LA GAULE INDÉPENDANTE — LES PHÉNICIENS - MARSEILLE
Neuf ou dix siècles avant notre ère, le pays qui devait plus tard s'appeler la Gaule était habité par des populations d'origines et de civilisations diverses, mais qui déjà ne vivaient plus de la vie du nomade et du sauvage. Au sud et au sud-est, au pied des Pyrénées, des Gévennes et des Alpes, sur les bords de la Méditerranée et dans la vallée du Rhône, les Ibères1, les Ligures2, connaissaient les métaux : ils savaient exploiter les sables aurifères de l'Ariège et du Rhône ; ils savaient tisser les étoffes; peut-être fabriquaient-ils déjà les armes
1 Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, t. II, p. 30-40.
- Ibid.,^. 49-110. — Cf. A. Bertrand, Les Ibères et les Ligures de la Gaule, extrait du Dictionnaire d'Archéologie celtique {Revue Archéologique, janvier 1883).
et les ornements de bronze dont les stations lacustres de la Suisse et de la Savoie nous ont livré de si curieux débris1.
Sur les côtes de la Manche et de l'Atlantique, sur les plateaux du centre, vivaient plus ou moins clairsemées, mais sédentaires, des tribus qui cultivaient le froment, le seigle, l'orge et le lin, qui .élevaient des bestiaux-^. Leur civilisation semble caractérisée par l'usage des instruments de pierre polie à l'exclusion du métal, et par la construction de ces monuments funéraires connus sous le nom de dolmens, si nombreux en Bretagne et sur les causses du Lot, de l'Aveyron et de la Lozère3.
Quelles étaient les relations de ces populations primitives? Entretonaient-elles des rapports de commerce avec les pays de l'Europe du Nord dont les monuments préhistoriques ressemblent si étrangement à ceux de la Gaule, avec la vallée du Danube, ce grand chemin des migrations asiatiques, avec Tltalie septentrionale où la civilisation ombrienne, qu'on a essayé de rattacher à des origines gauloises4, a précédé celle des Etrusques? Aucune tradition,
1 Voir Desor. Le Bel âge du bronze lacustre en Suisse. 1 vol. gr. in-f°, 1874.
2 Voir Bertrand. Archéologie celtique et gauloise, 1 vol. in-8° 1876, et Dictionnaire (V Archéologie celtique. Fasc. v et vi.
3 Sur 3125 dolmens signalés dans les limites actuelles de la France, on en compte 500 dans le Morbihan, 500 dans le Finistère, 500 dans le Lot, 245 dans l'Aveyron, 226 dans l'Ardèche, 155 dans la Lozère (Bertrand. Archéologie celtique et gauloise, p. 135 et suiv.)
* Desjardins, II, p. 124-125.
aucun document écrit ne nous permet de rien affirmer sur une question que l'étude même des rares monuments de ces époques lointaines n'éclaircira peut-être jamais1.
Les Phéniciens paraissent, en tous cas, parmi les peuples parvenus à une civilisation supérieure, le premier qui soit entré en relations avec les habitants de la Gaule. Gomme les Portugais au xve siècle, sur les côtes occidentales de l'Afrique, ils s'étaient avancés d'étape en étape le long des côtes de la Grèce, de l'Italie, de la Libye et de l'Espagne, Au xie siècle avant J.-C., ils occupaient déjà les îles Baléares et la Sardaigne ; il est probable que la Gaule fut leur dernière découverte dans la Méditerranée et qu'ils y abordèrent mille ans au moins avant notre ère2.
1 II est certain qu'à une époque très reculée, il existait un véritable commerce entre les diverses parties de la Gaule. Des coquillages de l'Océan ou de la Méditerranée qui, très probablement, servaient de monnaies, comme les cauris de la mer des Indes en servent aujourd'hui dans le Soudan, ont été trouvés en très grande quantité dans des stations préhistoriques de l'intérieur; des haches en fîbrolithe, en néphrite, etc., minéraux qui n'existent plus et qui vraisemblablement n'ont jamais existé dans ces contrées, ont été découvertes en Bretagne et en Suisse, et les archéologues ont signalé sur divers points de la France les traces de véritables ateliers pour la fabrication des armes et des outils, qui supposent un commencement d'organisation industrielle et commerciale chez ces populations primitives. M. de Nadaillac a rassemblé un grand nombre d'exemples de ces découvertes dans le tome II de son ouvrage : Les Premiers hommes et les temps préhistoriques, pages 183-189 (2 vol. gr. in-8°.)
8 On place généralement vers 1100 av. J.-C. la fondation de Gadès (voir Movers, Die Phœnizier, t. II, 2e part., p. 14G et suivantes). Il est peu probable que les Phéniciens aient mis plus
La laine des troupeaux, les minerais de plomb argentifère des Cévennes, la poudre d'or extraite des sables des rivières qui se jettent dans la Méditerranée étaient à peu près les seules marchandises que pût leur fournir alors le littoral méditerranéen. Ils apportaient en échange aux tribus ibériques ou ligures les armes et les vases de bronze, les bijoux d'or et d'ivoire, les perles de verre, les étoffes, la poterie, fabriqués à Sidon, à Tyr et à Sarepta.
Peu à peu des comptoirs s'élevèrent sur tout le littoral du golfe de Gênes et du golfe du Lion. Un temple consacré à Melkarth, l'Hercule tyrien, ou à Astoreth, la Vénus sidonienne, des magasins entourés d'une enceinte fortifiée autour de laquelle viennent se grouper les huttes des indigènes, tel est le noyau de ces emporta phéniciens, ancêtres de Narbonne et de Marseille. C'est là l'origine de Ruscino (Castel- Roussillon, en langue punique : le Rocher des Sycomores), de Port-Vendres (Portus Veneris, port de Vénus), de Vendres, sur une des anciennes bouches de l'Aude, de YHeraclea du Rhône (Saint-Gilles), de Monaco (Arx Herculis Monœci), débouché maritime de la route que l'Hercule de Tyr avait ouverte à travers les Alpes entre la Gaule et la Haute-Italie1.
d'un siècle à explorer la côte, du détroit de Gadès aux Pyrénées.
1 Diodore de Sicile, IV, 19 et V, 24. Cf. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, II, p. 125 et suiv. Le culte d'Hercule cl celui de Vénus si répandus sur les bords de la Méditerranée
L'activité phénicienne ne dut pas se borner à l'exploitation du littoral. Une antique légende, recueillie par les historiens grecs1, racontait qu'à son retour d'Espagne, Hercule avait traversé 3e pays qui plus tard s'appela la Celtique et s'y était arrêté pour fonder une ville, Alésia, destinée à en devenir la métropole. La fille du roi, fière de sa beauté et de sa noblesse, avait jusqu'alors repoussé tous les prétendants à sa main. Le héros triompha de ses dédains, et de leurs amours naquit Galatès qui fut le père de la nation des Celtes ou Galates. On sait que, dans les traditions qui se rapportent à l'Europe occidentale, Hercule doit toujours se traduire par Melkarth, le dieu phénicien. Or, la ville dont la légende lui attribue la fondation, est située précisément au point central de la grande route de commerce tracée par la nature entre l'Océan et la Méditerranée, à égale distance de l'Yonne et de la Saône, presque à moitié chemin entre l'embouchure de la Seine et celle du Rhône. N'est-il pas permis de croire que le commerce phénicien, suivant peut-être les progrès des tribus celtiques2 dans la vallée de la Saône et dans
et quelques noms d'origine orientale sont, du reste, les seuls témoignages positifs de l'existence des comptoirs phéniciens sur le littoral de la Gaule méridionale. M. Desjardins groupe ces divers témoignages dans le tome II de sa Géographie de la Gaule romaine (article Phéniciens) et nous adoptons sans réserve ses conclusions.
1 Diodore de Sicile, IV, 19.
4 Nous ne voulons pas aborder ici les problèmes très compliqués de l'ethnologie gauloise et nous renvoyons le lecteur
celle de la Seine, s'ouvrit de bonne heure cette voie nouvelle dont Alésia devint la principale station ?
Le plus important, sinon l'unique objet de ce trafic, était rétain des mines de Cornouaille. Les habitants du pays le transportaient jusqu'à l'île à' Ictis (Wight ou presqu'île de Portland ?) où venaient le chercher des navires partis de la Gaule1 et de la Scandinavie. A une époque plus récente, le transport des marchandises à dos de bêtes de
qui serait tenté de les étudior, aux travaux si compétents de MM. Bertrand, d'Arbois de Jubainville, Maximin Deloehe, Broca, Gaidoz, etc. Mais il est probable que les Celtes, venus comme presque toutes les migrations orientales par la vallée du Danube, ont d'abord occupé en Gaule le pays qui plus tard devait s'appeler l'Helvétie, la vallée supérieure du Rhône et la vallée de la Saône. Ils avaient pu se trouver d'assez bonne heure en relations avec les comptoirs phéniciens par l'intermédiaire des> tribus ligures du littoral et par la navigation du Rhône.
1 Di'ODORE, V, 22. — Suivant Melot {Mémoires de l'Académie des Inscr. et B.-Let., l,e série, t. XVI, p. 153 et suiv.) et M. de Frévjlle {De la civilisation et du commerce de la Gaule septentrionale avant la conquête romaine dans les Mémoires de la Société des antiquaires de France, 3e série, t. II, p. 140 et suiv.), la route du commerce de l'étain aurait été la Loire et non la Seine, et il faudrait chercher l'île Ictis ailleurs qu'à l'île de Wight. En effet, si les chariots pouvaient, comme l'affirme Diodore, passer à marée basse du continent dans l'île, Ictis ne saurait être l'île de Wight ; mais la traversée de la Cornouaille à l'embouchure de la Loire est beaucoup plus longue et plus dangereuse que celle de Weymouth, de Poole, ou même de Dartmouth ou de Plymouth à l'embouchure de la Seine, et le trajet par voies fluviales et par routes de terre n'est guère plus long par la Seine que par la Loire. Voilà pourquoi la route de la Seine nous paraît avoir été fréquentée avant celle qui partait de Vannes ou de Corbilo.
somme, de l'embouchure de la Seine à celle du Rhône, ne demandait qu'un mois. Les transports par eau, plus longs, mais moins coûteux et plus faciles, durent précéder le commerce par routes de terre : c'était sans doute par les voies fluviales que les Phéniciens recevaient cette matière première indispensable à leur industrie et si rare dans les contrées de l'Orient.
Pourquoi se décidèrent-ils plus tard à aller chercher directement l'étain dans les ports de la Grande- Bretagne, en bravant les dangers d'une longue navigation et de mers orageuses? Virent-ils simplement dans ce changement de route l'avantage de supprimer l'intermédiaire des tribus indigènes ? L'ancienne voie fut-elle fermée par des révolutions intérieures ou par l'invasion de peuplades barbares ? Ne cherchèrent-ils à s'ouvrir un chemin à travers l'Atlantique que quand ils rencontrèrent sur les côtes mêmes de la Méditerranée une concurrence triomphante? C'est ce que les historiens et les géographes anciens ont négligé de nous apprendre. Nous savons seulement que, dans le courant du vue et du vie siècle avant J.-C, la prépondérance commerciale, que les Phéniciens avaient exercée jusqu'alors dans la Méditerranée occidentale, s'affaiblit, puis disparut pour faire place à des influences nouvelles. Deux grandes nations maritimes venaient de faire leur apparition dans ces mers où le commerce tyrien avait longtemps régné sans partage : les Etrusques et les Grecs.
Les premiers paraissent n'avoir eu de relations suivies avec la Gaule transalpine qu'à une époque relativement récente. Les tumuli de la Suisse, de la France orientale et de l'Allemagne rhénane, sous lesquels on a découvert des vases de bronze ou de terre de fabrication étrusque, renferment toujours des instruments de fer et surtout ces longues épées à pointe émoussée1, arme caractéristique des tribus auxquelles appartiennent les derniers envahisseurs de l'Italie septentrionale, les Gaulois des historiens latins. Ces monuments ne remontent pas au-delà du ive ou du ve siècle avant notre ère.
Quant aux Grecs, après quelques expéditions qui ne furent que des reconnaissances, ils s'établirent sur les côtes de la Gaule méridionale dès le commencement du vi° siècle avant Jésus-Christ.
On connaît la gracieuse légende de la fondation de Marseille. C'était la coutume chez certaines tribus, que les filles des chefs choisissent ellesmêmes leurs maris. Le père invitait tous les prétendants à un festin : après le repas, la jeune fille entrait dans la salle et offrait une coupe de vin à celui qu'elle préférait et qui devenait son époux. Or, un certain Euxénos de Phocée2, envoyé par ses compatriotes pour explorer les côtes de la Gaule, et qui était l'hôte de Nann, roi des Ligures Ségobriges, arriva le jour même où celui-ci devait
1 Bertrand, Archéologie celtique et gauloise. — Les vases étrusques découverts au delà des Alpes, p. 334 et suir. 1 Athénée, XIII, 36.
marier sa fille nommée Petta. L'étranger prit place avec les chefs à la table du festin, et quand la jeune fille parut avec la coupe, ce fut à lui qu'elle la présenta. Nann respecta un choix qu'il regardait comme inspiré par les dieux et permit à son gendre de fonder une ville sur la côte septentrionale du golfe qui forme aujourd'hui le vieux port de Marseille (600 ans avant J.-C). La nouvelle cité, qui ne tarda pas à s'agrandir par l'arrivée de nombreux émigrants, prit le nom de Massalia.
Presque à la même époque, d'autres Grecs, les Rhodiens, fondaient au pied des Pyrénées le comptoir de Rhodâ (Rosas en Catalogne). Enfin la Gaule orientale et septentrionale était le théâtre de révolutions violentes, de brusques déplacements de peuples dont la tradition n'a gardé qu'un vague souvenir, mais dont le contre-coup se fit ressentir jusque sur les rivages de la Méditerranée. On y voit paraître, pour la première fois, les Celtes refoulés peut-être par l'invasion des tribus désignées plus tard sous le nom de Belges1, et ces nouveaux venus repoussent à leur tour les Ligures vers les Alpes et les Ibères vers les Pyrénées. Les Phéniciens n'opposèrent qu'une faible résistance aux dangers qui les menaçaient de toutes parts. La métropole Tyr, assiégée par les
1 Le nom des Celtes se rencontre pour la première fois dans un fragment du géographe Hécatée de Milet (ve siècle av. J.-C.) Naawxkla itcDuç ty)ç Aiyu<7xixr\ç, xmrh tt,v Ke^xix^v. »— • Fragmenta historicorum grœcorum. Ed. Didot, t. I, p. 2.
Babyloniens qui s'en emparèrent en 574, était impuissante à secourir ses colonies : les Ibères se soulevaient et ouvraient les marchés de la Bétique (Andalousie moderne) aux Massaliotes. La ruine même de Phocée (542), en amenant à Marseille les exilés qui fuyaient la domination des Perses, ne fit qu'accroître les ressources de la jeune cité. Massalia prospérait malgré les intrigues phéniciennes, les attaques des Celto-Ligures et la jalousie des Etrusques. En un ^emi-siècle, le commerce phénicien était ruiné et les comptoirs massaliotes dominaient les côtes de l'Ibérie (MœnaJiê, aujourd'hui Almuneçar, JEmporion, aujourd'hui Ampurias1), de la Gaule [Agathe, aujourd'hui Agde, Rhodanousia aux bouches du Rhône), et de la Corse (Alalia, aujourd'hui Aleria).
Garthage, l'héritière de Tyr en Occident, fit un effort pour reconstituer l'empire commercial perdu par sa métropole. Alliée aux Etrusques, elle réussit à chasser les Phocéens de la Corse et de la Bétique 2, à soulever contre eux les Ligures et les Ibères qui fondèrent aux bouches de l'Aude le port de Narbonne3, peut-être même à relever sur le territoire de Marseille et presque au pied de ses remparts un ancien comptoir phénicien où le culte national fut restauré par les soins des suffètes de Garthage4.
1 Strabon, III, 8.
2 Hérodote, liv. I, 166.
3 H. Cons, De Atace, p. 44 et suivantes (1 vol. in-8° 1881).
* Barges, L'Inscription punique de Marseille, Paris, 1858. — Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, II, p. 135-136.
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