‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 120 sur 251 · VI. Chypre · texte numérisé non relu

VI. Chypre

qui, en faisant couler le sang, avaient jeté un voile de deuil sur les réjouissances publiques. Appelé par le roi pour rendre compte des actes de ses concitoyens, le podestat, loin de présenter des excuses, le prit de haut: sll y avait eu des meurtres et des pillages, c’étaient les siens, disait-il, qui en avaient été victimes. Quelques jours après, tous les Génois quittaient Famagouste avec femmes et enfants et regagnaient leur patiie, emportant tout leur avoir: ils allaient réclamer vengeance.* •Sans perdre de temps, la République génoise équipa une grande expédition. Au mois de mars 1373, sept galères prenaient la mer sous le commandement des Damiano Cattaneo et préparaient la vole au gros des forces en exécutant des descentes dans l’île et en s’emparant de certains points; le gros de la Hotte, fort de trente-six galères, suivit au mois d’août. Au mois d’octobre, le commandant en chef. Rétro di Campofregoso , appaiaissait en vue de Famagouste avec quarante-trois galères et quatorze mille hommes de troupes de débai’quement* Le gouvernement chypriote ne disposait pas d’une armée suffisante pour l'opposer à un pai-eil déploiement de forces: il semblerait que, vu les circonstances, U eût été en droit de compter sur l’appui des Vénitiens; mais ceux-ci avaient assez affaire d’un autre côté: tenus en échec par deux dangereux voisins, François de CaiTare, et Ijouis, roi de Hongrie, ils reftisèrent toute coopération.^ Hors d’état de tenir plus de quelques jours, Famagouste fut livrée aux Génois par trahison. Le jeune roi lui-même tomba entre leurs mains et fut contraint par eux d'envoyer aux quelques châteaux-forts qui résistaient encore l’ordre de se rendre aux vainqueurs. S’il ne perdit pas sa couronne, il dut subir le traité du 21 oct. 1374* qui le chargeait d’une triple dette; 1® 90,000 écus d’or payables avant le 1®* décembre entre les mains de l’amiral, pour l’entretien de la flotte génoise; 2® une somme de 40,000 écus d’or â payer annuellement à la commune de Gênes â titre d’indemnité de guerre; 3“ enfin, 2,012,400 écus d’or payables en douze annuités et destinés à indemniser la société (mahone) génoise qui avait pris â sa chai-ge les frais de l’entreprise. Un oncle, deux cousins du roi et un grand nombre de nobles et de dignitaires de la cour de Chj'pre devaient aller s’enfermer comme otages dans les prisons de Gênes.*' Mais le grand, le véritable gage était la ville de Famagouste elle même: la République devait en prendi-e posse.s.sion et y jouir de

‘ Machaira.s. p. 182—187.

’ Stella, p. 1104 et 8.; Miieliaira», p. 193—209.

* Mas Latrie, II, 369 et s.

‘ Lift, jur., U, 806 et sa.

‘ Dans le traité de paix, 1e» pareuta du roi sont seuls désiimés uominatiTement. Pour les autres otages, voyez Maclmiras, p. 306 et s., et Bihliothifiue (U V ÉeoU des chartes, 1873, p. 80 — 84.

410 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.

toute l’autorité civile, militaire et judiciaire jusqu’à paiement intégral de la dette. Le roi ne conservait que les revenus de la ville et du port et les fonctionnaires chargés de leur perception étaient dorénavant les seuls agents royaux autorisés à y résider. La pensée que la plus riche et la plus belle des villes de son royaume était aux mains de l’étranger et que, pour y rentrer, il lui faudrait d’abord payer des sommes exorbitantes, remplissait d’amertume le cœur du malheureux roi. Ân bout de quelques années, ne pouvant y tenir, il prit de nouveau les arines. Les circonstances parurent d’abord conspirer en sa faveur. Elntre Gênes et Venise, la guerre était de nouveau sur le point d’éclater et la lutte semblait devoir être acharnée. C’était à Constantinople surtout que s’étaient passés les faits dont l’accumulation allait aboutir à un éclat; mais les derniers événements de Chypre y avaient bien aussi contribué pour une part. En effet, la neutralité observée par Venise pendant les hostilités entre Gênes et Pierre II n’avait pas empêché un gland nombre de membres de la colonie vénitienne de manifester leur sympathie pour le roi et de prendre une part active à la défense de Famagouste. Après la chute de la place, le principal des personnages désignés pour senûr d’otages, l’oncle du roi, Jean de Lusignan, avait joué au podestat génois le mauvais tour de s’échapper sans qu’on sût comment. Le bruit courut aussitôt que le baile vénitien le cachait dans sa maison: le fait était faux, mais, comme le baile refusait de répondre aux questions qu’on lui posait à cet égard, l’amiral fit enfoncer la porte de sa maison et cet acte de violence fut suivi d’une perquisition minutieu.se ; le baile eut personnellement à subir de mauvais traitements et fut traîné en présence de l’amiral qui le retint prisonnier pendant quelques jours. En présence de ces faits, et pour éviter le retour de semblables désagréments dans un pays où les rivaux de Venise possédaient la toute-puissance, le sénat ordonna au baile et aux colons d’évacuer l’île de Chypre. Il ne fit d’exception que pour les indigènes désignés sous le nom de Veneti albi, parce qu’ils s’étaient placés sous le protectorat des Vénitiens; à ceux-là, il donna l’autorisation de rester avec un consul pour les administrer.* La République avait réclamé à plusieurs reprises satisfaction pour les mauvais traitements subis par le baile à l’occasion de la perquisition exécutée dans sa maison, mais elle n’avait obtenu en réponse, du doge de Gênes, que des promesses vagues et des faux-fuyants.* Ces difficultés, jointes à bien d’auttes en-

' Voyez, ilaus Ma» Latrie, II, 363 et , le.» décret» du 18 mai 1374 et du 13 févTier 1375.

’ Rêpouae du doge à une réclamation du gouvernement vénitien, écrite en l’an

1376, dan» Ha» Latrie, II, 364 et sj.

(Comment, reg., III, p. 132, n" 22). Préliminaires de la paix de Turin, dans Ctsati, La guerra di Chioggia e la paee ü Torino, Firenze, 1866, p. 186 et ».. 205.

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