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CHAPITRE II

LA GAULE ROMAINE - NARRONNE — LYON - LES VOIES ROMAINES — LES COLLEGES DE NAUTES ET DE MARCHANDS

Ce fut Marseille qui ouvrit la Gaule aux Romains et qui recueillit d'abord tous les bénéfices de la conquête. Les Celto-Ligures qui l'entouraient et qui n'avaient cessé de guerroyer contre elle, furent réduits à l'impuissance : son commerce suivait pas à pas les légions et élargissait le théâtre de ses opérations à mesure que les armes romaines pacifiaient la vallée inférieure du Rhône et le littoral de la Méditerranée. Marius lui avait concédé, après sa victoire sur les Teutons (102 av. J.-C), le péage du canal qui débouchait dans le golfe de Fos et qu'il avait fait creuser par ses troupes pour améliorer la navigation des bouches du Rhône envahies par les sables. C'était assurer aux Massaliotes, avec un revenu considérable, le monopole du commerce du Rhône maritime '.

1 Stràbon, IV, ch. i, par. 9, et Desjardins, Géographie de la Gaule, t. I, p. 197 et suivantes.

La fin du second siècle avant notre ère est l'époque la plus paisible et la plus brillante de l'histoire de Massalia.

Son port (le Lakydori), avec ses cales couvertes, ses arsenaux, ses magasins, ses chantiers de construction, ses appareils et ses machines pour le gréement des navires, est un des plus sûrs, et comme nous le dirions aujourd'hui, un des mieux outillés de la Méditerranée : ses maisons basses aux toits de terre mêlée avec de la paille hachée, s'étalent en amphithéâtre sur les flancs des collines rocheuses, qui portent aujourd'hui les noms de butte Saint- Laurent, butte des Moulins et butte des Carmes. La ville haute est dominée par les temples de l'Artémis d'Ephèse, et de l'Apollon de Delphes, les deux divinités protectrices de la cité ; déjà la population est à l'étroit dans l'enceinte qui enveloppe le port et la ville, et qui s'étend du vallon de la Joliette à la limite actuelle du vieux port ; les faubourgs débordent sur la campagne qui n'a plus à redouter les incursions des barbares et que couvrent au loin des plantations de vignes et d'oliviers1.

Mais quand la province romaine s'étendit des Alpes et de la Méditerranée au Rhône, aux Cévennes et aux Pyrénées, quand la conquête fut organisée, les Grecs de Marseille trouvèrent une redoutable concurrence dans cette nuée de colons, de publicains , de négociants , de spéculateurs de

1 Strabon, IV, ch. i, par. 4 et 5, et E. Rouby, Marseille au temps de César [Bulletin de la Société de géographie, 1873).

tout genre qui s'abattit sur la nouvelle province et qui se mit à l'exploiter avec l'âpreté particulière au génie romain.

Soixante-quinze ans après la première expédition, c'est Cicéron qui l'affirme, il ne se faisait pas une affaire, il ne circulait pas un denier dans toute la province sans l'intermédiaire d'un citoyen romain. C'est l'entrepreneur romain qui se charge de mettre en valeur les terres publiques confisquées sur le Gaulois ; c'est l'usurier romain qui prête à ce même Gaulois à deux ou trois cents pour cent le numéraire dont il a besoin pour acquitter les impôts ; c'est le chevalier romain qui les perçoit, et par dessus tout c'est le proconsul romain qui en détermine l'assiette, qui règle les réquisitions, les péages, les octrois, et qui peut ruiner le commerce indigène en frappant l'exportation ou la circulation de certaines marchandises, des vins par exemple, de taxes exorbitantes, auxquelles échappera le négociant italien, mais qui écraseront le commerçant gaulois *.

Le centre de tout ce mouvement n'était plus Marseille, c'était une ancienne cité ibérique devenue colonie romaine en 118 av. J.-G. Narbo Martius (Narbonne), que la politique du Sénat avait choisie pour en faire la rivale commerciale de la vieille alliée de Rome. Située presque au pied des Pyrénées, comme Marseille au pied des Alpes, sur un étang maritime et sur un bras navigable de l'Aude,

1 Cicéron, Pra Fonteio, I ot IV.

rattachée à la Garonne par une route courte et facile, Narbonne ne tarda pas à devenir la métropole de la province qui lui doit son nom (Narbonensis Gallia). Les conquêtes de César, en ouvrant aux trafiquants romains la Gaule indépendante, imprimèrent un nouvel essor aux affaires et à la spéculation ' ; enfin la ruine de Marseille, qui, par dépit de se voir reléguée au second plan autant que par sympathie politique, s'était jetée dans le parti pompéien, laissa pour un demi-siècle Narbonne sans concurrente sur la Méditerranée.

Mais la soumission de la Gaule jusqu'au Rhin et à l'Atlantique déplaça le centre de la vie politique et commerciale. Narbonne devait rester et resta le grand port du Golfe du Lion, elle ne pouvait plus être ni la capitale ni le marché de la Gaule.

Ce fut une ville d'origine récente, Lyon (Lugdunum) qui recueillit ce double héritage. Fondé en 43 av. J.-C. sur la rive droite de la Saône, au pied de la colline de Fourvières, sur l'emplacement d'une

1 La construction de plusieurs flottes dont les agrès venaient en partie d'Espagne (César, De bello gallico, liv. V, ch. i), la nécessité d'approvisionner les armées sur un territoire ennemi et où les communications étaient presque partout difficiles, la vente aux enchères du butin et des prisonniers, enfin les chances favorables qu'offrait à la spéculation un pays où les armes romaines pénétraient pour la première fois, avaient attiré en Gaule à la suite de César une foule de commerçants qui exploitaient ses victoires. Ce fut le massacre des marchands romains à Genabum, le principal entrepôt du commerce de la Loire, qui donna le signal de la dernière insurrection générale des Gaules en 52 av. J.-C. (César, liv. VII, ch. ni).

bourgade gauloise, Lyon devint en quelques années, grâce à son admirable situation et à la faveur des Césars, une des grandes cités de l'empire. Auguste en avait fait le chef-lieu administratif de la Gaule chevelue, la résidence des gouverneurs, l'hôtel des monnaies, la ville romaine par excellence. Un autel gigantesque, dédié parles soixante-quatre cités gauloises à Rome et à l'empereur, se dressa au confluent de la Saône et du Rhône, comme le sanctuaire de la civilisation nouvelle et la consécration religieuse de la conquête '.

De Lyon rayonnèrent dans tous les sens les grandes voies militaires et commerciales construites ou du moins tracées par Agrippa, qui allaient aboutir l'une à Saintes et à Bordeaux, la seconde au Rhin, la troisième à la Manche par le pays des Rèmes (Reims), des Bellovaques (Beauvaisis) et des Ambiens (Amiennois), la quatrième enfin à Arles où elle se bifurquait pour gagner Narbonne et Marseille2. Cette dernière voie qui longeait le littoral, traversait le Rhône sur le pont d'Arles et franchissait les Pyrénées au col de Pertus, était en partie l'œuvre de Domitius, le vainqueur des Allobroges et des Arvernes, qui lui avait donné son nom. C'était la grande route de terre entre l'Italie et l'Espagne.

Quand César avait achevé de soumettre la Celtique, la Belgique et l'Aquitaine, les Gaulois, bien

1 Strabon, IV, ch. m, par. 2.

2 Ibid., par. 11.

qu'à demi civilisés, ignoraient encore leurs richesses ou ne savaient pas en tirer parti. Les Romains se chargèrent de les exploiter, avec ce génie pratique, qui, autant que leur organisation militaire et leurs traditions diplomatiques, a contribué à faire d'eux les maîtres du mondé. La ferme des impôts, des douanes, des péages, des mines1, des salines2, des domaines publics, la haute banque, le commerce d'importation et d'exportation passèrent des mains des indigènes ou des négociants de Marseille à celles des hommes d'affaires et des capitalistes romains 3, représentés dans les provinces par des agents qui n'étaient souvent que leurs affranchis ou leurs esclaves. L'exploitation impudente et brutale sous la république devint plus modérée et plus intelligente sous l'empire. Les empereurs étaient moins pressés de s'enrichir que les proconsuls et avaient plus d'intérêt qu'eux à se concilier les sympathies des provinciaux. Quarante ans après la conquête matérielle, la conquête morale de la Gaule était un fait accompli. Les anciens états étaient de-

1 L'exploitation des mines était nnre, mais un grand nombre appartenaient à l'État.

2 Sous l'empire, toutes les grandes salines appartenaient au fisc ; les particuliers propriétaires de salines avaient le droit de les exploiter pour leur consommation, mais ils ne pouvaient vendre de sel qu'aux fermiers des salines impériales, agents du monopole de l'État {Code JusL, IV, vi-11).

3 Les publicains, pendant le premier siècle de l'empire, comme sous la république, étaient des chevaliers (Tacite, Ann., IV, 6) ; plus tard les sociétés de fermiers se composent d'affranchis et surtout d'affranchis des empereurs.

venus des cités organisées sur le modèle de la cité romaine et jouissant d'une large autonomie municipale : les anciens chefs de clans s'étaient résignés à n'être plus que de grands propriétaires, magistrats de leurs cités, en attendant que la politique impériale en fît des chevaliers et des sénateurs : tous les germes de travail, d'activité et de progrès comprimés autrefois par les tyrannies locales et par les terreurs perpétuelles de la guerre civile ou étrangère, se développaient avec une merveilleuse énergie. Bien qu'elle versât à elle seule autant d'impôts au trésor que tout le reste de l'empire *, la Gaule enrichie s'était réconciliée avec ses vainqueurs. Rome avait pour elle une garantie meilleure que celle de la force, les intérêts satisfaits.

Au second siècle de notre ère, au temps de Trajan et des Antonins, la Gaule avec ses champs fertiles, ses belles prairies, ses magnifiques forêts était un des pays les mieux cultivés du monde romain. Elle exportait en Italie les blés dé l'Aquitaine, de la Celtique et du pays des Allobroges 2 (Dauphiné), le lin des Cadurques ( Quercy3) et des Bituriges (Berry), le chanvre de l'Auvergne et de la vallée du Rhône, le nard de la Provence (valeriana celtica, d'après M. Littré) renommé dans la pharmacopée romaine 4, les bois de chêne et de sapin des im-

1 Velleius Patergulus, II, 39.

8 Pline, Historiarum mundi, liv. XVIII, ch. 7 (xn).

:J Strabon, liv. IV, ch. n, par. 2.

4 Pline, Historiarum mundi, liv. XII, ch. 12 (xxvi) et 13

(xxvn).

menses forêts qui couvraient encore les Pyrénées, les Gévennes, les Alpes, le Jura, les Vosges et presque tout le nord de la Gaule (forêt des Ardennes), les chevaux de la Belgique, les laines de la Narbonnaise, les fromages des Alpes et de Nîmes1, les jambons et les salaisons de la Séquanaise2 (Franche- Comté), et des Pyrénées. Les vins de la Narbonnaise et de la vallée du Rhône souvent falsifiés et peu goûtés des Italiens 3 étaient au contraire un des principaux objets de commerce dans Fintérieur de la Gaule, dans la Grande-Bretagne et la Germanie.

Les huîtres de la Méditerranée et même celles de l'Atlantique et de la Manche que les anciens avaient peut-être trouvé le moyen de conserver dans l'eau douce, figuraient sur les tables des gourmets de Rome 4.

Nous savons que, longtemps avant la conquête, les Gaulois tiraient de l'or des sables de leurs rivières et que dans certaines régions (Hautes-Pyrénées, pays des Tarbelles, et val d'Aoste, pays des Salasses 5), ils exploitaient les roches aurifères par des procédés très analogues à ceux qu'emploient aujourd'hui les grandes compagnies californiennes.

Ces mines qui existaient encore sous Auguste 6 ne tardèrent pas à s'épuiser, mais le fer du Berry,

1 Pline, Historiarum mundi, liv. XI, ch. 42 (xcvn).

2 Strabon, liv. IV, cli. m, par. 2.

3 Pltne, Historiarum mundi, liv. XIV, cli. 6 (vin).

4 Revue Archéologique, août 1883, p. 102 et suiv.

5 Strabon, IV, ch. n, par. 1 et cli. vi, par. 7. G Ibid., IV, ch, vi, par. 7.

du Sénonais, du Périgord, du Rouergue, de la. vallée du Rhône et de la Saône, le cuivre des Pyrénées (Saint-Etienne-de-Baïgorry) des Alpes (pays des Centrons, aujourd'hui Haute-Savoie), des Cévennes (Gabrières dans l'Hérault et Chessy dans le Rhône), l'étain du Limousin, le plomb argentifère du pays des Butènes (Rouergue), des Gabales (Gévaudan), des Centrons, etc., étaient exploités et mis en œuvre avec une habileté qui plaçait la métallurgie gauloise au premier rang des industries de l'empire. Ces exploitations surveillées par l'Etat, bien qu'elles appartinssent aux propriétaires du sol, étaient souvent dirigées par des compagnies qui réunissaient la fabrication à l'extraction du minerai. L'une d'entre elles qui avait son siège à Lyon nous est connue par plusieurs inscriptions * .

Les industries textiles n'étaient pas moins florissantes que la métallurgie : la fabrication des toiles à voiles était répandue dans toute la Gaule2; les toiles blanches de Cahors3, les tapis de la Narbonnaise, les saies bariolées aux vives couleurs étaient renommés jusqu'en Italie 4.

Les progrès du commerce avaient suivi ceux de l'agriculture et de l'industrie. Le réseau des voies romaines ébauché par Agrippa s'était complété et quatre routes carrossables, ou accessibles aux bêtes

1 Des jardins, Griog, de la Gaule, l, p. 408 et suiv.

2 Pline, Historiarum mundi, liv. XIX, 1 (u).

3 Strabon, liv. IV, ch. ni, par. 2.

k Ibid., liv. IV, ch. iv, par. 3.

de somme, franchissaient les Alpes par les cols du petit (Grains Mons) et du grand Saint-Bernard (Summus Penninus), du mont Genèvre (Mons Matrona) et de l'Argentière : la route de la Corniche longeait la Méditerranée de Gênes à Marseille : celles du col de Pertus (Smnmo PyrenœoV},àxi val d'Aran, du Somport, de Roncevaux, et de Lapwr^m (Bayonne) à Pampelune rattachaient la Gaule à l'Espagne. Indépendamment des relais de poste impériaux établis sous Adrien et dont l'usage était interdit aux particuliers, il devait exister sur ces routes de véritables services de roulage : on ne saurait expliquer autrement la rapidité relative des transports qui permettait de franchir en 30 jours les 1000 kilomètres qui séparent l'estuaire de la Seine des bouches du Rhône (plus de 33 kilomètres ou de 8 lieues par jour) '.

Malgré la concurrence des nouvelles voies, la navigation fluviale avait conservé toute son activité. Si nous en sommes réduits à des conjectures sur les entreprises de transports par terre, nous connaissons par les inscriptions un certain nombre d'entreprises de transports par eau qui semblent avoir joué un grand rôle dans le commerce intérieur de la Gaule, dès le ier siècle de notre ère.

Les bateliers du Rhône*, de la Saône3, de la

1 DlODORE, V, 21.

* Nautœ Rhodanici. (Voir de Boissieu, Inscriptions antiques de Lyon, p. 39 et suiv.)

3 Nautœ Àrarici. Ibid., p. 387 et suiv. Cf. Orellt, Inscrip. lai., 200, 4077,4244.

Durance1, de la Seine2, de la Loire3, de XAark, affluent du Rhin, formaient des corporations reconnues par l'Etat, organisées sur le modèle des cités, ayant leurs règlements, leurs propriétés, leurs chefs électifs, et patronnées par de hauts personnages qui se chargeaient de défendre leurs intérêts auprès des autorités romaines s.

Inscription de l'autel des Nautes Parisiens (Musée deCluny).

La plus célèbre, sinon la plus importante de ces

1 Nautœ Druentii. — Orelli, Inscript, lat., 4120. 1 Nautœ Parisiaci (voir plus bas).

3 Nautœ Ligerici. — Gruter, Thésaurus Inscr. lat., p. 472, n° 10.

4 hautœ Aruranci. — Orelli, 365.

5 Outre les corporations de bateliers que nous avons citées, certains épigraphistes (Sghwarz, De collegio utricularioruni, 1*793. Nuremberg. — Calvet, Dissertation sur un monument singulier des utriculaires de Cavaillon. Avignon, 1766, in-8°) ont admis l'existence d'une ou de plusieurs corporations à.' utriculaires (utricularii) qui se seraient servis pour transporter les marchandises sur les étangs du littoral de la Méditerranée de bateaux ou de radeaux soutenus par des outres de cuir (Orelli, Inscr. lat., 4244-4119). Cette interprétation acceptée par M. Lenthérig (Les villes mortes du golfe de Lyon), a été contestée par Bois- Sieu {Inscriptions antiques de Lyon, p. 401) et par Marquardt (H. d. R. AL, t. VII, 2e partie, p. 719), qui voient dans les utriculaires des fabricants d'outrés pour l'huile ou pour le vin.

associations, est celle des Nautœ Parisiaci, dont la mémoire nous a été conservée parles débris d'un autel élevé, sous Tibère, à la pointe de l'île de la Cité (l'ancienne Lutetia) et retrouvé en 1711 sous le chœur de Notre-Dame. Si ce monument n'établit pas que l'association des Nautes Parisiens se rattache par une filiation directe à la hanse des marchands de l'eau du moyen-âge, il atteste du moins, à une époque voisine de la conquête, l'activité de la navigation de la Seine, celle du port de Lutèce et la réconciliation des dieux romains et gaulois, Jupiter et Esus, Gernunnos et Vulcain qui figurent côte à côte sur l'autel votif érigé par nos ancêtres l .

Les deux grands ports de commerce de la Méditerranée étaient Narbonne et Arles, depuis que Marseille avait perdu sa prépondérance maritime et n'était plus qu'une ville de science, de luxe et de plaisir.

Narbonne était situé sur un bras de l'Aude, qui se jetait dans le lac Rubrensis en partie comblé aujourd'hui par les alluvions et remplacé par les étangs de Bages, de Sijean et de Gruissan. Des travaux gigantesques d'endiguement et de canalisation qui avaient rejeté dans le bras de Narbonne la masse de la rivière et approfondi le chenal maritime, faisaient de la métropole de la Narbonnaise un des ports les

1 Voir Sajjval, Antiquités de Paris, 3 vol. in-f°, 1724, et Leroux de Lingy, Histoire de l'hôtel de ville de Paris, 1 vol. in-4°, 1846.

plus sûrs du littoral gaulois l. Elle communiquait avec le Rhône par la navigation des étangs qui s'étendaient alors sans interruption jusqu'à la bouche occidentale du fleuve, avec l'Océan par le cours de la Garonne, navigable depuis Toulouse [Tolosa) 2.

Le port de la Garonne était alors comme aujourd'hui, Bordeaux (Burdigala) qui entretenait déjà des relations avec la Grande-Bretagne et l'Espagne.

Arles i rattaché à la mer par le canal de Marius et peut-être aussi par le petit bras du Rhône et la navigation des étangs, était à la fois un port maritime et le débouché de la navigation du Rhône qui se prolongeait par la Saône jusqu'à Châlon (Cabillonum)3. Sur les bords du fleuve s'élèvent

1 C. Port, Essai sur l'histoire du commerce maritime de Narbonne- 1854, Paris. — H. Cons, DeAtace. Paris, 1.881, — et Lenthérig, Les villes mortes du golfe de Lyon, 1 vol. in-16°. Paris, 1879,

2 Strabon, liv. IV, ch. i, par. 14.

3 Les inscriptions (Orelli, Inscript, lat., 3655 et 4241) constatent à Narbonne et Arles l'existence de corporations de naviculaires, chargés probablement, comme ceux d'Alexandrie et plus tard ceux d'Afrique du transport des blés et autres denrées destinées à l'approvisionnement de Rome, pour le compte de l'administration de l'annone. Jusqu'à l'époque de Trajan, ces transports s'étaient faits par entreprise ou même par réquisition. Trajan abandonna ce système et s'en remit à la libre initiative des armateurs, en augmentant les privilèges et immunités dont jouissaient déjà ceux qui mettaient à la disposition de l'annone des navires d'un certain tonnage. Un peu plus tard, à l'époque de Marc-Aurèle, s'organisèrent des corps de naviculaires qui, moyennant la concession perpétuelle d'avantages considérables, tels que l'exemption des charges personnelles {munera persona-

les opulentes cités de Tarascon, d'Avignon {Avenio), à' Orange (Arausio), de Vienne. Lyon est encore la métropole commerciale et politique de la Gaule1, le siège des plus puissantes compagnies d'industrie et de commerce : les bateliers de la Saône et du Rhône3, les négociants en vins3, la Compagnie des mines et des forges de la vallée du Rhône. Au-dessus de Ghâlon, quatre grandes voies commerciales se détachent de la vallée de la Saône4.

lia), des -fonctions municipales, et même des droits de douane et péages (portorium), s'engagèrent à perpétuité envers l'État. Ces corporations de naviculaires subsistaient encore dans les derniers temps de l'empire d'Occident (Voir H. Pigeonneau, De convectione urbanœ annonce et de publias naviculariorum corporibus, 1876 ; et l' Appendice, n° I).

1 Voir 0. Hirsghfeld, Lyon in der Rœmerzeit, 1 vol. in-8°. Vienne, 1878.

2 Les bateliers du Rhône sont qualifiés de Corpus splendidissimum (Boissieu, Inscr. de Lyon, p. 265). Quarante places d'honneur leur sont réservées au théâtre de Nîmes (Ibid., p. 396), et on compte parmi eux un chevalier et de nombreux magistrats municipaux (Iôid.,^, 207, 297, 390.) Cf. Marquardt, Handbuch der Rœmischen Alterthumer (Das Privaûleben der Rœmer), t. VII, 2e partie, p. 391.

3 Les négociants en vins dont les magasins situés sur les bords de la Saône portaient le nom de Canabce (les tavernes) paraissent avoir occupé le premier rang parmi les corporations marchandes de Lyon (Boissieu, Inscr. de Lyon, p. 207 et 399.)

4 Voir pour les Rouies romaines en Gaule : L'Itinéraire d'Antonin (Ed. Wesseling ou de Forlia) . — La table de Peutinger {Ed. Desjardins). — Recueil des itinéraires anciens (Ed. de Fortia et Lapie). — L. Rénier, Les Itinéraires romains de la Gaule (1850). — Corpus Inscriptionum lalinarum, de Berlin, t. V. — Walckenaer, Géographie ancienne historique comparée des Gaules Cisalpine et Transalpine, 3 vol. in-8° et atlas 1839. — Des Jardins, Géographie de la Gaule romaine.

Pour la carte des voies romaines au iv6 siècle après J.-C,

La première remonte le Doubs jusqu'à Besançon (Vesuntio) et vient aboutir au Rhin près à'Augst (Augusta Rauracorum),où. le fleuve est déjà navigable. La seconde longe la vallée de la Saône et descend par la Moselle1 navigable au-dessus de Trêves (Augusta Trevirorurn), et par la Meuse, vers la vallée moyenne et inférieure du Rhin. C'était la principale voie d'approvisionnement pour les légions cantonnées dans les deux provinces de Germanie et la route du commerce avec la Germanie indépendante où les marchands gallo-romains allaient échanger les tissus et les vins de la Gaule contre les peaux, les fourrures et l'ambre jaune de la Baltique2.

La troisième route, celle de la Saône à la Loire, partait de Châlon, traversait Autun (Àugustodunum), et atteignait la Loire au-dessus ft Orléans (Genabitm, plus tard Aurelianum).

Les marchandises embarquées sur le fleuve arrivaient, après une navigation de 370 kilomètres (2,000 stades), à Nantes (Portus Namnetum) qui paraît s'être substitué, vers le commencement du 1er siècle, à l'ancien port de Corbilo et qui était

nous nous sommes servi en outre de la Carte des Gaules, de l'atlas de Spruner et Menke et du travail publié par M. Hayaux du Tilly dans le compte rendu du Congrès international des Sciences géographiques, 1875.

1 L. Antistius Vêtus qui gouvernait la Germanie supérieure en 58 ap. J.-G. songea à réunir par un canal la Saône et la Moselle; ce projet fut abandonné (Tacite, Annales, XIII, 53.)

5 Au temps de Tacite, les monnaies romaines étaient déjà répandues en Germanie [De moribus Germanice, V.)

également en relations avec la Grande-Bretagne1.

La quatrième route, celle de la Saône à la Seine traversait Autan, s'y divisait en deux branches qui passaient par Avallon et Alise pour aboutir à Sens (Agedincum) sur l'Yonne, et descendait la Seine jusqu'à son embouchure par Melun (Melodunum), Paris (Lutetia) et Rouen (Rotomagus). C'était la voie de transit la plus courte entre la nouvelle province de Bretagne et la Méditerranée ; mais les anciens, malgré les progrès de la navigation, ont toujours redouté les longues traversées maritimes : aussi le principal entrepôt du commerce avec la Bretagne n'est-il pas Caraco tinum (H ar fleur), le port de la Seine, mais Gesoriacum, plus tard Bononia [Boulogne), qui n'est éloigné que de 50 kilomètres de la côte anglaise2. C'est là que Caligula a élevé ce phare gigantesque connu au moyen-âge sous le nom de tour d'Odre et qui subsista jusqu'en 1645 ; c'est là que stationne l'escadre destinée à surveiller le détroit et les côtes de Bretagne, et qu'aboutissent les nombreuses voies romaines qui rattachent Boulogne à la Seine, à l'Oise et à l'Escaut.

A mesure que les communications deviennent plus faciles, les habitudes du commerce se modi-

1 Strabon, liv. IV, ch. n, par. 1 et ch. v, par. 2.

2 Strabon, liv. IV, ch. v, par. 2. — Pomponius Mêla, liv. 111, ch. n, et Pline, Hist. mundi, liv. IV, ch. 16 (xxx) et 23 (xxxvn).

fient peu à peu. Le marchand d'autrefois (mercator) est devenu l'homme d'affaires (negotiator). Souvent il accompagne encore ses marchandises., mais il n'y est plus obligé : il a des associés, des correspondants, des agents qui le remplacent : tel grand commerçant a un établissement à Lyon et un autre à Pouzzoles1 : les principales villes deviennent des foires permanentes où vient s'approvisionner le petit commerce sédentaire ou nomade ; c'est seulement quand il a dépassé les frontières de l'empire que le marchand retrouve les hasards qui remplissaient autrefois sa vie aventureuse.

Quand les Romains avaient envahi la Gaule, ils avaient trouvé établis sur les routes, les ponts, les rivières, au passage des Alpes et des Pyrénées des péages auxquels étaient soumis les voyageurs aussi bien que les marchandises et dont la recette constituait un des principaux revenus des petits Etats gaulois. Quelques-unes de ces douanes intérieures disparurent, d'autres conservèrent le caractère de simples péages ou devinrent des octrois municipaux2; mais la Gaule entière, à l'exception peut-être de la Narbonnaise qui paraît avoir formé une circonscription spéciale et des deux Germanies considérées

1 Orellt, 4242.

2 Voir G. Humbert, Les douanes et les octrois chez les Romains. Toulouse, 1867, in-8°. — R. Cagnat, Etude historique sur les impôts indirects chez les Romains. Paris, in-8°, 1882,

comme territoire militaire, fut enveloppée d'un

La Tour d'Odre, d'après un dessin de la Bibliothèque du Louvre.

réseau de douanes dont le produit connu sous le nom de quarantième des Gaules (quadrage-

sima Gaîliarum) était versé au trésor impérial (fis eus)1.

1 IIerzog, G-alliœ Narbonensis provinciœ Romanœ historia, 1 vol. in- 8°, Leipzig, 1869, p. 248) et Marquardt (Handbuch der rœmischen Alterthumer, t. V, p. 263, note 4) pensent que la Gaule narbonnaise formait une circonscription distincte et que l'union douanière n'existait que pour les trois provinces d'Aquitaine, de Lyonnaise et de Belgique. Cette opinion se fonde surtout sur la séparation administrative de la Narbonnaise et des Gaules qui subsista sous l'empire ; mais on n'a trouvé jusqu'ici aucune trace de stations de douanes entre la Narbonnaise et le reste de la Gaule. Quant aux deux Germanies, bien qu'au point de vue financier, elles ne paraissent pas avoir eu un régime distinct de celui de la Belgique, l'existence d'une station du quarantième à Metz (inscription citée par M. Cagnat, Impôts indirects chez les Romains, p. 60, d'après Robert, Èpigraphie de la Moselle, p 21) semblerait prouver que leur territoire restait en dehors de l'union douanière. Peut-être étaient-elles considérées comme provinces étrangères et soumises à un tarif particulier.

Les stations douanières des Gaules qui nous sont connues par les inscriptions sont : sur la frontière des Pyrénées : Lugdunum Convenarum (Saint- Bertrand de Comminges) et Hliberis (Elnej ; sur le littoral de la Méditerranée Nîmes et Arles ; sur la frontière des Alpes Pedo (Borgo-San-Dalmazzo suivant M. Mommsen) et Fines Cottii (Avigliana) dans le versant italien, Tune sur la route du col de l'Argentière, l'autre sur celle du mont Genèvre, gardant la frontière des Alpes Maritimes et des Alpes Cottiennes, provinces qui administrativement appartenaient à la Gaule, au moins avant Dioclétien ; Cularo (Grenoble) et Ad Puùlicanos (Tournon ou Gilly) sur la frontière de la province des Alpes Pennines qui jusqu'à la fin du n*e siècle ap. J.-C. n'était peut-être pas comprise dans l'union douanière des Gaules (Cf Marquardt, H. d. R. Al., t. IV, p. 128), Tarnada sur le Rhône (Saint-Maurice en Valais) dans la province des Alpes Pennines, mentionné dans une inscription qui ne la désigne, il est vrai, ni comme une station du quarantième, ni même expressément comme une station douanière ; enfin sur la frontière orientale Magia (Mayenfeld entre Coire et Bregenz), Turicum (Zurich), Divodurum ou Civitas Mediomatricorum (Metz) et peut-être Coblentz. (Voir Gagnât,

Les douanes, comme les autres impôts indirects, étaient affermées pour cinq ans et à partir de 321 après J.-G. pour trois ans, à des particuliers ou à des compagnies surveillés par des procurateurs impériaux qui déléguaient dans les différents bureaux des agents destinés à contrôler les opérations des fermiers et de leurs préposés1. Les droits d'entrée et de sortie s'élevaient à 2 1/2 p. 100 pour toutes les marchandises qui circulaient entre l'union douanière des provinces gauloises et le reste de l'empire ; ils étaient probablement plus élevés pour celles qui franchissaient la frontière ou qui venaient de l'étranger2. Certaines exportations, celle de l'or,

Impôts indirects chez les Romains, p. 47, 67, 144, 145, et Hirsghfeld, Die Verwaltung der Rheingrenze dans les Comme ntatio nés philologicœ, 1877.)

Les inscriptions signalent aussi des stations à Lyon et à Vienne. Bien que ces deux villes ne fussent pas situées sur la frontière, leur importance comme centres commerciaux et comme points de départ des routes qui sillonnaient toute la Gaule explique que l'administration romaine y ait établi des bureaux de douane. Aujourd'hui encore, les douanes de Paris et de Lyon dépassent de beaucoup le mouvement de la plupart des bureaux de la frontière. Lyon était vraisemblablement, comme le pense M. Cagnat, le centre administratif de la Quadragesima G-alliarum (ouvrage cité, page 65) et la résidence du procurateur impérial chargé d'en surveiller la perception.

1 II y avait en Gaule un procurateur spécial chargé de surveiller la perception du quarantième et sous ses ordres tout un personnel d'agents inférieurs: préposés, teneurs délivres \tabularii), contrôleurs {contrascriptores) esclaves ou affranchis. Le personnel aux ordres des fermiers n'était pas moins nombreux et se recrutait également parmi les hommes de condition servile (Cagnat, p. 95-99).

1 II nous paraît probable que l'impôt de Yoctava ou huilième (12 1/2 p. 100) qui a été l'objet de si nombreuses discussions

des armes, du fer brut ou travaillé et des denrées alimentaires étaient même absolument prohibées, et la fraude était punie comme crime de haute trahison1.

Les marchandises qui appartenaient à l'Etat et qui circulaient en franchise, celles qui étaient expédiées en transit ou destinées à des villes où il existait des bureaux de douanes, n'étaient pas soumises à la visite : on les plombait à la frontière : les nombreux plombs trouvés dans la Saône, et portant soit le numéro d'une légion, soit le nom d'un marchand ou d'une ville ne laissent aucun doute sur l'antiquité de ce procédé emprunté par nos douanes modernes à celles de l'empire romain 2. Cependant il ne faudrait pas conclure de l'analogie des procédés à celle du caractère économique : la douane romaine était un expédient fiscal, elle n'a jamais été, comme les nôtres, un instrument de protection3.

(voir le résumé de la question dans Cagnat, Impôts indirects chez les Romains, p. 12-16), et qui existait, s'il faut en croire le Code Justinien, dès le temps d'Alexandre Sévère, n'était autre chose qu'un tarif spécial applicable aux marchandises de toute sorte importées de l'étranger ou à destination des pays non soumis à l'empire. Au temps de Cicéron, les marchandises exportées en pays étranger, <zd hodem, étaient déjà frappées d'un droit plus élevé (Pro Fonteio, V).

1 Digeste, XXXIX, iv, 11. — Code Justinien, IV, xli, 1 et 2, Quelques-unes de ces prohibitions, entre autres celles du vin de l'huile, du sel et du blé ne doivent avoir été ni permanentes, ni applicables à toutes les frontières. En tout cas, elles étaient constamment violées.

2 R. Cagnat, 0. c, p. 67 et 68.

3 Outre le portorium (droits de douanes et péages), il existait depuis Auguste (Tacite, Annales, I, p. 78) un droit sur les

On se tromperait aussi grossièrement si, en se fondant sur des ressemblances tout extérieures, on prétendait établir entre la vie économique de la société gallo-romaine et celle de nos sociétés modernes un rapprochement qui n'aurait sa raison d'être ni dans les faits, ni dans les mœurs. Le monde romain n'a jamais connu ces ardentes et libres concurrences, cette âpre activité du travail, cet essor prodigieux et cette influence de la richesse mobilière qui sont un des périls, mais aussi un des progrès de notre temps. Le commerce et l'industrie étaient aux yeux du peuple, comme aux yeux du gouvernement, des professions inférieures qui pouvaient donner la richesse, mais qui ne donnaient pas la considération personnelle. Le négociant enrichi n'entrait dans les classes dirigeantes qu'en consacrant ses capitaux à l'achat de biens-fonds, c'est-à-dire en sortant de sa condition1.

Les chefs et les administrateurs des cités, les

ventes publiques (auctiones, voir Suétone, Caligula, 16), qui fut d'abord du centième (centesima rerum venalium), puis du deux centième, et qui supprimé un moment par Cahgula, au moins en Italie, reparut dans la suite et subsistait encore dans les derniers temps de l'empire {Code Justinien, liv. XII . xix, 4). La vente des esclaves était également frappée d'un droit de 4 0/0 au profit du fisc (Quinta et vicesima mancipiorum).

1 Mercatura autem, si tenuis est, sordida putanda est : siu magna et copiosa, multa undique apportans, multisque sine vanitate impertiens, non est admodum vituperanda, atque etiam si satiata qusestu vel contenta potius, ut sa3pe ex alto in portum, ex ipso portu se in agros possessionesque coutulit, videtur jure optimo posse laudari (Cicéron, De offèciis, I, 42). Cf. Fustel de Coulanges, Histoire des institutions politiques de l'ancienne France, pages 223 et suiv.

seuls qui fissent partie de la curie et qui pussent arriver aux charges municipales étaient les propriétaires fonciers1. Les possesseurs du sol qui souvent étaient en même temps les grands capitalistes et les grands propriétaires d'esclaves, ne se contentaient pas de faire valoir leurs terres : ils spéculaient sur les fermes publiques, ils faisaient le commerce de l'argent en se dissimulant derrière des prête-noms: ils organisaient sous la direction de leurs affranchis des ateliers d'esclaves dont la concurrence écrasait le travail libre2. A la puissance du capital les ouvriers et les commerçants libres essayèrent de bonne heure d'opposer celle de l'association. Cette classe, peu nombreuse en Gaule au moment de la conquête, s'était développée rapidement grâce aux progrès de la civilisation, du bienêtre, et à la transformation des anciennes forteresses (oppida), asiles momentanés des populations rurales, en villes habitées par une population permanente. Les gens de métier et les marchands s'organisèrent en corporations [collégien ou corporà), qui reproduisirent sur une échelle plus modeste l'image même de la cité : elles eurent leur aristocratie et leur plèbe, leurs magistratures électives, leurs propriétés, jusqu'à leurs esclaves et à leurs affranchis3.

1 Code Théodosien, liv. XII, titre I.

* Cf. Marquardt, Handbuch der Bœmischen Alterthiimer, t. VII, lre partie, p. 161 et suiv.

3 Les inscriptions relatives aux corporations mentionnent des patrons, des magistri, des quinquennales, des questeurs, des caissiers (arcarii), des curateurs, des décurions, une plebs (Orellt,

Chaque membre de la corporation versait comme droit d'entrée une certaine somme à la caisse commune : dans beaucoup de collèges, le nombre des membres était limité; les surnuméraires devaient attendre qu'une vacance se produisît pour figurer régulièrement dans la corporation et en partager les privilèges1. L'Etat, tout en surveillant ces associations et en n'accordant qu'avec réserve l'autorisation qui leur donnait l'existence légale2, paraît avoir favorisé ce mouvement, surtout à partir de la fin du second siècle ap. J.-G.3. C'était une sorte de contre-poids opposé à l'influence toutepuissante de l'aristocratie foncière : c'était aussi un moyen d'atteindre plus facilement la richesse mobilière par l'impôt ou par les services professionnels, que les corporations autorisées s'engageaient à rendre à l'Etat ou aux cités*. Vers le troisième siècle

J. Z., 4054, 4055, 4056, 4075, 4076, 4077, 4133, etc. . .). — Les collèges possèdent des immeubles, des sépultures communes, des temples; ils peuvent hériter, ils délibèrent et rendent des décrets (Orelli, 4076, 4080, 4093, 4133); ce sont des personnes civiles, du moins quand ils ont reçu l'autorisation légale {licite coeuntia, Orelli, 4075.)

1 Lettre de Pline à Trajan, X, 42. — Cf. Ulpien, Fragmenta Vaticana, p. 57 et Code Justinien, liv. XI, tit. xvn, 1. 2.

2 Lettre de Trajan à Pline, X, 43.

3 Historia August., Lampride, Vie d'Alexandre Sévère, XXIII, p. 220, et XXXII, p. 225. Edition de 1794, Leipzig.

4 Les corps de fabri si nombreux dans tout l'empire étaient employés à l'extinction des incendies (voir la lettre de Trajan à Pline, X, 43), la corporation des boulangers (pistores) de Rome, créée par Trajan, à la préparation du pain distribué par l'administration de l'annone, les naviculaires au transport des blés destinés à l'approvisionnement de Rome (O. Hirschfeld, An-

de notre ère, industriels, commerçants, propriétaires, classés et groupés suivant leur profession ou leur fortune, formaient, au sein du grand Etat romain et de l'état municipal, comme autant de petites cités, vivant de leur vie propre, supportant, il est vrai, leur part proportionnelle des charges publiques, mais s'isolant volontiers avec cet égoïsme qui est le caractère même de la corporation. Dans chacun de ces groupes, grâce à l'esprit de corps et aux ressources accumulées pendant de longues années de prospérité et de paix, la vie était facile pour les petits comme pour les grands, mais rien n'aiguillonnait l'activité, rien n'éveillait le génie de l'invention et du progrès : pas de découvertes industrielles, peu d'entreprises lointaines, peu de grandes spéculations ; les bénéfices mêmes du commerce et de l'industrie, au lieu d'aller grossir le courant des capitaux en circulation, s'immobilisaient; la propriété foncière les absorbait ; c'était elle qui attirait toutes les ambitions et tous les capitaux disponibles.

Le numéraire, beaucoup moins abondant que de nos jours, suffisait cependant aux besoins1. Ce qui

nona dans le PMlologus, t. XXIX, 1870, et H. Pigeonneau, De Convectione urbance annoncé). Il est probable que des obligations analogues étaient imposées aux collèges de Nantes que nous avons énumérés plus haut.

1 Les données statistiques que nous fournissent les auteurs anciens ne nous permettent pas d'évaluer même d'une manière approximative la quantité de numéraire qui circulait dans l'empire romain ; il est impossible de rien conclure du texte très contesté de Pline l'Ancien (XXXIII, 3 (xvn) sur les réserves du tré-

le prouve, c'est que l'intérêt commercial ne s'élevait pas en moyenne, sauf pour les opérations maritimes, au dessus de 7 à 8 0/01. Les capitaux étaient en grande partie déposés chez les banquiers { argent ariï) et les changeurs [nummularii) qui réunissaient au caractère de commerçants celui d'officiers publics et dont les livres faisaient foi dans toutes les questions de ventes, de prêts et de contrats2. C'était chez eux que se faisaient la plupart des paiements, au moyen de chèques et de virements qui simplifiaient les opérations3.

L/argent était relativement plus rare que l'or : pendant les trois premiers siècles de l'empire, le rapport commercial des deux métaux varia entre

sor à diverses époques : nous ignorons également le chiffre du revenu public sous l'empire (voir Marquardt, H. d. R. AL, t. V, 286 et suiv.) et c'est sur des bases fort incertaines que Savigny, (Mélanges, t. II, p. 138 et suiv.) a établi le calcul qui fixerait à 450 millions le revenu de l'impôt foncier sous Constantin. Nous avons sur les prix des données plus sûres et plus nombreuses qui nous permettent d'affirmer que, si les objets de luxe ont atteint souvent chez les Romains, comme chez nous, un taux exorbitant, les denrées de première nécessité se sont maintenues, au moins pendant les premiers siècles de l'empire, à des prix inférieurs à ceux de nos jours. (Voir Marquardt, H. d. R., AL, t. V, p. 51 et suiv., et Levasseur, De la valeur des monnaies romaines, in-8°, 1879.)

1 Ce dernier taux est celui que fixe le Code Justinien pour les affaires commerciales. — Cod. Just., IV, xxxn, 26.

2 Digeste, II, xm, 9. — (Voir Kraut, De argentariis et nummulariis commentatio . Gœltingue, 1826, in-8°).

3 Voir Pagkitstecher , De litterarum obligatione et de rationibus tam domesticis quant argentariorum. Heidelberg, 1851, in-8°, et Marquardt, H. d. R. AL, t. V. p. 63 et suiv.

1 : 9 et 1 : 12 !, même à l'époque où l'argent souvent falsifié devint une véritable monnaie d'appoint et où l'or fat seul reçu dans les caisses publiques2. Mais dans la seconde moitié du 111e siècle, les guerres civiles, les incursions des barbares, les insurrections de paysans (les Bagaudes), l'affaiblissement du pouvoir central, bouleversèrent profondément la vie économique du monde romain et surtout de la Gaule qui avait plus souffert que le reste de l'empire% Pendant vingt ans (260-280 ap. J.-C), elle avait été-* dévastée par les barbares de toute origine, Sarmates, Francs, Vandales, Burgondes, Alamans, qui tantôt pour leur propre compte, tantôt comme auxiliaires des empereurs gaulois, avaient promené du Rhin à la Loire le pillage et l'incendie : les pirates saxons ravageaient les côtes et interceptaient les communications avec la Grande-Bretagne ; les populations des campagnes pillées par les Germains et par les soldats de l'empire, écrasées d'impôts et de redevances qu'elles ne pouvaient plus payer

1 Voir LevasseuRj De la valeur des monnaies romaines, p. 38. — Mommsen, Histoire de la monnaie romaine, trad. par MM. de Blacas et de Witte (4 vol., in-8°, 1865-1875), t. III, p. 42 et suiv. — Ch. Lenormant, La monnaie dans V antiquité, 2 vol. in-8°, 1878, liv. II, ch. i.

2 Dès le temps de Trajan, la monnaie d'argent qui avait eu cours jusqu'à l'époque de Néron, concurremment avec la mon-, naie d'or, contenait plus de 20 0/0 d'alliage ; sous Elagabal l'argent cessa d'être reçu dans les caisses publiques et les impots durent être payés en or. (Lampride, Vie d'Alexandre Sévère, 39.) Sous Trajan le rapport légal des deux métaux était de 9, 37. (Voir Levasseur, 0. c, p. 38, et Marquardt, H. d* B. Al, t. V, p. 25 et suiv.)

s'étaient soulevées à la fois contre les empereurs et contre les grands propriétaires : aux horreurs de l'invasion étaient venues se joindre celles d'une jacquerie qui trouvait des complices dans la plèbe des villes et que les troupes impériales occupées à défendre les frontières étaient impuissantes à réprimer. Les fortunes privées étaient aussi profondément atteintes que la fortune de l'Etat : 1,'or se cachait, la monnaie d'argent s'altérait de [Sus en plus 1 ; en quelques années la valeur relative des deux métaux était tombée d'un douzième à un quinzième ; le commerce était interrompu, l'industrie chômait ; les corporations, après avoir épuisé leurs réserves, commençaient à se dissoudre; la terre même foulée par les légions et par les barbares, restait souvent inculte : à mesure que la misère augmentait, le ralentissement de la production, l'altération des monnaies, la spéculation qui, dans tous les temps, n'a jamais hésité à exploiter les calamités publiques faisaient monter le prix des denrées de première nécessité, et le crédit qui suffisait au train ordinaire de la vie romaine, était impuissant contre de pareilles difficultés2.

Dioclétien et Constantin réussirent à dissimuler le mal plutôt qu'à le guérir. L'édit de 301, qui éta-

1 Sous Claude le Gothique le denier (argenteus) était devenu une monnaie de billon ; il ne contenait plus que 4 à 5 p. 100 d'argent.

2 Voir le préambule de l'édit de Dioclétien. (Edit de Dioclétien établissant le maximum dans l'empire romain, par M. Waddington, gr. in-f°, 1864.)

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blissait un maximum pour les salaires et les principales marchandises, resta lettre morte ; la cherté ne cessa que par la diminution progressive de la population urbaine et l'introduction des cultivateurs barbares dans l'empire où les bras ne suffisaient plus au travail agricole '.

Les corporations trouvèrent un soulagement momentané dans la réforme de l'impôt. Pendant trois premiers siècles, les industriels et les coi çants avaient été soumis à un impôt sur le et sur le revenu établi d'après la valeur du matériel d'exploitation et le chiffre d'affaires, déclaré par les intéressés et contrôlé par les agents de l'État2. Quand les corporations furent régulièrement organisées, chacune d'elles fut probablement taxée en bloc et autorisée à répartir elle-même entre ses membres cette espèce de patente collective 3. Après la réforme du commencement du ive siècle, ce ne furent plus seulement les membres de telle ou telle corporation, ce furent tous les commerçants (negotiatores), qui, dans chaque cité, formèrent un groupe de contribuables imposé collectivement, solidairement responsable envers l'État, mais libre de

1 Eumène, Panégyrique de Constance Chlore. — La réforme monétaire de Dioclétien et de Constantin dut contribuer également à la solution de cette crise économique, en rétablissant l'accord entre la valeur réelle et la valeur nominale des monnaies.

2 Voir Marquardt, H. d. R. Al , t. V, pages 227-230.

3 C'est sous Alexandre Sévère que cette patente (aurum negotiatorium) paraît avoir été établie ou du moins étendue à tous les corps de métiers (Lampride, V. Al. Bev., 24 et 32.)

répartir et de percevoir comme il l'entendrait la contribution commune1.

On appela cet impôt chrysargyre, ou or lustral*, parce qu'il se percevait d'abord tous les cinq ans, puis tous les quatre ans, tantôt en or, tantôt en argent. Ce nouveau système permettait de dégrever les corporations les plus compromises, et de faire . neser une plus lourde part du fardeau sur celles qui é WtX le plus capables de le supporter : il donnait

Ritre aux différentes classes de commerçants un sentiment plus net de leur solidarité, et des moyens plus puissants pour lutter contre la grande propriété, c'est-à-dire contre les autorités municipales, qui cherchaient à faire retomber sur la richesse mobilière le poids des charges publiques. Mais cette organisation même ne tarda pas à produire des conséquences que n'avaient probablement prévues ni les populations, ni le gouvernement.

Dans chaque cité, les chefs des corporations furent naturellement chargés de répartir l'impôt sur le revenu de la propriété mobilière, comme les décurions, chefs du groupe des propriétaires fonciers, répartissaient l'impôt sur la richesse immobilière 3. IJ en résulta que tous les commerçants qui n'appartenaient pas aux corporations furent moralement contraints de s'y affilier, sous peine de rester isolés dans ce grand corps, où ils n'auraient d'autres dé-

1 Code Thëodosien, XVI, n, 15, et XIII, m, 3 et 17.

2 Code Tkéodosien, liv. XIII, titre i.

3 Ma., liv. XIII, lit. i, lois 1G et 17.

fenseurs qu'eux-mêmes, et où leurs intérêts auraient été nécessairement sacrifiés.

Plus tard, la loi sanctionna le fait, et tout chef de maison dut faire partie d'une corporation, comme tout propriétaire d'un domaine de 25 jugera faisait partie d'une curie1.

La corporation même, au lieu d'être une association libre, devint une prison. Presque tous les collèges étant assujettis à des redevances en travail envers les cités ou envers l'Etat, l'impôt étant fixé pour une période de quatre ans, et les allégements presque impossibles à obtenir d'un gouvernement dont les besoins grandissaient avec la misère publique, toute diminution du nombre des négociants contribuables représentait une augmentation de charges pour ceux qui restaient. Vers la fin du ive siècle, dans cette nouvelle période de troubles qui précéda la désorganisation de l'empire d'Occident, les ruines et les désertions devinrent nombreuses : les corporations, écrasées par l'impôt, réclamèrent à grands cris des mesures qui arrêtassent ce mouvement de dissolution. L'État, dont les intérêts étaient d'accord avec les leurs, fit droit à leurs plaintes; les édits impériaux interdirent aux membres des collèges comme aux curiales d'entrer dans l'armée 2,

1 Code Thêodosien, liv. XII, "tit. i, 1. 179. Vacantes quoque et nulla veterum dispositione ullius corporis societate conjunctos curise atque collegiis singularum urbium volumus subjugari.

* Code Justinien, liv. XII, tit. xxxv. — Novelle de Valentinien, XII, {Code Thêodosien, Ed. de 3*750. t. VI, p. 417).

dans le clergé, dans toutes les carrières qui jouissaient de l'exemption d'impôts et de charges personnelles ; onvleur défendit même de quitter leur cité et leur/corporation pour s'établir ailleurs : le négociant et l'artisan se trouvèrent enchaînés à leur profession et à leur collège, comme le curiale l'était à son domaine et à sa curie1. Un pareil état de choses qui révolterait profondément tous nos instincts modernes, n'avait rien de contraire à l'idée que se faisaient les anciens des droits de la cité et de ceux de l'individu, les consciences ne s'indignaient pas, mais les intérêts souffraient. Tout ce que la Gaule romaine avait aimé et respecté semblait lui manquer à la fois ou se retourner contre elle. La cité, la vieille patrie gauloise, de plus en plus absorbée dans la grande patrie romaine, demandait aux citoyens plus de dévouement et de sacrifices, à mesure qu'elle s'effaçait davantage; la corporation n'était plus comme la cité qu'un instrument administratif et fiscal; enfin l'empire luimême, qui était depuis si longtemps, aux yeux des peuples, l'arbitre équitable de tous les intérêts, le gardien de la paix publique, la force mise au service de la loi, se montrait impuissant à les défendre contre les ravages des barbares, contre les révoltes

1 Code Théodosien, liv. XIV, tit. n,\oi 4 ; tit. vu, 2 ; tit. vin. 2. — De retrahendis collegiatis vel -«epllegis judices dabunt operam ut ad proprias civitates qui lohgius abierint retrahi jubeant cum omnibus quse eorum erunt, ne desiderio rerum suarum loco originario non valeant adtineri. (Code Théodosien, XIV, vn, 1.)

des paysans, contre l'indiscipline des armées; et par une cruelle ironie, l'impôt augmentait avec le désordre et la misère; l'empire faisait payer plus cher les services qu'il ne savait plus rendre. Aussi le sentiment qui semble dominer dans la société gallo-romaine, à la fin du ive siècle, c'est une sorte de découragement, d'affaissement moral et d'indifférence égoïste qui en est la conséquence. Les liens sociaux se relâchent, on se désintéresse de la corporation, de la cité et de l'empire ; chacun s'isole et ne songe plus qu'à soi ; on n'a plus qu'une pensée : se soustraire par tous les moyens aux charges et aux misères communes1. Au milieu de l'effondrement général de l'ancienne société, la seule institution qui inspire confiance, la seule force jeune et vivante, c'est le christianisme, qui a contribué largement à désorganiser l'ancien monde, mais qui a préparé le nouveau. La Gaule romaine du ve siècle ap. J.-G. était prête pour l'invasion barbare, comme la Gaule indépendante du Ier siècle av. J.-G. l'était pour la conquête romaine.

1 Voir les livres XII et XIV du Code Théodosien.

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