VI. Chypre
supposait prêt à concourir à l’œuvre de restauration ; mais la flotte génoise, dont l’arrivée devait être le signal du soulèvement de la population chrétienne, ne parut pas; les grands projets de coalition des puissances chrétiennes contre les Osmanlis s’en étaient ailés en fumée.'
6* Chypre.
Le règne de Pien-e I” avait été l’époque la plus brillante de l’ile de Chypre. Malheureusement, ce prince tomba sons le poignard d’un assassin le 17 janvier 1369, et sa mort fut le début d’une décadence irrémédiable. Tout d’abord, le royaume de Chypre subit le contre-coup de la haine qui divisait entre eux les colons génois et vénitiens. Déjà, du vivant de Pierre I", ces divisions avaient provoqué une légère échauffourée (1368), au milieu de laquelle le baile vénitien avait été atteint de deux pierres, parties des rangs des Génois, mais le sang n’avait pas coulé.’ Les fêtes du couronnement de Pierre II, qui eurent lieu à Famagouste le 12 octobre 1372, furent signalées par une collision autrement grave. Suivant la coutume, des députations des nations commerçantes assistaient à la cérémonie. Le couronnement avait eu lieu dans l’église de S. Nicolas: à la sortie de l’église, an moment où le jeune roi montait à cheval, les Vénitiens, c’est à dire leur baile évidemment, saisirent la rêne droite; ils s’adjugeaient ainsi la place d’honneur. Les Génois réclamèrent; suivant eux, ce privilège revenait de droit à leur podestat, car il leur avait été formellement concédé par les prédécesseurs du roi. Il nous serait difficile actuellement de démontrer rigoureusement le bien fondé de cette réclamation, mais comme le fait est affirmé par des chroniqueurs chypriotes, également étrangers aux deux nations et dont les relations sont d’une date assez rapprochée des événements,’ comme, d’un autre côté, les Génois avaient
' Snr CCS projets de restauration et leur échec, voyez les études de U. Bel- ^no dans les Atti délia Soe. Lig., IV, Rendie., p. 46 et dans VArehit. tlor. üal.. 3» série, T. VIII, 2» part., p. 176 et s., et mieux encore 6. Grasso, Doeumenli riguardanti la eoêtüuxùme dt una tega contra il Turco 1481, dons le Oiom. tigu$t., 1879, p. 321 et ss. La lettre de Hengli4Iueraï aux ambassadeurs de Gênes,
écrite en grec, se trouve dans Hlklosich et Huiler, Acta graea, ni, 292 et a
’ Hachairas, 6d. Miller et Satbas, texte grec, p. 136 et a
’ Citons en première ligne les chroniqueurs Strambaldi, Amadi et Florin Bustron, dont H. de Uas Latrie invoque le témoignage (II, 368, not. 6); en seconde ligne Hachairas (L c., p. 178). Un écrivain vénitien, Loredano (Historié de'
408 Troisième période. — Décadence du commerce du LevatU.
occupé de tout temps dans l’île une situation prépondérante, nous devons le tenir pour véritable. Les choses étant ainsi, les Génois refusèrent naturellement de prendre la gauche; de là, une discussion qui menaçait de n’en pas finir; ce que voyant, quelques personnages de l’entourage du roi tranchèrent momentanément le différend en saisissant euxmêmes les rênes. La solennité religieuse était suivie d’un banquet donné dans le palais royal: là, les Génois se trouvaient placés à la di’oite du roi, les Vénitiens à sa gauche. Ce fut un nouveau sujet de réclamations: les deux parties échangèrent des paroles pleines d'aigreur. Par ordre de leur podestat, les Génois avaient des armes cachées sous leurs vêtements. Le repas terminé, les advereaires, ayant épuisé leur vocabulaire d’injures, en vinrent aux mains. Trois des marchands génois qui se trouvaient dans la salle tirèrent l’épée hors du fouireau; ce fut comme un signal; d'autres restés jusque là au dehors se précipitèrent à leui- aide les armes à la main: les Vénitiens les attendaient de pied ferme. A ce moment, les grands personnages de la cour intervinrent eu se jetant au-devant des perturbateurs. Il y eut quelques Génois de tués dans le palais même, beaucoup de blessés; quelques-uns furent jetés du haut des balcons dans la rue. Â la nouvelle de ce qui se passait au palais, la populace de Famagonstc courut à la loggia des Génois, l’envahit, biisa leur caisse, enleva les livres et les registres publics et se livra au pillage des maisons et des magasins occupés par les marchands. Le comte de Rohas, accouru sur les lieux avec des hommes d’armes, finit par rétablir l’ordre; voyant les Vénitiens réunis dans leur loggia et disposés à prendi'e part à la lutte, il les contraignit de déposer leurs armes.‘ Toute la responsabilité de cette affaire retombait en somme sur eux, puisqu’ils avaient donné le signal de la querelle par leurs prétentions abusives. Néanmoins, il faut dire à leur excuse que du moment où les armes avaient commencé à jouer un rôle, ils s’étaient bornés à se tenir stiictemcnt sur la défensive. Aux yeux des Chypriotes, les Génois étaient les plus coupables, parce que c’étaient eux qui les premiers avaient couru aux armes et
re Luniffiiani, publ. da H. Giblet, Venet. 1661, p. 445) prétend, il est vrai, que ses compatriotes étaient depuis lonf^mps en possession de ce privilège et en jouissaient sans conteste, mais il vivait très longtemps après les événements et son affirmation est sans valeur.
' Pour ces faits, la meilleure source iV consulter est Macbairas, 1. c., p. 178 — 188: Diomesle Strambaldi (Mas î.atrie, II, 351 et ss.) le copie en l'abrégeant un
[leu. Voir encore Stella, dans Murat., SS.. XVII, 1103; Sanuto, ibid. XXII, 678, et, dans la relation de Stephan von Gumppenberg, la partie relative à l'île de Chypre iPeyssbueli des hcil. Landes, fol. 244). On a raconté que tou.s les Génois présents dans l’Ue, à l'exception d'un seul, avaient péri, victimes d'un mas.sacre général : c'est une pure légende inventée après coui> par des chroniqueurs génois d’uue époque postérieure (Giustin., p. 130; Fogl., p. 460).
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