‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 123 sur 251 · VI. Chypre · texte numérisé non relu

VI. Chypre

liberté absolue du trafic (1411);i mais qu’y pouvait-il? Des remontrances elle passa à la menace et déclara sa résolution de passer outre. Des menaces enfin, elle en vint aux actes et, si les sources ne faisaient défaut, l’on en trouverait sans doute des exemples plus nombreux que nous ne pouvons en citer ici. En efi'et, les galères vénitiennes naviguant à destination de Beyrout faisaient assez fréquemment escale à Limisso, à Baffo on à Cérines, soit à l’aller, soit au retour; ou bien encore, elles allaient charger sur place, à Piscopi, les produits des plantations de cannes à sucre de la maison de Cornaro,‘ qui auraient dû, comme tout le reste, passer par Famagouste.^ Furieux de cette violation des traités, Janus fit occuper militairement, en 1412, le casai de Piscopi: mais cette occupation ne dura que quelques années et les Comarn en recouvrèrent plus tard la jouissance.^

Un esprit superficiel serait porté à croire que les événements qui firent passer la ville de Famagouste des mains des Lusignans entre celle de la République génoise devaient avoir pour résultat un changement tout en faveur du commerce de Chypre, dont ce port était le centre naturel, car les princes de la maison de Lusignan apportaient par eux -mêmes peu d’activité aux afifaires de commerce, tandis que Gênes comptait, au Moyen-Age, parmi les puissances commerciales de premier ordre. Le fait est qu’à partir du moment où les Génois furent tout puissants à Famagouste, leur trafic avec ce port prit un vigoureux essor.^ Pour donner une idée de son importance, il suffit de rappeler la composition du chargement de trois bâtiments qui furent expédiés de Gênes à Famagouste en 1391 et en 1394 Â l’aller, ils emportaient un immense assortiment de di'aps de France, de Flandre, d’Elspagne et de Florence, de draps de fabrication indigène, de toiles de France,' de fer, d’étain, de corail; au retour, ils rapportèrent des épices de toute sorte et, particuliérement, du poivre, du sucre, du coton, des étofies orientales des espèces appelées boccasini, camelots et camocas, des brocarts d’or, des fils d’or, de la quincaillerie: les capitaines avaient ordre de charger d’ahord, autant que possible, des

' Mas Latrie, II, 457; la même réclamation se retronve à l’année 1414:

ibid. Il, 458.

’ Ibid. U, 400, not. S, 483, 603.

* I,e traité de Turin de 1381 renferme des dispositions spéciales à ce sujet : Lib. jvr., n, 872 et s.

* Mas Latrie, n, 503.

‘ M. de Mas Latrie croit (H, 367) que la mahone de Chypre était constituée en

société de commerce proprement dite sous la protection de l'état: U lui serait, croyons-nous, difficile de le prouver. La grande majorité des mahons ne mettait jamais le pied en Chypre et jouissait tranquillement de ses dividendes sans bouger de place. Les commerçants seuls échangaient leurs dividendes contre des marchandises.

416 Troisihne jmiode. — Décadence du commerce du Levant.

épices et, ensuite, mais seulement en second ligne, du coton, article beaucoup moins rare.' Cependant, la domination génoise pi'oduisit à Famagouste deux mouvements en sens contraiie; tandis que, pour les Génois en particulier, le chiffi’e des affaires suivait une progression croissante, la prospérité de la place en général subissait une décadence. Une des causes qui avaient le plus contribué à lui imprimer un brillant essor était précisément ce fait que les princes de la maison de Lmsignan, ses anciens maîtres, ne faisant pas de commerce pai- eux-mêmes, laissaient toute liberté aux commer(;ants de toutes les nations et leur prodiguaient les encouragements et les privilèges. Depuis qu’une nation de commerçants s’était substituée à eux, tous les anciens concurrents, se trouvant gênés dans leurs allures, craignaient d’entrer en conflit avec des rivaux devenus trop pui.ssants et d’être écra.sés par eux et préféraient quitter la place.* Empruntons au chancelier de Chypre, Philippe de Maizières,* un parallèle entre le passé et le présent; “autrefois, dit-il, il entrait annuellement dans le port de cette ville de soixante à cent nawes, grands et petits, et chacun apportait d’Egypte ou de Syrie un chargement d’une valeur moyenne de 100,000 écus d’or, de sorte que l’or d’Arabie, les pienes précieuses, les épices et les aromates, les camelots, les brocarts d’or et les soieries, bref tous les tré.sors de l’univers semblaient être des produits indigènes; depuis que la bannière blanche k aoix rouge flotte sur la ville, les orties et les ronces poussent dans les rues". Cette dernière assertion est assurément empreinte d’une forte dose d’exagération, surtout s’il s’agit des premiers temps de l’ocuupation génoise, et c’est précisément l’époque oil vivait le chancelier; mais, pris dans son ensemble, le tableau est d’une vérité incontestable. Dans l’opinion de Phil. de Maizières, ce qui faisait de Famagouste un désert, c’était “la tyrannie oppressive et la rapacité féroce des Génois“.* D ne faut pas oublier que Ph. de Maizières est un témoin prévenu; en récompense de l’attachement dont il lui avait donné mainte preuve, la république de Venise lui avait accordé, à titre honoriflque, le droit de bourgeoisie,® et c’est, par conséquent, l’esprit de parti qui lui dicte les paroles haineuses que nous reproduisions tout à l’heure. On pourrait, donc, être porté à en conclure que les Génois imposaient, dans le port de Famagouste, des droits de douane exorbitants aux autres nations commerçantes mais, pour changer d’opinion, il sufflt de connaître les conditions acceptées, en 1395, par un Génois, Corrado Cigala, au

■ Ma* Latrie, ni. 774—777.

’ Piloti, p. 367.

‘ Ha* Latrie, n. 390.

‘ Ibid. n. 383.

‘ Ibid. II, 272; Nour. preuves, dans la Bibl. de l'Éeole des chartes, 1874, p. 74—77.

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