‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 12 sur 251 · C. IL La Petite-Arménie · texte numérisé non relu

C. IL La Petite-Arménie

la province où était située Damas.' On pourrait trouver singulier que le traducteur latin ait transcrit ce nom oriental sans le traduire: c’est qu’il avait également droit de cité en Occident Sanuto l’emploie fréquemment et toujours en l’adjoignant au nom de la Syrie, ce qui fait bien voir que, pour lui, les deux noms s’appliquent à un seul et même objet* Pegolotti nomme aussi le “Sciante di Soria“, k propos de la production du coton, et il compare ses produits à ceux de Hamah, d’Alep, d’Acre et de Laodicée, ce qui démontre que, d’après lui, ces quatre villes n’étaient pas comprises dans le district de Sebam.* Au contraire, dans le traité cité plus haut le mot Sem parait s’entendre de la Syrie en général. Nous avons démontré que, jusque dans les temps les plus troublés, aussitôt qu’il se produisait une éclaircie, le trafic commercial reprenait son cours de Syrie en Arménie et réciproquement. Quant à savoir si la grosse part du transit des produits de l’Inde continuait toujours d’emprunter le territoire de la Syrie, c’est à dire si Lajazzo recevait les épices de l’Inde par la Syrie, c’e.st une question qui doit être traitée à part et qui se lie étroitement à une autre dont U faut d’abord chercher la solution : depuis la destruction du califat de Bagdad, les pays du Tigre et de l’Euphrate conservaientils, au point de vue du commerce, la même importance qu’auparavant? Depuis la conquête de cette région par Houlagou, le centre de gravité, sous le rapport politique, était remonté au nord de la Mésopotamie, à l’Iran: entre Tattris et Bagdad, la nouvelle et l’ancienne capitale, la concurrence sous le rapport commercial, ne tarda pas à se dessiner suivant une progression lente mais régulière. Tant que le califat, d’une part, et les états latin.»», de l’autre, avalent conservé leur existence propre, tous les produits de l’Orient importés par le golfe Persique passaient par Bagdad et arrivaient à la Méditerranée par Antioche et Laodicée.* (^pendant, nous remarquons que, tout en constatant que le mouvement des produits de l’Inde d’Orient en Occident suit toujours la même direction, par le golfe Persique, Basra et Bagdad, Marco Polo signale déjà l’existence de relations entre Tauris et l’Inde.® Dans le premier livre

■ Dulaurier, daiu le Joum. tuûU., 6* série, T. XVI, p. 293, 994, et dans le Recueil de» historiens de» croisades. Doc, armén., I, 303 (dans ces documents, le passage du mont Amanus est désigné sous le nom de Col de Sem); Brosset, annotations de Kiiacos, dans Deux historiens Arméniens, p. 14ô, not. 4; Haytbon, IHst. Orient., cap. 14, p. 1 1 , éd. de Helmst. (1886). On trouTe ce mot avec 1a même acception dans un dipléme égyptien, pnbl. par H. de Mas Latrie, Traités, Suppl., p. 81.

' Secr. fid. crue., p. 36, 37, 66, 95}, 97 , 943; Kunstmann, Marina Sanudo, Suppl., Epist. V, p. 796 (tirage & part, p. 99).

‘ Pegol., p. 367; il est possible qu’il veuille désigner non pa.s un district, mais la ville de Damas.

» Sanut., p. 29.

‘ Éd. Pautbier, p. 47 et s., 60; il passa par Tauris i son retour de la Chine, en 1998 ou 1994.

78 Dfit^.rièmc période. — IL Déveioppcnmtf du rommerrr du Ijcvnnl.

de ses Sécréta fidelium Crucis, composé en 1307, Sanuto rappoile, île son côté, que les produits de l'Inde qui traversaient la partie occidentale de l’empire mongol, jiour être expédiés en Occident, passaient soit par Bagdad, soit par Tauris; mais, de .son temps, cette voie était la moins usitée; la plus grande jtartie prenait le chemin d’Alexandrie. Bagdad et Tauris conservaient la piéférence pour les éjiicc-s fines, telles que le poivre cubèbe, le nard, les clous de girofle, la noix muscade, le macis et autres du même genre, parce que la valeur de ces articles étant indépendante de leur poids, les frais d’un plus long transport pai' voie de terre n’avaient pas d’influence sensible sur leur prix de revient; nn autre motif de cette préférence, c’est que. par suite de leur prix élevé, ces articles auraient dû ae.quitter en Égj’pte des droits tn's lourds, tandis qu’ils n’étaient soumis, dans l’empire mongol, qu’à une taxe modérée: enfin, si les épices lourdes suivaient, en général, la voie d’Alexandrie, les sortes plus délicates, telles que. le gingembre et la cannelle, étaient expédiées par voie de terre, c’est à dire par l’empire mongol, malgi'é la longueur du transport, en vue d’éviter les causes de détérioration.'

.Jusqu’au commencement du XTV' siècle, Bagdad et Tauris se partagèrent le privilège du transport des produits de l’Inde vers l’Occident; mais, dans la suite, Tauris attira de plus en plus le trafic, tandis que Bagdad et Ba.sra* finirent par être reléguées tout à fait au second plan. A la suite du séjour qu’il avait fait en Chypre et en Arménie, Pegolotti était plus ex)mpétent que pei’sonne pour suivie les fluctuations du commerce en Orient, pendant la période comprise entre- 1320 et 13.50; il semble ne pas œnnaître Bagdad même de nom, tandis qu’il consacre à Tauris tout un long paragraphe, d’où il lessort que l’on échangeait sui- cette place toutes les sortes d’épices et qu’on procédait à leur triage avant de les faire entier dans le commerce, opération qui ne se faisait que dans les grands entrepôts. Outre les épices, Tauris recevait aussi les produits de la Perse et de l’Asie centrale: ces marchandises étaient en grande paitie réexpédiées vers la Méditerranée par Lajazzo. Pegolotti énumère toutes les étapes échelonnées entre Tauris et cette place et toutes les taxes à jtayer le long de la route. A l’époque où il séjournait en Arménie (1335), le trafic entre les deux villes devait être en pleine activité: le roi d’Arménie était alors Léon V, et Pegolotti représentait auprès de lui la maison Bardi ; le khan de Perse se nommait Abou Saïd, d’où le nom de terra di Bovsaet, que donne Pegolotti à l’empire mongol. Comme cette rente commerciale n’empruntait le territoire de r.àrménie que sur une minime

' Sanut., I. c., p. 23. dence; Bagdad soutenait encore a.ssez bien

’ Quand Ibn-Batouta visita ces deux la concurrence, et il y vit de jolis bazars:

villes (1327), Basrn était eu pleine déea- Ibn-Batouta, II. 8, 100 et s., IV, 376.

('■. II. La Petite -Arménie.

partie de sa longueur, il sera plus k propos d’en donner la description lorsque nous nous occuperons de la Perse : pour le moment, nous ne retiendrons qu’un détail, c’est iiue la ville de Sivas (Salvastro, Savastro) située sur cette route jouissait alore d’une grande importance commerciale; deux faits le prouvent: c’est d'abord que Pegolotti a pris la peine de dresser un tableau comparatif des jtoids et mesures en usage sur cette place avec ceux de Lajazzo, de Chypre et d’Acre," et, en second lieu, que la République de Gênes y avait un consul vers l’an 1300.* Si Pegolotti prenait la peine de décrire avec tant de précision la route commerciale de Lajazzo à Tauris, c’était, évidemment, pour rendre service à ses compatriotes italiens. En efl'et, tous les marchands occidentaux qui débarquaient à Lajazzo ne s’arrêtaient pas là; nn bon nombre poussait justju’à Tauris et même au delà. C’est pour cette raison que la République de Venise chargea Michèle Giustiniani, son ambas.sadeur auprès de Léon V, de demander au roi, pour ses compatriotes, l’autorisation formelle de traverser le pays pour se rendre à Tauri.s, autori.sation qui fut accordée avec promesse qu’on leur donnerait toutes les facilités nécessaires.® D’un autre côté, c’était aussi de Lajazzo que partaient les marchands occidentaux pour se rendre à Iconium. Vers 1288, des convois de chameaux, de chevaux et de mulets, chargés d’épices prises à Lajazzo et appartenant à des mai'chands génois, travei’saient les défilés de Gouglag sur la frontière de l’Ai-ménie et du sultanat d’Iconlum;^ peut-être ces convois traversaient -ils l’Asie-Mineure en diagonale pour atteindre Constantinople. L’accès des défilés de Gouglag eût été plus commode en prenant Tai'se pour iwint de départ; mais le port de cette ville commençait, paraîtril. déjà à s’ensabler, et, l’accès en devenant impossible

' Voyez, sur tout ce qui précède, Pe- (çol., i>. 7 — 13, 48, 50, 79. Du temps du géographe Ibn-.SsId (mort eu 1274), Sivas avait déjà une certaine importance commerciale; une route de caravanes très fréquentée reliait cette ville à Kaisariéh:

Aboulf., Oéoÿr., II, 2, p. 139. Dès 1274, un fJénois, nommé Simon Lercari, fit un voyage de Lajazzo à Sivas; il emportait 600 daremos soldanitioa de Turehùi (dirhems d’Iconium), que lui avait remis son associé tjairico Lercari: Arrhir. de l'Or, Inl., I, 448 et 8.

’ Mieeell. di storia patria, XI, 761.

Le nom donné à Sivas, dans la Carie catalatie, est à peu prés identique (Savastu). Induit eu erreur par le nom de CafTa, in-

scrit à cété, le commentateur des Mùcell. cherche cette ville de Savasto sur le rivage de la mer Noire et croit la reconnaître dans Sehastopoli, sur la cAte du Caucase; mais l'auteur a pu ins. rire le nom de Sivas (en Asie-mineure) à côté de celui de Caffa, comme il a inscrit, dans les lignes suivantes, celui de Turchia (.àsie-mineure), à côté de mare majus.

* Langlois, Trésor, p. 181; la date de ce décret doit se placer entre l'intronisation de Léon V (1321) et la mort du doge Giov. Soranzo (1828): voy. Dulaurier, dans le Reruril îles kist. des erois., Doc. armén., I, p. ciii, not. 1.

* Reeueil des hist. des crois., 1. c., p. 754.

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