U HISTOIRE DU COMMERCE
marchands montpelliérains y participeraient de droit. Mais , en revanche , ils devaient , la nécessité le requérant , prendre tous les armes , sur Tordre du châtelain , pour la défense du territoire contre ses agresseurs \
Les marchands de Montpellier obtinrent dans Tile de Chypre des garanties analogues. Ils les reçurent des rois Hugues IV et Pierre P*^ de Lusignan. Le texte original du privilège de Hugues IV doit s'être égaré ; car nous l'avons infructueusement demandé aux diverses collections, imprimées ou manuscrites. Mais il y est fait allusion dans plusieurs lettres adressées , de 1 352 à 1356 , par ce monarque aux consuls de Montpellier, de même que dans une supplique de ceux-ci à son fils
^ Arch. mun. de MoDtp., Arm. A , Cass. XVII , No 5, et Arm. B , Tiroir XV, N» 4. Cf. Hist. de la Comm. de Montp.y II, 536, où oous avons édité le texte original de ce précieux document. — Selon certaines Annales de la ville de Montpellier, rédigées vers la fin du XVn« siècle par un auteur anonyme , et dont la Bibliothèque de notre Société archéologique possède jun manuscrit, peut-être unique, le grand-maitre Hélion de Villeneuve , afin d^attirer à Rhodes les marchands de Montpellier, les aurait autorisés, dès 4325, à venir trafiquer librement dans son île, avec franchise pendant dix ans de tout droit de péage, à rentrée et â la sortie. Mais, quelque soin que nous ayons mis à rechercher Pacte authentique de cette concession, mentionnée d*aillears également par Gariel {Idée de la ville de Montpellier, Part. Il, pag. 81), nous n*avons pu le découvrir nulle part; et, bien que notre anonyme dise ravoir vu et lu , son témoignage nous parait insuffisant pour en tenir lieXi. Le Privilège du 48 juillet 4356 ne rappelle rien de semblable.
et successeur Pierre V^ ^ . Il comprenait , comme tous les privilèges de ce gem*e , le droit de consulat et de juridiction pour affaires de commerce , et spécifiait la concession d'une loge , surmontée des armes de Montpellier. 11 proclamait de plus , au profit des marchands de notre ville , la liberté du négoce , moyennant une redevance de deux pour cent , à percevoir sur les objets soit d'importation , soit d'exportation. Pierre I*"" de Lusignan , à la requête des magistrats municipaux de Montpellier , qui lui avaient porté plainte touchant diverses infractions commises par les officiers chypriotes à rencontre de ce privilège , en octroya le renouvellement. Cette seconde charte fut donnée à Nicosie , le 1 4 janvier 1365 ^. Elle confirme, en les énumérant, les
I Voy. ces documents parmi les Pièces justificatives du Tome II de V Histoire de la Commune de Montpellier, pag. 541-544, et 506-54 4 .
> Et non le 44 juin, comme récrivent par erreur les Bénédictins dans V Histoire générale de Lanquedoc, IV, 547. — Nous regrettions en 4854, au moment de la publication de notre Histoire de la Commune de Montpellier, de n*avoir pu nous procurer cette charte. Nous en avons depuis retrouvé, à défaut de Toriginaly une copie en double expédition, à la Bibliothèque impériale de Paris, Fonds de Languedoc, Tom. LXXXVI, fol. 45. Cette copie, dont paraissent avoir fait usage les collaborateurs de D. Vaissete, donne très-nettement la date du 44 janvier, et non celle du 44 juin. Nous réditons, en nous aidant du texte d'une charte analogue , concédée en octobre 4294 aux marchands catalans par Henri II de Lnsignan, et publiée par Gapmany dans sa précieuse collection diplomatique.
faveurs déjà concédées par le roi précédent , et semble y ajouter certains articles , dont Texistence n'est point indiquée dans l'analyse du privilège primitif * . Tel serait , par exemple , celui qui réduit de deux à un pour cent la somme payable par les marchands montpelliérains , à l'occasion des marchandises déjà frappées d'une redevance de deux pour cent à l'entrée du royaume de Chypre , et postérieurement conduites ailleurs. Telle serait aussi la disposition en vertu de laquelle est converti en un dixième , c'est-à-dire diminué de moitié , le droit de quint , naguère exigible des gens de Montpellier, à titre de naulage". A part ces articles , qui paraissent représenter un surcroît de concessions , la charte de Pierre 1" garantissait à nos marchands l'ensemble des avantages commerciaux naguère accordés par Hugues IV '.
Le commerce de Montpellier avec l'Orient ne se distinguait pas seulement par la multiplicité des points qu'il atteignait , mais aussi par la variété des objets qui en constituaient la base. Les draps, ceux du midi
' Celte analyse forme la première parlic de la supplique de nos consuls, éditée au Tome II de VHistoire de la Commune de Montpellier, pag. 506.
2 Voy. nos Pièces justificatives, No clvii.
' Ces avantages eurent pour effet de déterminer entre nos marchands et rile de Chypre de très-fréquentes relations; et rien ne le prouve mieux peut-être que la mention au Petit Thalamus des événements relatifs à cette île. Aucune histoire étrangère ne paraît avoir intéressé Montpellier à Tégal de celle-là.
particulièrement , y tenaient une belle place , et nous remarquions tout-à-rheure que les esclaves eux-mêmes en formaient une branche ^ Ce n'était pas la plus considérable , et il y a lieu de croire que , dans le privilège émané du grand -maître des Chevaliers de Rhodes , la traite des esclaves figurait plutôt à Tétat de prévision ou de possibilité , qu'avec le cachet normal de fait quotidien. Il ne pouvait, au XIV' siècle, exister pour les marchands montpelliérains de régularité en pareille matière , et nous inclinons beaucoup à n'y voir qu'un accident. Nos marchands trafiquaient infiniment plus sur les choses que^sur les hommes. Leurs spéculations ordinaires embrassaient les draps , les cuirs y les vins , l'huile , les chairs salées , le froment et autres denrées*. C'étaient là les principaux objets
I Les esclaves sarrazins» il y a apparence, comme ceux dont parle M. Port dans son Eaai sur l'kUtaire du commerce mariitme de Narbonne, pag. 74 et 71.
3 Les élcctuaires, notamment, les conserves, et les objets divers destinés à la médecine et aux plaisirs de la table , qui se vendaient à un prix fort élevé. Voy. Pardessus, Loie maritimes j II, lx. Cf. Notices des manuscrits de la Bibliothèque du roi, IV, 506, et Depping, Hist. du comm. entre le Levant et l'Europe, I. 305 sq«, où sont rapportés ces vers de la Bible Guiot :
S'ils reviennent de Montpellier, Lor lectuaires lont moult chier; Lor dient-iU , ce m'est avis , Qu'ils ont jingembre et pliris , Et diadragant et ro'^t , Et penidium et violât.
importés par eux de l'Occident ^ Ils ramenaient, en échange, les divers produits de l'Orient '. Car ils ne se bornaient pas à trafiquer avec les populations chrétiennes , bien qu'ils eussent chez elles leurs stations d'entrepôts ; ils faisaient aussi le négoce avec les pays mahométans ; et c'est sans doute ce qui explique la présence dans nos Archives municipales * de certaine bulle de Grégoire X , du 25 août 1272 , interdisant de livrer aux ennemis du nom chrétien ni vivres , ni armes , ni navires, ni rien de ce qui pourrait accroître leur force et leur marine. Le concile de Montpellier de 1162 et les conciles œcuméniques de Latran de 1179 et de 1215 avaient déjà émis une défense analogue^.
^ Une note des R6Ies français de la Toar de Londres extraits par Bréquigny» relative aux approvisionnements de la maison da roi d*Angleterre Henri III, renferme, à la date de 4232, ce passage caractéristique, touchant notre commerce montpelliérain : a Roçatit dominui rex Gailardum Colam, quod emi faeiat , ad opuê donUni régis, apud Montempessulanum viginti pannos sericos, et quatuor pannas de scarletta, et très curdas de gyngibracco, » —Consulter, touchant cette partie, les savantes Recherches sur le commerce, la fabrication et l'usage des étoffes de soie, etc., publiées par notre collègue M. Francisque Michel.
' Voy., entre autres, M. de Mas-fjatrie, Histoire de Chypre sous les princes de la maison de Lusignan, passim , et particulièrement m, 728 sq. Cf. Marin. Sanut., Secret, fidel. Crucis, ap. Bongars, Gesta Dci per Francos,
s Grand Chartrier, Arm. Ë, Gass.V, Liasse 4, N» 4.— P. J., xlvi.
^ Une inlerdtction de même espèce se trouve formulée dans le Digeste, lib. XXXIX, tit. 4; dans les Capitulaires des rois de France, lib. III, cap. 6, et lib. VI, cap. 273; et dans les Basiliques,
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Gr^oire X donnerait à peniser, en là réitérant , que le commerce montpelliérain n'en tenait pas toujoiurs Bévèrement compte. Peut-être aussi la bulle de Gré- ^ire X n'est-elle qu'une sorte de circulaire , dont l'ittportance du commerce maritime de Montpellier auAit motivé l'euToi ^ .
Ce n'est pas y du reste , la seule bulle pontificale que nous possédions , relative à notre commerce avec les omtrées mahométanes. Les papes avaient la police de ce commerce , et ils l'autorisaient ou le restreignaient à leur convenance. On voit, entre autres, Urbain Y, l'un des pontifes qui se sont signalés par le plus de faveurs envers les habitants de Montpellier, leur permettre une première fois d'expédier deux navires , puis une seconde fois six navires , chez les Infidèles d'Afrique ou d'Asie , à condition de ne leur porter aucunes marchandises prohibées V On ne savait prendre trop de
lib. VI, tu. 4, cap. 25; ]ib. XIX, tit. 4, cap. 24 et 25; lib. LX, trt. 4, cap. 66. Cf. Pardessus, Collection de lois fnaritime$,J^ 8t, 176, 273, 279; et de Mas -Laine, Histoire de Chypre êoui tes frineei de la maison de Lusignan, II, 425 sq.
1 Le ton général de la bulle fortiGerait cette Interprétation. Yoy. P. J., XLvi. — Un règlement de Philippe le Bel du 28 août 4342, fp. Ordonn. des rois de France, T, 505, est conçu dans le même sens.
* Arch. mun. de Montp., Arm. B, Tiroir XIV, N» 4, et Arm. F, Giss. V, N<»9.— Il existe aux mêmes Archives, Arm. A, Gass. XIII, Liasse 6, une désignation de navire et de patron pour une expédition de ce genre, à la date du 46 octobre 4382, où se trouve invoquée la concession pontificale. — P. J., clviii , clx et clxxxui.
âO HISTOIRE DU COMMERCE
mesures pour maintenir le peu qui subsistait de l'œuvre des Croisades , à une époque où Ton n'avait pas renoncé à ces aventureuses entreprises ; et la surveillance du Saint-Siège achevait de se révéler, d'accord avec celle de nos rois % comme la meilleure garantie de succès à opposer à la cupidité mercantile de spéculateurs plus avides d'argent , que jaloux du salut de la Chrétienté. L'Afrique , ou du moins l'Egypte , marchait commercialement de pair avec le littoral de l'Asie. Les deux contrées ne se séparaient guère plus dans la pensée générale que par les intérêts ; et le pape Urbain V les confond ou les unit dans sa bulle du 18 février 1367. Les deux pays , se trouvant habités par des peuples de même religion et de même langue, ne faisaient, pour ainsi dire , qu'un aux yeux des hommes de l'Occident. Ceux de Montpellier trafiquaient indistinctement avec tous ces peuples. Nous connaissons un traité de commerce du 14 février 1270 entre Jayme I" et le roi de Tunis Abou-Abd-AUah-Mohammed , où notre ville , alors soumise au sceptre aragonais , dut recueillir sa part d'avantages. Et ce ne fut pas, comme on pourrait le soupçonner, un acte purement éphémère : on le voit renouvelé en 1278 par Jayme II, et en 1313 par Sanche de Majorque*.
I Voy. Ordonn, des rois de France, I, 505. Cf. Hantefeuille , Histoire des origines , des progrès et des variations du droit maritime international, pag. 4 20 sq.
*'' Documents inédits sur V histoire de France, Toiu. il d«8
11 subsiste un traité de même nature , à la date du 15 avril 1339 , conclu à TIemcen entre le roi de Majorque Jayme III et le roi de Maroc Abolchaçan-Ali. 11 contient, lui aussi , à part certaines restrictions commandées par les circonstances , de précieuses garanties pour le commerce des sujets des deux souverains , et stipule expressément , dans l'intérêt commun , l'interdiction de la piraterie ^ .
Les relations commerciales de Montpellier avec 2e monde mahométan étaient si fréquentes , qu'on éprouva le besoin d'établir une monnaie spéciale qui leur fût affectée. Ce dut être une contrefaçon de la monnaie arabe; car le pape Clément IV reproche, le 16 septembre 1266, à notre évêque Bérenger de /'redol d'y tolérer la présence d'une légende mahométane. Ce prélat — chose non moins caractéristique ! — bénéficiait sur la fabrication de celte monnaie , coKime s'il se fût corrompu au contact de Tair qu'il respirait '.
Mélangée. — Antérieurement' à 4270, et dès le 27 août 4234, Jayme I«r avait garanti à nos bourgeois la sécurité de leur commerce avec les Sarrazins : « Concedimus n , dit-il dans un diplôme de cette date, ap. Gr. ThaL, Tof. 32 r», <» et laudamus vobis quod merratore* de refera Montispessulani poseint hahere et percipere tecuritatem a Sarracenis, causa mercimonii exercendt, licet nos cum Sarraeenii illis guerram halmerimus , dum tamen mereatores ad terram Sarracenorum tes prohibitas de/ferre non reperiantur. >
I Ce traité est publié en catalan et en arabe, Tom. II, pag. 442 des Documents historiques inédits de M. GhampoUion-Figeac.
s Yoy. notre Mémoire sur la monnaie mahométane attribuée d
3a HISTQIRB 9U COMMERCE
Les chrétiens , d'ailleurs , n'allaient pas seuls audevant de leurs anciens adversaires. Les hommes de l'Orient venaient, à leur tour, chez nous '; et quiconque eût observé l'aspect de Montpellier, du XIP au XV' siècle , eût appliqué à notre ville avec une certaine justesse ce qu'a dit de Pise le moine Doniio :
Quipergit Pisas, videt illic monstra marina, Hœeurbs PaganiSy Turchis, Libycis quoque Pnrihiê Sordida; Chaldœi sua lustrant liîtora tetri *.
Montpellier devait avoir la physionomie bigarrée qu'ofire de nos jours Marseille , avec ses étrangers de
«1^ évêquis de MagueloM et notre Étude historique sur Us comtes de Maquelohe, de Substantion et de Melgueil. — Ce n*est pas le seul prélat dtot Thistoirc ait eu à enregistrer des écarts en ce sens. Le cardinal Talleyrand de Périgord ne résista pas, lui non plus, dans le siècle suivant, aux séductions des entreprises commerciales. Son test24nent , publié par Du Chesne an Tome II de VHistoire des cardifuux français , nous le montre léguant à sou neveu toute une provision de poivre, qu*il avait fait venir d^Orient à Montpellier, et dix mille (lorios d'or, que lui devait un marchand de la même ville.
^ G^est au passage de Tun deux» vraisemblablement, que se rapporte le dirhem récemment exhumé sur la plage do Maguelone, et que conserve dans sa collection M. le docteur Piron , sousbibliothécaire de la Faculté de médecine de Montpellier. M. le commandant Puiggari y a lu le nom du sultan mamelouk du Caire El-Melek-el-Mansour, et le millésime 763 de Thégirc , correspondant à notre année 4361 de J.-C.
^ Vita Mathildis comitissœ , lib. I, cap. SO, ap. Hurat, Rer, itçlic. seript.f Y, 364.
DE MONTPELUER. S5
I tous pays , aussi remarquables par la variété de leur langage que par celle de leur costume. C'était comme : une sorte d'asile , ouvert , sinon à toutes les religions ^ du moins à toutes les races. L'Orient et l'Occidrat semblaient s'y donner la main , dans la quiétude d'une mutuelle fraternité.
Ces relations se maintinrent long-temps , et il ne tint pas à Jacques Cœur qu'elles n'aient toujours duré. Qui ne connaît la constance de ses efforts pour les perpétuer et ks étendre ?
Jacques Cœur, avec son immense sagacité et son merveilleux coup-d'œil , crut entrevoir dans le ralentissement qu'éprouvait le conimerce de Marseille , par mite des guerres de la maison d'Anjou pour ressaisir !b royaume de Naples , l'occasion favorable d'accroître l'importance du négoce de Montpellier ; et il résolut d'y fixer le centre de ses opérations. Leur succès dépassa son espoir : sa fortune grandit tellement , qu'elle mit bientôt l'habile spéculateur en état d'armer et d'entretenir dix ou douze navires, qui trafiquaient, sans discontinuer, en Egypte et au Levant. Jacques Cœur se plaisait, selon certaine tradition, à les contempler du haut de la plate-forme de sa maison de Montpellier, allant et venant sur la mer. Il arriva , de progrès en progrès , à faire seul , dit-on , pendant vingt ans , plus d'affaires que les plus célèbres commerçants d'Italie. Mais ce surcroît de prospérité tenait à la vie d'un homme; et encore n'atteignit-il pas les limites
de rexistence de son auteur. On sait quelle fut la fin malheureuse du magnifique argentier de Charles VII. Montpellier perdit beaucoup à cette catastrophe : elle inaugura pour nous une décadence , que devait compléter en 1481 l'acquisition de Marseille par Louis XI.
Au moyen âge , le commerce du Levant constituait une source inappréciable de richesse ; et c'est ce qui explique la persistance des Génois à vouloir, conme nous le remarquions dans le chapitre précédent , iiterdire aux marchands de Montpellier la navigation ^'^rs les pays orientaux. Tous les commerces se rattachaieit à celui-là ; il était , selon le langage des représentans de Barcelone à Alphonse V, le principe et l'âme de io\t le négoce.
Ne soyons donc pas surpris de l'amoindrissement que dut causer à Montpellier l'interruption de ce commerce , lors de la ruine de Jacques Cœur ; et ne nous étonnons pas davantage de la supériorité que le périodique développement de ces relations d'outre-mer valut à Marseille. Le temps approche où la fille de l'antique Phocée , par une sorte de privilège en rapport avec son origine , revendiquera parmi les villes de France la possession exclusive du commerce du Levant.
COIUEBCE DE MONTPELLIER AVEC l'eSPÀGNE. COBIMERCB
AVEC LES DIVEBS POINTS DE LA FRANCE ET AVEC LE NORD DE l'eDROPE.
Une ville qui entretenait des relations si actives avec l'Italie et avec l'Orient ^ ne pouvait négliger d'en avoir aussi avec l'Espagne , surtout quand les liens politiques , indépendamment du voisinage , l'y conviaient. Montpellier eut pour souverains , durant près d'un âècle et demi , les rois d'Aragon et de Majorque ; et , avant comme après , des rapports incessants , quoique moins directs , unirent les deux pays. L'héritière de Maguelone , nous Tavons établi ailleurs , a obéi dès le Xn* siècle à l'influence espagnole ; et celle-ci , on ne saurait le nier, a long-temps survécu aux causes qui en motivaient le maintien. Elle reposait , dans le principe , non-seulement sur une parité d'intérêts et sur une communauté de * sympathies , mais sur une ressemblance d'idiomes. La langue populaire en usage
26 mSTOIRE DU COIOIERCE
au sein de la seigneurie de Montpellier, à l'époque des Croisades , o£fre de profondes analogies avec celle qui se parlait alors dans la portion aragonaise de la péninsule.
Aussi existe-t-il , dès le XIP siècle , un continuel échange de relations entre Montpellier et l'Espagne , avec l'Aragon et la Catalogne surtout, grâce à leur proximité. Un prince de la dynastie des Guillems acquit durant ce siècle des droits féodaux sur Tortose , qu'il transmit à ses descendants ; et Barcelone , à son tour, nous envoya ses comtes pour seigneurs , au conimencernent du siècle suivant. Ces monarques firent beaucoup pour la prospérité commerciale de leur nouvelle seigneurie. Non-seulement ils lui ménagèrent de nombreuses et lointaines alliances sur le littoral de la Méditerranée , mais ils lui octroyèrent , en leur nom personnel , d'importantes concessions dans les terres de leur dépendance. Le roi Pierre II , à peine installé chez nous en 1 204 , par suite de son mariage avec la fille de Guillem VIII , s'empresse d'accorder à ses nouveaux sujets le droit de commercer librement , et sans avoir à acquitter aucunes redevances , n'importe en quels lieux ils voudront du territoire soumis à sa domination , soit par terre , soit par eau. Jayme P réitéra cette concession le 27 août 1231, postérieurement à la conquête du royaume de Majorque , qu'il y engloba ^ .
* Arch. mun. de Monlp., Gr. ThaL, fol. 33 vo, et Litre Noir, (bl. 4) vo. Cf. Arm. Dorée» Liasse A, N» S bit. — Celle concession
DE HONTPBLUIUI. ^
C'était justice : la yille de Montpellier avait largement concouru à racquisition des Baléares ^ ; pouvait- elle ne pas en partager les profits ?
L'année où Jayme V honorait de cette faveur \q$ habitants de Montpellier , et un peu plus de deux moii avant , le seigneur de Roussillon ^ Nugnez-Sanche , leur promettait également toutes garanties pour leur ooin- Qierce , et s'engageait à protéger leurs opérations sur les divers territoires de aep domaines '.
Jayme I'' eut , pendant son long règue j beattfloup 4'autre8 occasions» de donner h ses sujets de Montpellier des preuves de sa ^llicitude pour leur commerce. On le rencontre encore , le 5 juin 1272 , autorisant, à leur avantage , la libre exportation des céréales et des aiiltres denréea dirigées de ses terres sur leur ville. Il n'y met de restriction que pour les cas où il y aurait oj^nte nécessité de l'interdire , pour celui de disette , par exemple, ou de mai^ivaise récolte'.
fat confirmée par Louis XI eo mai 4466. Voy. Ordonn, des roii de France, XVI, 482. Nous en donnons parmi nos Pièces juslifieaUves (N<» xi) un texte plus exact et plus complet.
I Voy. JSmI. de la Comm. de Montp.y II, 44.
' Charte du 48 juin 4S34, Arcb. mun. de Montp., Qr. JA^., M. 34 r« et vo, et Livre Noir, fol. 43 vo et 44 r». — P. J., ^, — La chronique du Peiit Thalamus la mentionne en ces termes : c L'an de Me ce e XXXI, fon fâcha pas en aquel cossolat, ab h
suihor En Nino Sancbo, »
s Arch. mon. de Montp., Gr. Thal.^ fol. 28 ro et 60 ro. — «
P. J.* XLY.
Ces relations commerciales survécurent à la seigneurie des rois d'Aragon, et se perpétuèrent sous les rois de Majorque. On les retrouve en pleine activité pendant la première partie du XIV' siècle ; et si les désastres de la guerre de Cent ans en paralysèrent Tessor, ils ne les anéantirent pas. Notre ville était trop solidement enchaînée par les intérêts et les traditions au Nord de l'Espagne , pour pouvoir s'en détacher complètement. A la fin du XV* siècle encore , les actes originaux y mentionnent la présence de marchands espagnols , et surtout catalans , assez nombreux , qui durent s'y maintenir ou s'y succéder jusqu'à l'explosion des troubles du Protestantisme. Ils renferment même, à la date de 1501 , la réception d'un marchand de Lisbonne en qualité de bourgeois de Montpellier, Lopez Machade j que nos consuls exemptèrent pour cinq ans , avec sa famille , du paiement des tailles et autres contributions urbaines , moyennant une somme de deux livres, acquittée au profit des pauvres de nos hôpitaux ^ L'année suivante vit également l'admission de deux autres marchands portugais , Alfonse et Ferrand Alvar rez , qui donnèrent , à leur tour , trente sous à nos hôpitaux de Saint-Ëloi et de Saint-Jacques^. En 1503 , une faveur identique est concédée à deux Portugais encore, à un licencié en médecine , Alfonse Dossa , et à un
* Arch. muD. de MoDtp., Arm. Dorée, tÀber affpanquitorum , 4469-4553.
^ Ibid.
nmple étudiant , Bernard Bernardi ^ . La péninsule hispanique gagne chez nous le terrain qu'y délaissent peu i peu les colons de la péninsule italienne.
En même temps que le commerce mettait Montpellier en rapport avec l'Espagne , il servait de lien entre nos marchands et ceux des autres parties du Midi de la France. C'était d'ordinaire un Montpelliérain qui exerçait les fonctions de capitaine des marchands de Languedoc aux foires de Champagne. Nos échanges avec l'Aragon , d'un autre côté , quand ih ne suivaient pas la route maritime des ports de Lattes et d'Aiguesmortes à Barcelone , avaient lieu le plus souvent par Narbonne. Narbonne était un des entrepôts les plus considérables de nos provinces méridionales. Il le disputa énergiquement en importance à celui de Montpellier', et ne lui devint inférieur qu'à partir du milieu du XIV' siècle. Les rois de France entraient alors en possession de la seigneurie de Montpellier, et leur politique consista désormais à favoriser la ville même dont ils avaient précédemment cherché à entraver la fortune , par esprit d'opposition à la dynastie aragonaise des rois de Majorque. Narbonne ne tarda pas à se ressentir de ce revirement : sa décadence , activée d'ailleurs par d'autres causes, était déjà irrémédiable avant la fin
affranquitarum, 4469-^553» déjà cité.
* Consulter à ce sujet Texcellent travail de M. Port, intitulé.: Essai sur l'histoire du commerce maritime de Narbonne. Paris, 1854, iii-So.
to HISTOIRE DU GéMMERCE
du siècle ^. Mais Narbontae fut toutefois jusqu'en 1349 un des priacipiaui foyers du commerce méridional , et une des routes les plus fréquemment suivies par les marchandises destinées à l'Espagne , ou venant de clélte péûinsule. De là , le soin que mettent les divers seigneurs des fiefs répandus le long des côtes de b Méditerranée à s'assurer le passage par Narboniae. Bèrnard-Aton IV, à la fois vicomte d'Albi, de Nimes, de Carcasisonne , de Rasés , de Béziers et d'Agde , et stipule d'une manière expresse la jouissance , le 12 fé- ^e^ 1117, auprès du vicomte de Narbonne Aimeri fl et de la vicomtesse Ermengarde^. Plus tard on rénèontïie , sous la date du 24 mars 1253 , un règlement relatif au droit de leude payable à Narbonne ^ et à l'acquittement duquel les marchands de Montpellier étaient eux-mêmes soumis, sans pouvoir s'en dispenser. Les denrées ou marchandises ne s'y trouvaient pas seules assujetties, les Sarrazins et les Juifs étaient dans le tarif assimilés aux marchandises '. N'en soyons ]^ias surpris : c'était une coutume générale ; un tribut analogue était exigible à l'enti^ée ou à la sortie de Montpellier ^ .
< Voy. M. Port, ibid., pag. 4S9 sq.
s Cartulaire deê Treneaveli, fol. 45) vo.
I Arch. mun. de Montp. » Gr. ThaL^ fol. S7 ro. Cf. Du Mège» Addit. à t'hUt. gén. deLang., Vif, 4S8, et Port» Enoiturthiit. du comm, mttrit. de Narb.^ pag. 43 sq.
4 Voy. plus haut» chap. II, et £Rfl. de la Comm, de Ifofilp., îDtrod. et chap. IV.
BB MONTPELLIER. Si
Les habitants de Montpellier avaient, par snits, intérêt à entretenir avec ceux de Narbenne des rappoirto de bon Toisinage. Ces rapports ne demeurèrent pas toujours à Tétât de simples relations aitniéalesi Ils aboutirent , en 1 254 , à une Vraie ligué , à propos de laquelle le vicomte de Naii>onne Âmalric promit aux consuls et aux syndics de Montpellier le secouM dis deux eents arbalétriers de ses sujets *: nous avons dit ailleurs^ dans quelles circonstances. L'entreprehàHte commune obéissait âlorÀ aux inspirations d'une cbâr leureuse rivalité avec son seigneur le roi d'Aragon Jayme 1*'; et rassistance d'un feudataire du roi de Cas* tille , puissant comme Tétait le vicomte Amàlric , Im paraissiût de nature à rendre d'inappréciables services. Leffet de cette ligue fut singulièrement amoindri p6r la réccmciliation survenue , quatre ans après , entré Ja}me I*' et nos bourgeois montpelliérains '. Mais elle n'ei témoigne pas moins des sympathies que professaiert habilement ces derniers à Tégàrd des bourgeois nartMnnais. Ces mêmes hommes, qui leur prêtaiétft dans in moment d'urgence l'appui de leurs bras et de
> V03. Hi$t. gén. de Lang.^ III , Pr. 509 sq. — Il est regrettable que C8 Jocuroent n*y soit pas publié diaprés Toriginal qu*cn possédait n«s Archives de Montpellier, Arm. B, Tiroir X, No 4. Les Béaédiotits y auraient puisé un meilleur texte. La copie provenant de la Bibliothèque du château d*Aubais, dont Ils se sont servis» offre ooe leçon beaucoup moins pure.
* IKff. de la Ctmih. de M&ntp.^ II , )6.
» Yoy. iind., II, t7.