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V. Fin des colonies de la rive septentrionale du Pont

défaite sanglante du khan de Kiptchak (automne 1395), Tamerlan ivprit le chemin de son pays en faisant le désert sur son passage et s'arrêta en personne en \Tie de la ville. Les colons occidentaux, Vénitiens et Génois, Catalans, Biscaiens et autres (nous copions ici Ténumération qu’en fait la Chronique de Trévise), lui envoyèrent une députation chargée de présents; ils espéraient obtenir ainsi de lui la permission de demeurer dans leurs quartiers et de vaquer tranquillement à leurs affaires. Effectivement, Tamerlan promit tout ce qu’on lui demandait et même davantage, et, au départ de la députation, il la fit reconduire jusqu'à Tana par un des principaux personnages de sa cour. La majorité des Occidentaux se lais.sa, parait-il, abuser par ce déploiement d'amabilité; mais tiuelques-uns, moins confiants, apprenant (jue Tamerlan allait an-iver en pei-sonne, demandèrent asile aux navires ancrés dans le port; pai' un heureux hasaj'd, les galères vénitiennes qui faisaient régulièrement une fois par an, à époque fixe, le voyage de Tana, se trouvaient précisément être du nombre. ‘ Ceux qui n’eurent pas la même prudence reconnurent trop tard à leurs dépens que l’amabilité de Tamerlan n’était que de la dissimulation et le grand pereonnage de !îa cour un espion. L’entrée du conquérant dans la ville fut signalée par toutes sortes d'excès: on n’épargna que les .sectateurs de l’Islam; tous les chrétiens qu’on put saisir furent réduits en captivité, leure magasins et leui*s maisons mis à .sac et démolis. Un grand nombre de ces malheureux moururent dans les fers, d’autres purent se racheter moyennant rançon et revoir leur patrie, mais leur avoir resta naturellement entre les mains de ceux qui l’avaient pris.» M. Canale a publié’ des extraits de documents vénitiens d’où il res.sort qu’après le départ de Tamerlan la république de Venise travailla avec une fiévreuse activité au relèvement des ruines accumulées dans le quartier vénitien, particulièrement des monuments publics (églises, consulat) et des fortifications, et qu’elle y consacra des sommes considérables. Ces fortifi-

' Venise ex{>é<liait chaque année à Tana une flottille de six à huit galères de commerce; Marin, IV. 104; V, 193; Barbare, p. 18, b.

’ Trois des fils de Giov. Miani, podestat vénitien de Trévise, furent faits prisonniers en cette circonstance et emmenés en captivité; ils rentrèrent plus tanl tous trois dans leur patrie, mais ils avaient dû laisser 12,000 ducats aux mains de l'ennemi. L’un d’eux, Pietro Miani, avait fait partie de la députation envoyée à Tamerlan ; le chroniqueur trévisnn. Andréas

de Redusiis de t^iiero, tenait de lui et d'un certain Giov. .Andrea, génois, maint détail sur les événements que nous venons de rapporter: voy. Chronic. Tarris., dans Murat., 3UX, p. 802 et ss. J’ai également fait des emprunts à Uheref-eddiu Ali.

Hist. de Timourbek, trad. Pétis de la Croix, U, 365, et à Sanuto, Vite dei Dogi. p. 763. .Sur cette guerre en général, voy. Ilamiuer, Goldcnc Horde, p. 340— 364; Weil. Oescli. der CliaJif., V, 65 et a.

’ Delta Orimea. II, 462 — 467.

■i7H Tromeme /in^iode. — Dérnihiirf d>i cDunuercf du Levant.

cations devaient présenter un ensemble très imposant , si nous en croyons la description de Giov. Berabo.* Outre les murs et les tours qui entouraient leur ([uartier dans la ville, les Vénitiens avaient encore au dehors, sur une hauteur, une citadelle k eux. flanquée de deux tours, où ils pouvaient mettre à l’abri leurs biens en cas d'attaque d’un ennemi extérieur. Les Génois avaient subi 1e même désastre ; on peut être sûr qu’ils ne mirent pas moins de zèle à le réparer.

Mais le conquérant avait laissé de .son passage d’autres traces iiu’il n’était malheureusement pas aussi facile d’effacer. Pendant l’hiver de 1395 H 1396, il avait fait raser Astrakhan et incendier Sara)', la résidence des khans du Kiptehak.’ C’étaient pour Tanu deux désasti-es pleins de conséquences irréparables. .\vec le marché de Saraï, les marchands de Tana perdaient la principale source d’où ils tiraient les produits du nord et aussi les esclaves.® En outre, .Astrakhan et Saraï étaient les deux premières stations de la grande route de caïuvanes de Tana à l’Asie centrale et à la Chine. M. Elic de la Primaudaie affirme* ((ue Tamerlan avait encore détruit deux autres stations de la même route, Ourgendj et Almaligh. En ce qui concerne cette dernière ville, je trouve seulement qu’une des armées de Tamerlan jiassa auprès en 1390.® Quant à Ourgendj, elle fut bien détruite de fond en comble en 1388, mais elle était déjà reconstruite en 1391, de sortequ’on peut admettre que, s’il y eut interniption du commerce sur ce point, elle ne dura que trois ans.” Il resterait encore k savoir si la route de Tana à Khanbaligh, décrite par Pegolotti, était encore aussi fiéquentée à l’éiK)que de Tamerlan; ceci est une autre question. Il est possible que le commerce l’eût déjà abandonnée auparavant; cela est même vraisemblable, et dès lora la destruction d’.Astrakhan et de Saraï serait re-stée, au point de vue des produits de l’extrémc Orient, sans influence sui- le tiaflc de Tana. Mais, par le fait de sa situation à l’extrémité .septentrionale de la mer Caspienne. .A.straklian avait une grande importance comme plact; de transit Le trafic commercial avait pris sur cette mei- un tel dévelo))pcment que la tentation était venue à quelques Occidentaux d’aller y faire le métier de coi-saires.'

‘ Kpistota ait Awtr. .iuesinum , wt.

Hommseu, op. cit., p. HOn.

’ rheref-eddin, I. c. , p. 380 et ». :

Hanimer, op. cit., p. 3<i;j et ».

’ .Saraï surtout i>o»sédait un irntud marche d’esclave*: Aboulf.. drogr., 11, I, p. 323; ('hehab-e<ldiii, p. 287.

* Kttule» sur le enmmerer au m igetilige. tPari». IStSl. p. I.')8.

‘ C'heref-eildin. II. 87.

“ Ibid. p. 3 — h.

' l*ar exemple, en 1.374. un *ténoi», uoinmé tuchino Tarigo, |>artit tle t'affa »ur une barque avec quelque» compagnou». »e dirigea .sur Tana, reniouta le cour» du Dtiii, passa du Don dan» le Volga et descendit le cours de ce fleuve jusqu’à la nier Caspienne. IA. ils entrèrent en cane

y. Fin drs rxdonifs de In rire ^ptenfrionale du Pont. 377

En effet, il y avait là de bonnes prises à exécuter, car le chargement des navires marchands consistait principalement en soie des côtes méridionales ' ou en épices des Indes, apportées par des caravanes jusqu’à Astérabad. Comme nous le verrons plus loin, un nouveau marché s’était formé à Samarkand, la capitale de l’empire de Tamerlan; les produits de l'Asie y affluaient de toutes parts et, sans doute, il s’en écoulait de là une pai-tie sur Tana, par Onrgendj et Astrakhan, aussi longtemps du moins ([u’Astrakhan exista. Après la disparition de cet intermédiaiiv. tonte une branche de commerce se trouva supprimée. Les épices des Indes et la soie de la Perse, qui avivaient précédemment à Tana en ({uantités suffisantes pour fournir aux seuls marchands vénitiens le chargement de six à sept galères par an, y devinrent de plus en plus rares et reprirent le chemin de la Syrie.* Cependant soit que le trafic avec l’Asie subsistât encore partiellement, soit que le commerw; des produits du nord et des esclaves fût encoie suffisamment rémunérateur, soit enfin que les pêcheries du Don produisissent des bénéfices satisfaisants,* ni les Vénitiens ni les Génois ne jugèrent la situation assez dé.sespérée pour abandonner ce marché.*

Mais la situation s'empira rapidement: les attaques succédaient aux attaques. Le 10 août 1410, le khan de Kiptehak (Poulad beg) pénétrait de nuit par surprise dans Tana à la tête d’une bande de ca-

IWKiie et ranms.<>éreiit beaiiciiU)) de liutiu; il e.at vrai i)ii’au retour, comme ils suivaient In route de terre, ils en laissèrent une partie entre les mains de bandes de pillards; cependant ils rapportèrent encore A t'affn une certaine r|uantité de pierres précieuses: voj'. (iraljerg v. IlemsJi, .Innali tli griejrafia t ili slatietira, II (lienova, 1802), p. 289, et Olivieri, Carte r rrunarhf, p. BS. Eu 1428, un Vénitien, nommé (iiovanni dn Valle. se rendit dans la mer l'i\s|iienne sur rinvitntiou du seiprneur de Derbend et IA, avec l’aide de quelques coniimtriotes, il captura des navires marchands venant d’ .Astérabad : Oios. Barbaro, Viaggio alla Tana, p. 4, b.

‘ (lavijo raconte (p. 114) que beaucoiq) de marchands, entre autres des V'ênitieus et des Génois, allaient, de son temps, chercher sur place la soie de Chamaki; cela prouve qu'ils visitaient le district de (liirvàn. au sud -ouest de la mer (’asideuiie.

’ Barbara, 1. c., p. 18, b, 19; .Ambr. t'ontarini, ibid. p. 83, b, 84.

’ Au XV<’ siècle, les Vénitiens avaient encore, sur le cours du Don. en amont de Tana, des pêcheries avec toutes les installations nécessaires pour saler le poisson : Barbaro, 1. c., p. 8, b, 9, 10.

‘ Les pièces publiées par M. Sathas (Dof. infd.. II, 33 , 72, 118 , 2B1; III, 123, 19B, 395) démontrent l’existence ilii trafic commercial entre Venise et Tana p<jur les années 1401, 1402, 1403, 1411, 1415, 1419, 1430. Le voyageur belge Lanuoy (Œucres. éd. Potvin, p. 84) vit à C'affa <|uatre galères vénitiennes venant de Tana (1422). Les événements de Tana en 1410 et 1418 nous fourniront la preuve que le consulat vénitien y existait encore A ces dates; on en trouvera encore d'autres preuves dans les Commet», reg., III, p. 189 et s., n® 274, dans Sathas. 1. c. , III, 434, et même encore dans l’aiiale, Delta Cn'men. Il, 481 et ss.

378 Tromhw période. — Déeadettre du commerce du Tjevant.

valiers, massacrait un grand nombre de chrétiens et pillait leurs maisons. Les chroniques vénitiennes rapportent que tous les marchands de cette nation, sauf le consul qui se sauva en chemise, furent emmenés en captivité et que les pertes en marchandises et autres s'élevèrent pour eui seuls à plus de 120,000 ducats. Le successeur de ce khan, Tîmour-khan^ fils de Kotlogh-Timour, maintint l’occupation de Tana et y traita les marchands vénitiens en prisonniers. Le chroniqueur qui rapporte ce fait ajoute que, pendant ce temps, les Génois jouissaient seids de l’avantage de pouvoir faire du commerce; ce détail prouve que l’attaque de Ponlad beg avait été uniquement dirigée contre les Vénitiens et qu'il avait laissé les Génois parfaitement en repos, si même il ne les favorisait pas. En 1418, sous prétexte de s’entremetti-e dans des démêlés survenus entre les colons génois et vénitiens, le khan Lichebardo (c’est probablement de Kerimberdi qu’il s’agit ici) se présenta sous les mui-s de Tana à la tête d’une armée de 100,000 hommes. Connaissant le sort qui les attendait, le consul Giorgio Capelln et quelques autres se jetèrent dans une bai'que afin de gagner un navire qui se trouvait près du bord; mais la barque chavira et tous furent noyés. Peu après, le khan lit irruption dans la ville, y mit tout à feu et à sang et la livra an pillage. Le n(tmbre des marchands vénitiens qui périrent dans cette circonstance ne s’éleva pas à moins de six cent quarante; d’autres perdirent la liberté et leur avoir, estimé à .50 ou 60,000 ducats. ' I.a perte totale causée par cette guerre s’éleva à plus de 200,000 ducats.* Comme nous l’avons vu plus haut, ces attaques des Tatars faisaient pendant aux conflits issus de la rivalité des Vénitiens et des Génois. A l'occasion d'un de ces conflits, un certain nombre de Vénitiens qui se trouvaient à Cafla y furent jetés en prison: pour venger cet affront, le gouvernement vénitien expédia dans les eaux du Pont, en septembre 1 432, une flotte de six galères commandée pai’ Stefano Contarini : celui-ci avait pour instruction-s d’abord de causer' tout le mal possible aux Génois de Caffa et de se faire rendre les prisonniers i-etenus dans cette ville, puis de gueiToyer contre les Génois de Tana, à moins que, dans l’intervalle, les deux

' Sanuto (Vile dei Dogi, i>. 854, 866, 898 , 932) relate toutes cea attaques dirigées contre Tana par des klians Tatars; (j’ai restitué ou rectifié leurs noms d'après Hammer, Ooldetie Horde, p. 370 et s,s.); il parle également d’une autre attaque, de la part des Ture.s celle-là, à propos de laquelle nous relevons ce détail singulier que les colons, pour sauver la soie et les autres articles que reufeniiaieut

leurs maga.sins, les expédièrent à Constantinople; l'attaque de 1410 est également relatée par le Continuateur de Dandolo, p. .524, et par une chronique vénitienne dont il existe un nianmtcrit à MeU (Biblioth. cod. 319, fol. 77); cette dernière a été signalé )iar M. Aug. Prost dans une communication adressée à la Herw des gués! ions historiques. XXXJ (1882).p. 536.

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