VII. L Égypte et la Syrie
il restait plein d’ean pendant toute l’année jusque dans la partie la plus rapprochée d’Alexandrie sa largeur était de quinze à seize aunes et sa longueur de cinquante à cinquante -cinq miUes environ.* C’est pendant cette période que Simon Süneonis fit son voyage en Egypte. En quittant Alexandrie, il n’eut à faire à cheval, pour gagner le port d’embarquement, qu’une course d’un mille environ; de là, il navigua pendant un jour sur le canal, pendant trois jours sur la branche de Rosette et entra enfin dans le Nil, qu’il remonta jusqu’au Caire.* Vers 1368, ce canal comment à s'ensabler de nouveau; il ne se remplissait plus et ne pouvait, par conséquent, porter les barques que pendant la crue du Nil.* A quelques années de là débarquèrent à Alexandrie, en 1384, le florentin Erescobaldi et ses compagnons;* en 1386, Lorenz Egen, d’Augsbourg;" l’époque de leur arrivée coirespondait, par bonheur pour eux, avec celle où le canal était praticable. On sait que la crue du Nil commence pendant la deuxième moitié de juin et atteint son plein au commencement d’octobre. Erescobaldi navigua sur le canal les 5 et 6 octobre; pendant son séjour au Caire, du 11 au 19 du même mois, le Nil avait déjà baissé d’une aune. Egen, arrivé à Alexandrie au commencement de septembre, put également profiter de la crue du Nil. Comme Simon Siraeonis, ces deux voyageurs se rendirent à cheval au lieu d’embarquement; ils en estiment la distance tantôt à un fort mille, tantôt à un mille et demi, tantôt à trois milles:’ ils remontèrent le canal jusqu’à Fouah.'* Le canal resta en cet état pendant tout le XV® siècle. Boursbaï l’avait bien fait remettre encore une fois en état (1423) et pendant un certain temps il avait pu de nouveau porter les barques jusqu’à Alexandrie d’un bout de l’année à l’autre, mais cette amélioration ne dura pas longtemps: il ne tarda pas à se combler de nouveau et depuis lors il ne fut plus navigable que pendant la crue du Nil.* H semble même que.
‘ D’après une description de l’Égypte par Makrizi, communiquée par Langlois dans le Voyage de l’Égypte et de Nubie de Xorden, III (1798), p. 177 et s.; voy. aussi Weil, Oeeeh. dcr Chalif., IV, 373.
’ Gucci, p. 278.
’ Éd. Nasmith. p. 34 et ss.
‘ Nordcn, 1. c.
‘ Frescobaldi, p. 32 et s.; Sigoli, p.
168; Gucci, p. 278 — 284.
* Ausland, 1865, p. 917.
’ Cette distance est estimée k trois milles par Fel. Branciicci (1422), p. 169, 329 et par le compte Philippe von Katzenelleubogen (1433) [voy. Zeüschr. fur deul- Kha Alierth. Neue Folge, XIV, p. 361
(1882)]; à un demi mille seulement par Nice, da Poggibonsi (1346), H, 52; à deux petites lieues de France par le sire d’Anglure (1395), p. 77.
’ Les deux éditions de Frescobaldi (éd.
Mauzi, p. 86, éd. GargioUi, p. 33) portent “Suga“ ; trompé par ce nom, M. Defrémery (Ibn Batouta, I, p. xxxix) a confondu cette localité avec Deçouk, village situé en face de Rahmaniyeh; mais comme Sigoli, p.285, écrit “Fughe® et Gucci, p. 169, “Fua“, il faut admettre qu’on doit lire dans Frescobaldi Fuga an lieu de Suga.
“ Makrizi, dans Norden, 1. c., p. 179; PUoti, p. 345, 390.
438 Troisième période. — Décadence du conmerce du Levant.
pendant la denxiënie moitié du XV» siècle, toute navigation y soit devenue impossible; du moins, je serais porté à le croire, car Tucher* et Harff’ n’en profitèrent pas, bien qu’ils le connussent parfaitement; ils n’en parlent que comme d’une conduite d’eau potable et d’irrigation. Par suite de cet état de choses, pendant la deuxième moitié du XV» siècle et au commencement du XVI», les voyageurs qui se rendaient d’Alexandrie au Caire,» ou réciproquement,» étaient obligés de parcourir à pied ou à cheval, en longeant le rivage de la mer, la distance qui sépare Alexandrie de Rosette et, à partir de cette dernière ville, ils remontaient le Nil et mettaient cinq jours pour aller jusqu’au Caire et autant pour en revenir Ce bouleversement des moyens de communication eut pour conséquence directe un autre changement sur le terrain commercial. Tant que la navigation du canal avait été possible d’une manière constante, les marchands occidentaux avaient eu à Fouah un entrepôt ponr lequel ils payaient patente au sultan;» du jour où elle ne fut que périodique, ils le supprimèrent. Cet entrepôt leur servait assurément k emmagasiner au fur et à mesure les achats qu’ils faisaient dans leurs courses à travers le delta du Nil, région alors très fertile, on le sait, et qni prodnisait en abondance le sucre, les dattes, les melons, les oranges et autres fruits du midi, ainsi que le coton et le lin.® Dans ces excursions ils pouvaient aller et venir en toute liberté, mais ils ne devaient pas songer à dépasser la région du Nil à l’Est ni k gagner le rivage de la mer Ronge, le sultan ne l’eût pas toléré. Un ancien historien italien a bien cru découvrir, 'dans le traité conclu en 1173 entre Plse et l’Egypte, une indication suffisamment claire pour en conclure que les Pisans faisaient la traversée d’Égypte aux Indes avec l’agrément du
‘ Reyssbueh, p. 368.
’ HarfT, p. 84.
• Harff, p. 80 et ss.; Ailomo, p. 158; Baumgarten (Geo. Qemnic., p. 476 et as.); Petrua MartjT, p. 394 et ss,; Tlieuaud, p. 27 et SS. En 1422, Lannoy prit la peine de parcourir par la voie de terre la distance de 35 & 36 milles qui sépare Alexandrie de Rosette, et ce fut seulement & partir de cette dernière ville qu’il prit une barque pour gagner le Caire (p. 68, 110 et s.); mais il avait pour cela un motif particulier; il était chargé d'une mission militaire et devait, en conséquence, étudier toutes les voies donnant un accès en Égypte, et, par conséquent, aussi les environs de Rosette. Il couuait parfaite-
ment ce canal (p. 106, 112); il arrive, dit-il, jusqu’à un mille d’Alexandrie; des conduites d’eau lo mettent en communication avec la ville et, à l’époque de la crue du Nil, elles y apjwrtent de l’eau potable pour toute l’année. D ne dit pas que le canal fût navigable; mais, précisément en cette même année 1422, le florentin Brancacci en fit personnellement l’expérience.
* Tucher, p. 369, b; Fabri, III, 138 et SS.; Breydenbnch, p. 120.
* Voy. le passage de Kbalil Dhahéri, communiqué i>ar M. Tenture dans son Volney roy., I, 235.
‘ Piloti, p. 347.
VIL L'Êggpte et la Syrie.
sultan, et, partant de là, il a exprimé les regrets les plus vi& an sujet de la dispai'ition de leurs relations de voyage et de leurs cartes.* Le fait est (jue, dans le texte du ti'aité publié par Lami, on lit bien le nom de l'Inde, seulement le passage en question a subi une altération évidente.* Les mots in India n’y présentent aucun sens: après une nouvelle étude du texte original, Amari leur a substitué les termes et in die,“ et cette simple correction supprime la légende des expéditions des Pisans aux Indes. Il en est de même pour les voyages des agents commei-ciaux de Frédéric II de Hohenstaufen. Matthieu Paris, raconte qu'ils poussaient jusqu’aux Indes du consentement du sultan; mais il s’est exagéré les bonnes relations qui régnaient entre les deux princes: pour nous, cela ne peut plus faire l’objet d’un doute. Nous nous appuyons sur le témoignage contraire de trois écrivains du XIV® et du XV® siècle, pai-faitement au courant des choses de l’Orient: tous trois constatent unanimement que les sultans d’Égypte ne toléraient pas qu’un Occidental s’embarquât sur la mer Bouge pour gagner l’Inde et qu’ils faisaient suiTeiller la côte pour les en empêcher au besoin par la force.® On cite bien (juelques rares exemples de voyageurs qui trouvèrent moyen de passer à la dérobée ou qui obtini'ent une autorisation du sultan: pai- exemple Ghistele, de Gand, et encore, fut-il contraint après avoir atteint Aden, de revenir sur ses pas: Arnold von HarfF, dont les voyages dans l’Océan Indien rentrent d’ailleurs très probablement dans la classe des romans d’aventures: le Vénitien Bonajutus de Albanis que Ghistele rencontra à Tor, au moment où il allait s’embarquer pour Ormouz sur un vaisseau qui avait amené des épices et retournait dans son pays; ce voyageur fournit plus tard des renseignements précieux aux Portugais en mettant à leur disposition les nombreuses connaissances qu’il avait acquises dans un séjour prolongé aux Indes:® enfin, le Génois Hieronimo da S. Stefano qui partit du Caii-e pour aller visiter l’Inde et et rindo-Chine:® mais tous ces exemples ne prouvent rien contre la règle affirmée par nos trois témoins. L’un des motifs qui dictaient la
* Panucci, iHoria dti relebri popoli marittimi (UW Italia^ II, 94 et s.
’ “Similiter fecerunt nobie preces de balneo et noe detlimus eum et duana debebat omuia parare i>er eoa in India, qaando illi ad lavandam iasent, nuUus extraneua debet ire.“
' Amari, p. 269. Amari lui -même émet, d'ailleurs, p. 470, une opinion erronnée sur l'origine de l’erreur commise jwr Fanucci.
* Sanut., Seer. fidel. erur., p. 23; Ludoljih. V. Suthem, p. 64; Lannoy, p. 180; Ulricb Léman (Op. cit., p. 54), dit, du moins, que, pour faire ce voyage, il était indispensable d'obtenir une autorisation spéciale du sultan.
® Ghistele, p. 229; Rdaxione di Leonardo da Ckt.' Masser, dans VArehir. stor. liai., append., II. n° 10, p. 18, 19; Zurla, Di M. PoU), n, 891.
‘ Kamusio, Nacii/aiioHi e eiaggi, 1, 845.
440 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
conduite des sultans était la crainte que les Occidentaux ne missent ces voyages k profit pour nouer des intrigues avec les rois d’Abyssinie contre l’Islam. ‘ Mais il y avait encore évidemment des raisons de politique commerciale; le but qu’ils poursuivaient était de monopoliser sur la plus longue distance possible, entre les mains de leurs sujets et de leurs coreligionnaires, le transport des marchandises expédiées de l’Inde vers l’Occident, et de ne les passer aux chrétiens que le plus tard possible, de manière à assui-er aux musulmans, par la suppression de la concurrence, la plus gi'osse part dans les bénéfices à réaliser sui' ce trafic.
Mis dans l’impossibilité de dépasser les frontières de l’Égypte et de prendre leur essor vers les pays de l’Orient, réduits dans le pays même à n’y acheter tout au plus que les produits indigènes|, les maixhands occidentaux finissaient toujours par se trouver obligés d’en revenir à Alexandrie, le marché cosmopolite, le grand centre d’échanges entre les produits de l’Orient et ceux de l’Occident
Des marchands de l’Occident ou de l’Orient, quels étaient ceux qui tenaient la première place sui' ce marché par la quantité et la valeur des articles mis en vente’:* -C’est une question qu’il est à peine besoin de poser; le lecteur l’aura déjà résolue sans hésitation et avec raison en faveui- des Orientaux. Arnold von Harff estime à 300,000 ducats la valeur des métaux précieux, monnayés ou non, que l’Occident envoie chaque année en “Heydenschafl'"' (pays païen), tandis que les païens, dit-il, ne nous envoient point d’argent, mais seulement de r*‘Essenspijse“ (épices pour assaisonner les mets?) et des étoffes de soie.* Effectivement, les Occidentaux ne pouvaient pas fournir en nature l’équivalent de leurs achats et ils en payaient la plus grande partie en or et en argent. Il ne faudrait pourtant pas se faire une trop faible idée des produits naturels et fabriqués que les Européens avaient à offrir aux Égyptiens. Malgré sa remarquable fertilité, le sol de l’Égypte ne produisait pas tous les objets nécessaires à
' Ludolph. V. Suthem, L c.; Lannoy, 1. c.; ühistele, p. 231; Quatremère, Méni. nur l'Éyypie, H, 277. “Les chrétiens éthiopiens, dit Nice, da Poggibonsi (11, 209 et s.), aiment les chrétiens Francs et ils feraient volontiers alliance avec nous, mais le sultan de Babillonie (du Caire) ne laisse arriver aucun Latin dans leur pays.“ Cependant, vers le milieu du XV*> siècle, un peintre vénitien, Francesco Braucoleoue, trouva moyen de pénétrer en Abyssinie: voy. Bruce, Voy. en Alms.. U, 74, 92 et s.
’ Hnrft', p. 96. Les galères de Venise qui firent le voyage d’.tlexandrie en 1497 emportèrent précisément cette somme; celles qui partaient au même moment pour Beyrout emportaient, de leur côté, 60,000 ducats: SanuL, Diar., 1, 734. L'année précédente, les galères d’Alexandrie avaient pris 220,(500 ducats, celles de Beyrout 120,(XK). Ibitl. I, 270. Dans ces chilfres n’est pas comprise la' valeur des marchandises d’imjKirfastion : le produit de leur vente fut également employé en achats.
VIL L’Égypte et la Syrie.
sa consommation: il restait des lacunes que l’Occident seul pouvait remplir. Ainsi, les S3^comores et les palmiers du pays fournissaient bien un peu de bois,' mais la plus grande quantité des bois de construction et du bois à brûler provenait de l’étranger,* des îles de Chypre et de Crète, à cause de leur voisinage, puis de l’Asie-Mineure par Satalia,® et même de Venise et de plus loin encore. Nous avons déjà vu que la fourniture de bois de construction aux Sarrasins était prohibée par l’Église;' au contraire, celle du bois découpé en petites planches ou façonné en récipients et en ustensiles (capsellee, scadelce) était considérée, du moins à Venise, comme parfaitement licite.® Une autre pénurie qui se faisait vivement 'sentir en Égypte était celle des métaux, depuis les plus précieux, comme l’or et l’argent, jusqu’aux plus communs, tels que le plomb et le cuivre.® C’étaient surtout, à ce qu’il semble, les navires vénitiens qui importaient les produits des mines de l’Occident: bien entendu, le fer et le cuivre, en leur qualité de matériaux de constructions navales, étaient classés parmi les articles prohibés. En fait de i)lantes oléagineuses, l’Égj’pte n’avait que le sésame;* pour l’huile d’olive, les habitants étaient tributaires de l’Europe (Espagne, Fouille, Morée).® Citons encore, parmi les articles d’importation, le miel et la cire, les raisins secs, les amandes et les noix, paifois les noisettes, objets de consommation d’une conservation très facile dans le climat de l’Egypte et mets de prédilection du peuple,® le corail, l’ambre, le safran, les fourrures du noi*d, la fine laine d’Asie-Mineure et de Chj’pre, le mastic de Chio etc. Les grands seigneuis égyptiens se i>ermettaient de boire du vin en secret: comme leur religion prohibait la culture de la vigne, ils le tiraient des pays chrétiens, de l’île de Crète en particulier.'® A ces produits naturels il faut ajouter les articles fabriqués en Occident: draps, brocarts d’or, argenterie, cristaux. Les marchés du Caire étaient
‘ Abdallatif, Descr. de V Égypte, éd. de Sacy, p. 19; Piloti, p. 346.
’ Haython, Hist. orient., cap. 64; Sim.
Simeon., p. 39; Frescob., p. 56; Mas Latrie, Iliet. de Chypre. II. 120 et s.
• Harfif, p. 92; Piloti, p. 371.
* C’est pour ce motif que l'ordre de S. Jean interdit aussi à ses sujets de faire le commerce du bois avec l’Égypte; Piloti, p. 376.
' Thomas, Die dltesten Verordnungen der I Wies iemer fiir aiuieartige Aiigelegenheiten : Abh. der bayer, -ttorf., I. Ci., XIII, 1ère sect., p. 142.
“ Arnold. Lubec., dans Pertz, SS., XXI, 238; Nice, da Poggibonsi, II, 72.
' Piloti, p. 327, 347.
* Ibid. p. 373- 376; Sanut., p. 24; Pegol., p. 59. Cependant la Syrie fournissait aussi de l’huile; Piloti, p. 327.
* Sanut. p. 69; Piloti, p. 374; Fabri, ni, 163; Breydeubach, fol. 122, b; Geo. Oemnie., p. 476. Un navire ragusan prend d Castellamare, pour Alexandrie, un chargement de “ uouzilles “ d'une valeur de 7,000 ducats; Tlienaud, ji. 16; Sauuto (Diar., Il, 1076) parle également d’un envoi de noix de Naples i\ Alexandrie.
Piloti, p. 376, 404; Harff, p. 101.
442 Troisième }>ériode. — Décadence du commerce du Levant.
abondamment approvisionnés en draps d’Occident: le fait est témoigné, entre autres, par Makrizi * et par Léon l'Africain.’ Le premier dit bien que les grands seigneurs ont dans leur garde-robe des étoffes vénitiennes;’ mais il est possible que cette dénomination s’applique aussi bien k des tissus fabriqués en dehors de Venise et vendus par des marchands vénitiens qu’à des tissus originaires de Venise même. Les grandes dames égyptiennes faisaient leurs vêtements de dessous en toile de Reims ( tele di Renso ).* Les Flandres, le Languedoc et la Catalogne, tout comme la Lombardie et Florence, étaient représentés par leurs draperies dans les magasins d’Alexandrie.’ Ces produits manufacturés s’écoulaient en grande partie plus loin encore; les havires qui avaient apporté les épices les prenaient comme fret de retour et les transportaient en Abyssinie, aux Indes et jusque dans l’Archipel indien. Dans leurs calculs pour régler leur production, les fabricants occidentaux faisaient entrer en ligne de compte l’expoilation dans l’extrême Orient’ Parmi les produits naturels, un petit nombre seulement s’exportait vers l’Orient pai- l’Egypte: c’étaient principalement les métaux, le safran et le corail.
Il nous reste encore à parler d’une autre branche du commerce d’importation en Égypte cultivé par les Occidentaux, celui des êtres vivants. Les sultans et les grands seigneni's avaient une véritable passion pour la chasse au vol; aussi les faucons de chasse’ étaientrils extrêmement recherchés. C’était l’un des cadeaux que les républiques commerçantes choisissaient fréquemment, quand elles avaient besoin de se concilier la faveur de tel ou tel sultan, de tel on tel émir.’ A l’époque où Simon Simeonis visita l’Egypte, le sultan payait aux marchands 3,000 drachmes ou 160 éens d’or pour un faucon vivant et la moitié de ce prix par faucon mort en route.® En 1378, un certain .Jordan Kubbeling, de Brunswick, vendit à Venise dix de ces faucons à
' Dozy, Th'ctionnaire des noms des vêtements, p. 127 et su.
’ Ramnsio, Navigationi t viaggi, I, 88.
* Hist. des sultans mamlouks, I, 1, p. 262; de Sacy, Chrestomathie arabe. H, 62 et 8.
* Frescobaldi, p. 46.
’ Piloti, p. 374; Chioriui, p. Ixzix; Frescob., p. 13.
* IHloti, p. 358 et s. ; Sauut., p. 24, 42. ' “Gherfalken, g;erfaut8, ciffalchi,“ en
arabe “sonkor". lia arrivaient généralement des pays dn nord; les rois de Suède faisaient de beaux bénéüces en les expor-
tant directement en Égypte : Srenskt Dijdomatarium, VU, 706 (extrait des négociations entre le roi Magnas et le pape Clement VI, en 1347).
' Makrizi, Hist. des sultans mamlouks, I, 1, p. 84, not.; Mas Latrie, Hist. de Chypre, II, 286.
” Sim. Simeon., p. 40; le bâtiment que montait Guill. Bonnesmaius, en 1327, pour aller à Alexandrie, avait â bord cent faucons de chasse qui furent achetés par les agents du sultan: Bihl. de l'École des chartes, XXXVI, 596.
VIL L’Êgypte et la Syrie.
29 ducats chaque; ils deTaient être expédiés & Alexandrie et, dans son contrat, Enbbeling s’engageait à rendre l’argent reçu pour chaque bête qui viendrait k périr pendant la traversée.' Cet accident se produisait fréquemment, k ce qu’il semble, mais les survivants n’en acquéraient que plus de valeur. Un commei'ce moins innocent que celui-là était celui des êtres humains; des chrétiens peu scrupuleux s’y livraient en dépit des lois religieuses et civiles. C!omme si ce n’eût pas été assez des sujets égyptiens qui parcouraient, pour le compte du sultan, les pays riverains de la mer Noire, en quête d’esclaves à acheter, et des Tatars qui tenaient un marché d’esclaves ouvert en permanence dans leur fondaco d’Alexandrie, certains Vénitiens et Génois allaient encore dans toutes les parties du monde ramasser des jeunes gens pour les vendie en Egypte. Mais nous traiterons ce sujet avec plus de détails dans un chapitre spécial.
En échange des produits de l’Occident, l’Égypte (et sous ce nom nous comprenoms la Nubie et l’Abyssinie) avait à offrir un sucre d’excellente qualité, des dattes et des citrons, des câpres, de la casse et du séné, du baume, trop souvent falsifié dans le commerce,’ un lin de qualité hors ligne, du coton, de l’alun et de l’indigo: les célèbres ateliers de tissage d’Alexandrie, de Damiette, de Tennis, de Dabik (entre Farama et TennLs) etc. livraient de fines étoffes, également réputées en Orient et en Occident’ Mais ce n’était pas pour y trouver ces articles que les marchands occidentaux allaient à Alexandrie, c’était presque toujours pour les épices de l’Inde. Entre toutes le poivre occupait le premier rang.' M. Peschel’ remarque avec raison qu’au Moyen-Age le poivi'e était pour Alexandrie un article de commerce aussi important que peuvent l’être, de nos jours, le thé et le coton réunis pour l’Angleterre, le sucre et le tabac pour Cuba et pour l’Elspagne. Après le poivre, le clou de girofle et la noix muscade, la cannelle et le gingembre, le bois du Brésil et le bois de santal, l’ivoire, les perles et les pierres précieuses donnaient lieu à un grand mouvement d’affaires.
Nous connaissons déjà la route suivie pendant les périodes antérieures par ces précieux articles, depuis les Indes jusqu’à Alexandrie. Pendant celle que nous étudions se produit un phénomène tout particulier: le grand trafic des Indes s’écarte de plus en plus de la route de la
‘ Enregistré dans le Lübecker XUderslatUbueh, publié dans l’ouvrage de Pauli, LübeekUehe Zuatiinde xu Anfang des tierxehntcn Jahrliundert» (Lubeck, 1847), p. 230, ’ Schiltberger, p. 117.
* Francisque Michel, Kechcrehes sur U eommerre des étoffes de soie, I, 277 — 284. Calcaschandi, trad. Wilsteufeld, I. c.,
p. 112, 176 et s., 193. Pour tous ces articles voir le dernier chapitre de notre étude.
' n y avait é Alexandrie une Porte du poivre et une Rue du poivre: Hachant,
‘ Deutsche Vierieÿahrssehrift, 1866, 3° livrais., p. 212.
444 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
Haute-Égypte ; le port d’Aïdab, autrefois préféré par les navires chai-gés du transport des épices, à cause de la facilité de son accès,* devient absolument désert Kosseïr ne reçoit plus de convois de poivre que par exception, quand des bandes de Bédouins révoltés barrent les routes de caravanes au nord de la mer Rouge.* Le premier résultat de ce changement est d'enlever à Kous une grande partie de son ancienne imirartancc; si cette ville est encore tant soit peu fréquentée par les voyageurs, elle le doit à sa situation, cai' c’est là que les pèlerins et les marchands, descendus de la région du Haut -Nil et se rendant à la Mecque, quittent le fleuve et s’engagent dans le désert pour gagner Kosseir ou Aïdab, où ils s’embarquent pour Djeddah ; c’est là aussi qu’au retour ils retrouvent le Nil qu'ils remonteront jusque dans leur pays.* Reste à savoir à quelle époque la majorité des navires qui remontaient la mer Rouge cessa d’aborder avec ses marchandises à la côte occidentale de cette mer; il existe à ce sujet différentes versions. Makrizi fait dater le changement de l’an 760 de l’hégire, qui correspond à l’année 1369 de l’ère chrétienne.* Calcaschandi * le place vers l’an 780 (1378): selon lui, ce serait l’émir Baladin Ibn Gourram, grand chambellan d’Egi^pte, qui aurait relevé de son abaissement le port de Tor, depuis longtemps abandonné par les navigateurs, et qui, le premier, y aurait fait airiver les navires de l’Yémen. Calcaschandi moimut en 1418, Makrizi, en 1441, et, sur le point qui nous occupe, le témoin le plus ancien me parait être celui qui mérite le plus de crédit. On sait que la ville de Tor est située au sud-ouest de la presqu’île du Sinaï. .Jusqu’alors son marché était à peu près, sinon absolument, inconnu; élevée au rang d’entrepôt et de bureau de douanes® pour les produits de l'Inde, elle acquiert une réiiutation subite.* C’est de Tor qu’entend parler (tuccî, le compagnon de voyage de Frescobaldi, quand il dit que les navires chargés d’épices abordent à S'® Catherine;® s’il nomme ainsi ce poil, c’est que, de tous ceux de la mer Rouge, c’est le plus voisin du monastère de S*® Catherine, sur le mont Sinaï.® Depuis qu’il avait repris faveur, les pèlerins pou-
' Calcaschandi, p. 1K9.
’ Des nipports envoyé» d'Égypte à Venise, en 1500 et 1502, annonçaient que l'on attendait alors au Caire des arrivages de poivre, non seulement par la voie ordinaire de Dje<idali et de Tor, mais aussi ))ar Kosseïr (Chosogiero, Cossaer): .Sauut., IHar., III, 47fi; IV, :M3, 418, 492.
’ (jiiatremère, Mcm. fur l’Kyyptr, I, 197 et ».; Calcaschandi, p. 169.
* yuatremere, 1. c., II, 183.
‘ Calcaschandi, p. 170.
* Voyez les extraits de Khalil Dhahéri, donnés par M. Venture dan» Volnry, roy., I, 235; Ritter, SinaihaUnnsfl, p. 68.
’ Aboulf., Qêoyr., trad. Reinaud, I, 30, 147.
* Gucci, p. 314. •
" Piloti, p. 367: “alla Torre et ainsi s'ai>elle là où sont lez pors de Sainte Katerine de mont Synay.“
VIL L’Êgyjfte et la Syrie.
vaient, des terrasses voisines du monastère, apercevoir au loin, à diverses époques de l’année,* un grand nombre de navires chargés d’épices se dirigeant à pleines voiles sur le port situé à leurs pieds.* Ils les nomment parfois les vaisseaux des Indes ou les vaisseaux indiens; mais il ne faut pas prendre cette qualification au pied de la lettre. Les épices avaieut déjà été transbordées à Aden sur de»s bâtiments égj-ptiens et étaient devenues la propriété de marchands de la même nationalité. Aden était le grand centre d’échanges et les marchands indiens ne dépassaient pas ce port. Cependant, à cet égard encore, il se produisit un changement au milieu de la période que nous étudions.* Depuis 1422, les capitaines de navires indiens cherchaient, pour y déposer leurs cargaisons, un autre port que celui d’Aden, parce que le prince de l’Yémen qui y avait sa résidence s’opposait par la violence au départ de ces marchandises pour l’Égypte et tâchait d’en retenir le plus possible pour les expédier par des caravanes à lui: c’était également un sujet d’irritation pour les marchands d’Alexandrie et de Damas, car ces difficultés produisaient d’énormes retards dans les arrivages et leur causaient des pertes en proportion. Fatigué de tous ces ennuis, un capitaine marin de Calicut, nommé Ibrahim, pas.sa plusieurs fois en vue d’Aden sans s’y arrêter; il cherchait dans l’intérieur de la mer Rouge un port où le commerce n’efit pas à subir de p^eilles entraves. Après bien des allées et venues, il se décida, en 1424, pour Djeddah. le port de la Mecque. Le sultan d’Egypte, Almélik Alachraf Boursbaï, venait précisément, depuis peu, de prendre possession des deux villes. Kirkmich, son chancelier, invita Ibrahim à aborder à Djeddah et fit son possible pour lui en rcndre le séjour agréable. L’année suivante. Ibrahim y revint avec quatorze bâtiments. Son exemple fut suivi, et, en 1426, il se trouva plus de quarante navires des Indes et de la Perse réunis à la fois dans ce port; en 1431 ou 1432, on y vit même arriver plusieurs jonques chinoises qui n’avaient pas trouvé à écouler leurs marchandises à Aden dans de bonnes conditions. On les y reçut avec empressement, dans l’espoir que leur visite serait le début d’un trafic direct avec la Chine.* Le prince de l’Yémen voulut retenir par la force les Indiens à Aden: tentative inutile! le sultan fit ostensiblement les préparatifs d’une 'expédition contre lui et cette menace suffit pour lui arracher la promesse de laisser aux navires
' Più volte l'anno écrit Gucci,
’ Frescobaldi, p. 87; Breydenbach, fol.
108, b; Geo. Gemnic., p. 501.
* Lea passages de Makrizi qui ont rapport à ce spjet ont été publiés par M. Weil, dans sa Oeseh. der Chaiif., V,
180 et a., plus complètement que ne l’avait fait -de Sacy dans sa Chrestom. arab., II, 64 et s.; Piloti (p. 354 et s.) donne sur ce point des détails très intéressants.
* Quatremére, Méni. sur V Égypte. Il,
446 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
indiens la liberté de continuer leur route dans la mer Rouge. Mais le sultan entendait achever la ruine d’Aden, et pour y arriver, il frappa les marchandises arrivant de ce poi-t d’un double droit, si elles étaient amenées par des Syriens ou des Égyptiens, et de la confiscation, si elles appartenaient à des marchands de l’Yémen. Son insatiable avidité faillit tout gâter et peu s’en fallut qu’il ne rebutât les Indiens qu’il avait voulu attirer: cependant, il finit par se contenter d’un droit de 10 ®/o ^ l’entrée du port de Djeddah. A partir de ce moment, la prospérité d’Aden commença à décroître au profit de sa rivale et surtout à celui de la Mecque. Cette ville avait toujours été l’un des marchés où se vendaient les épices des Indes; ' or, comme elle était le centre de la religion mahométane et comme une foire très importante coïncide avec les grandes fêtes qui s’y célèbrent chaque année, ce commerce devait naturellement s’y faire sui' une grande échelle. Les marchandises légères on peu volumineuses étaient chargées â la foire même sur des chameaux, et les Égyptiens qui les avaient achetées se joignaient aux grandes caravanes de pèlerins avec lesquelles ils arrivaient an Caire en trente jours; de la sorte, ils avaient l’avantage de voyager sans crainte des brigands. Pour les marchandises lourdes ou volumineuses, on les embarquait à Djeddah, d’où elles étaient dirigées sur Tor. Telle était la marche des choses vers 1440, d’après ce que nous apprend Piloti.** Mais les naviies de l’Inde ne pouvaient pas toujours régler leur voyage â travers l'Océan Indien et la mer Rouge de manière à faire coïncider leur arrivée avec l’époque des fêtes de la Mecque, car cette époque variait chaque année et tombait dans toutes les saisons, en hiver et en été, en automne et au printemps. Piloti lui -même dit autre part que l’arrivage le plus important des épices a lieu à Alexandrie au mois de septembre et qu’elles viennent dù-ectement du Caire par eau, parce que, pendant ce mois-là, la crue du Nil permet aux barques de descendre jusqu’à Alexandrie.® Ceci nous indique l’existence d’un trafic qui avait lieu à époque fixe, sans tenir compte de la foire de la Mecque.
‘ La Broqnière, p. 608; Pel. Fabri, H, 542; Zarla, Di Fra Mattro, p. 49 et s.; Varthcma, dans Bamusio, I, 161; Sommario di tutti li regni, ibid. p. 884 et 8. (il est dit, dans ce passage, que les navires chargés d'épices faisant voile d’Âden à Iljeddah, abordaient, en route, à Kantran, Dahlak et Souakin); Barbosa, ibid.
p. 391, 310, b; Corsali, ibid. p. 182; Roteiro da triagem que fex D. Vaseo da Oama (Porto, 1838), p. 88; Abderazzak, qui visita les Indes orientales
entre 1443 et 1444, rapporte qu’il partait à tout moment de Calicut pour la Mecque des navires chargés en majorité de poivre (Not. et exir., XIV, 1, p. 442; Elliot, Büt. of India, IV, 103).
’ PUoti, p. 35.6—358. Gucci (p. 407) estime également très haut le chiffre des affaires qui se faisaient à l'occasion de cette foire; il s’élevait parfois à deux millions d’écus d’or.
* Piloti, p. 390.