‹ Histoire du commerce de la FranceChapitre 8 sur 21 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA GAULE FRANQUE LES MARCHANDS SYRIENS ET JUIFS - LE COMMERCE SOUS LES MÉROVINGIENS ET SOUS CHARLEMAGNE — LES MONNAIES FRANQUES

Quand on se représente la Gaule dans la seconde moitié du ve siècle, après ces grands courants d'invasions qui l'ont balayée pendant cinquante ans, on se figure volontiers que le flot a tout emporté, que les institutions romaines ont disparu, que les fortunes privées se sont abîmées dans une effroyable catastrophe, que les barbares ont asservi les Gallo- Romains, que la vie sociale est suspendue, l'industrie ruinée, le commerce interrompu. Ce tableau, qui répond à l'idée que nous nous faisons d'une conquête barbare, est nécessairement exagéré, parce que l'invasion germanique ne fut pas une conquête. Les Germains qui s'établirent sur le territoire romain, ceux même qui avaient employé la force pour s'y faire une place, ne se considérèrent pas comme des conquérants, mais comme des sujets et des sol-

dats de l'Empire : ils songeaient si peu à le détruire qu'ils aspiraient à le servir même malgré lui. Les rois burgondes, wisigoths et francs du ve et du vie siècle ne furent, aux yeux des populations galloromaines, que des officiers impériaux, d'abord investis de pouvoirs exclusivement militaires, mais qui finirent par y joindre l'administration civile et par effacer les empereurs, qu'ils avaient la prétention de représenter. Sans doute ce cantonnement plus ou moins autorisé des barbares dans l'Empire, ce déplacement du pouvoir, ne s'opérèrent pas sans troubles et sans souffrances ; il y eut des massacres, des incendies, des ravages, des chocs entre Romains et barbares, et surtout entre barbares de nations diverses, qui se disputaient le droit exclusif de défendre l'Empire, et par conséquent de l'exploiter, mais il n'y eut ni dépossession en masse, ni asservissement des anciens habitants, ni destruction systématique des institutions romaines, ni même prépondérance exclusive de l'élément germanique *.

A la fin du vie siècle, après l'établissement de la monarchie franque et les querelles sanglantes des descendants de Clovis, nous retrouvons l'organisation sociale de la Gaule, telle à peu près qu'elle existait sous les derniers empereurs d'Occident : Une aristocratie de grands propriétaires romains ou germains, avec leurs bénéficiaires ou tenanciers, leurs colons et leurs esclaves, occupés les uns au

1 Voir Fustel de Couianges, Histoire des Institutions politiques de l'ancienne France, t. I, liv. III.

travail de la terre, les autres à des travaux industriels ; des cités administrées par des curies, qui répartissent et qui perçoivent l'impôt foncier; dans chaque cité, un évêque presque toujours de naissance illustre et de race gallo-romaine, véritable chef de la curie, et un comte, représentant de l'autorité royale, qui ne vit pas toujours en bonne intelligence avec les pouvoirs locaux; enfin, une administration centrale qui reproduit grossièrement, mais servilement, celle des derniers temps de l'empire romain1. Les corporations commerçantes et industrielles, qui avaient joué un si grand rôle au ive et au va siècle, subsistaient-elles encore? L'absence de témoignages contemporains ne nous permet ni de le nier, ni de l'affirmer 2. L'impôt du chrysargyre avait disparu, même dans les pays restés romains au commencement du vie siècle3; les corps de négociants, organisés dans chaque cité à un point de vue purement fiscal, avaient dû disparaître en même temps, au moins comme institution publique. Ils n'avaient plus de raison d'être, une fois l'impôt supprimé4. D'autre part, la concurrence

1 2W*«fliy.iy.

2 M. Levasseur, Histoire des classes ouvrières, t. I, liv. II, ch. m, p. 123-124, croit à la persistance des corporations. Nous sommes disposé à admettre qu'un certain nombre au moins durent survivre en se transformant, mais nous n'en connaissons aucune preuve positive pour la période franque.

3 Cet impôt avait été aboli par l'empereur Anastase en 501.

4 On n'en trouve plus aucune trace dans le Code Justinien, bien qu'il existe encore à cette époque des collèges régulièrement organisés.

que faisaient à l'industrie des villes et au travail libre les ateliers serviles d'hommes et de femmes entretenus par l'État, par les grands propriétaires et même par certains monastères *., avait dû contribuer, avec les ravages de la guerre, à ruiner la plupart des anciennes corporations ; enfin, la défiance que montrèrent, surtout à partir du ixe siècle, le pouvoir civil et la puissance ecclésiastique pour les ghildes, confréries et associations de toute espèce 2, n'était pas faite pour encourager celles qui auraient essayé de lutter contre tant d'obstacles.

Malgré la décadence de l'industrie et les désordres inévitables qu'entraînait l'affaiblissement du pouvoir central, le commerce paraît avoir conservé une certaine activité.

Au vie siècle, il existait encore des relais de poste 3. Sur les voies romaines, entretenues et réparées parles Mérovingiens, circulaient, avec leurs attelages de bœufs ou de chevaux, les lourds chariots qui servaient au transport des marchandises et des voyageurs. Les édits royaux ordonnaient de ménager des chemins de halage le long des rivières navi-

1 Voir Levasseur, Histoire des classes ouvrières, liv. II, ch. u.

* Voir Aug. Thierry, Considérations sur l'histoire de France, ch, vi. On doit remarquer cependant que les ghildes proscrites par les capitulaires et les décrets des conciles étaient des sociétés de défense ou de secours mutuels, se réunissant périodiquement dans des banquets empruntés à la tradition païenne, et qui n'avaient nullement le caractère d'une corporation ouvrière ou d'une association commerciale.

3 Grégoire de Tours, Hist. Eccl. des Francs, IX, 9.

gables *; les fleuves étaient restés les grandes routes du commerce intérieur, et les compagnies de batellerie de la Gaule romaine avaient peut-être survécu à la chute de la domination impériale.

Les ports de l'Atlantique , Bordeaux 2 et Nantes3, ceux de la Manche, Alet4 (entre Saint -Malo et Saint-Servan), Rouen, Quantovic (Etaples ou Saint- Josse-sur-Mer ?) sur la baie de la Ganche 5, Boulogne, étaient en relations avec les Wisigoths et les Suèves d'Espagne, les Irlandais, les Frisons6 et recevaient en échange des vins, du miel, de la garance7, des blés et des toiles de la Gaule, les huiles et le plomb d'Espagne, les métaux et les esclaves de la Grande-Bretagne, les draps grossiers de l'Irlande et les étoffes plus fines que commençait à fabriquer la Frise. Marseille, Arles, Narbonne, les grands ports de la Méditerranée, étaient toujours les entrepôts du commerce de l'Orient,

1 Charte de Childebert en 558. (Pardessus, Diplomata, t. I, 117, n° 163.) Teneant autem perticam legalem, sicut mos

est, ad ducendas naves et reducendas.

2 Ausone, Clarœ Urbes, XIV. — Epistolœ, IV. — Cf. Acta Sanctorum ord. S. Bénédictin ssec. II, p. 824 et suiv.

3 Fortunatus, liv. III, cap. x. L'évêque Félix (vi8 siècle) avait fait faire de grands travaux pour améliorer le cours de la Loire.

4 Acta Sanctorum Ordinis S. Benedicti, sœc. I, p. 219 (vie de

saint Malo). — Aletis populis et navalibus commerciis

frequentata.

5 Diplomata, t. II, p. 5.

6 Diplôme de Pépin (753), D. Bouquet, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. V, p. 099.

7 Diplomata, t. II, p. 5.

LA GAULE FRANQUE Gî

où leurs vaisseaux allaient chercher les épices, les soieries, le papyrus d'Alexandrie \ les draps et les tapis d'Antioche et de Laodicée, que leurs négociants échangeaient en partie contre du numéraire, en partie contre les métaux, le miel, le safran, les amandes et les toiles de la Gaule méridionale, le corail apporté d'Italie, et l'ambre, venu par terre des bords de la Baltique a.

Les conquêtes des Francs, maîtres de la Germanie centrale et méridionale, avaient ouvert au commerce deux voies nouvelles : l'une, par le Danube, se prolongeait jusqu'aux frontières de l'empire d'Orient et jusqu'à Gonstantinople, à traversées pays occupés par les farouches tribus des Avares et des Bulgares ; l'autre aboutissait, par la Thuringe, aux régions où dominaient les Slaves Sorabes (Mecklembourg, Brandebourg, Poméranie), et Wendes (Bohême, Moravie, Autriche, Carinthie). Dans ces contrées incultes, couvertes de forêts et de marécages, au milieu de ces populations belliqueuses, les marchands ne pouvaient se risquer qu'en nombreuses caravanes, l'épée au côté et la lance au poing. Ces expéditions lointaines et semées de périls

1 Grégoire de Tours, liv. V, ch. v.

2 Voir pour le commerce de la Gaule, du ve au xe siècle, le mémoire de l'abbé Carlier (1753), sur l'Etat du commerce en France sous les rois de la première et de la [deuxième race, reproduit dans le tome XVI de la Collection des meilleures dissertations sur Vhistoire de France, publiée par Leber. Ce mémoire, bien qu'incomplet et d'une critique parfois superficielle, peut encore être consulté avec fruit.

séduisaient le génie aventureux de la race franque. On faisait de beaux bénéfices avec les barbares. On achetait, pour quelques outres de vins et quelques ballots d'étoffes, l'ambre et les fourrures, ou les riches dépouilles qu'ils avaient enlevées aux Grecs d'Orient. Souvent, des caravanes entières disparaissaient, massacrées par les hordes de pillards ; mais parfois aussi ces aventuriers, demi-marchands, demi-soldats, s'élevaient à de brillantes destinées. On citait un trafiquant d'origine franque, nommé Samo, qui, après avoir aidé les Wendes de Bohême à repousser une invasion des Avares, était devenu leur chef, et, attaqué par les armées austrasiennes, avait infligé de sanglantes défaites au roi Dagobert, son ancien souverain *.

La foi trouvait son compte, comme l'ambition, à ces voyages au pays des païens. Chemin faisant, on leur distribuait des images religieuses, on essayait de les convertir tout en les exploitant. Le soldat et le marchand se doublaient d'un missionnaire ; on faisait son salut en faisant sa fortune, et si on succombait, on avait la consolation de mourir en martyr.

Ce mélange du commerce et de la religion est un des traits caractéristiques du moyen- âge, comme de l'antiquité. Les plus anciennes foires de la Gaule, celle de Troyes, qui existait déjà au ve siècle 2, celle de Saint-Germain-des-Prés, celle de Saint-Denis,

1 Chronique dite de Frédégaire, ch. xlviii. * Sidoine Apollinaire, Epist., liv. VI, ep. 4.

qui remonte au temps de Dagobert (629)*, sont en même temps des pèlerinages. Cette dernière, la plus célèbre de toutes, sous les Mérovingiens, se tenait hors des murs de Paris, entre l'église Saint- Martin et l'église Saint-Laurent, sur les terrains traversés par le ruisseau de Ménilmontant ; elle s'ouvrait le jour de la fête de Saint-Denis et durait quatre semaines, pour permettre, dit la charte de fondation, aux marchands d'Espagne, de Provence et de Lombardie, et même à ceux d'outremer, d'y prendre part. Les droits de toute espèce, perçus par le fisc sur les marchands qui s'y rendraient, étaient supprimés pour les deux premières années et remplacés pour l'avenir par une taxe concédée à l'abbaye de Saint-Denis. L'énumération en était longue, on n'en compte pas moins de quinze dans une charte de Pépin-le-Bref 2 ; mais si

1 L'authenticité de la charte de Dagobert {Diplomata, t. II, p. 5) qui établit la foire de Saint-Denis, bien que reconnue par Mabillon a été contestée, mais des chartes postérieures et entre autres celle de Pépin (753) confirment au moins la date de cet établissement.

2 Les rois francs ne semblent pas avoir distingué les droits de douanes perçus à la frontière des péages perçus dans l'intérieur, qui se confondaient sous le nom de teloneum (tonlieu), comme ils s'étaient du reste confondus dans la langue officielle de l'empire romain sous le nom de portorium. Il existait déjà, à l'époque romaine, indépendamment des stations de douanes, des péages sur les ponts (Digeste, XIX, n, 60, par. 8), sur. les routes (Suétone, Vitellius, XIV) et sur les rivières (Hérodien, II, iv, 7). Un grand nombre de cités percevaient des droits d'octroi et de passage qui appartenaient pour un tiers à la cité et pour les deux tiers au fisc {Code JusL, IV, lxi, 13).

Ces diverses taxes subsistèrent et se multiplièrent à l'époque

on les analyse, on s'aperçoit que les uns s'appliquaient aux transports par terre {rotaticus, themo-

mérovingienne. Celles qui pesaient sur les marchandises se payaient soit en argent, soit en nature et différaient suivant la provenance (Cf. Waitz, Verfassung des Frœnhischen Reichs, t. II, p. 308 et suivantes). A la foire de Saint-Denis les agents de l'abbaye percevaient deux sous par charrette de miel ou de garance sur les marchands d'outre-mer et un sou seulement sur les marchands de Rouen, de Wicus (Quantovic), des ports du littoral normand et picard désignés sous le nom de littus saxonicum (voir Appendice n° 2), et des autres cités du royaume {Diplomata, t. II, p. 5).

Les divers droits mentionnés dans la charte attribuée à Dagobert Ier [Diplomata, t. II, p. 4), dans celle de Pépin et dans les autres documents contemporains (voir Diplomata, t. II, p. 94 et le Glossaire de Ducangé aux différents mots cités plus loin) sont :

Les droits sur la cargaison des navires (navalis evectio ; Dipl., II, p. 94) ; les droits de navigation sur les fleuves et rivières (naulum, navigius, navigatum, vogatium : Dipl., ibid. et II, p. 5, voir ces mots dans Dugange), qui peut-être n'étaient pas distincts des précédents ; les droits de quai et de rivage [ripaticus : Dipl., II, p. 5). Ces différentes taxes étaient destinées à l'entretien des cours d'eau navigables, des chemins de halage, quais, ports, etc. Les droits de passage [passionaticus) ou de transit : {Dipl., II, p. 5); les droits de pont (pontaticus : Dipl., t. II, p. 5), payés au passage des ponts et qui dans certains endroits s'appliquaient aussi aux bateaux; les droits de porte et de port [Portaticus) perçus probablement sur les navires à l'entrée des ports aussi bien que sur les voitures à l'entrée des villes (Cf. Dugange, au mot Portaticum) ; les droits de circulation sur les voitures qui portaient les noms de rotaticus ou volutaticus, et de themonaticus parce qu'on les percevait sans doute d'après le nombre des roues et celui des animaux attelés (Dipl., II, p. 5 et Dugange, Rotaticum et volutaticum) ; la taxe sur les bêtes de somme (Saumaticus : Dipl., II, p. 5); le droit de pulverage (pulveraticusj qui, généralement, ne s'appliquait qu'aux troi> peaux (Voir Dugange, Pulveraticum); le droit de gazonnement (cespitaticus) pour l'entretien de la bordure des routes et des chemins de halage (voir Dugange, Cespitaticum), servaient h entretenir les routes, le pavage des rues, les ponts, etc. Le

naticus, pontaticus, etc.) ; les autres aux transports par eau (navigius, ripaticus, etc.) ; qu'un certain nombre étaient des droits de marché, et que la plupart existaient déjà sous l'administration romaine et existent encore aujourd'hui sous d'autres noms, et avec des formes de perception moins compliquées. La foire de Saint-Denis était le rendezvous des marchands venus de toutes les parties de la Gaule et de l'Europe. A côté des vins et des huiles du Midi, on y voyait figurer le miel et la cire de l'Armorique, les toiles et la garance de Neustrie, les métaux de l'Espagne et de l'Angleterre, les four-

droit de bienvenue (salutaticus : Dipl., II, p. 5. Cf. Dugange Salutaticum) , se payait soit au fisc, soit au propriétaire du marché. Le laudaticus [Dipl., II, p. 5), mot d'origine douteuse pourrait aussi bien se rattacher à un radical germanique d'où se seraient formés nos vieux mots français leide, laude, leude, qu'au radical latin de laudare. Dans les deux cas, laudaticus signifierait comme louade, laude ou leude un droit sur la vente des marchandises. Le droit de marché ou de foire {foraticus: Dipl., II, 5) était payé par les marchands pour l'emplacement qu'ils occupaient. Le mutaticus (en admettant que cette lecture soit exacte {Dipl., II, p. 5) serait un droit de déplacement dont il est difficile de définir la nature.

Les rois accordaient parfois l'exemption de ces taxes pour un temps limité, comme l'avait fait Dagobert Ioren créant la foire de Saint-Denis, ou même à perpétuité. L'immunité entraînait soit la suppression des taxes dans l'intérieur des domaines de l'immuniste, soit l'exemption de tous droits de tonlieu, péages ou autres pour les agents et les marchandises qui lui appartenaient, dans toute l'étendue du royaume. .« D'autres fois le roi faisait don à un monastère ou à une église », plus rarement à un laïque, « du droit de percevoir à son profit le tonlieu et tous les droits de passage maintenus sur une rivière, sur une route ou sur un pont.» (Fustel de Coulanges, Etude sur l'immunité mérovingienne, p. 48 et 49. Extrait de la Revue historique (1883).

rures du Nord, les produits des manufactures royales ; mais les marchandises les plus recherchées étaient les épices, le poivre, les tissus de soie et de coton, les bijoux, les émaux, l'orfèvrerie, qui venaient de l'Orient par les ports de la Méditerranée, plus rarement par la voie du Danube, et dont les dépositaires étaient les Syriens ou les Juifs, destinés à tenir une si grande place dans le commerce du moyen-âge.

Les Syriens1, et sous ce nom, les Francs comprenaient sans doute tous les négociants originaires de l'Egypte et de l'Asie romaine, formaient des communautés puissantes à Marseille, à Narbonne, à Bordeaux : à Paris, ils avaient assez d'influence pour qu'un d'entre eux, Eusèbe, réussît, en 591, à acheter l'épiseopat2.

Les boutiques de ce bazar, que décrit Grégoire de Tours, et qui était situé sur une des places de la Cité, au débouché du petit Pont, leur appartenaient probablement en partie3. Quant aux Juifs, un grand nombre étaient déjà établis en Gaule avant

1 Voir Longnon, Géographie de la Gaule au vie siècle, p. 177.

2 Grégoire de Tours, X, 26. — Les relations devaient être fréquentes au v° et au vie siècle, non seulement entre l'Orient et les ports de la Méditerranée, mais entre ces ports et les villes de l'intérieur. Sous le règne de Chilpéric, un solitaire de Nice ne se nourrit pendant le carême que d'herbes qui lui sont apportées d'Egypte par les marchands (Grégoire de Tours, VI, 6), et la légende rapporte que sainte Geneviève communiquait avec saint Siméon Stylite par l'intermédiaire des négociants syriens {Bollandistes, t. I, p. 145 ; 3 janvier).

3 Ibid., VI, 32. — Cf. Dulaure, Histoire de Paris, 1. 1, p. 219 et suivantes.

la chute de l'empire romain1, mais leur prospérité ne date que de l'époque de désorganisation qui suivit l'invasion barbare. Unis par une foi et par des traditions communes, en relations constantes avec leurs coreligionnaires d'Espagne, d'Italie, d'Afrique et d'Orient, formant corps au milieu de la dissolution universelle, ils purent déployer librement leurs instincts commerciaux, développés par la nécessité et par l'éducation. L'action même exercée par l'Eglise sur la société laïque, contribua à leur progrès. Les canons des conciles et les capitulaires royaux en défendant aux chrétiens l'usure, c'est-àdire le prêt à intérêts, assurèrent aux Juifs le monop^b du commerce de l'argent2.

C'était depuis longtemps leur principale industrie, parce que l'argent est, de toutes les richesses, la plus facile à dissimuler ou à déplacer. Cependant dès la fin du vi° siècle, ils partagent avec les Syriens le trafic des marchandises orientales ; ils ne tarderont pas à l'accaparer tout entier, quand la conquête musulmane aura enlevé à l'empire grec ses possessions d'Egypte et d'Asie-Mineure. En 576, les Juifs étaient au nombre de plus de 500 à Cler-

1 Voir J. Fehr, L'Eglise et l'Etat dans l'empire franc, 1 vol. in-8°, Vienne, 1869, ch. vi, pages 501 et suivantes, — et Gr.etz, Histoire des Juifs, t. III, IV et V (éd. 1860).

2 Usura est ubi amplius requiritur quam datur. Verbigratia, si dederis solidos decem et amplius requisieris... (Capitulaires de Charlemagne, année 806, article 12). — Fœnus est qui aliquid prsestat. Justum fœnus est qui amplius non requirit, nisi quantum prœstitit (Ibid., art. 1*7).

es HISTOIRE DU COMMERCE DE LA FRANCE

mont1 ; ils devaient être plus nombreux à Marseille et à Narbonne. A Bordeaux, à Orléans2, à Paris, leurs communautés étaient riches et influentes : c'était un juif de Paris, Priscus, qui servait d'agent au roi Ghilpéric, fils de Glotaire Ier, pour ses achats d'objets précieux et de denrées exotiques 3. Un autre juif, Salomon, remplissait des fonctions analogues près de Dagobert Ier. Les Juifs, en butte aux caprices de leurs protecteurs royaux, aux insultes populaires, au mépris du clergé, chassés de Clermont en 576, de Marseille en 600, baptisés de force par Ghilpéric et peut-être par Dagobert 4, persécutés en Espagne et en Septimanie .par les Wisigoths5, en Orient par l'empereur Héraclius; courbaient la tête , laissaient passer l'orage et reparaissaient bientôt, plus actifs, plus nombreux. C'est que personne, ni les rois ni les peuples, ni même l'Eglise, ne pouvait se passer d'eux ; ils étaient déjà ce qu'ils ont toujours été depuis, les premiers banquiers et les plus habiles commerçants du monde.

« Cinquante pièces d'argent qui travaillent, leur » disait le Talmud de Jérusalem, valent plus que » deux cents qui ne font rien6. »

« Vends tes marchandises, écrivaient leurs rab-

1 Grégoire de Tours, V, 11.

2 IMd., VIII, 1.

3 Ibid., VI, 5 et 17.

* Frédégaire, LXV. — Aimoin, liv. IV, cli. xxn.

5 Voir La loi des Wisigoths, tit. XII. — D. Bouquet, Recueil des historiens de France (éd. 1869), IV, p. 440 et suivantes.

6 Talmud de Jérusalem, Pe'ak, VIII, ix.

» bins, pendant que la poussière de la route est » encore sur tes vêtements *. »

« Cent pièces d'argent placées dans le commerce » vous permettent d'avoir tous les jours de la viande » et du vin. Cent pièces d'argent employées à la » culture de la terre ne vous donnent que du sel et » des légumes2. »

Les rois avaient la souveraineté, l'aristocratie avait la terre, l'Eglise avait l'autorité morale, mais le Juif avait l'argent. C'était à lui qu'il fallait l'emprunter, dût-on engager les impôts et les péages, le produit des récoltes, ou même vendre les vases sacrés et les ornements sacerdotaux, comme les évêques le firent plus d'une fois, en dépit des canons et des ordonnances royales 3.

Les trois hommes de génie qui inaugurèrent la dynastie carolingienne, Charles-Martel, Pépin-le- Bref et Charlemagne, comprirent le parti qu'on pouvait tirer des Juifs. Les deux premiers s'en servirent contre les Arabes de Septimanie, qui avaient succédé aux Wisigoths et ne s'étaient pas montrés plus tolérants. Charlemagne ne les trouva pas moins bien disposés pour ses intérêts dans sa lutte armée ou diplomatique contre les Sarrasins d'Espagne, les Lombards et les Grecs d'Orient. Les légendes juives racontaient que Charlemagne, sauvé par un des leurs sous les murs de Narbonne, leur

1 Rab: Pesachim, 113*.

2 Rab a : Jebamoth 63a.

3 CapitvÀaire de 806 (Nimégue), article 5.

70 HISTOIRE DU COMiMERCE DE LA FRANGE

avait concédé le tiers de cette cité, avec le droit de former une communauté indépendante et de se choisir un roi1, et au xvie siècle la mémoire du grand empereur était encore bénie comme celle d'un des protecteurs d'Israël3.

Ce qui est incontestable, c'est que la persécution cessa ; qu'en achetant par un tribut régulier la protection du prince ou celle des églises, les Juifs purent exercer librement leur commerce, prêter à intérêt, posséder des biens-fonds et remplir même certaines fonctions administratives3. Ce fut, jusqu'aux croisades, l'âge d'or de leur commerce, la période la plus brillante de leur développement intellectuel, et la page la moins remplie des annales de la persécution.

Ce qui contribua à assurer leur prépondérance, ce furent les difficultés chaque jour plus grandes que rencontrait, surtout dans la Méditerranée, le commerce des chrétiens. La conquête musulmane leur avait fermé les ports de l'Egypte., de la Syrie, de l' Asie-Mineure, de la côte septentrionale d'Afrique et de l'Espagne; elle avait un moment menacé l'Aquitaine, et la Septimanie, avec le port deNarbonne, était restée jusqu'au règne de Pépinle-Bref entre les mains des Arabes. En Gaule même,

1 G. Saige, Les Juifs du Languedoc, p. 8.

8 Ha. Cohen, La Vallée des Pleurs, traduit par Julien See, 1 vol. in-8°, 1881, pages 12 et 13.

3 Voir Saige, Les Juifs du Languedoc antérieurement au xive siècle (1 vol. in-8°, 1881), ch. i et n, et Depping, Les Juifs au moyen-âge, I vol. in-8°, 1844.

1 les désordres qui précédèrent la chute de la dynastie mérovingienne avaient bouleversé plus profondément peut-être que les invasions barbares, toutes les conditions de la vie économique.

Les manufactures royales avaient en partie disparu * ; les chaussées n'étaient plus entretenues, les rivières obstruées par les moulins et les barrages n'étaient plus navigables, les ponts, les quais de débarquement tombaient en ruines; les chemins de halage avaient été usurpés par les particuliers ; le brigandage , qui n'était plus réprimé, infestait les routes ; les pirates normands et saxons dans la mer du Nord et dans la Manche, les corsaires musulmans dans la Méditerranée ravageaient les côtes et enlevaient les navires marchands ; les péages arbitraires se multipliaient2; l'autorité centrale était impuissante ; la féodalité existait déjà en fait sinon en droit.

La main énergique des maires du palais et des rois de la famille d'Héristal arrêta un instant cette décomposition du vieux monde gallo-romain : on vit renaître sous Charlemagne, avec l'ordre et la sécurité intérieures, l'activité industrielle et commerciale. Le fameux capitulaire de Villis réorganisa dans chacune des grandes fermes royales les

1 Voir le capitulaire de Charlemagne (de Villis), qui réorganise ces manufactures.

2 Voir la constitution de Clotaire II (615). — De teloneo ut per illa loca debeat exigi et de speciebus ipsis de quibus prseceden» tium principum tempore. . . (Diplomata, t. I, p. 196, n° 129).

ateliers de forgerons, d'armuriers, de charpentiers, de damasquineurs, d'orfèvres, de brasseurs, de boulangers, les gynécées ou ateliers de femmes pour la filature, le tissage et la teinture du lin et de la laine1.

Les draps de Tours, d'Arles et de Lyon, s'exportèrent de nouveau en Germanie et en Angleterre ; les routes furent réparées, les péages illégaux supprimés 2 : des flottilles armées entretenues à l'embouchure de tous les fleuves arrêtèrent les incursions des pirates; Gand et Boulogne, dont le phare avait été réparé par Charlemagne 3, devinrent les premiers chantiers de construction de la Gaule septentrionale4. L'islamisme au midi, la barbarie païenne au nord, reculèrent devant les armées franques, avant-garde de la civilisation chrétienne. Grâce aux relations amicales que Charlemagne avait nouées avec les émirs d'Afrique et avec le khalife

1 Capitulaire de Villis, 43 et 45.

5 De teloneis placet nobis ut antiqua et justa telonea a negotiatoribus exigantur tam de pontibus quamque et de navigiis seu mercatis. Nova vero sive injusta ubi vel fîmes tenduntur, vel cum navibus sub pontibus transitur, seu his similia, in quibus nullum adjutorium iterantibus prsestatur, ut non exigantur. Similiter etiam nec de his qui sine negotiandi causa substantiam suam de una domo sua ad aliam aut ad Palatium seu in

exercitum (Capitulaire de 805, article 13). D. Bouquet,

Bec. des Hist. de France (édit. 1869), t. V., p. 673.

3 Annales Francorum (Œuvres d'Eginhard, Ed. Teulet, t. I, p. 297.)

k Ibid., année 811. — Cf. Sigurd Abel et B. Simson, Jahrbiicher des Frânkiscken Beicks unter Karl dem Grossen, t. II, p. 470-471.

d'Orient, Haroun-al-Raschid1, Marseille etNarbonne étaient redevenues les entrepôts des épices, des aromates, des perles, des pierreries, des cristaux, des étoffes de soie et de coton que les caravanes ou les navires arabes apportaient de l'Inde, de la Chine et de la Perse dans les ports du Levant ; elles renvoyaient en Afrique du blé, du vin, de l'huile 2, en Orient des métaux et des draps, surtout ceux de la Frise qui y étaient particulièrement recherchés3; les cuirs et les soieries de Cordoue, s'échangeaient à Toulouse et à Barcelone contre le pastel et les laines de l'Aquitaine4.

Sur la Manche et la mer du Nord, les ports de

1 En 797 Charlemagne avait envoyé en Orient deux ambassadeurs qui moururent avant de revoir la Gaule, et un juif, Isaac, qui ramena les présents offerts par le khalife à l'empereur d'Occident, entre autres un éléphant. Un envoyé de Haroun et un député de l'émir de Kairouan l'avaient précédé en Europe (Annales Francorum, années 801 et 802). Une seconde ambassade de Haroun, qui arriva en 807, apporta des tentures de lin, des étoffes de soie, des parfums, des candélabres de bronze et une horloge de bronze doré mue par l'eau et qui sonnait les heures (Ibid., année 807). S'il faut en croire le moine de Saint-Gall, Charlemagne aurait renvoyé en échange des chevaux et des mulets d'Espagne, des chiens de chasse et des draps de Frise teints au kermès ou au pastel (Moine de Saint-Gall, liv. II, chap. xiv, D. Bouquet, t. V, p. 126). Ces présents royaux représentent assez exactement les produits naturels ou manufacturés qui s'échangeaient au ixe siècle entre l'Occident et l'Orient.

2 Moine de Saint-Gall, livre II, chap. xin.

3 Ibid., chap. xiv.

4 Voir les voyages de Théodulfe, évoque d'Orléans, dans la Narbonnaise et en Aquitaine (Théodulfi Carmina, liv. I, vers 170 et suivants, dans J. Sirmond, Opéra varia, t. II, p. 1032 et suiv.)

Quantovic, de Boulogne, de Wik-te-Duerstede (Dorestatum), de l'Ecluse1 étaient le siège d'un commerce actif avec la Germanie, l'Angleterre et même l'Irlande2. C'était l'abbé de Fontenelle3 (787-806), Gervold4, qui exerçait sur toute cette côte et surtout à Quantovic la charge de surintendant du commerce et des douanes; il était en relations fréquentes avec le roi anglo-saxon Offa, et son influence était grande auprès de Charlemagne.

En 790 le roi des Francs, irrité contre Offa qui lui avait refusé, pour un de ses fils, la main de sa fille, avait interdit l'accès des côtes aux marchands de la Grande-Bretagne. C'était la ruine de tous les ports de la Gaule septentrionale. L'intervention de Gervold fit lever la prohibition 5 et sauva les marchands des deux pays de. cette crise provoquée par une question d'amour-propre, plutôt que par un intérêt politique.

En Germanie la défaite des Saxons, en Pannonie celle des Avares, au delà de l'Elbe la soumission des tribus slaves avaient porté à l'Oder et à la Theiss les limites de l'empire franc. Chaque cité

1 Diplôme de Louis Ier, en 831 (D. Bouquet, VI, 572, D.).

' L'Irlande était encore en relations avec la Gaule au ixe siècle [Annales de Saint-Bertin, années 847 et 848).

5 L'abbaye de Fontenelle prit plus tard le nom de Saint- Wandrille.

* Gesta abbatum Fontanellensium (Pertz, Scriplores, t. II, p. 291.) Cf. Acta. SS. Ord. S. Bened. Sœc. II, p. 525.

8 Ibid. et Alguin, Lettre à Colcus (790), D. Bouquet, V, p. 607, C.

LA GAULE FRANQUE 7.i

nouvelle qui s'élevait dans les pays récemment conquis, sur les bords de l'Elbe, de la mer du Nord ou du Danube, était, en même temps qu'un centre de propagande religieuse et une forteresse, un entrepôt de commerce. Sur les routes ouvertes à travers la Germanie, l'empereur avait fait construire de distance en distance des stations, véritables caravansérails comme il en existe encore en Orient, où le marchand trouvait sinon la nourriture, du moins un abri pour lui-même, pour ses bêtes de somme et pour ses marchandises. Sur toutes les frontières, des agents spéciaux étaient préposés à la surveillance et à la protection du commerce. Ils devaient empêcher l'exportation des armes et des esclaves *, veiller à la sûreté des marchands et les empêcher de s'avancer au delà de certaines limites, si le pays n'était pas tranquille3. La navigation fluviale avait repris toute son ac-

1 Le commerce des esclaves avait été réglementé avant Charlemagne par les rois et par l'Église. Il était interdit aux Juifs d'avoir des esclaves chrétiens, et le concile de Châlons (644) avait défendu d'emmener des esclaves même païens pour les vendre hors des frontières de l'empire. L'anglo-saxonne Bathilde, femme de Clovis II, vendue dans son enfance au maire du palais Erchinoald, avait conlribué à restreindre ce commerce sans parvenir à le supprimer.

2 La ligne douanière tracée par le capitulaire de 805 sur la frontière orientale de l'empire passait par Bardowick, Scheessel, Magdebourg, Erfurt, Hallstadt, Forchheim, Pfreimt, Ratisbonne et Lorch. C'était dans ces villes que résidaient les inissi spécialement chargés de surveiller la frontière. — Voir Sigurd Abel etB. Smsos, Jahrb. d. Frank. Reichs u. Karl d. Gr.y t. II, p. 332 et 333.

tivité. Tournai sur l'Escaut1, Maestricht sur la Meuse2, Worms (Vangiones) et Mayence sur le Rhin3 étaient les entrepôts du commerce avec la Frise et la Germanie. Il y existait déjà, sous les Mérovingiens, des péages royaux qui, plus tard, furent abandonnés à l'Eglise.

C'est à Mayence qu'aboutissaient à la fois la grande route de Thuringe4 et la navigation du Main5 ; les Frisons, déjà connus au vme siècle comme les plus habiles tisserands et les commerçants les plus actifs de la région rhénane, y occupaient tout un quartier6 et y échangeaient leurs draps contre les vins, les céréales et la poterie qu'y apportait la batellerie du Rhin 7.

1 « Teloneum de navibus super fluvio Scalt qui pertinet ad fiscum Tornacum de quolibet commercio, seu et de çarrigiis et saginis». Cedernier mot est probablement une faute du copiste, pour sagenis (espèce de barques), ou sagmis (sommiers, bêtes de somme). Diplomata, I, p. 123, n° 167.

* Eginhard, Hist. de la translation de S. Marcellin et S. Pierre, 81. Ed. Teulet, t. II, p. 349-350.

3 Omne teloneum quod fiscus a negotiatoribus, artificibus, vel Frisionibus in Vangione civitate. . . exigere possit. . . Diplôme de Louis et de Lothaire, 820. (Sickel, Begesten der Urkunden der ersten Karolinger, t. II, p. 165.) — La même charte signale des péages royaux à Ladenbourg et à Wimpfen sur le Main.

4 Via quae a Turingorum regione ad Maguntiam pergentes ducit (Vie de S. Sturm, J. Pertz, Monumenta historica Germaniœ. Scriptores, t. II, p. 369).

5 Mercatores quidam de civitate maguntiaca qui frumentum in superioribus Germanise partibusemere ac per fluvium Maenum ad urbem ducere solebant (Translation de S. Marcellin et S. Pierre, 39, éd. Teulet, II, p. 258).

6 Annales Fuldenses, pars IV, année 886.

7 Miracles de S. Goar, 20. {Acla Sanctorum ord. £ened.t II, p. 281.)

Charlemagne avait même conçu un projet qui ne devait être réalisé que plus de dix siècles après sa mort.

Ce fut une de ces audaces du génie qui devance la marche de l'esprit humain et qui devine l'avenir, mais qui ne peut créer les instruments et souvent ne lègue à la postérité qu'une idée au lieu d'une œuvre. Il avait voulu réunir le Danube et le Rhin, la mer Noire et la mer du Nord, en joignant par une tranchée à ciel ouvert le cours de la Rednitz, affluent du Main, à celui de l'Altmûhl, affluent du Danube. Commencé en 793 le canal ne fut jamais achevé. La nature marécageuse du terrain et les pluies d'automne découragèrent les ingénieurs et les ouvriers : après avoir ouvert la tranchée sur une longueur de 2000 pas et une largeur de 300 pieds, il fallut abandonner les travaux. On ne devait les reprendre que dans la première moitié de notre siècle1.

Gharlemagne ne fat guère plus heureux en essayant d'imposer à tout l'empire l'unité des poids et mesures et de réformer le système monétaire désorganisé par deux siècles de confusion. Quand les Francs s'étaient établis en Gaule, ils y trouvèrent en usage, au moins comme système légal, les mesures et les poids romains : le pied (0m2957), le mille (1478 mètres), le jugerum (25 ares, 18), le

1 Annales Francorum, année 793. Voir S. Abtct, et Simson, O. c, t. II, p. 55 et suiv.

modius (8 litres, 754) et lalivre (327 grammes, 453)1. Il apportèrent avec eux des mesures nouvelles fort irrégulières et qui ne correspondaient pas exactement à celles du système romain. Bientôt les noms et les rapports des mesures légales s'altérèrent : le mille franc était le double du mille romain ; le modius du vme siècle {muid) avait une capacité de quatre ancien modii ; la livre oscillait entre 327 et 400 grammes de notre système métrique1. Ce désordre favorisait la fraude et suscitait au commerce de perpétuelles difficultés, Gharlemagne s'efforça d'y remédier soit en rétablissant le système romain, soit en l'adaptant aux habitudes nouvelles : ainsi la capacité du muid fut portée de quatre à six modii romains et coïncida avec le médimne grec (52 litres) usité dans l'empire d'Orient ; la livre fat augmentée d'un quart (409 grammes au lieu de 327) pour la mettre en harmonie avec le nouveau système monétaire3, et les mesures réformées devinrent seules légales et obligatoires pour toute la Gaule2. Efforts inutiles ! Sous l'unité apparente de l'administration

1 Voir Hultsch, Métrologie grecque et romaine, 1 vol. in-8°, Berlin (allemand).

5 Voir Guérard, Polyptyque d'Irminon, Introduction, t. I, p. 183 et suivantes.

3 Ibid.t p. 125 et suivantes. — Guérard donne à la livre carolingienne, 408 grammes. D'autres auteurs n'ont attribué à la livre de Charlemagne qu'un poids d'environ 367 grammes (voir S. Abel et Simson, 0. c, t. II, p. 564-565)

4 Nullus homos prsesumat aliter vendere aut emere vel mensurare nisi sicul domnus Imperator mandatum habet. (Capitulaire de 803.)

carolingienne se cachait déjà la variété infinie du monde féodal. Les lois ne triomphent pas des mœurs.

La tentative de Gharlemagne pour réformer la monnaie n'eut guère plus de succès. Au moment de la dissolution de l'empire romain d'Occident, la principale monnaie était le sou d'or (solidus) de Constantin qui pesait un soixante-douzième de la livre romaine (4 gr., 54) et représentait une valeur intrinsèque d'environ 15 fr. 48. La valeur commerciale de l'argent était à peu près le douzième de celle de l'or et les monnaies d'argent qui circulaient comme appoint, étaient souvent au-dessous du titre légal, qui aurait dû être de 970 millièmes.

Les monnaies d'or impériales étaient frappées dans les ateliers de Trêves, d'Arles, de Narbonne et de Lyon l, et le monopole de la fabrication appartenait à une corporation nombreuse et puissante, celle desmonnayers qui joignait sans doute à cette industrie le commerce des métaux précieux.

Les premiers rois francs, s'ils battirent monnaie, se contentèrent d'imiter servilement les types impériaux; mais, dès le commencement du vie siècle, les descendants de Glovis substituèrent sur la monnaie d'or leur propre nom ou leur monogramme à celui des empereurs 2, et commencèrent à fabriquer une

1 Notitia dignitatum Occidentis, XI, p. 150 (éd. Seegk).

* Voir paur pour la question des monnaies mérovingiennes : Ponton d'Amécourt, Essai sur la numismatique mérovingienne, 1864. — de Barthélémy, Etude sur les monnaies, les noms des

nouvelle monnaie d'argent, qui reproduisait sinon le type, du moins la valeur et le nom d'une pièce d'argent depuis longtemps démonétisée dans l'empire romain, mais très répandue en Germanie, le denier dégénéré du 111e siècle, dont la valeur in-

Sol d'or de Théodebert Ier.

Face : Buste du roi, vu de face, cuirassé; la tête couverte d'un casque ou d'une couronne, tenant de la main droite le javelot appuyé sur l'épaule, le bras couvert d'un bouclier. — Légende : dn Theodebertus Victor, « notre maître Théodebert, vainqueur ».

trinsèque était tombée à 38 ou 40 centimes, au lieu de 84 centimes, valeur normale du denier d'Auguste.

Les Germains recevaient peu de monnaies d'or; l'exportation en avait été prohibée par les empereurs *. Quand ils eurent pénétré dans l'empire, le denier de mauvais aloi, qui était la monnaie romaine la plus connue sinon la plus estimée dans leur

lieux et la fabrication de la monnaie [Revue archéologique, 1865, I, p. 1 et suiv.). — Id., lissai sur la monnaie parisis {Mémoires do la Société de V histoire de Paris, t. II, p. 142). — Id., Liste des noms d'hommes gravés sur les monnaies mérovingiennes, 1882. Paris. — L'abbé Iïanauer, Etudes économiques sur V Alsace, t. I : Les monnaies, cbap. 11 et vu. — Waitz, Ver/'assung des Frdnhischen Reichs, t. II, p. 306 et suiv.

1 Code Justinicn, IV, xliii, 2.

pays d'origine l, devint naturellement pour eux la mesure des autres monnaies ; ils divisèrent le sou d'or en quarante deniers, d'une valeur intrinsèque

Sol d'or de Dagobert frappé par Eloi.

nominale de 0 fr. 387 chacun, représentant en métal fin la deux cent quarantième partie du poids de la livre d'argent (1 gr. 36). Ils imaginèrent, peut-être

Denier d'argent de Pépin.

Droit : Pipinus. — Revers : Rex Francorum.

1 Certains deniers du 111e siècle ne contiennent que 40, 30 ou même 18 0/0 d'argent (Mommsen, Histoire de la monnaie Romaine, trad. de Witte, III, p. 85). Suivant Sœtbeer, Forschungen zur deuhchen Geschichte, t. I, p. 585, cité par Waitz (t. I, p. 306-309), la siliqua romaine dont la valeur intrinsèque légale était de 49 centimes de notre monnaie, mais dont la valeur réelle tombait souvent au-dessous de 0 fr. 42. aurait été le type du denier mérovingien ; suivant Grote {Munzstudien, p. 801), ce denier aurait représenté seulement une demi-siliqua. Ces hypothèses ne contrarient pas celle que nous hasardons pour expliquer le nom et le poids du denier mérovingien. Elle nous paraît d'autant plus vraisemblable que les anciens deniers romains de bon aloi connus sous le nom de Bigati et de Serrati

vers la même époque, une monnaie de compte inconnue aux Romains et qui du reste ne fut jamais une monnaie réelle, le sou d'argent de 12 deniers (16 grammes 32, valant 4 fr. 64) qui correspondait probablement sinon à la valeur légale, du moins à la valeur de change du trémissis ou tiers de sou d'or (5 fr. 16) i. Cette pièce avait été en effet altérée de bonne heure, comme toutes les monnaies divisionnaires, par les monnayers romains.

Les Mérovingiens, qu'ils aient ou non considéré le droit de battre monnaie comme un des attributs de la souveraineté 2, le déléguèrent ou le laissèrent

(Tacite, De moribus G-ermaniœ, V), qui pesaient 1/72 de la livre et valaient le douzième du sou d'or, très recherchés en Germanie, mais devenus très rares au ive siècle ne portaient plus le nom de denier mais celui de saiga qu'ils devaient probablement à leur forme dentelée {sage, scie) et représentaient pour les Germains une valeur légale de trois petits deniers {Loi des Bavarois, titre VIII, 3). Il est probable que les miliarensia de Constantin qui auraient dû peser comme les premiers deniers romains 1/72 de la livre, mais qui renfermaient une forte proportion d'alliage et qui atteignaient rarement le poids légal, pénétrèrent peu en Germanie, ou qu'ils y furent assimilés aux saigœ, quand ils étaient de bon aloi.

1 Cette explication nous paraît plus probable que l'hypothèse ingénieuse de l'abbé Hanauer [Les monnaies, chap. vu, p. 344-345). Suivant lui, les Germains habitués autrefois à compter 12 vieux deniers {saigœ) par solidus, auraient conservé cette numération pour les deniers de mauvais aloi qui avaient fini par devenir la seule monnaie courante ; « l'habitude de compter par sous de 12 saigœ se serait étendue aux nouveaux deniers et aurait donné naissance au sou de compte ». Suivant Waitz, le sou d'argent n'aurait été introduit que par les Carolingiens et on n'aurait compté sous les Mérovingiens que par sous d'or (t. I, p. 306 et 313).

2 M. de Barthélémy, Revue archéologique, 1865, I, p. 1 etsuiv.

prendre à des comtes, à des évêques, à des cités , les membres de l'ancienne corporation des monnayers dont la signature était la seule garantie officielle de la monnaie continuèrent à frapper à leur propre nom et à leur bénéfice, d'après les types les plus divers et les plus grossiers; les ateliers se multiplièrent ; on en comptait par centaines, peutêtre par milliers, au vne siècle i ; tout contrôle et toute garantie avaient disparu.

En même temps le numéraire devenait rare ; il se cachait ou il émigrait. L'or qui avait seul cours légal en Orient, tandis qu'en Gaule l'argent tendait de plus en plus à devenir la monnaie courante, disparaissait peu à peu de la circulation. Cette hausse des métaux précieux, surtout de l'or, et peut-être aussi la préoccupation d'en empêcher l'exportation entraîna une diminution successive du poids des monnaies : au lieu de tailler soixantedouze sous d'or à la livre, on en tailla 80, puis 82, puis 90 ; la valeur intrinsèque légale baissa de 15 fr. 48 à 11 fr. 61 ; la valeur effective fut souvent réduite à moins de 10 francs par les altérations de poids et de titre ; le denier dut baisser dans la

croit que la monnaie sous les Mérovingiens tirait son caractère officiel du nom et de l'empreinte d'un monnayer, qui était, du moins à l'origine, un officier public, mais que la fabrication avait lieu pour le compte des particuliers, aussi bien que pour le compte du Trésor.

1 M. de Barthélémy a donné {Revue archéologique, 1865, 1, p. 1 et suiv.), une liste de 721 noms de lieux où des monnaies ont été frappées sous les Mérovingiens. Les monnayera se transportaient là où on avait besoin d'eux.

même proportion; on en tailla 300 à la livre au lieu de 240, et, de 1 gramme 36, le poids d'argent fin descendit à 1 gramme de poids normal (28 centimes) souvent à moins de 0 gr. 85 de poids effectif (24 centimes) 4.

On comprend quels troubles devaient apporter dans le commerce ces perpétuelles variations et quelle impunité laissait à la fraude l'impossibilité de surveiller les centaines d'ateliers autorisés et de découvrir les fabriques plus ou moins clandestines qui inondaient la Gaule de fausse monnaie.

Pépin, le fondateur de la dynastie carolingienne, prit une mesure énergique. Il fit cesser le monnayage de l'or, fixa à un sou sur vingt-deux le bénéfice du monnayer, et décida qu'au lieu de 300 deniers à la livre d'argent on n'en taillerait plus que 264 2. Il aurait ramené ainsi, s'il s'agissait de la livre romaine, la valeur intrinsèque légale du nouveau denier à environ 35 centimes de métal fin (1 gramme 238) et celle du sou d'argent à 4 fr. 20 (14 grammes 85). En fait les deniers d'argent de Pépin présentent deux types très distincts ; l'un portant le monogramme R. F. {rex Francorum) et dont le poids moyen est de 1 gramme 22, l'autre portant le monogramme R. P, {rex Pipinus) et dont le poids moyen ap-

1 Vcir l'abbé Hanauer, Les monnaies, ch. vu, p. 346-347.

2 De moneta constituimus ut amplius non habeat in libra pensante nisi viginti duos solidos et de ipsis vigenli duobus solidis monetarius habeat solidum unum et illos alios reddat. {CapUulaire de Pépin de 755. Bec. des Hist. de France, t. V, p. 64.)

proche de 1 gramme 26 4. Pour expliquer cette différence on a proposé diverses hypothèses, dont aucune n'est satisfaisante2. Quoi qu'il en soit, le denier de Pépin a une valeur intrinsèque moyenne de 32 à 36 centimes.

La réforme de 755 péchait par deux points essentiels. Elle ne remédiait pas au désordre qu'entraînait la multiplicité des ateliers monétaires, et elle heurtait des traditions consacrées depuis près de deux siècles. On s'était habitué à considérer le denier comme la deux cent quarantième , puis comme la trois centième et non comme la deux cent soixante-quatrième partie de la livre d'argent. Grâce à la dépréciation parallèle de la monnaie d'or et de la monnaie d'argent mérovingiennes, on le regardait toujours comme la quarantième partie du sou d'or. Le relèvement du poids du denier allait bouleverser cette proportion et, d'autre part,

* De Longpérier, Revue Numismatique, 1858.

1 Suivant M. de Longpérier le premier type serait antérieur et le second postérieur à la réforme, mais il faudrait alors que la livre romaine eût déjà cessé d'être en usage, même sous les Mérovingiens, car le denier à la taille de 300 pèserait 1 gr. 09 et non 1 gr. 22. Ce fait n'est nullement prouvé. Suivant Sœtbeer (Forsch. %. Deutschen Ges, IV, 304), Pépin aurait ramené la taille du denier à 240 pièces à la livre romaine, après l'avoir d'abord réduite à 264, et on s'expliquerait ainsi pourquoi on trouve des deniers de Carloman et même de Pépin qui pèsent 1 gr. 29 à 1 gr. 33 c'est-à-dire cinq à neuf grammes de plus que le poids légal (1 gr. 238), si on avait taillé 264 pièces à la livre. En effet, le poids régulier, d'après ce nouveau système, aurait été de lgr. 36. Mais comme la précédente, cette hypothèse ne s'appuie sur aucun texte, bien que le poids moyen des deniers de Pépin et de Carloman la rende assez vraisemblable.

la nouvelle monnaie n'était pas assez forte pour devenir le quarantième du sou d'or grec et du dinar arabe qui allaient remplacer dans la circulation le sou d'or mérovingien décrié.

En effet la valeur commerciale de l'or n'avait cessé de s'élever depuis les invasions barbares *. Au lieu de valoir le douzième d'une livre d'or, une livre d'argent n'en valait plus que le quinzième ; pour un sou d'or contenant 4 grammes 495 de métal fin, il fallait donner non plus comme autrefois 40 deniers d'argent contenant 54 grammes 40 de métal fin, mais 68 grammes d'argent ou 50 deniers pesant chacun 1 gramme 36.

Telles furent sans doute les considérations qui déterminèrent Gharlemagne à une nouvelle réforme monétaire, opérée à une époque inconnue, mais antérieure à 779. Il décida, si toutefois Pépin n'avait pas déjà pris cette mesure, qu'on rétablirait la taille de 240 deniers ou de 20 sous d'argent à la livre, mais pour tenir compte de la valeur proportionnelle de l'or et de l'argent, et du change du denier contre le sou d'or grec et le dinar arabe qui avaient à peu près le même poids, il substitua à la livre romaine de 327 grammes une livre plus forte d'un quart (409 gr.). Le nouveau denier pesa 1 gr. 70, et représenta au change de 40 deniers pour un sou d'or

1 II n'est pas question sous les Mérovingiens d'exploitations de métaux précieux en Gaule, et le commerce devait en exporter beaucoup plus qu'il n'en importait ; cf. Guérard, Polyptyque d'Irminon, t. I, p. 132.

une valeur de 0 fr. 387, égale à celle qu'avait eue le premier denier mérovingien pesant 1 gr. 36 **.

Il essaya en même temps de prévenir les fraudes en défendant de battre monnaie ailleurs que dans le palais impérial2, ou dans les ateliers qui en auraient reçu l'autorisation expresse. Avec les procédés rudirnentaires dont l'indus'rie disposait au ix° siècle (on ne connaissait que le monnayage au marteau), la concentration dans un atelier unique aurait été impossible : aussi la prescription de Gharlemagne s'étendait-elle probablement à toutes les résidences impériales ; en tout cas, elle ne tarda pas à être violée : moins de soixante ans après sa mort on comptait en Gaule une centaine de fabriques, et ce nombre s'accrut encore avant le démembrement définitif de son empire.

La réforme monétaire fut également impuissante à prévenir une crise économique, qui éclata après la conquête du pays des Avares par les Francs (796) , et que Gharlemagne essaya de combattre en établissant à plusieurs reprises une espèce de maximum, au moins pour les denrées alimentaires et

1 La tradition du moyen-âge attribue à Charlemagne la création de la livre qui remplaça l'ancien poids romain ; cependant aucun document contemporain ne mentionne cette création et certains faits ont donné lieu de penser qu'une livre plus forte que la livre romaine était déjà en usage, au moins pour les monnaies, avant l'avènement de Charlemagne (Voir plus haut, p. 85.)

2 De falsis monetis quse in multis locis contra justitiam el contra edictum nostrum fiunt, volumus ut nullo alio loco moneta sit nisi in palatio nostro, nisi forte a nobis iterum aliter fuerit ordinatum. {Capitulaire de 805, art. 18.

les vêtements1. « Les Francs, dit Eginhard 2, avaient été pauvres jusqu'à ce jour, mais ils trouvèrent dans la ville royale des barbares tant d'or et d'argent qu'ils purent se vanter d'avoir enlevé justement aux Huns ce que ceux-ci avaient injustement ravi aux autres nations. »

La proportion entre l'or et l'argent fut de nouveau bouleversée, elle remonta du quinzième au douzième 3, autant peut-être par suite de la réforme monétaire qui attira l'or grec et arabe4, que par la conquête des trésors des Huns. Toutefois, le renchérissement des denrées ne dura pas longtemps : les désastres qui suivirent la mort de Charlemagne, les ravages des Normands et des Sarrasins, les guerres civiles, la désorganisation du gouvernement impérial y mirent bon ordre. Les règnes de Pépin et de Charlemagne n'avaient été qu'une éclaircie : l'orage recommença après eux 5.

Jamais peut-être, la Gaule n'a traversé de plus sombres jours que ceux du ixe et duxe siècles. Partout l'anarchie, partout la guerre, plus de routes,

1 Voir les Capitulaires de 805 (article 4), 808 (article 5).

2 Eginhajid, Vie de l'empereur Charles, XIII, éd. Teulet, t. I, p. 43.

3 Voir les calculs de M. Guérard dans la Revue de Numismetique, t. I, p. 432 et suiv.

k Iste gravi numéro nummos fert divitis auri Quos Arabum sermo sive caracter arat.

(Théodulfe, Carm., livre I, v, 137.)

* Voir pour le prix des denrées, vêtements, etc., sous les Mérovingiens et sous les Carolingiens le Polyptyaue d'Irminon. t. I, Introduction.

plus de communications, plus de commerce * ; les pirates normands sont maîtres de l'Océan, les corsaires sarrasins, de la Méditerranée; ils occupent l'embouchure des fleuves, ils saccagent les ports2, ils interceptent la navigation ; les postes normands sont échelonnés sur l'Escaut de Gand à Condé, sur la Somme d'Abbeville à Amiens, sur la Seine de Rouen àMelun ; les îles de Noirmoutier et de Ré deviennent des stations permanentes où s'organisent les flottilles de pirates qui remontent la Loire, la Charente, la Garonne et qui ravagent les côtes de l'Aquitaine ; les Sarrasins sont établis dans la Camargue, en Provence, dans le Dauphiné, en Savoie et jusque dans le Valais : par leurs postes de la Garde- Freynet (Var), de Sisteron, d'Embrun, de Briançon, de Melphe et de Saint-Maurice-en- Valais, ils fer-

1 Les héritiers de Charlemagne ne réussirent pas mieux à protéger le commerce contre les désordres intérieurs que contre les brigandages des Normands et des Sarrasins. Les capitulaires de Louis 1er renouvellent, avec une insistance qui prouve combien ses instructions étaient peu suivies, les menaces contre le faux monnayage et les péages arbitraires (Capitulaires de 819, de 821, de 822, Recueil des historiens de France, t. VI, pages 420, 425, 429, 434) ; ils prescrivent des mesures pour l'entretien des relais de poste, pour la réparation des routes et des ponts : Charles le Chauve répétera sans plus de succès les mêmes prescriptions ; l'administration établie par Charlemagne est déjà désorganisée sous ses premiers successeurs ; le brigandage n'a pas été la cause de la dissolution de l'empire carolingien, il n'en a été que le symptôme.

5 Le port de Quantovic pillé par les Normands en 842 fut complètement détruit en 844; il se releva cependant de ses ruines (Acta SS. Ord. S. Bened., Ssec. II, p. 526 et suiv.) ; mais il n'en est plus question à partir du xe siècle.

ment les routes des Alpes, et les pèlerins ne peuvent plus se rendre eu Italie, qu'en leur payant tribut ; la grande route de la vallée du Danube est coupée par les Hongrois; les relations cessent entre les peuples, chacun s'enferme et se garde chez soi. Les anciennes villas des grands propriétaires, les monastères, les églises deviennent des châteaux-forts ; les moindres bourgs s'entourent de murailles; la vie se resserre, l'horizon se rétrécit, l'autorité s'émiette; chaque groupe s'isole, chaque donjon, chaque ville close, chaque abbaye fortifiée, deviennent les capitales d'autant de petits états, dont le comte, l'évêque, l'abbé ou le seigneur sont les souverains ; chacun de ces états a ses rivalités, ses alliés, ses ennemis, ses guerres civiles et étrangères. A ces luttes de donjon à donjon, de clocher à clocher, aux incursions des brigands, aux ravages des loups qui parcourent la Gaule par troupes de trois ou quatre cents, viennent se joindre les famines, les épidémies, conséquences naturelles d'un pareil état social. La Gaule désespère d'elle-même, il lui semble que le monde va rentrer dans le chaos, et les superstitions populaires fixent à l'an 1000 la date de la suprême catastrophe. C'était en effet la mort d'un monde, de ce monde romain que Charlemagne avait essayé vainement de ressusciter ; mais c'était aussi la naissance d'une civilisation nouvelle : le vrai moyen-âge, le moyenâge féodal allait commencer, et la Gaule disparaissait pour faire place à la France.

Page 1