V. Fin des rolonirs de la rive septentrionale du Pont
de titatw ( -nus ) ou de zittain (cittain).' Ce mot dérive évidemment de la fonne primitive Tudun, titi'e donné par les Avares, les Khazares et autres peuples de race turque (les Tatars se servaient de l’idiome des Turcs orientaux) aux gouverneui’s ou lieutenants des souverains.* Ce Tudun jouait donc auprès des Tatars fixés à Cafia ou dans les environs le rôle de réprésentant de leur souverain ; mais, après un an de séjoui', tout Tatar habitant avec sa famille Cafia ou son faubourg cessait de dépendre du Tudun: il devenait sujet génois et passait sous l’autorité du consul.* Dans les procès entre Tatars et Génois, le consul jugeait ceux où le sujet tatar comparaissait comme demandeui', et réciproquement le Tudun prononçait la sentence quand la citation venait du sujet génois.* Il y avait, en outre, à Cafia, un agent des douanes tatarcs chargé d’encaisser les droits perçus nu nom du khan de Kiptchak (3 ®/o probablement).* Ce droit était, en fait, le seul indice qui pei-mît de constater que le sol occupé par les Génois appartenait originairement aux Tatars; car il n’était pas question de tribut et le consul jouissait, pour tous les actes de son administration, d’une indépendance absolue à l’égard des souverains du Kiptchak. La commission des colonies de Gênes veillait avec un .soin jaloux à ce que jamais un fonctionnaire ou un pailiculier ne posât un acte quelconque qui pût faire supposer un devoir de dépendance envers ces princes, ou être considéré comme un précédent en ce sens. Dès 1316, on avait décrété l’incompatibilité entre la situation de vassal du khan de Kiptchak ou de son épouse et les fonctions de consul." Plus tard, au XV' siècle, des décrets interdirent à tout habitant de Cafia de vendre aucune marchandise soit à ce khan, soit à l’un des dignitaires de sa cour ou de ses barons, soit â l’un des agents de ses douanes, et de passer aucun contrat avec eux; défense était faite à tout Génois d’affermer ou d’acheter, en totalité ou en partie, les salines de l’empire du Kiptchak ou leui-s revenus:’ défense également de se rendre adjudicataire de la ferme des douanes tatares; défense à tout habitant de Cafia d’accepter un cadeau d’un prince tatar, d’héberger un Tatar dans
‘ Xoi. et extr., XI, 66; Olivieri, Carte e eronaehe, p. 73, 74; Atti, 1. c., p. S60.
’ M. Kunik (lierufung der sehirrdisriien Rodseti. II, £58 et as.) a réuni, A titre de preuves, les citation.s les plus variées; le passage le plus significatif est extrait de V Etymologifum magnum (Lips. 1816, I, 763) : Tovdnvrm oi Tonorrntrjrai nantit »o«?. Voyez encore, en fait d’ouvrages récents: Tomaschok. Ih'eOoten in Tnurirn.
p. 20; et Kuun, Addü. ad eod. nmum.,
’ Âtti, 1. c., p. 650.
* Not. et extr., I. c., Olivieri, I. c.
* Not. et extr., 1. c. ; cf. Atti, 1. e., p. 627, 637.
* Off. Oa\.. p. 401.
' Vigna, Ani delta Soc. Lig., VI, p. 817; VII. 2, p. 53. 408, 411, 418.
37:i Troistihur jx'rioâc. Ih'rmlrnrf du toiiimerrr du Lviuv/.
sa maison ou d'avoir un entretien avec un envoyé du klian avant que le e^nsul lui eût parlé.* Si, pai- des laisons politiques, le gouvenieinent faisait .son possible pour mettre des entraves à tout ce qui eût pu amener des relations intimes entre les boui'geois de ('alfa et les 'l'alai-s du Kiptehak, à f’affa même et dans les environs, les colons et les Tatare vivaient sur un pied de défiance mutuelle et d’hostilité plus ou moins déguisée, et la fréquence des guerres entre les Génois et les Tatars n’était pas faite pour détendre cette situation.
Au point de vue de 1a constitution intérieure et de l'adininistiation des colonies, le rôle préiwndérant de f*alfa est encore mis en évidence par le texte même du statut de 1449. Les syndics généraux de ('alla composent un tribunal auquel ressortit le jugement des actes et di*s fautes de tous les fonctionnaires des colonies génoises échelonnées sur le pourtoui’ de la mer Noire et de la mer d’Azov; au besoin, il traduit personnellement ces fonctionnaires à sa bane et prononce des jMîines contre les coupables.’ Seul, le consul de Calfa est soustiait à leur juridiction. Dans l’introduction, ce consul e.st (lualifié de; "cajnd il priniordiuni dicta civitatis ( Caphe) d totius marLi majoris in imperiu Gasurice." Dans la deuxième partie du statut se trouve une énumération des colonies placées dans la dépendance de C’aft'a (lot i stibditi civiUdi Vuphe): outre les autres villes de Crimée, Soldaja et Balaclava, outre celles de la mer d’Azov, Tana et (Jopa, elle comprend Sébastopolis, Trébizonde et Sinope.” 11 est vrai (jue cette dépendance comporte des degrés. Pour les villes situées dans le voisinage du chef-lieu, la sujétion est plus étroite. Les consuls de ces deux villes .sont prévenus qu’ils ont à se conformer aux ordres de celui de Cafta, sous peine de destitution; si l’nn de leuis justiciables pense avoir à protester contre un jugement prononcé par eux. ou à se idaindie de leuiadministration, c'est au consul ou aux syndics de ( 'alfa qu’il doit p<n teison appel ou sa réclamation.^ La ferme des imi»ôts de .Holdaja et de Balaclava se donnait à Caffia, mais, par contre, la caisse du trésorier (niassaria) de Cafta fournissait des fonds à ces deux villes i>our les Uaitements des fonctionnaires, la solde de la garnison et l’entretien des fortifications.** Leurs garnisons et leurs fortifications étaient inspectées à époques fixes par des commissaires délégués par le consul de (*afta'' Les villes plus éloignées jouissaient d'un peu plus d'indépendance. Ce-
' C'anale , 1 , 244 ; Atti. VU. 2, p. 53. 627, 636 et se., 646 et s.
’ AUi delta Soc. Lig., VU, 2, p. 587 et 88. Trébi2onile avait de» mulitura (ou eyndieatore») particuliers, mai» quand il» avaient in»tniit une affaire il» devaient, comme le» autre» fonctionnaire», adr' »»er
les pièces aux syndic» généraux de Caff». Ibid. Y. 671.
’ Ibid. p. 581, 652 et »s.
‘ Ibid. p. 659. 664.
* Ibid. p. 584, 663, 661 et >.
* Réglements de 1434, dans Cauale, Hcl/o ('ritiiea, I. 246; .l//«, 1. c., p. 594 et i.
y. Fin firs rnloniex df la rire sejitcntrionnlc du Pont. 373
pendant, le consul de Tana recevait une partie de son traitement par l'intcnnédiaire du trésorier de Caffa; jusqu’en 1449, ce dernier payait ég'alemcnt le consul de Sinope; les stipendiarii Simwii, c’est-à-dire les mercenaires formant la garnison de Samsoun, se trouvaient sur la liste des individus auxquels les mnssarii de Calfa devaient fournir des rations pendant l’exercice 1423 — 1424.' Pour ces colonies lointaines, la dépendance était pins marquée dans le domaine des finances que dans celai du tiroit. Samastri fiit, précisément à cause de son éloignement, détachée du rcs.sort de l’afFa. Une ordonnance de 1434 porte encore que le consul de Cafta devra avoir soin d’envoyer à Samastri des sommes suffisantes ponr assurer la solde, la nourriture et l’équipement de la garnison de cette place; la même ordonnance ajoute qu’il devra y envoyer des inspecteurs aussi souvent que possible, en tenant compte (le la distance, et se faire remettre par eux des rapports sur l’état de la place. Kn 1449, un autre décret, rétablissant une disposition antérieure. rattacha l’administration de Samastri à celle de la colonie de Péra en considération de la plus grande rapidité des c>ommunications : à l’avenir, la caisse du trésorier de Cafta ne devait plus pourvoir qu’à la moitié des dépenses de la colonie de Samastri.*
La possession d'un si vaste empire colonial créait à Lrénes une situation exceptionnelle daim la mer Noire, et le .sentiment de sa puissance inspirait aux chefs de la République une confiance en eux-mêmes qu’ils n’avaicmt jamais eue jusque-là: aussi était-il assez natui-el qu’il leur vint à l’idée, sinon de supprimer tout à fait, au moins de limiter la concurrence des autres nations cÆmmerijantes dans les ports de la mer Noire qui ne .se ti-ouvaient pas sous leur domination directe. Après qu'ils eurent, pendant plusieurs années, disputé aux Vénitiens, les armes à la main, la possession de l’ile de Ténédos,’ le fond de la pensée qu’ils avaient poiirauivic se trouva tout d’un coup dévoilé au coura des négociations qui aboutirent au traité de Turin, en 1381. Il réassort de l'argumentation développée par les ambassadeurs génois: il faut, disaient-ils, abandonner elfectivement le marché de Tana: tant que les Vénitiens continuenmt à le fréquenter, les Génois seront bien obligés d’en faire autant; mais il ne peut en résulter que des conflits entre les deux nations, et leurs marchandises courent toujours risque d’être enlevées par les Sarrasins : il vaudrait beaucoup mieux poser en principe dans le traité de paix que les navires des deux nations rivales n’iront
' .lui, 1. c.. (1.67.5, «76; ('anale, Oella ('rimea. II, 349.
’ C'auale, Délia (’rimtn. I, 246; AHi, I. f.. 596, 677.
* Cette gfuerre entrava terriblement le trafic (le Venise avec la mer Noire; voj. Dandolo, p. 443 et a.; Chron. Tarvit. dans Murat., XIX, 756.
374 Troisthne ))ériode. — Décadencf du commerce du Tjeratd.
plus jusque-là, ou mieux encore que, dorénavant, ils ne dépasseront plus Caffa: que les Vénitiens viennent à Caffa, ils y seront aussi bien traités que les Génois eux -mêmes. A ces propositions, les plénipotentiaires vénitiens répondirent très nettement qu’aucune force humaine n'empécherait lenr marine de parcourir la mer Noire dans tous les sens, la mer appartenant à tout le monde. Le comte Amédée de Savoie, choisi pour arbitre, jugea les prétentions des Génois tout à fait insoutenables et, dans sa sentence, il se borna à mettre le port de Tana en interdit pour une durée de deux années, ordonnant que, pour éviter les occasions de conflit entre les deux advemires encore dans l’échauflement de la dernière guen-e, cet interdit devrait être observé aussi bien par les Génois que par les Vénitiens.* Cette suspension du commerce avec Tana, si courte qu’elle fût, causa naturellement plus de pertes aux Vénitiens qu’aux Génois, ces derniers ayant à Cafia un entrepôt voisin du marché abandonné; ils y gagnèrent même, car un certain nombre de marchands qui avaient jusqu’alors iréquenté Tana furent amenés à aller faire leurs achats à Caffa.^ Mais, en somme, leur plan avait échoué, car ils n’avaient pas réussi à fermer définitivement aux Vénitiens l’accès de l'ana.
A l’expiration du délai fixé,^ les nations commerçantes reprirent leurs relations avec Tana. En 1389, le métropolite russe Pimen. faisant le voyage de Moscou à Constantinople passa par cette ville, qu’il nomme “l’Azov welche“, et y trouva leurs établissements en pleine prospérité.* Quelques années plus tard, l’apparition de Tamerlan allait marquer une date funeste dans l’histoire de la colonie. De 1387 à 1396, le farouche conquérant entreprit victorieusement trois campagnes contre Toktamich khan, l’un des plus grands et les plus puissants souverains qui aient jamais régné sur le Kiptchak. Déjà, au cours de la seconde de ces campagnes, en 1391, quelques détachements de l’armée victorieuse, en quête d’approvisionnements, poussèrent une pointe jusqu’aux environs d’Azov-Tana.‘ A la fin de la troisième campagne, terminée par une
' Casati, La guerra di Chioggia, p. 191 et 209 et s., 234, 254.
’ Dan. Chinazzo, dan» Murat., XV, 802.
* Les Génois avaient organisé, ])endaut tout ce temps, une croisière pour empêcher aucun navire d'approcher de Tana: Cibrario, Délia econontia politica dcl medio ero, 4c éd., p. 494 (extrait du cartiilaire de la masseria de Caffa pour l'an 1,381).
* Karamsiu, Qeeeh. de» ru»», h'eirh».
V, 95; Hriiuu, Catim. liai, en Oaiarie.
p. 46. \ une époque antérieure, a l'occasion d’un voyage en Grèce, Pimen avait conclu un emprunt avec de.» Génois, pour le compte du grand duc de Russie: à son passage, on voulut l'arrêter et le mettre eu prison comme mauvais payeur, mais il se lit relâcher en payant rançon.
‘ Charmoy, Eipédilion de Timour-i- Lenk enntre Toqlatniehe, dan.s le» .Vcm de l'Aead. de S. Pétersb., 6* série. Polit hist. et [tliilol., III, 122.
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