‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 130 sur 251 · VII. L' Égypte et In Syrie · texte numérisé non relu

VII. L' Égypte et In Syrie

son arrivée à Alexandrie, où l’avait amené un bâtiment vénitien (1384), Frescobaldi fut reçu par le “ consola de' Franceschi e de' pellegrini", et hébergé dans sa propre maison : ce consul était un Français. Au reste, c’était sa coutume, et son hospitalité n’était point gratuite.' Dix ans plus tard, à l’époque du voyage du sire d’Anglnre, le fondaco des Narbonnais était organisé pour recevoir les pèlerins; c’était là qu’on leur faisait verser la somme exigée par le sultan comme droit d’entrée. Était-ce le chef de la colonie narbonnaise qui percevait cette taxe en vertu d’une commission du sultan? ou bien la colonie narbonnaise avait-elle déjà cessé d’exister, et n’y avait -il là qu’un agent, chrétien de religion, chargé par le sultan d’héberger les pèlerins dans l’ancien fondaco des Narbonnais? c’est un point resté obscur; tout ce que nous savons, c’est que ce fonctionnaire portait le titre de “eonsulle de Narbonne et des pèlerins". Vers la fin du XV® siècle, les choses avaient changé de nouveau, peut-être par suite de la suppression du fondaco des Narbonnais. C’était dorénavant au fondaco des Catalans que logeaient les pèlerins.* C’est là que fuient reçus Fél. Fabri et Breydenbach, ainsi qu’un pèlerin italien anonyme qui voyageait en compagnie de marchands florentins.’ Cependant, les choses ne se paasaient pas toujours de même. Ainsi, un pèlerin amené par un navire vénitien ou muni de lettres de recommandation pour des marchands vénitiens était parfois invité à descendre au fondaco de cette nation et il pouvait y prendre sa nouniture en payant : c’est ce que firent les pèlenns allemands Tucher, Harff et Baumgai’ten. Ce fut sans doute pour un motif du même genre que Simon Simeonis logea au fondaco des Marseillais.'

Des prêtres occidentaux, logés dans les fondachi, pourvoyaient aux besoins religieux des colons, et chaque fondaco avait sa chapelle;’ mais ce n’était pas tout; les nations les plus importantes avaient en outre des églises à elles, telles que S. Nicolas des Pisans,® Ste Marie des Génois,’ S. Michel des Vénitiens.® Dans divers traités conclus par

‘ Frescob., p. 20 et Sitjoli, p. 165, 172; Gucei, p. 274, 421.

’ Breydenbach, p. 121; “peregrini ab olim in fontico Catbaloniorum se recipere consneverunt ; nam et ab ejusdem fontici console protegontur, trutzelmanuo (drogman) Alexandrino sibi auxilium fereute.® Il résulte de ce qui a été plus haut, que cet usage ne devait pas être très ancien. On voit aussi, dans une instruction de 1381 pour le consul catalan à Alexandrie, qu’il est parlé de l’admission des pèlerins dans son fondaco comme d'un fait exceptionnel et

qui ne peut être toléré que dans le cas où il ne se présenterait i»s en même temps des individus ayant plus de droits au logement; Capmany, II, 159.

“ lUuMraxiotie di un anonimo riaggialore, 1. c., p. 19.

' Éd. Nasmith, p. 21.

‘ Fabri, IH, 149, 161 et s.

“ Amari, p. 258 , 265 , 281, 283 , 285 et 8.

’ Lib. jur., II, 246.

* Taf. et Thom., II, 339, 487.

434 Troisihiif période. — Décadence du commerce du Jje\'nnt.

ces derniers, il est même fait allusion à plusieurs églises ou monastères leur appartenant.' D est probable que les chapelles de leurs deux fondachi étaient comprises dans le nombre. Dans les descriptions de l’Alexandrie du Moyen-Age laissées par des voyageurs, il n’est jamais parlé que d’une seule église des Vénitiens, ornée de marbres et de mosaïques splendides.* Tous les Latins pouvaient se faire enterrer dans le cimetière de l'église jacobite de St. Michel.”

Pour procurer un peu de comfort aux colons, chaque nation commerçante possédait des fours à pain et des bains, dont l’usage était généralement gratuit.* Enfin, le vin pouvait être introduit en franchise dans les fondachi : cependant, quand les quantités importées étaient tant soit peu considérables, il était difficile de les faire passer sans laisser quelque chose entre les mains des inspecteurs des douanes.”

Les marchands occidentaux, on le voit, trouvaient A Alexandrie un bon gîte en compagnie de leurs compatriotes et tout ce qu’il fallait pour satisfaire leurs besoins matériels et religieux. Beaucoup d’entre eux repartaient au bout de quelques semaines avec les navires qui les avaient amenés; quelques-uns prolongeaient leur séjour et personne ne leur faisait de difficultés à cet égard. S’ils voulaient voyager dans l’intérieur, les traités leur en donnaient le droit; parfois même on y avait stipulé, pour leur éviter bien des désagréments, la permission de porter le costume oriental.* Dans ce cas, leur but était pi-esque toujours le Caire, capitale de l’Égypte. C’était une immense ville, habitée par une innombrable population de toute origine;' plus de 30,000 loueurs de bêtes de somme y trouvaient de l’occupation; un va et vient incessant de bateaux, re-

' Taf. et Thom., Il, 489; Mas Latrie, Traité», append., p. 86, 92.

* Ludolf. T. Suthem, p. 36; Ixireni Egen's PUgerfahrt, dana VAitsland. 1866.

’ Tucher, p. 370, b; Breydenbadi, p.

122, a; Fabri, III, 161. D'un autre côté, Tbenaud dit (p. 26) que les Latins étaient enterrés k côté de l’ancienne église catbédrale de S. Saba, et qu'on payait k l’émir, pour y avoir droit, une taxe de 14 ducats. Les Pisans enterraient, paraitil, leurs morts dans leur église : c'est une exception; Amari, l>ipl. arab., p. 287.

* Pour les Pisans, voy. Amari, p. 258, 281, 283 , 286: pour les Vénitiens, Taf. et Thom., II, 339, 487 ; Mas Latrie, 7Va>ti», append., p. 85, 92.

‘ Taf. et Thom., II, 339, 486; Slas

Latrie, 1. c., p. 83, 89; Amari, p. 200, 352, 355 et s.

“ “Vestirc vestimente mamalochesce :

vestire a uso di Hamalucho; vestirsi da Mosulmanno:“ Amari, p. 366 , 378 , 384.

’ Cinq auteurs de relations diverses (Macliaut, p. 193, Sim. Simeon., p. 41, Lud. V. Suthem, p. 61, Fabri, lU, p. 81, Tbenaud, p. 46) comparent le Caire k Paris. En supposant que les chiffres les plus bas soient les plus rapprochés de la vérité, il faudrait encore admettre que la capitale de l'Ègypte était de deux k trois fois plus grande de celle de la France et avait une population de quatre à cinq fois plus nombreuse. Frescobaldi pensait (p. 49) que la Toscane tout entière avait moins d’habitants que la ville du Caire.

VU. L’Égypte et la Syrie.

montant et descendant le fleuve', donnait à ses quais une animation eitraoi'dinaire ; on n’en estimait pas le nombre à moins de 36,000 ;> on rencontrait dans ses rues des éléphants et des girafes. Cela seul eût déjà sufS pour donner aux Occidentaux l’envie de la visiter: mais elle offrait encore au commei-çant d’autres attraits irrésistibles: ses boutiques regorgeaient d’objets de prix, sortis des mains des tisserands, des joailliers et des verriers orientaux.* Cependant, poui' le commerce de gros entre l’Orient et l’Occident, le rôle du Caire n’était que celui d'une station de passage traversée dans les deux sens par des quantités incommensuiables de maichandises.^ Alexandrie était le marché où se Élisaient les échanges et où ces marchandises passaient des mains des Orientaux entre celles des Occidentaux et réciproquement^ Il était interdit aux Vénitiens par leur gouvernement d’acheter au Caire des épices des Indes.^ Dans ces conditions, on cxinçoit qu’il ne devait rester à demeure, dans la capitale de l’Égypte, qu’un nombre relativement restreint de Francs." Il n’y avait pas d’église latine;* aucune des nations commerçantes de l’Occident n’y possédait de fondaco." Â une certaine époque, les Pisans en avaient il est vrai, demandé un au sultan qui avait répondu favorablement (1164):* reste à savoir, si cette concession devint jamais effective; en présence du silence complet gardé, sur ce point par les sources de date postérieure, le fait paraît douteux. Si les Vénitiens ne possédaient pas de fondaco, ils avaient du moins une auberge à la disposition des pèlerins,** mais destinée en principe à

' Ces chiffres sont empruntés à Ihn Batouta, I, 69 et s. Suivant Frescobaldi, il y avait, dans le seul port du Caire, un tiers de navires de plus que dans ceux de Venise, de Gênes et d'Ancône réunis. Piloti (p. 409) compte sur le NU, au Caire, 16,000 barques.

’ Sim. Simeon., p. 43; Frescobaldi, p. 41, 49; Oucci, p. 800; Sigoli, p. 190; Hachant, p. 201; Tafur, p. 117; Tbenaud, p. 48; Trevisani, p. 42.

* Piloti, p. 329.

* Les marchandises de l'Inde, écrit Gucci p. 314, descendent le NU du Caire à Alexandrie “dove si fanno i grandi fatti di mercatanzia."

‘ Cod. Berol., cit. p. 11 (ordonnance de 1407); les traités de 1512 stipulaient également: ‘che niuno Franco posai star al Cairo piu di mesi tre e non posai com-

prar alcnn de loro specie in nome de Mori ne de Zndei.“

* Frescobaldi, p. 44; Ohistele, p. 163; Harff, p. 115; Geo. Gemnic., p. 509. Suivant Thenaud, p. 51, les 10,000 chrétiens compris dans la population permanente du Caire étaient “Syriens, Coptes, Jacobites“.

' Fel. Fabri, III, 22.

’ Cet état de choses était constaté, vers 1470, par le voyageur belge Anselme Adomo, sire de Corthuy: voy. sa biographie par M. E. de la Coste (Brux. 1855), p. 161. Les marchands qui devaient séjourner un certain tempe au Caire étaient obligés de prendre leur logis et leurs repas chez le drogman; c'est ce qui arriva à Thenaud, pendant son pèlerinage (p. 83 et s.).

* Amari, Dipl. arab., p. 243, 248.

Rudolf V. Frameynsperg, dans Canisius-Basnage, Thaï. mon. eeel., IV, 360; Tueber, dans le Heyssbuch, p. 368.

436 Troisième période. — Décadenre du eoninierre du Levant.

recevoir les marchands de leur nation. La curiosité n’était pas toujours l’unique motif qui poussait les marchands à faire le voyage d’Alexandrie ou de Damiette au Caire: ils y allaient aussi paifois pour demander justice. Les traités garantissaient aux sujets des nations privilégiées le droit de s’adresser directement au sultan en cas de réclamation contre un fonctionnaire égyptien, contre le jugement rendu pai' un tribunal local dans un procès contre un indigène, enfin contre un débiteur sarrasin récalcitrant. Le consul vénitien d’Alexandrie avait à tout moment affaire au Caire, soit pour soumettre au sultan les réclamations de ses compatriotes, soit pour remplir une mission de son gouvernement, soit pour répondre à une convocation du sultan quand celuici voulait lui faire de sa propre bouche des reproches sur un sujet quelconque. Il s’y trouvait précisément an moment où Félix Fabri visita la ville; il était venu réclamer au nom de ses compatriotes contre les mai'chands sarrasins qui prétendaient les obliger d’accepter les épices avec toutes leure impuretés.* Bernard von Breydenbach, chanoine de Mayence, qui fit un séjour au Caii*e en même temps que Fabri, s’y trompa: les Vénitiens, dit-il, y entretiennent (au Caire) en permanence un des leurs, auquel ils donnent le titre de consul et qui est chargé de défendre auprès du sultan les droits de ses compatriotes établis à Alexandrie.* C’est une erreur: en fait, il n’y avait pas de consulat au Caire.

Du moment que la route d’Alexandrie au Caire était si fréquemment parcourue pai’ les marchands occidentaux, il est intéressant de la connaître. Un pèlerin, Ulric Léman, dit que le sultan ne fournissait pas d’escorte aux voyageurs sur la route de teiTe.* C’était un motif pour suivre la route fluviale qui, d’ailleurs, se recommandait par son bon marché;* mais, comme la branche de Rosette était interceptée à Rosette même, on ne pouvait la remonter que dans la partie située en amont de cette ville. Il fallait donc, en tout cas, faire un bout de chemin plus ou moins long par terre. Ce chemin se trouvait réduit au minimum possible, quand on pouvait remonter le canal® qui se détache de la branche de Rosette à Fouah et s’étend jusque tout près d’Alexandrie. Une réparation exécutée en 1310 pai' ordre de Mélik Nassir Mohammed avait été assez bien faite pour qu’il pût servir pendant soixante ans, tant comme aqueduc pour amener l’eau potable, que comme réservoir pour les iirigations et comme voie navigable;

* Fabri, m, 22, 33.

’ Breydenbach, p. 119.

* Cod. germ. Bibl. Monae., ii” 692, p. 62. La date de ce pèlerinage est comprise entre 1470 et 1480.

* Sim. Simeon., p. 36.

* Il a été déjà question de ce canal: les écrivains occidentaux lui donnent parfois un nom dérivé d'un mot arabe, Rbalidj (Brancacci, p. 329,ca/iÿ(>ic; Sauut., IHar., X, 270; VI, 279 ; ealixene ou chaiixene}, ou l'appellent simplement talgiata, fossatum, canale.

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