V. Fin des colonies de la rive septentrionale du Pont
de lui dicter des conditions de paix. On lui avait fourni des matériaux pour la construction d’une forteresse; avec un personnage aussi peu sûr, c’était une faute grave et la banque de S. Georges, se proposait de la faire démolir, mais elle n’eut pas le temps d’exécuter ce projet avant la chute de Gaffa.*
Le phénomène, si fréquent dans l’Archipel, de la fondation de petites principautés par des citoyens des républiques commerçantes d’Italie eut, bien que sur une moins vaste échelle, son pendant dans la région de la mer Noire. Ainsi, en 1455, un Génois nommé Ilario de Marini en possédait une à Batiarium, le Bachtar actuel, sur la côte de la mer d’Azov.’ Les habitants payaient l’impôt à Gaffa, chef-lien de la région;’ mais, en compensation, Marini avait droit é la protection des autorités de la colonie; il eut occasion d’y faire appel, précisément en cette année 1455, pour expulser un usurpateur, ce qui fut fait La principale source de richesse de la ville était le commerce du poisson et du caviar ( camalia schenal .... et alia ).*
La maison des Ghizolfi de Gênes avait k Matrega une situation analogue à celle des Marini à Batiarium. Simon Ghizolfi, dont nous avons déjà parlé, était mort à ce qu’il semble, antérieurement à 1446;’ à l’époque où nous sommes arrivés, le prince régnant était son petit-fiLs Zaccaria. Il eut, encore jeune, à passer par deux crises terribles; en 1454, une flotte de soixante bâtiments turcs fit une apparition menaçante devant Matrega; en 1457, la population, insurgée et soutenue par des princes tcherkesses, fit une tentative pour rompre les liens de dépendance qui l’unissaient à Gaffa.’ Dans la suite, il créa une foule de difficulté aux autorités de Gaffa et leur coûta fort cher, en s’immisçant, d’une façon compromettante pour les Génois, dans les rivalités entre prétendants Tatars (1464, 1465).* Vers 1470, pris à partie directement par le prince tcherkessc Gadibeldi, il dut payer de sa personne; il fut vaincu, mais Gadibeldi. après avoir pris Matrega, eut la générosité de la lui rendre.* Ge personnage était constamment en discussion avec les
' Sur ces affaires, voy. ÀUi délia Soe.
Lig., Vn, 1, p. 779. 784, 812, 883; VH,
2, p. 66, 57, 211 et ss. Ici et dans quelques autres passages (p. 627 , 663,
730) on donne au seigneur de Copa les noms de Parabioc (-ch), Parsaboc(-bioc).
Berzibec, Belzeboc.
* Au sujet de cette localité, voyez les articles de M. Bruun sur Schiltberger, dans les Sitxungsberiehte der bayeriaeh.
Akad., 1870, I, 4, p. 447 et s. et dans le Oiom. liguât., I, 348.
’ Statut de 1449: AHi, VII, 2, p. 637.
‘ Ata délia Soe. Lig., VI, 366 et s.
On cite une barque du i>ort de Gaffa, partant avec une cargaison d’une valeur de 50,000 aspres, pour Coparium (Copa) et “Bactiarium“, Atti, VII, 1, p. 846.
‘ Canale, Délia Orimea, I, 311.
* Atti délia Soe. Lig., VII, 1, p. 846.
’ Ibid. p. 338 et s., 369, 439, 631.
” Ibid. p. 846.
396 ’ Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
consnls de Gaffa et la banque de S. Georges; non content de requérir des mercenaires qu’il ne payait pas, il se permettait d’ajouter, de son propre chef, de nouveaux impôts aux anciens. Cependant, en 1472, on arriva à établir une cote mal taillée : Ghizolfi promit de ne pas refuser obéissance aux consuls de Gaffa, k condition que ceux-ci n’exigeraient rien de lui en dehors des conventions. ‘
Un peu plus loin, sur la côte du Caucase nous trouvons Mapa ou Maparium, nommée de nos jours Anapa;^ il devait y avoir encore là une colonie génoise (mais sans consulat), car les habitants payaient des contributions et des droits à Gaffa, et, vers 1423, le trésor de cette dernière ville leur founxissait annuellement une somme pour l’entretien des fortifications.’ Sur la même côte, une autre colonie génoise, celle de Sehasto])oli. autrefois florissante, était alors entrée dans une période de rapide décadence. A peine commençait -elle à réparer les ruines causées par une flotte turque, en 1454, comme nous l’avons déjà rapporté, quelle fut surprise à l’improviste par une attaque des Abkhases ; presque tous les Génois furent emmenés en captivité ; ceux qui purent échapper au sort commun prirent la fuite: dans le nombre se trouvait le consul Gherardo Pinelli: il perdit tout ce qu’il possédait et alla chercher un refuge à Gafia (juin 1465). Les autorités de Gaffa décidèrent de supprimer, jusqu’à nouvel ordre, le trafic avec Sebastopoli. H y eut bien encore, les deux années suivantes, des consuls désignés pour ce poste par la banque de S. Georges, mais il est douteux qu’ils soient réellement entrés en fonctions. Il parmtrait cependant que, par la suite, il s!y reforma une petite colonie de marchands génois : le consulat fut même réorganisé, et comme le consul de Gaffa avait dans ses attributions la nomination des consuls pour les postes secondaires, il est probable que ce fut lui qui installa les titulaires.*
Ici se termine l’histoire des stations de commerce et de pêche, des colonies et des principautés génoises échelonnées le long des côtes à l’est de la Grimée. Médiocrement protégées par la colonie de Gaffa dont elles dépendaient, leur existence ne dépendait plus que du caprice d’un ennemi qui les cernait de toutes parts. Leur disparition importait peu au commerce en général: Tana même avait cessé de jouer un rôle.
' Atti délia Soc. Ltg., VII, 1, p. 531, 550, 841 et 88.
’ Lelewel, Portulan, p. 14.
’ A ma connaissance, le nom d'Anapa n'est mentionné que quatre fois dans les sources génoises: deux fois dans les cartulaires de la Massaria de Cafia (suivant une communication de M. Desimoni, in-
sérée dans Braun, Die Oothen am PotUue, p. 68), une fois dans le statut de 1449 (Atti, I. c., VII, 2, p. 637) et, enfin, une fois dans un document de 1472 (ibid. VII, 1, p. 843). Il parait qu'une fitmiUe génoise s'y maintint encore très longtem)».
‘ Aiti, VI, 817 et s., 266 , 531, 549; VU, 2, p. 28, 957—960.
F. Fin des colonies de la rive septentrionale du Pont. 397
Mais, avant d’en finir avec ce sujet, il nous reste k parler d’une possession génoise située au nord-ouest de la Crimée. A l’embouchure du Dniéper s’élevait un antique château-fort dont le nom, castrum llicis, castello di Lerià,^ est dérivé de celui du fleuve lui -même, car, sui’ la plupart des cartes italiennes du Moyen-Âge, le nom donné au Dniéper est Ëllexe ou Ërexe : le voyageur Barbaro le nomme Ëlice, l’ambassadeur vénitien Contarini, Leresse.* Un certain nombre de Génois y avaient formé un établissement à une époque inconnue; puis, le château fut détruit, par les Tatars peut-être, et le gouvernement génois décida l’abandon de cette station. Néanmoins, vers 1448, deux Génois, Julianus de Guizaldis et Gregorius de Turrilia, entreprirent la reconstniction du château. Le gouvernement génois prit des mesures énergiques pour empêcher l’exécution de ce projet’ et il semble y avoir réussi. Mais, quelques années plus tard, les quatre frères Senarega achetèrent le château aux Tatars, le restaurèrent à grands frais et y oifrirent asile aux chrétiens échappés des prisons tatares. Au besoin, ils payaient leur rançon. Au mois de mai 1455, il y avait au château quelques Valaques de Moncastro ainsi rachetés; en reconnaissance de ce bienfait, ces misérables profitèrent des ombres de la nuit pour ouvrir les portes à un certain nombre d’individus de Moncastro. La petite garnison était trop faible pour résister: deux des frères Senarega furent pris et emmenés en captivité â Moncastro; tout ce qu’ils possédaient tomba aux mains des traîtres. Les autorités de Moncastro avaient trempé dans cette conjuration: Pierre, voïvode de la basse Valachie et de qui par conséquent la ville dépendait, rendit la liberté à l’un des deux frères, l’autorisa à tirer vengeance de Moncastro et lui promit de le remettre en possession de son château; mais, le moment venu, il avait changé de manière de voir et refusa de s’en dessaisir. Une galère expédiée de Catfa essaya de le reprendre par la force, elle échoua dans sa tentative. La banque de S. Georges ne jugea pas le motif suffisant pour commencer une guerre qui pourrait prendre de grandes proportions et les Senarega ne remirent plus le pied dans leur château. Tant qu’ils l’avaient possédé, ils avaient profité de son excellente situation, â l’embouchure d’un fleuve navigable, pour faire du conunerce. Le fait est certain, car, parmi le
' On cherchait autrefois ce ch&teau ■ur la côte de la Bulgarie: c’est M. Desimoni qui a eu le mérite de retrouver sa position vraie: Atti delta Soc. Lig., V, !M6, 248. Sanuto (Diarii. I, 767) en parle également sous le nom de “castello dicto Lorex alla marina".
’ Lelewel, Portulan, p. 12; Thomas.
Periptuê des Ponius Euxinus, 1. c., p. 260 — 262; Brunn, dans le Bulletin de l' Acad, de S. Pétersb., I (1860), p. 379; Viaggi fatti da Vinetia alla Tana, p. 4, 62; le nom de Lerexo qui se lit dans Halipieri, p. 168, est sans doute identique avec Lerici.
* Atti délia Soe. Lig., XIII, 219.
butin fait par les Valaqnes dans la nuit où ils s’emparèrent du château par surprise, on désigne spécialement “une grande quantité de marchandises" et les consuls de Caffa signalaient la perte de Lerici comme l’une des causes de la diminution des revenus de la douane.*
Comme Caffa jouait à l’égard des autres colonies le rôle de chef-lieu, les Protecteurs de la banque de S. Gleorges fournissaient d’oi*dinaire à chaque consul nouvellement nommé â ce poste des renseignements sur ceux des pays voisins avec lesquels on entretenait les relations les plus actives; c’étaient: 1“ le khanat des Tatars; 2® l’empire de Trébizonde; 3® le territoire du seigneur de Théodore; 4® la basse Valachie et, dans cette dernière, particulièrement la commune de Moncastro.* Cette ville était surtout signalée, de même que celle de Licostomum, dans le delta du Danube, à titre d’entrepôt d’où Caffa pouvait tirer ses approvisionnements de blé.* Les montagnes boisées de la Gothie, comprises dans les domaines du seigneur de Théodore, fournissaient peut-être des bois de consti-uction; les plaines tatares avaient la laine des troupeaux du pays, le sel de leurs marais, et les pelleteries du nord y passaient en transit Par contre. Gênes écoulait dans tous ces pays les produits fabriqués de l’Occident
La politique des princes qui régnaient sur les diverses parties de la Crimée était nécessairement pour la république génoise l’objet d’un souci constant. Nous avons déjà vu qu’au commencement de son règne, Hadji Gneraï, khan des Tatars, avait formé avec le sultan des Osmanlis une alliance dirigée contre l’existence même de Caffa; les seigneurs de Théodore dépendaient trop de lui pour ne pas subir son influence, et les relations de voisinage s’en ressentaient* C’étaient en somme deux ennemis attachés au flanc de la colonie : pour se débarrasser du premier, le gouvernement de Caffa lui suscita un rival auquel elle donna son appui et qui, effectivement, eut, à ce qu’il semble, le dessus pendant un certain temps. Par la suite cependant, Hadji Gueraï, ayant réussi à se raffermir sur son trône, changea de politique * et, jusqu’à sa mort, arrivée à la fln de l’été 1466,® il montra de meilleures dispositions à l’égard des Génois. Le même revirement se produisit chez les seigneurs de Théodoro;* peut-être n’ignoraient -ils pas qu’à Caffa on avait déjà préparé contre eux tout un plan de campagne.® Âu reste, si la situation
' Atti delta Soc. Lig., VI, 307 et ss.. 337 , 843 , 358 , 365 et 8., 539; cf. VU,
’ Ibid. VI, 815; VU, 1, p. 867. Comme, dans l’intervalle qui sépare lee dates des deux premières instructions, Trébizonde avait succombé, son nom ne se trouve plus dans la deuxième.
• Ibid. VI, 109, 116, 368.
" Ibid. VI, 304, 361.
‘ Ibid. VI, 658, 616, 816 et s., 83»; Vn, 1. p. 339, 346, 871, 401, 443.
* Ibid. VU, 1, p. 464, 616 et s.
' Ibid. VI, p. 656 et s.; VU, 1. 490. 674, 86a
' Ibid. VI. 370.
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