LES NAVICULAIRES GALLO-ROMAINS
Navicularius signifie armateur : mais ce mot prit, au IIe siècle ap. J.-C, dans la langue officielle de l'empire, un sens tout particulier qui ne nous est guère connu que par les inscriptions et par les monuments de la législation impériale.
On sait que l'approvisionnement de Rome, qui avait toujours été un des plus graves soucis du gouvernement, en devint la préoccupation dominante, quand l'Italie eut cessé de produire le blé nécessaire à sa consommation, et quand il fallut nourrir gratuitement la plèbe tombée à la cbarge de l'Etat. Sous les premiers empereurs, quatre provinces dites frumentaires, la Sicile, la Sardaigne, l'Afrique et l'Egypte alimentaient par leur tribut payé en nature les greniers de l'Annone ; mais, en cas d'insuffisance de la récolte, la Gaule, l'Espagne, la Numidie et même l'Asie fournissaient des suppléments qu'on appelait solatia annonce [Corpus inscript. Berolin., t. II, p. 159, n° 4480).
Sous la République, les transports étaient adgujés aux enchères par les censeurs : sous l'Empire, le service des
transports, comme tout ce qui regardait les approvisionnements, fut placé sous la haute surveillance du préfet de l'Annone, chef de l'administration spéciale créée par Auguste. Au besoin, on usait de réquisitions et tous les navires de mer d'une capacité de plus de dix mille modii (86 2/3 tonneaux de jauge) pouvaient être astreints à ce service (Scjsvola, ap. Dlgest., lib. L, tit. v, loi 3). A Alexandrie, les armateurs et négociants indigènes étaient tenus de transporter, à leurs frais, les huit millions de modii (693,600 hectolitres) qui représentaient la part de l'Egypte dans le tribut imposé aux provinces frumentaires. Chaque année, la flotte placée sous les ordres d'un procurateur romain, partait d'Alexandrie, vers le milieu du mois d'août, et venait débarquer son chargement d'abord à Pouzzoles, puis à Ostie, après l'agrandissement de ce port, commencé sous Claude et achevé sous Trajan.
Les empereurs du premier et même du second siècle ap. J.-C. ne paraissent pas avoir songé à étendre à toutes les provinces le système de transports usité à Alexandrie et qui, plus tard, fut appliqué, avec quelques modifications, en Afrique et en Orient. D'autre part, l'adjudication et les réquisitions avaient des inconvénients qu'on essaya de restreindre en faisant appel à l'initiative privée. Déjà, sous la République, les citoyens romains ou les alliés latins qui construisaient des navires d'un certain tonnage et qui les mettaient à la disposition de l'Annone, moyennant un prix déterminé, étaient exempts de toute charge publique, même du service militaire. Ces privilèges confirmés et augmentés par Claude, furent étendus par Néron aux provinciaux (58 ap. J.-C). Trajan renonça définitivement aux réquisitions et aux enchères. Enfin, comme nous l'avons indiqué (page 35), ce fut sous Antonin et Marc-Aurèle que se constituèrent en Italie et dans les provinces des corporations de naviculaires reconnues par l'Etat, dont les membres s'engagèrent solidairement, par une sorte de contrat perpétuel, à assurer le service des transports publics, à condition de jouir des privilèges concédés par la loi et surtout de l'exemption des fonctions municipales et des charges personnelles.
Les inscriptions nous ont fait connaître en Gaule deux de ces corporations de naviculaires, l'une à Arles, l'autre à Narbonne :
Cominio Glaud. Boi(onio) | Agricole JSlio | Apro prsef cohor. | tert. Bracaraugustanae | tribuno (legi | onis) adjut. procur. | Augustorum ad annonam | provincise Narbonensis | et Liguriae praef. al. miliariae | in Mauretania Ceesariensi | navic. mar. Arel. | corp. quinq. patrono | optimo et innocentis | simo.
(Orelli, Inscript, lat., n° 3655. — L'inscription est au musée d'Arles.)
Orelli interprète ainsi les dernières lignes de l'inscription : Naviculariorum marinorum Arelatensium corporis quinquennali... (Les quinquennales étaient des. magistrats municipaux nommés tous les cinq ans et qui exerçaient des fouctions analogues à celles des anciens censeurs romains : les corporations, dont l'organisation était calquée sur celle des cités, avaient également leurs quinquennales.) Herzog {Galliœ Narlonensis provinciœ romance historia, S vol. in-8°, Leipzig, 1864, p. 67, n° 223) propose une autre interprétation : Naviculariorum marinorum Arelatensium corpora quinque... Il existait, en effet, à Ostie cinq corporations de mariniers (Codicarii et navicularii et quinque corpora navigantes. Orelli, Inscript, lat., n° 3178. — Cf. Wilmanns, lnscript. lat., n° 1735) ; mais rien n'indique que cette organisation particulière au port d'Ostie ait également existé à Arles.
Les naviculaires d'Arles sont mentionnés dans une seconde inscription trouvée à Saint- Gabriel (Ernaginum) :
D. M. M. Frontoni Eupor. | Iiïîil Aug. Col. Julia | Aug. Aquis Sextis | navicular(zo) | mar(^o) kxo[{atensi) curat(orï) ejusd(m) corp(om) | patrono nautar. Druen | ticorum et utricularior. | corp. Ernaginensium | Julia Nice uxor | conjugi carissimo.
(Wilmanns, Inscript, lat., n° 2215 et Herzog, 0. o.% p. 73, n° 356.)
Les naviculaires de Narbonne nous sont connus par deux autres inscriptions trouvées à Narbonne :
i° D. M. Tib. Jun. Eudoxi | Navicular. mar. | G. I. P. G. N. M.1 | Ti. Jun. Fadianus | Iïïlil Aug. | G. I. P. G. N. M. et | cond(uctor) FerrÇariarum) | Ripee dextree | fratri piiss.
(Orelli, n° 7253.— Wilmanns, n° 24 96. — Herzog, 0. C, ° 50.)
29 Dec[reto) Sev. | August. | P. Olitio | Apollonio | Seviro Aug. | et navic. | G. I. P. G. N. M. | ob mérita et liberali | tates ejus | qui honore decreti usus | inpendium remisit et | statuam de suo posuit.
(Wilmanns, Inscr. lat., n° 2195. — Orelli, n° 4241. — Herzog, n° 49.)
Ces inscriptions appartiennent toutes à la seconde moitié du deuxième siècle ap. J.-G. ou à la première moitié du troisième, du règne de Marc-Aurèle à celui de Sévère.
Les naviculaires gaulois ne sont pas mentionnés dans le Code Théodosien et nous n'en avons trouvé aucun vestige dans les monuments du ive siècle et de la seconde partie du me.
1 Colonise, Julise Paternse, Claudiœ Narbonensis Martiae (interprétation d'Henzen dans les inscriptions latines d'Orelli).