondance de tous biens... » semble aux gens desditz estatz que le cours de » la marchandise doit estre entretenu franchement » et libérallement par tout le royaume et qu'il soit » loisible à tous marchans de pover marchander » tant hors le royaume, es pays non contraires au » roy, que dedens par terre et par mer 2. »

Ces plaintes furent accueillies ; une ordonnance de 1484 rétablit clans les ports du Languedoc, ouverts au commerce du Levant, la liberté du trafic 3.

1 Procès-verbaux du Conseil de Charles VIII, p. 125 (séance du 7 octobre 1484). — Le roi avoue lui-même l'existence du monopole et des restrictions qui ont paralysé le commerce du Languedoc, surtout celui de Montpellier. «Liberté de marchandise a esté par cy devant close et restreinte à l'appétit d'aucuns officiers et marchans particuliers du dit païs » {Ordonnances, XIX, p. 275).

2 Journal des Etats-Généraux de M 84, p. 698.

3 Ordonnances, XIX, p. 306 et 307 (mars 1484). — Les lettres patentes de 1493 (mars) qui confirment les privilèges d'Aiguës-

/i36 HISTOIRE DU COMMERCE DE LA FRANCE

Quatre ans plus tard, le Conseil royal condamnait un autre monopole réclamé par les habitants de Pézénas et de Montagnac, qui prétendaient avoir seuls le droit de tenir des foires et voulaient faire supprimer toutes les autres dans un rayon de 30 lieues1.

Les États avaient également demandé que les ponts et les routes fussent entretenus et la sécurité des marchands garantie par les propriétaires de péages2, que les officiers royaux ne pussent faire le commerce ni par eux-mêmes ni par intermédiaires3,

Mortes, accordent une entière liberté de commerce dans le port d'Aigues-Mortes et sur le Rhône aux marchands de tous les pays, Génois, Florentins, Vénitiens, Napolitains, Allemands, Tudesques, Catalans, Grecs, Maures, Turcs, Barbaresques et Juifs, et garantissent leurs personnes et leurs marchandises contre toute exécution de lettres de marques ou représailles, à moins que la saisie n'ait lieu pour un fait qui leur soit personnel (Ordonnances, XX, p. 378). Il est à remarquer que les Flamands ne sont pas mentionnés; Maximilien était encore en guerre avec Charles VIII. Le traité de Senlis ne fut signé que le 23 mai 1493. Les mêmes raisons n'existaient ni pour les Anglais (le traité d'Etaples est du 3 novembre 1492), ni pour les Castillans (celui de Barcelone est du 17 janvier 1493), ni pour les Portugais, qui sont également omis. Les négociations engagées en 1484 avec le Portugal avaient cependant abouti à un traité de commerce (Procès-verbaux du Conseil de Charles VIII, p. 78 et suivantes), bientôt transformé en un traité d'alliance entre Charles VIII et Jean II (Monte-Mayor, le 7 janvier 1485).

1 Lettres patentes de Charles VIII du 12 mars 1488 i'Chinon). — Voir Ménard, Hist. de Nîmes, liv. XI, chap. xxxix.

9 Journal des Etats de 1484, pages 700 et 701.

3 Ibid., 701. « Item. Semble ausditz estats que les officiers tant de recepte et autres auxquclz par les ordonnances royaulx a esté interdit et deffendu faire fait et exercice de marchandise, ne puissent exercer aucun fait de marchandise pour eulx, ne autres pour eulx. »

(allusion très claire à Guillaume de Varye, à Pierre Dorïole *, à Jean de Vaulx2, trésorier du Dauphiné, et à bien d'autres.)

« Depuis le trespas du roy Charles septième, les » marchans ayant été fort travaillez de grans ac- » quitz qui ont été mis sur les marchandises pas- » sant par eaue et par terre, tellement que iceulx » marchans à grant peine ont peu recouvrer les » deniers que leur coustoient lesdictes marchan- > dises, » ils demandaient que « tous acquitz, tra - » vers et péages mis sus depuis le trespas du roy » Charles septième fussent abatus et adnullez et » mesmement ung escu par tonneau de vins des- » cendant es pays de Picardie et Boullenois3, et les » procez qui en sourdent vuidez par les juges ordi- » naires le plus soudainement que faire se pourra, » sans figure de procez ; que nulle marque ou con- » tremarque ne put estre baillée sans grant advis » et congnoissance de cause *, » enfin que la rêve, les hauts passages et l'imposition foraine ne fussent perçus qu'aux frontières et non dans l'intérieur 5.

1 Voir l'Appendice, n° 5.

2 Jean de Vaulx faisait le commerce avec l'Afrique septentrionale. Louis XI écrit en 1480 à l'émir de Bone pour obtenir la restitution de la cargaison d'un de ses navires qui a fait naufrage (Bibliothèque de V Ecole des Chartes, lre série, t. II, p. 396- 397).

3 Journal des Etais de I48i, p. 698-699.

4 Ibicl., p. 699. — On a vu plus haut quelles étaient les garanties exigées pour la délivrance des lettres de marque.

5 Ibid., p. 700. — « La dicte imposicion foraine et rêve et caucion que l'on baille pour icelle doivent cslre levées, prinses

Sauf sur ce dernier article, les Etats généraux reçurent satisfaction : les péages et droits de toutes sortes établis depuis la mort de Charles VII furent abolis 4, la délivrance des lettres de marques réservée au grand conseil et au parlement 3, le commerce interdit aux officiers royaux3; mais l'ordonnance de Poissy (18 décembre 1488), tout en réformant l'imposition foraine, maintint le principe que cette imposition serait acquittée au point de départ et non aux frontières 4 : sinon le marchand devrait donner caution de représenter dans le délai de quarante jours, deux, trois, ou quatre mois, suivant les distances, un certificat annexé à sa lettre de passage et constatant que la marchandise avait été vendue dans un pays où les aides eussent cours. Les marchandises venant de l'étranger ou des pro-

et reçeues par les fermiers ou commis es fins et extrémitez de ce royaume et non ailleurs. »

1 Dès le mois de mars 1184, deux ordonnances avaient décrété l'abolition des péages signalés par les États (8 mars 1484, Ordonnances, XIX, p. 295), et même, pour la Loire, de tous les droits établis depuis soixante ans (26 mars, Ibid., p. 296); mais la première était rédigée avec une ambiguïté peut-être calculée, et il était difficile de savoir si elle s'appliquait aux péages institués depuis la mort de Charles VII ou depuis celle de Louis XL

* Journal des Etats de U84, Appendice, p. 712 (Réponses du roi aux cahiers). — « Et ne sera donnée marque que par le grant conseil du roy ou par les cours de ses parlements. »

3 Journal des Etats de USi, Appendice, p. 713, et Procès-verbaux du Conseil de Charles VIII, p. 70-71, 190, etc. — Cf. Ordonnance de Jean II du 28 décembre 1355, article 17 (Ordonnances, III, 19).

* Ordonnances, XX, p. 105.

vinces où les aides n'ont pas cours et transitant par le territoire royal, entreront librement dans les pays soumis aux aides, mais à la sortie elles paieront le droit de 12 deniers 4. Il est interdit aux marchands de passer par d'autres routes que celles où sont établis les bureaux, et les agents ont le droit, s'ils suspectent la loyauté des déclarations, de faire déballer les marchandises.

Malgré les aventures extérieures, le règne de Charles VIII, depuis la fin des troubles qui avaient agité les premières années de la régence d'Anne de Beaujeu, fut une époque de calme et de prospérité. La guerre ne se faisait plus en France, mais en Italie ; le paysan avait retrouvé le courage avec la sécurité ; les communautés d'arts et métiers se multipliaient2; les foires de Lyon et de Beaucaire avaient remplacé celles de Champagne ; les armateurs de Rouen, de Dieppe et de Saint-Malo préludaient, par des courses hardies dans les mers d'Islande, aux grandes navigations du xvie siècle ; les marchands de Bordeaux et de La Rochelle avaient repris les relations, si longtemps interrompues, avec F Angleterre3.

* A Paris, le droit n'était que de six deniers (articles 1 et 3). — Les marchands de Hollande, Brabant et Hainaut pouvaient remporter en franchise les marchandises qu'ils n'avaient pas vendues (article 6).

2 Voir dans les tomes XIX et XX des Ordonnances les nombreux statuts approuvés par Charles VIII.

3 Même après la trêve de 1475, les relations avaient toujours été fort précaires. Les Français ne pouvaient importer de vins en Angleterre que sur des navires anglais, à moins d'une permis-

Sur la Méditerranée, Narbonne, Aiguës-Mortes et Montpellier continuaient de déchoir malgré les efforts de Louis XI et de Charles VIII *; mais Marseille avait recouvré toute son activité et héritait du commerce de ses voisines.

Le Conseil de Charles VIII s'était efforcé, comme celui de Louis XI, de combattre la piraterie, ce fléau du commerce maritime. Le gouvernement français ne pouvait l'atteindre à l'étranger que par des lettres de représailles, mais sur ses

sion expresse : la moindre inexactitude dans les déclarations entraînait la confiscation au profit du trésor royal. L'exportation des métaux précieux et de la monnaie étant prohibée, lus retours se faisaient exclusivement en marchandises anglaises; enfin, tout étranger, à moins de sauvegarde spéciale, pouvait être arrêté sur la simple requête d'un sujet anglais et emprisonné jusqu'à plus ample informé. On citait tel ij^archand de Bordeaux qui était resté ainsi pendant dix- huit mois prisonnier à Bristol. Les Anglais étaient beaucoup mieux traités en France depuis 1475, et Charles VIII ne leur avait jamais fermé les ports de Bordeaux et de La Rochelle, même en temps de guerre. Cependant les officiers royaux n'étaient pas toujours fidèles à leurs instructions, et il fallut plusieurs lettres royales pour empêcher les exactions dont se plaignaient les marchands anglais à Bordeaux. — Voir les lettres patentes du 16 novembre 1495, citées par Fr. Michel, Commerce de Bordeaux, I, p. 374 et suivantes.

1 Charles VIII accorde à tous les marchands étrangers domiciliés à Montpellier l'exemption des droits d'aubaine et une garantie générale contre toutes lettres de marques ou représailles (Germain, Commerce de Montpellier, II, p. 396). — En mars 1488, deux foires furent instituées à Montpellier, malgré les réclamations des habitants de Pézenas (Jbid., p. 401). — Les privilèges d'Aigues-Mortes et de Narbonne furent également renouvelés et les travaux d'un canal d'Aigues-Mortes à Lunel, commencés sous Louis XI, puis interrompus, furent repris sous la direction du maître des œuvres de la sénéchaussée de Beaucaire, Jean Marc. (Ménard, Histoire de Nîmes, t. IV, p. 32, et Preuves, n° xxn).

propres sujets il exerçait une action plus directe : au lieu de réprimer le mal, il essaya de le prévenir. Tout patron de navire dut, avant de quitter le port et de prendre la mer, « bailler bonne » et suffisante caution entre les mains des plus » prochains justiciers des lieux où lesdits ports et » havres sont assis et situés, de ne courir susT » ni porter dommage, ni faire aucun outrage à » quelconques personnes étant sur mer ni autre » part, tant des pays amis, confédéréz et alliés que » d'autres quelconques de quelques pays ou na- » tions qu'elles soient, fors seulement à ceux qui » d'ancienneté et de leur chef se sont déclarés nos » anciens ennemis, et de restituer tous les dom- » mages qu'ils pourraient faire à tous ceux qui ne » se sont déclarés nos anciens ennemis, comme il » vient d'être dit *. » Si cette mesure ne produisit pas tous les résultats qu'on en attendait, elle prouvait du moins la bonne foi des conseillers de Charles VIII et le progrès des moeurs publiques : la force cédait le pas à la loi 2.

1 Procès-verbaux du Conseil de Charles VIII, p. 93 et 94 (^Séance du 6 septembre 1484). — Ces dispositions reçurent une sorte de sanction internationale. Elles figurent dans le traité de commerce signé avec le Portugal en 1484 et dans la convention de Boulogne conclue en 1497 avec l'Angleterre pour la répression de la piraterie.

2 Malgré les progrès de l'ordre et de l'autorité royale, un certain nombre de seigneurs n'avaient pas tout à fait renoncé aux vieilles habitudes de brigandage. En 1484, le sénéchal de Bourgogne est chargé d'informer contre le seigneur de Vergy qui a dépouillé et détenu des marchands revenant des foires de Lyon. {Procès-verbaux du Conseil de Charles VIII, p. 187.)

La renaissance des affaires avait ramené en France les étrangers, surtout les Italiens. Les Médicis, les Sassetti, les Gapponi, les Buondelmonti avaient à Lyon des maisons de banque et de commission, et des agents dans tout le royaume i ; mais ils n'exerçaient plus, comme autrefois, un monopole : ils trouvaient des rivaux à Lyon même, à Paris, à Marseille, à Bordeaux, dans toutes les grandes villes : un marchand de Rouen, Pelletier, jouissait d'un tel crédit qu'au moment de l'expédition d'Italie, les banquiers vénitiens n'hésitèrent pas à avancer, sur sa signature, les fonds qu'ils avaient refusé de prêter sur celle de Charles VIII 2.

La France prenait chaque jour une part plus active au mouvement de son propre commerce ; mais, sauf cette lente évolution, les habitudes, les routes, les objets de ce commerce avaient peu changé depuis trois siècles.

Un marchand du temps de saint Louis, qui serait revenu à la vie au temps de Charles VIII, aurait été moins étranger parmi les Français du xve siècle que ne le serait parmi nous un contemporain de la

1 Procès-verbaux du Conseil de Charles VIII, p. 122. (Séance du 6 octobre 1484.) — La banque des Médicis à Lyon était dirigée par Laurent Spinelli qui était en même temps un de leurs agents politiques. [Bulletin de la Société de l'histoire de France, 1879, p. 330.)

2 Th. Le Fèvre, sr du Grand-Hamel, Discours sommaire de la navigation, etc., Rouen, 1G50, in-4°, p. 264, cité par Fréville, le commerce de Rouen, t. II, p. 287 et 288.

Révolution française. Il aurait retrouvé les communautés marchandes et les corps de métiers plus aristocratiques, moins unis et moins indépendants, mais avec les mêmes procédés de fabrication, les mêmes usages commerciaux, la même constitution, au moins extérieure. Les grandes foires, transportées des bords de la Seine et de la Marne à ceux du Rhône et de la Saône, lui auraient offert les mêmes étalages, le même personnel de vendeurs et d'acheteurs et, malgré la différence apparente des prix, presque le même rapport entre les marchandises et les métaux précieux1. Sur les routes,

1 C'est du moins le résultat qui nous paraît ressortir de la comparaison nécessairement incomplète que nous avons pu faire entre les prix du xme et ceux de la fin du xv° siècle surtout d'après les comptes du règne de saint Louis publie's dans le tome XXI des Historiens de France, les Comptes de VHôtel des rois de France aux xive et xve siècles, et les travaux de MM. Leber, L. Delisle, Levasseur, etc

Le salaire d'un ouvrier tailleur ou maçon travaillant à la journée représente, en 1248, de 3 à 3 1/3 grammes d'argent fin (7 à 8 deniers parisis) : sous Louis XI et Charles VIII le poids d'argent est à peu près le même, mais le prix nominal est de 2 à 3 sous parisis.

Une poule qui coûte en moyenne 2 deniers parisis au xiii0 siècle, en coûte 8 au xv°, mais les 2 deniers de saint Louis (8 décigr. 425) représentent à un décigramme près le même poids de métal que les 8 deniers de Louis XI (9 décigr. 375). — Un porc gras coûte le même prix sous Louis XI que sous saint Louis, c'est-à-dire 33 à 36 grammes d'argent fin. L'aune de toile grossière (chanevaz) payée 8 deniers parisis en 1233 (33 décigr. 6), vaut un peu moins de 2 sous 1/3 parisis à la fin du xve siècle, c'est-à-dire 33 ou 34 décigrammes d'argent fin. — Sans avoir la prétention de tirer de ces exemples, que nous pourrions multiplier, des conclusions trop générales, nous croyons qu'on arriverait au même résultat pour la plupart des

où les moyens de transport n'étaient pas plus commodes, ni la sécurité plus grande1, il aurait acquitté, à quelques deniers près, les mêmes péages royaux et seigneuriaux qui se percevaient déjà au xiii0 siècle. Le commerce maritime était resté fidèle, comme le commerce de terre, aux traditions du passé. Les habitudes de la navigation ne s'étaient guère plus modifiées que la forme et la capacité des navires. Dans leurs courses les plus lointaines, nos marins de l'Atlantique dépassaient rarement Lisbonne au sud, les côtes d'Irlande et les ports méridionaux de l'Ecosse au nord. Dans la Méditerranée, c'était toujours vers la côte d'Egypte et de Syrie, vers le pays des croisades, que se portaient les principaux efforts du commerce français, comme les rêves de gloire de la jeune noblesse, toute prête à recommencer, sur les pas de Charles VIII, le roman d'aventures dont saint Louis avait été le dernier héros.

Cependant, la France de Louis XI possédait déjà tout cet outillage du progrès moderne qui manquait à la France de saint Louis. La boussole, dont l'usage remontait au temps des premières croisades, mais qui n'était alors qu'un instrument grossier et peu pratique, était devenue, par des perfectionnements successifs 2, un guide sûr, qui permettait au

marchandises, si on possédait des éléments suffisants d'appréciation.

1 Voir plus haut, page 441, note 2.

- Voir dans le Bulletin de la Société de Géographie de mars

QUINZIÈME SIÈCLE Ut

navigateur de se hasarder sans crainte au milieu des solitudes de l'océan. Les Portugais venaient d'appliquer l'astrolabe aux observations nautiques. Aux cartes informes du moyen-âge, aux portulans confus des pilotes italiens et catalans, les cosmographes du xive et surtout du xve siècle avaient substitué de véritables cartes marines, dressées d'après une méthode scientifique et dessinées avec une précision inconnue à leurs devanciers1. L'invention des sas écluses allait transformer la navigation intérieure, comme les perfectionnements de la boussole devaient finir par transformer la navigation maritime2.

La gravure et l'imprimerie multipliaient, en même temps que les chefs-d'oeuvre de la science, de la littérature et de l'art, les cartes, les relations de

1858 une note de (TAvezac sur les Anciens témoignages historiques relatifs à la boussole. — La boussole, telle que la décrivent les écrivains arabes et français du xiiic siècle, est une simple lame de fer aimanté posée sur une sorte de nacelle en bois ou en liège, flottant sur un vase plein d'eau. Cependant la boussole a pivot était connue dès la fin du xn° siècle, bien qu'on en ait attribué l'invention à l'italien Flavio Gioia, qui vivait un siècle plus lard. Une découverte à laquelle il a peutêtre plus de droits c'est celle de l'appareil de suspension qui permit de soustraire la boîte de la boussole aux oscillations du navire.

1 Voir dans le Bulletin de la Société de géographie (avril, mai, juin 1863) une notice historique de d'AvEZAC sur la Projection des cartes de géographie. — Cf. Jomabd, Les monuments de la géographie.

' Cette invention qui appartient à l'Italie remonte, suivant les uns, à la première, suivant les autres, à la seconde moitié du xve siècle. Elle fut introduite en France par Léonard de Vinci.

voyages, les manuels de jurisprudence, les traités de change, de négoce et de navigation, ces mille documents sans valeur littéraire, mais qui sont le bréviaire du commerçant et qui, jusqu'alors, avaient été réservés, comme tous les livres, à quelques privilégiés assez riches pour se les procurer et assez intelligents pour en comprendre l'importance.

La formule de la lettre de change s'était fixée après de longs tâtonnements, et la faculté de l'endossement en avait fait le plus ingénieux et le plus simple de tous les instruments de circulation. Le contrat d'assurances maritimes, tel qu'il se pratique aujourd'hui, était déjà en usage à Barcelone et en Flandre1. Enfin, le progrès des armes à feu assurait aux Européens une supériorité décisive dans leurs luttes contre les peuples barbares.

Dans la seconde moitié du xrve siècle, on avait pu croire un instant que la France, après avoir créé, développé et épuisé la civilisation du moyen-âge, allait encore une fois marquer de son empreinte le monde nouveau et donner le signal de la révolution d'où devait sortir l'Europe moderne. En même temps que la féodalité succombe sous les coups des légistes et de la royauté, que la chevalerie dégénérée expire sous les railleries des fabliaux et sous les boulets des Anglais, que la foi populaire se trouble devant les scandales du grand schisme, le tiers-état achève de se constituer ; l'idée de l'unité

1 Pardessus, 0, c, II, chap. xm, p. 369 et 370.

nationale commence à se faire jour; les représentants les plus illustres de l'église de France prêchent la réforme de la discipline et s'attaquent aux prétentions de la papauté ; la science laïque s'empare des chefs-d'œuvre de l'antiquité latine, le vieux monde païen sort du cloître où il n'avait pu être goûté que par quelques érudits et quelques délicats et reparaît en pleine lumière, en face de la littérature épuisée du moyen-âge, dans sa beauté profane rajeunie par des siècles d'oubli. L'art luimême se transforme; sans abandonner encore la tradition, il entrevoit un idéal plus humain et moins mystique : au xme siècle, il n'a guère su construire et orner que des églises ; au xrv°, il élève et décore des manoirs et des palais : il travaille pour la vie présente. Enfin, nos marchands s'organisent pour la lutte contre l'étranger, nos navigateurs cherchent des routes nouvelles : les Dieppois et les Rouennais s'avancent le long des côtes d'Afrique presque jusqu'à l'équateur : quelques pas de plus, et ils découvraient le chemin des Indes avant Vasco de Gama, celui du Nouveau-Monde avant Christophe Colomb ! Mais, après le règne de Charles V, le mouvement de rénovation s'arrêta. Cette aurore de la renaissance n'avait passé sur la France que comme une lueur fugitive : les désastres de la guerre de Cent-Ans la replongèrent dans la nuit. Quand elle revint à elle-même, après cette terrible crise, d'autres mains avaient relevé le flambeau qu'elle avait laissé tomber. L'Italie était dans tout

l'éclat de sa renaissance artistique et littéraire ; les Portugais avaient poursuivi et achevé l'œuvre interrompue des navigateurs normands : Christophe Colomb, en cherchant comme eux la route des Indes, allait préparer, sans le savoir, la révolution économique la plus profonde dont l'Europe eût encore été témoin : les premiers souffles de la réforme frémissaient en Angleterre et en Allemagne. Le moyen-âge était fini : mais la France, occupée a panser ses blessures, s'y attardait encore et s'était laissé devancer sur la route qu'elle avait ouverte. Les temps modernes ne commencent pour elle qu'avec les guerres d'Italie, et il lui faudra plus d'un siècle pour s'assimiler la civilisation nouvelle, pour retrouver son équilibre et pour diriger à son tour, au lieu de le suivre, le mouvement imprimé à l'Europe par le génie italien et castillan.

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