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Les Carthaginois paraissent du reste avoir tiré peu de profit de ces luttes acharnées et n'avoir exercé qu'une médiocre influence sur la Gaule méridionale. Les barbares se civilisaient peu à peu; ils apprenaient à exploiter leurs mines, à fabriquer les armes, les vases, les bijoux, les étoffes qu'autrefois ils recevaient de l'Orient.
La concurrence des Grecs, des Phéniciens et des Etrusques, avait eu dans la Méditerranée occidentale les mêmes effets que produisit plus tard, sur les côtes d'Afrique, celle des Portugais et des autres nations européennes; le prix des marchandises indigènes s'était élevé et celui des marchandises étrangères avait baissé.
Enfin les grandes voies fluviales, la Seine, la Saône, avaient été momentanément coupées par les invasions qui bouleversaient la Gaule septentrionale.
Carthage renonça-t-elle volontairement à un trafic devenu peu lucratif? Y fut-elle forcée, comme semblent l'indiquer quelques allusions de Thucydide1 et de Strabon, par une revanche victorieuse des Massaliotes? Quelle que soit la cause de la retraite des Carthaginois, nous retrouvons vers 400 ou 350 avant notre ère la prospérité de Marseille aussi éclatante qu'après la grande émigration de Phocée. Ses colonies couvrent la côte depuis Agde (Agathe) jusqu'à Nice (Nikaaa); son alliance avec Rome et la décadence de la marine étrusque lui ou-
1 Thucydide, I, 13.
vrent les ports d'Italie ; ses relations avec les villes grecques de l'Espagne septentrionale lui assurent des débouchés au nord de l'Ebre ; son commerce pénètre par la vallée du Rhône jusque chez les JEduens (Bourgogne) dont les tumuli ont livré plus d'une fois aux archéologues modernes des débris de poterie hellénique. Les Grecs ne se contentent pas d'exploiter comme les Phéniciens, ils civilisent ; ils ont apporté à la Gaule l'olivier et la vigne qui s'acclimatent bientôt sur tout le littoral de la Méditerranée : ils y introduisent leur alphabet national et la monnaie inconnue des Phéniciens qui ne procédaient que par échange de marchandises. Les premières monnaies des Celtes et des Ligures sont une imitation grossière des types de Marseille, comme celles des Aquitains des types de Rhoda et d'Emporion1. Vers la moitié du ive siècle avant notre ère, les Massaliotes franchirent à leur tour les Colonnes d'Hercule et poussèrent d'audacieuses reconnaissances dans les mers septentrionales de l'Europe, au pays de l'ambre et de l'étain. La plus connue de ces explorations est celle de Pythéas qui visita la Grande-Bretagne, pénétra dans la mer du Nord, et s'avança au delà des Orcades, peut-être même jusqu'aux parages de l'Islande 2.
1 Voir Lenormant, Considérations générales sur les monnaies de la Gaule, et de Saulgy, Aperçu général sur la numismatique gauloise, 1 vol. in-8° 1866.
2 Voir Lelewell, Pythéas de Marseille et la Géographie de son temps, 1836.
Les navires de Tyr et de Carthage avaient précédé ceux de Marseille. Ils avaient pour but commun les îles C assit érides (îles de l'étain), c'està-dire, suivant l'opinion la plus répandue, la presqu'île de Cornouaille et les îles Sorlingues, peutêtre aussi les côtes de la Galice où l'étain i est encore abondant, et la Bretagne où l'on a retrouvé les vestiges d'exploitations remontant à une haute antiquité 2. Mais les navigateurs anciens, habitués à relâcher pendant la nuit et à ne pas perdre la côte de vue, au lieu de poursuivre directement leur route à travers le golfe de Gascogne, longeaient le littoral de l'Espagne et de la Gaule occidentale. Ce fat ainsi que s'établirent les premières relations .avec les populations du sud-ouest et de l'ouest de la Gaule, restées en dehors des courants commerciaux qui avaient pénétré depuis longtemps dans les vallées du Rhône et de la Seine. Les principales stations de ce nouveau commerce furent les ports de Corbilo (Saint-Nazaire), sur la basse Loire, dans le pays des Namnetes (pays Nantais) et de Vindana (Locmariaker) à l'entrée de l'estuaire qui fut plus tard le golfe du Morbihan 3. La Loire devint comme l'était le Rhône, comme allait bientôt le devenir la
1 Itinéraire d'Himilcon dans Festus Avienus : Ora maritima. — Cf. Unger, Die Kassiteriden und Albion (Rheinisches Muséum, 1883, p. 157 et suiv.).
2 Voir le Bulletin de la Société de géographie, octobre 1866 et la Revue Archéologique de juillet 1883, page 12.
3 Strabon, IV, 2 et 4, et Desjardins, Gféog. de la Gaule, t. I, p. 300 et suiv.
Garonne, une des grandes voies par où la civilisation se répandait lentement jusqu'au cœur de la Gaule. Le Rhin lui-même semble avoir servi de route au commerce de l'Etrurie, comme le Rhône, la Loire et la Seine à celui de la Phénicie et de la
Vase étrusque trouvé à Grœckwyl, près Melkirch, canlou de Berne (Suisse). (Voir Bertrand, Archéologie celtique et gauloise, p. 343.)
Grèce : c'est dans les vallées de la Suisse et dans les provinces rhénanes que l'on a retrouvé les traces les pins évidentes de l'influence des Etrusques sur les Gaulois transalpins *.
Cent ans avant notre ère, le pays avait cumplè-
1 Birtrand, Archéologie Celtique et Gauloise, p. 343 et suiv.
tement changé de face. Le fer a remplacé partout la pierre polie et le bronze : les mines d'or des Alpes et des Pyrénées, les mines d'argent, de cuivre et de plomb des Cévennes1, les pêcheries de corail des îles d'Hyères 2, livrent leurs produits au commerce étranger et à l'industrie nationale qui a sa perfectionner les procédés des Phéniciens et des Grecs 3. Les forêts tombent sous la hache et font place aux moissons; la vigne, importée par les Phocéens, couvre les coteaux des Cévennes et de la vallée du Rhône.
Une révolution non moins profonde s'est opérée dans les routes et dans les habitudes du commerce. Garthage a succombé : Marseille n'a plus de rivale étrangère; mais Narbonne, tour à tour ibère et celtique, commence à lui disputer le commerce de la Méditerranée, et cherche à s'ouvrir une voie vers l'embouchure de la Garonne, où vient de se fonder le marché de Burdigala (Bordeaux). Sur l'Atlantique les Venètes (Vannes) entretiennent une flotte considérable qui va chercher dans la Grande-Bretagne i'étain, le fer, l'or, l'argent, les peaux, les chiens de chasse et les esclaves, et qui les transporte à Gorbilo, où commence la navigation de la Loire4.
1 Gaidoz, L'exploitation des métaux en Gaule. 1868, in-8°.
1 Pline, Historiarum mundi, liv. XXXII, chap. n (xi). Ed. Detlefsen, 5 vol. Berlin 1866.
3 Les Gaulois avaient perfectionné la trempe du cuivre, inventé l'étamage et le placage de l'argent sur le cuivre (Pline, Historiarum mundi, liv. XXXI V, chap. xvn (xlviii).
* Strabon, IV, chap. n, par. 1, et chap. v, par. 2.
Leurs navires construits en chêne et calfatés avec des algues, hauts de poupe et de proue, avec leur large coque, leurs voiles de cuir et leurs ancres retenues par des chaînes de fer, pouvaient affronter les courants et les orages de l'océan britannique.
L'ancienne route de la Seine s'est rouverte ; mais à mesure que le pays devient plus tranquille, les communications par terre se multiplient et font concurrence aux voies fluviales. Il faut un peu plus d'un mois aux convois de bêtes de somme pour aller de la Manche à la Méditerranée ; c'est en partie par cette voie, en partie par la Loire, et par la route qui traverse le pays des Arvernes que Marseille, dont les navigateurs ont renoncé aux dangereuses traversées de l'Atlantique, reçoit l'étain de Cornouaille, les laines, les chevaux et les blés de la Gaule occidentale ou centrale, et expédie en retour ses vins, ses huiles, ses poteries de terre et de bronze et ses savons renommés déjà dans tout l'Occident. C'est surtout le commerce des vins d'Italie et de ceux de la Durance qui enrichit les marchands massaliotes. Les barbares ne reculent devant aucun sacrifice pour se procurer la précieuse liqueur et dans certaines contrées de la Gaule on donne un esclave pour une amphore pleine *.
Des routes carrossables franchissent le Jura, les Cévennes, sillonnent le massif central et rattachent
1 Diodore, V, 26.
la Gaule à l'Italie, par le col du petit Saint-Bernard, et parle littoral de la Ligurie *.
Les péages perçus sur ces routes et sur les rivières, surtout sur la Saône et sur le Rhône 2, commençaient à devenir une source de richesse pour les régions que traversaient ces grandes voies commerciales 3.
Enfin, à la coutume barbare du troc avait succédé dans presque toute la Gaule l'usage de la monnaie. Ce n'étaient plus seulement les types de Marseille et d'Emporion qui servaient de modèles. Les Gaulois avaient couru le monde en mercenaires ou en conquérants : ils avaient rapporté de Grèce et d'Orient les statères macédoniens, et c'était d'après ce type nouveau grossièrement transformé que battaient monnaie les chefs de la Celtique et de l'Armorique.
L'extension du culte de Mercure *, l'inventeur des
1 Strabon, liv. IV, ch. vi, par. 11 et 12.
2 Strabon, liv. IV, ch. i, par. 8, et ch. m, par. 2.
3 Les contestations survenues entre les iEduens et les Séquanes sur la propriété des péages de la Saône furent une des principales causes de la rivalité de ces deux peuples qui entraîna l'invasion des Suèves en Gaule et l'intervention de César (Strabon, liv. IV, ch. m, par. 2). Ces péages étaient affermés et les fermiers étaient d'ordinaire les chefs les plus puissants de l'aristocratie gauloise (César, De bello gallico, I, 18).
4 On ignore le nom de la divinité gauloise que les Romains ont identifiée avec Mercure. Celui de Teutatès, ou de Teut que lui ont attribué certains historiens" modernes n'est justifié ni par les inscriptions, ni par les textes anciens. (Voir Gaidoz, Esquisse sur la religion des Gaulois dans le tome V de Y Encyclopédie des sciences religieuses). N'était-ce pas une transformation celtique du dieu phénicien Melkarth?
arts, le patron des chemins et des voyages, le dieu du négoce, qui, au temps de César, passait pour la principale divinité gauloise, suffirait seule à prouver quelle importance le commerce et l'industrie avaient prise aux yeux de ce peuple dont les combats et les aventures étaient jadis l'unique passion1. Le Gaulois retrouvait, du reste, dans la vie errante du marchand, dans les hasards et les périls des voyages quelque chose des émotions de la guerre. Dans les civilisations primitives, le commerce est nomade, le marchand n'est qu'un colporteur petit ou grand, avec sa balle sur le dos, ou ses longues files de chariots et de bêtes de somme qu'il promène de ville en ville et de marché en marché.
Le commerce de la Gaule, avant la conquête romaine, dut être ce qu'est aujourd'hui celui du Soudan ou de l'Asie-Centrale : quelques grandes villes à la fois sanctuaires et forteresses comme Nemausus (Nîmes), Tolosa (Toulouse), Vienne, Cabillonum (Chalon-sur-Saône), Alesia, Avaricum (Bourges), Genabum (Orléans) où se tiennent à des époques, déterminées probablement par des fêtes religieuses, de véritables foires ; de nombreuses bourgades ou les habitants de la campagne se réunissent à jours fixes pour échanger leurs denrées et pour se procurer les marchandises étrangères, le vin surtout, dont les barbares sont si avides; des cara-
1 César, De bello gallico, liv. VI, ch. xvir.
vanes de marchands gaulois ou massaliotes circulant avec leur pacotille sous la protection des chefs de clans qui font payer leurs services le plus cher possible ; des routes assez mal entretenues, mais praticables pour les chariots à deux (cames) ou à quatre roues (plaustrum ou benna) grossièrement fabriqués avec des planches ou tressés en osier et généralement traînés par des bœufs ; des associations de bateliers placées sous le patronage de quelques personnages puissants, et sous la garantie des conventions commerciales conclues entre les nations voisines, transportant les marchandises et les voyageurs sur les fleuves et sur les rivières : tel était le spectacle que nous retrouverons au moyen-âge et qu'offrait sans doute le commerce gaulois un ou deux siècles avant notre ère.
Mais si nous pouvons reconstituer sans trop d'efforts les conditions matérielles du commerce chez nos ancêtres, il est plus difficile de nous rendre compte de la situation morale du marchand. L'aristocratie gauloise professait- elle pour le commerce le même dédain qu'affichèrent plus tard l'aristocratie romaine et la noblesse féodale? Nous en sommes réduits sur ce point à des conjectures. Cependant, quand on songe aux flottes puissantes entretenues par la république des Venètes, aux richesses immenses de certains chefs gaulois, à la prodigalité de ce Luern qui se promenait sur son char en jetant k la foule des poignées d'or et d'ar-
gent1, on ne saurait s'empêcher de croire que l'aristocratie guerrière et religieuse ne resta pas étrangère au grand mouvement commercial provoqué par l'exemple des Phéniciens et surtout des Grecs. Ces sénateurs venètes, qui se firent tuer si bravement en défendant contre César l'indépendance de TArmorique, devaient être des armateurs en même temps que des chefs militaires ; et les monopoles commerciaux furent peut-être pour quelque chose dans cette opulence des chefs seduens ou arvernes, que l'étendue de leurs domaines ou de leur clientèle ne suffirait pas à expliquer.
La Gaule semblait mûre pour la civilisation, elle l'était aussi pour la conquête. Ce pêle-mêle de peuples, Ibères, Ligures, Celtes, Belges, Germains, à qui on avait fini par donner le nom de Gaulois, n'avait jamais formé une nation, pas même une confédération. L'antagonisme de tribus à tribus se compliquait dans le sein d'un même état de rivalités politiques et de haines sociales. En enlevant à la Gaule son indépendance, Rome lui donna ce qu'elle n'avait jamais connu jusqu'alors, la paix, première condition du travail et de la richesse.
1 Strabon, IV, il, 3.