‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 136 sur 251 · VII. L'Êffffpte et la Syrie · texte numérisé non relu

VII. L'Êffffpte et la Syrie

ment vénitien anêtait une mesure générale applicable à tons les Vénitiens en résidence ou de passage en Syrie, c’est à lui que le décret était adressé.* A ce point de vue, il n’est pas sans intérêt de rappeler qne, précisément dans le premier document qui nous fasse connaître l’existence d’nn consulat vénitien à Tripoli,* le chef de la colonie n’est désigné que par le titre de vice-consul; nous le retrouvons encore avec ce même titre dans d’autres documents postérieurs au Moyen-Age.* Cela suffit pour démontrer que le titulaire de ce poste était, tout au moins, le subordonné du consul de Damas. Un autre fait qui semble établir également la prééminence du consul de Damas sur les autres, c’est qu’il recevait seul la dotation attribuée par le sultan aux consuls et dont nous avons parlé à propos de l’Égypte: le chiffre de cette dotation était le même que pour le consul d’Alexandrie.^ Le consul des Catalans pour Damas et pour toute la Syrie en jouissait également* En passant de la partie septentrionale de la S3rrie à la partie méridionale, nous constatons immédiatement un contraste qui existait déjà dans la période précédente et peut-être à un degré plus frappant encore: là, un mouvement commercial très actif, un concours de marchands toujours renouvelé, où sont représentées toutes les nations commerçantes de l’Occident; ici, une décadence de plus en plus profonde, de temps à autre seulement quelque marchand étranger. La vieille ville d’Acre n’était plus qu’une mine. Au XV' siècle, des voyageui's n’y trouvèrent plus que quelques maisons, et des caveaux où des marchands vénitiens entreposaient le coton acheté dans le pays; à deux milles de là s’était formé, sous le nom de Nouvelle-Acre, un village où demeurait un agent chargé des achats de coton pour le compte d’une maison vénitienne.® Les denx ou trois gardiens du port qui restaient encore à Acre le prévenaient chaque fois qu’il arrivait un navire; mais le cas ne devait pas être bien fréquent, car la vente du coton ne donnait lieu qu’à un mouvement

‘ Décret du conseil, du 17 janv.

1422, dans Taf. et Thom. , inéd. ; voy.

aussi Mas Latrie, Hitl. de Chypre, II, 468.

* Casola, p. 49.

* Berchet, 1. c., p. 46, 48.

* “Provision over zimichia;" Traité de 1415, dans Taf. et Thom., inéd., (zunichias, dans Berchet, 1. c., p. 29).

‘ Capmany, Mem.. Il, 176. Dans cette pièce, ordre est donné au consul de pourvoir en tout temps à l'entretien d'un prêtre; et, ajoute-t-on, il sera en mesure de lui fournir un traitement quand il “liaurà del Soldé Jamequia tota è la major

partida.“ Capmany traduit le mot Jamequia — iglesia ô casa de congregaciou :

c’est un contre-sens complet.

‘ Oberto Franco, chez qui logea Broquière (p. 494) était peut-être un de ces agents. Au cours de son pèlerinage, le comte Philippe de Katzenellenbogen (1433 — 1434) visita Acre en descendant du Carmel et y fut reçu “chez les marchands“ ; c'est lé aussi qu’il se rembarqua plus tard pour regagner sa patrie; Zeitaehr. f. deuUch. AUerth., X. F., XIV (1882), p.

466 Troùiihne période. — Dêrnâenc^ du commertr du Le^'nnt.

d’affaires très i-estreinU C’est à peine si l’on trouve de temps à antre le nom de Tyr cité comme place de commerce: cependant, son port passait encore pour bon, les plantations de cannes à sucre des environs étaient en plein rapport et les Vénitiens exportaient le vin du pays jusqu’en Angleterre.* La grande route de caravanes de Damas au Caire ne côtoyait la mer que sur un point, à Gaza, sur la frontière d’Égypte; il y avait bien là quelques riches marchand.s, mais les Francs n’y allaient jamais exprès; tout au plus s’y arrêtaient -ils en passant* Il y avait encore une autre route très fréquentée, celle de Jaffa à Jérusalem par Rama (Ramlèh). Jaffa était complètement ruinée et déserte:* de temps à antre seulement, le port reprenait un peu d’animation à l’arrivée des transports de pèlerins: Venise par exemple, en expédiait d’ordinaire deux par an.* Comme les galères du commerce n’étaient autorisées que dans des cas exceptionnels à prendre des pèlerins à bord," par une mesure réciproque assez naturelle, les navires affectés au transport des pèlerins ne devaient pas être mis à la disposition du commerce. Cependant, en dépit des réglements, les marchands vénitiens profitaient parfois du passage de ces transports pour expédier dans leur pays du sucre, du coton etc.’ Les marchands vénitiens ne passaient guère à Jaffa, quelle que fût, d’uilleurs, la voie qu’ils eussent choisie pour y arriver, sans aller visiter Bama; c’était un bien petit détour, mais il se faisait là un certain commerce de fil et de cotonnades;* on y traitait quelques affaires, malgré les ennuis causés par le fanatisme de la po-

' LAnooy, p. 146—147; Ohistele, p. 64; Pmî, p. 168, b; Traité dp 1416. dan» Taf. et Thon)., inéd.; Sanuto. VUe dei dogi, p. 914 et B.

’ Broquière, p. 486; Obiatele, p. 63; Rawdon Brown, L’Arehitio di Vmtxia ron riguardo uperiale aUa aloria ingU*f (Venez, e Torino, 1865), p. 286; Lanuoy (p. 160, 166) parle dea abondantea récoltea de froment et de coton dea environa de Tyr et de Sidon.

' Fabri, II, 379; Obiatele, p. 138.

* Anglure, p. 12; Conrady, Vterniederrheinûehe Pügerschriflen, p. 116.

* An;;lure, p. 99; Breydenbacb, p. 12; Harff, p. 67.

* Erdmannadbrfer, De eommerrio guod inter Venetos et Oemumitr ririlatex <rro medio inierceetit, p. 29; Brown, Calendar of statepapere, Venet., I, 46. En 1394, dea pélerina françaia de distinction étaient

partis sur les “galee di Baroto* (Comnum. reg., III, p. 226, n” 414). Quatre ans après, comme le transport de ces passagers donnait lieu è toutes sortes de désagréments, par suite de leur ignorance de la langue de l'équipage, le sénat de Venise décréta que dorénavant aucun étranger ne serait admis & prendre passage sur les galères d’Alexandrie ou de Beyrout: Ârrh. de l’Or, lal., n, 2, p. 240.

’ Des décrets rendus en 1407 et en 1409 probibèrent cet abus; Cod. Berol., cit p. 10; Arekir. de l’Or, lot., II, 9, p. 947 et s. Cependant, ils étaient mal obserrés et tombèrent de plus en pins en désuétude vers la fin de cette période: voy. Conrady, Vier niederrkein. Pilgereehriftm, p. 206; Sanut., Dittr., VI, 312.

' Pasi, p. 169, a; Anglure, p. 12; Nice, da Poggibonsi, 1. 28.

VIL L'Êgyptc et la Syrie.

pulation et par les exigences insensées des agents de la douane, des commis aux poids publics et des drogmans.* H ly avait à Rama un consul vénitien, et Gênes avait suivi l’exemple de Venise; mais la mission de ces agents concernait plutôt la protection des pèlerins que celle du commerce; car on admettait qu’après avoir confié leur vie à la marine vénitienne pour la traversée, les pèlerins avaient quelque droit à l’aide et à la protection de la République pendant le reste de leur voyage. Us en avaient particulièrement besoin à Jéruscdetn, où les drogmans cherchaient à les exploiter de toutes les façons. En 1415, le doge Tommaso Mocenigo demanda an sultan d’Égypte l’autorisation d’y établir un consul pour recevoir leurs réclamations: > cette requête fut accueillie, en considération de ce qu’elle était fondée “sur les anciennes coutumes des Vénitiens". Une ambassade génoise, envoyée au Caire en 1431, protesta contre cette concession; le motif invoqué était l’existence d’un usage ancien, d’après lequel le consul de Gênes à Jérusalem y était chargé de la défense des intérêts de tous les pèlerins; et, ajoutaient les ambassadeurs, il n’avait nuUement besoin de l’assistance d’un consul de Venise on de toute autre nation.^ Us ne réussirent pourtant pas à empêcher l’installation du concurrent de leur consul On peut même constater, d’après les relations laissées par certains pèlerins, que les représentants de Gênes et de Venise fonctionnèrent côte à côte pendant plus d’un demi-siècle.* L’histoire de la création de ce consulat démontre clairement que les consuls n’étaient pas des agents commerciaux, pas plus que ceux de l’ordre de S. Jean à Jérusalem et à Rama^ D’autre part, elle fournit une preuve de plus de l’influence acquise en Orient par les nations commerçantes et de l’usage qu’elle en faisaient, non-seulement à leur profit personnel, mais parfois à l’avantage de la Chrétienté tout entière.

Nous terminerons sur cette remarque notre tableau de la situation des marchands occidentaux en Égypte et en Syrie, et nous allons reprendie l’exposé historique des faits. Nous avons déjà, dit plus haut que les trente années qui suivirent immédiatement la conclusion de la paix entre l’Egypte et Chypre, ou, autrement dit, les trente deniières années du XIV® siècle, furent une époque de paix relative pour les colonies commerciales d’Égypte et de Syrie, et que, dans notre opinion, cette circonstance eut indubitablement une influence favorable au dé-

‘ Négociatious avec le sultan en 1415, dans Taf. et Thom., inéd.

' Ibid.

’ Sot. et ejctr., XI, 73.

* Pour plus lie détails voir mon étude

intitulée: “Lee consulats établis en terre sainte au Moyen-Age pour la prolectioti des pèlerins: Arrliic. de l'Or, lat., H, 1. p. 355—363 et suppl., ibid. H, 2, p. 512.

‘ Paoli, Cod. dipi., II, 108 et s.

468 Troisième période. — Dérndevce du mmmerre du LM'ont.

veloppement de la vie commerciale. Autant que nous le sachions, on ne connaît qu’un seul acte d’hostilité commis par les Musulmans à l’égard des commerçants occidentaux d’Alexandrie. Encore semble-t-il avoir été provoqué par les Francs eux-mêmes. An mois de mai 1383, lenrs galères, ayant terminé leur chargement, avaient profité de la nuit pour prendre le large sans autorisation. Le gonvemeur lança quelques vaisseaux à leur poursuite, et, après un combat malheureux, leurs capitaines se virent contraints de rentrer dans le port Le gouverneur s’en prit de cette tentative d’insoumission à tous les marchands francs d’Alexandrie, les fit arrêter et mit le séquestre sur toutes leurs marchandises. Tel est le récit de Makrizi.‘ La que.stion est de savoir s’il ne commet pas une erreur en nommant dans cette affaire les Francs d’une manière générale. Il semble assez probable que les Génois y furent seuls impliqués, car l’année 1385 est signalée par un traité de paix entre eux et le sultan, et il pourrait bien se faire que ce traité eût marqué la fin du conflit rapporté par le chroniqueur arabe.* Du côté de la chrétienté, rien ne menaçait non plus pour le moment la sécuiité des pays sarrasins. Une instruction de Pierre IV, roi d’Aragon, interdisait en termes formels aux capitaines de navires sortis des ports catalans de commettre aucun dommage aux dépens du territoire des sultans d’Égypte ou de ses habitants.* Barcelone profita de cette période de calme pour rédiger des réglements d’administration à l’usage de ses colonies d’Alexandrie et de Damas et de leurs consuls.* De son côté^ Venise conclut avec le sultan Chaban un accord détenninant certains droits et franchises, en faveur de ses marchands, en Syrie et particulièrement à Damas.* Le nouveau siècle débuta mal. Tamerlan en-

‘ Cité p&r H. Ch. Schefer dans son introduction à la Relatûm de Thenaud, p. viii et s.

’ Oommem. rtg., III, p. 174, n" 204.

' Capmany, Memor., II, 390.

* Ibid, n, 156 et sa., 174 et sa. Les dates de ces règlements sont: pour Alexandrie, 1381, et, pour Damas, 1386.

‘ Ce traité se trouve dans le septième volume des Commemoriali, mais il n’a pas encore été publié en entier. H. de Mas Latrie (Traitis, Suppl., p. 93 et s.) s’est borné à en donner un résumé. Il en existe également un extrait, mais plus complet et plus exact, dans les Comment, reg., III, p. 191, u° 787. La date indiquée (est-ce celle de l’original, ou de la traduction, ou même de tous deu.\) est

“millesimo septuagesimo quinto”. Il est évident que l’on ne peut accepter que la dernière partie de cette date, soit la 76'’ année d’un siècle qui reste à déterminer.

H. de Mas Latrie propose pour le chiffre indiquant le siècle, le nombre 7 on 700 de la chronologie arabe, ce qui donnerait l’année 778 de l’hégire ou 1373 — 1374 de l’ère chrétienne; l'éditeur des Commem.

reg. propose de son cété le nombre 13 ou 1300 de l’ère chrétienne; d’après lui la date véritable serait donc 1375; cette hypothèse semble d’autant plus fondée que toutes les pièces au milieu desquelles se trouve classé le document en question portent la date de 1376. Dans ce dinlôme, Chaban se donne le nom de Syriph, abrévintiou de sou suruoin .\lmèlik

VIL L’Égypte et la Syrie.

vahit 1h Syrie, prit et pilla Alep (nov. 1400) et Damas 1^1);

ses partisans poussèrent des pointes jusque sous les murs de Beyront et d’Acre.' Le consul de Venise à Damas, Paolo Zane, rénssit à s’échapper avec ses nationaux et à sauver du désastre tout ce qu’on pouvait emporter; il fallut abandonner le reste en proie à la rage de destruction des sauvages envahisseurs. Zane se réfugia en Chypre: l’ouragan passé, il y reçut de son gouveraement l’ordre de rejoindre son poste.’ Tous les voyageurs qui visitèrent Damas après le passage de Tamerlan constatent unanimement la rapidité avec laquelle cette ville s’était relevée de ses ruines, et avait repris toutes les apparences d’une cité riche et populeuse.’ Le commerce ne fut pas longtemps à retrouver son activité accoutumée: seule, l’antique industrie qui avait fait la célébrité de Damas était paralysée pour longtemps, car Tamerlan avait enlevé les ouvriers par bandes entières et les avait expédiés au cœur de l’Asie, à Samarkand.’ Le malheur de Damas tourna au profit des marchands vénitiens, cai- le vide fait sur la place procura un écoulement plus facile aux articles fabriqués en Europe. En 1449, Stephan von Gumppenberg visitait Damas avec ses compagnons de pèlerinage; ils voulurent acheter des soieries, mais on leur apprit “que les soieries arrivaient de Venise, parce que Tamerlan (Demmerlein) avait emmené tous les maîtres-ouvriers."’ Deux ans après cette invasion, la Syrie eut à subir une nouvelle crise. Nous avons déjà dit quelques mots de l’expédition entreprise dans le Levant par le maréchal de Bouckaut, gouverneur de Gènes pour le roi de îYance, à la tête d’une flotte génoise. Le but principal de cette campagne était d’obtenir du roi de Chypre, par la contrainte, la reconnaissance des droits de Gênes sur Famagouste-, il fut vite atteint, car le roi n’attendit pas l’airivée de l’ennemi pour demander la paix aux conditions qu’on voulut: dès lors, la flotte devenait disponible, et Boucicaut, libre de poursuivre un autre but, pouvait satisfaire sa passion chevaleresque en touillant ses forces

Alacbraf. L’ambassadeur qui négocia ce traité se nommait Giov. Barbarigo. Sanuto (Vüe dei dogi, p. 769) parle d’une autre ambassade qui aurait été confiée, en 1391, à Niccolo Valaresso et à Uarin Caravello, mais il ne dit pas quel en fut le résultat et il n’existe aucun document qui puisse nous renseigner é cet égard.

‘ Cheref-eddin Ali,, trad. Pétis de la Croix, m, 399, 311, 313, 343 et ss.

’ Sanuto, 1. c., p. 785 et s.; Mas Latrie, Hitt. de Chypre, U, 455, not. 3. Il y eut encore une autre circonstance où le con-

sul de Venise dut prendre la fuite avec les marchands, ses compatriotes. Cétait en 1414; le gouverneur de Damas, nommé Nevrouz, s’étant révolté contre Cheikh, le sultan vint assiéger la ville et la prit de vive force (Weil, V, 133): le consul vénitien était alors Giov. Dolfino : Sanuto, p. 889 et s.

’ Lannoy, p. 169; Glûstele, p. 368.

’ Cheref-eddin, ni, 340; Oucas, p. 61; Clavÿo, p. 190.

‘ Reyatbueh, p. 343.

470 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.

contre les infidèles. Précisément, en Egypte et en Syrie, les marchands génois avaient été à diverses reprises et tout récemment encore victimes de l’arbitraire et de la tyrannie des sultans.* Boucicaut prétendait exiger une réparation et se proposait de faire porter le poids de sa vengeance principalement sur Alexandrie. Prévenu par de “mauvais chrétiens", le sultan prit ses mesures de manière à mettre la ville à l’abri d’une attaque; les marchands chrétiens s'attendant à des événements de guerre avaient en le temps d’en sortir, à l’exception de quarante Génois que le sultan fit arrêter. Boucicaut essaya vainement de le tromper en lui faisant porter par des ambassadeurs des assurances pacifiques;* l’adversaire était sui' ses gardes et il est tré,s probable que, si Boucicaut eût donné suite à son pix)jet, il eût échoué. Mais des vents contraires l’empêchèrent d’approcher de la place, et il se décida à se diriger sur les côtes de la Syrie (août 1403); là, il opéra des descentes sur plusieurs points, battant les troupes du sultan quand il en renconti'ait, détruisant ou pillant les propriétés des habitants.* A Beyrout, les Musulmans eurent moins à soufirir encore que les Vénitiens. Le dommage, il est vrai, ne fut pas très considérable; il se borna à la perte de deux cents balles de cotonnades (boccasini) et de deux cents à deux cent cinquante balles d’épices;* mais on le dut uniquement à cette circonstance que là, comme tout le long de la côte,* on avait prévu l’arrivée du maréchal et pris ses précautions en conséquence, en expédiant vers l’intérieur une grande partie des marchandises déposées dans les magasins de la ville.® Les soldats de Boucicaut firent main basse sur tout ce qui restait, puis tournèrent leur

‘ Sanut, p. 786; I^e livre des fairis du maréchal de Boucicaut (Michaud et Poujoulat, CoU. de mém., II), p. 280 , 288. Makrizi (Silv. de Sacy, Chreslom. arabe. n, 61) en cite un exemple d’une époque antérieure: en 1888, des parent* du sultan, qui ae rendaient de Circasaie en Égypte, avaient été pris en route par des corsaires génois; en réponse à cet attentat, le sultan 8t arrêter les marchands génois qui se trouvaient à Alexandrie et saisir tout ce qui leur appartenait: les Génois relâchèrent aussitôt leurs prisonniers et lui envoyèrent, pour l’apaiser, une ambassade chargée de présents.

’ Piloti, p. 394 et ss.

* On trouve également dans certaiuea source.* d’origine orientale des allusions

â cette campagne de Boucicaut: M. Weil (V, 124) croit â tort qu'il s’agit d’une attaque des Chypriotes contre la Syrie.

* C’est ce qui ressort du rapport du baile de Chypre. Suivant Sanuto (p. 790) la perte se monta à cinq cents colis d’épices d’une valeur de 30,0000 ducats; ils avaient été expédiés de Damas i Beyrout.

* Boucicaut trouva les Musulmans prêt* â le recevoir: les Vénitiens les tenaient constamment au courant de ses mouvements.

" Piloti (p. 397) dit que les Musulans seuls avaient envoyé dans les montagnes tout ce qu’ils pouvaient transporter, mais que Boucicaut trouva les magasin.* de.* Vénitions remplis d’épicos.

VIL L’Êgypte et la Syrie.

fureur contre les Vénitiens, dont ils mirent les maisons à feu et à sac. Boucicaut ne fit rien pour arrêter le pillage, malgré le blâme formellement exprimé par les provéditeurs génois qui l’accompagnaient, et malgré les protestations d’un agent commercial vénitien (Lorenzo Orso). Cet agent avait trouvé moyen de pénétrer jusqu’au maréchal, et lui avait fait remarquer que les maisons livrées an pillage appartenaient aux Vénitiens qui pourtant étaient en ce moment en paix avec Gênes. Par la suite, il est vrai, dans une lettre adressée à Michèle Sténo, doge de Venise, et à Carlo Zeno, commandant des forces vénitiennes, > le mai'échal chercha à expliquer son attitude; il avait nécessairement, disait- il, dû croire que les Vénitiens avaient mis tous leurs biens en sûreté et que tout ce qui i-estait appartenait à l’ennemi; d’ailleurs, personne n’était venu réclamer au nom des Vénitiens les objets enlevés. Mais le rapport de Bcmardo Morosini,* baile de Venise en Chypre, rédigé immédiatement après les événements, dément ces assertions d’une façon trop formelle pour laisser subsister un doute. Au retour de son expédition, Boucicaut fit vendre publiquement une partie du butin à Famagouste, mais, l'année suivante, une des conditions de la paix avec Venise fut le payement d’indemnités et la restitution des balles de marchandises non encore vendues.’ Finalement, il &Unt aussi acheter la paix avec le sultan et cela coûta encore 30,000 ducats. Mais la pire des conséquences de cette expédition manquée, ce fut le mépris qu’à partir de ce moment les Sarrasins professèrent pour les Génois. Pour le moindre dommage causé par un corsaire de cette nation, le sultan imposait à ses compatriotes d’Alexandrie des amendes tellement fortes qu’à la fin ceux-ci se décidèrent â ralentir leur trafic avec l’Égypte.* Au reste, la situation des Vénitiens n’était pas beaucoup meilleure; le sultan alors régnant, Faradj, s’était fait une réputation méritée de cupidité et de cruauté; sa tyrannie et ses exactions atteignirent de telles proportions, que le consul Andrea Giustiniani (1404) se présenta devant lui pour se plaindre en termes énergiques et le menaça de quitter le pays avec ses compatriotes, mais pour y revenir en ennemis; cette démarche n’aboutit

' On trouvera cette lettre dans Le livre des faieta etc,, p. 285 et ee., et, eu abrégé dans Stella, p. 1203 et s.; Giustiniani, fol. ISO.

’ Ce rapport est daté du 21 août 1403; Sanuto, p. 800 et s. Dans l’exposition des faits je l’ai, eu général, pris pour guide: pour les événements de Beyrout, on peut le comparer au récit de Sanuto, p. 786 et s., 790; Bembo (à la suite de

Dandolo), p. 617 ; Livre des faieta, p. 277 ; Piloti, p. 397; Giustiniani, fol. 168, b.

’ SanuL, p. 793 , 806, 836; Bomanin, rv, 10. Des galères de Bhodes s'étaient ralliées à celles de Boucicant et leurs équipages avaient pris part au pillage: par suite, les Vénitiens réclamèrent également des indemnités à l’Ordre de S. Jean: Satha-s, f)oe., II, 121.

' Piloti, p. 399.

472 Troisième période. — Décadetice du commerce du Levant.

qu’à donner au sultan l’occasion de s’exprimer en termes profondément dédaigneux à l’égard de la puissance de Venise.^ Dans une circonstance analogue, loin de se borner comme les Vénitiens à des menaces, les Catalans passèrent aux actes. U faut dire que si leurs relations avec l’Ëgypte aboutirent à un conflit, il y avait bien de leur faute. En 1408, un navire catalan avait embarqué à Alexandrie, pour les ramener chez eux, des marchands tunisiens avec un chargement d’une valeiu' considérable. Une fois en mer, le capitaine fit voile droit sur Barcelone, où il vendit hommes et choses. Les victimes de cette violence ou leurs parents flrent parvenir leur plainte aux pieds de Faradj; appelé à la barre du sultan pour donner des explications, le consul catalan refusa de répondre, sous prétexte que les plaignants auraient dû adresser leur réclamation au gouvernement de leur pays: Faradj accepta cette fin de non-recevoir et l’affaire sembla terminée de ce côté, sauf à être reprise devant un autre tribunal. Mais, sous le règne de Cheikh, successeur de Faradj, les Tunisiens reproduisirent leur plainte; cette fois, loin de les éconduire, le souverain condamna les Catalans à leur verser une indemnité de 30,000 ducats, payable moitié par- la colonie d'Alexandrie, moitié par celle de Damas. Le consul d’Alexandrie fit passer à ses compatriotes de Damas le conseil de partir au plus vite, pour échapper à l’exécution du jugement Informé de cette trahison, le sultan fit appeler le consul; celui-ci se présenta en compagnie d’un mai'chand catalan: tous deux furent saisis et fouettés jusqu’au sang. Après une insulte pareille, la colonie catalane ne pouvait plus rester; elle quitta Alexandrie. Trois ans plus tard, trois navires catalans entraient de nouveau dans le port: les capitaines déclarèrent qu’ils amenaient des ambassadeurs chargés de négocier la paix, et demandèrent pour des marchands qu’ils disaient avoir également à leur bord la permission de vaquer à leurs aflaires, ce qui leur fut accordé. Ils procédèrent aussitôt au débarquement de leui-s passagers, mais, au lieu de mai-chands, c’étaient des hommes armés qui parcoururent les rues de la ville, blessèrent et mutilèrent un grand nombre de Sari'asins et enlevèrent des jeunes gens des deux sexes, qu’ils ramenèrent à bord. La réponse à cette provocation ne se fit pas attendre: le sultan donna ordre de confisquer, partout où l’on en trouverait dans ses états, les marchandises provenant de Barcelone et de la Catalogne en général. De leur côté, les corsaires catalans continuèrent à faire un mal énorme aux Sarrasins. Ce conflit finit cependant par s’apaiser et le sultan concéda même, à cette occasion, aux Catalans, un privilège refusé à toutes les auti^es nations, on dispensant les marchands de .supporter la re.sponsabilité des dommages.

‘ Piloti, ](. 393.

VIL L'Égypte et la Syrie.

causés par les corsaires de leur nationalité.' On n’a conservé le texte d’aucun des traités de cette époque, mais on possède une lettre du sultan “Zayet Jamod" (c’est à dire Cheik Almahmoudi) à la ville de Barcelone, qui doit avoir été écrite vers 1414-, l’auteur de la lettre rappelle les hostilités (injuries j des dernières années et constate le rétablissement des anciennes relations pacifiques.’ Les Vénitiens s’étaient mis dès le commencement sur un meilleur pied avec le sultan. En 1415, il fit un accueil bienveillant à leurs ambassadeui-s, Lorenzo Capello et Santo Venier, supprima beaucoup d’abus contre les<iuels ils réclamaient, donna satisfaction à diverses demandes qu’ils lui présentèient,” et, quand il monmt en 1421, après huit ans de règne, ce fut pour Venise une perte qu’elle eut lieu de ressentir vivement'

Eflectivement, après la mort de Cheikh, tout changea de face et la situation des Vénitiens, tout au moins, menaça de devenir fort précaire en Egypte. Tatar, son successeur, supprima tous les privilèges accordés par lui* et fixa par un démet, à quatre mois au maximum, la durée du séjour des marchands vénitiens sur son territoire: ce décret fut même gravé sur une table de marbre placée dans la douane de Damas. Cette restriction du permis de séjour était une nouveauté tout [à fait extraordinaire, d’autant plus que, le dernier sultan avait, précisément, garanti par écrit au consul d’Alexandrie le droit, pour tout sujet vénitien, d'habiter dans ses états aussi longtemps qu’il lui plairait. Aussitôt qu’on fut informé à Venise de cette nouvelle fantaisie du sultan, on expédia au Caire deux ambassadeurs, Bernabo Loredano et Lorenzo Capello,® avec mission de demander le rappel du décret ou, tout au moins, une fixation moins étroite des délais de séjour. U existait en Egypte une sorte de deminatui'alisation, par laquelle on devenait sujet du sultan, sans pourtant ‘ jouir des dioits des nationaux; poui' échapper à l'application du décret, certains membres de la colonie vénitienne s’étaient fait admettre dans cette classe d’individus.’ Le gouvernement vénitien en ayant été informé, les ambassadeure devaient les engager k renoncer

‘ Püoti, p. 412—416.

’ Capmany, .\feni., H, 210 et ».

* Commrm.. III, p. 375 et s., n®* 20M,

' Sanut., p. 93S.

‘ “rreceptum vêtu.» Siechi, quod iuterceptum fuit tempore Cantar soltaui defuncti nuper ....“: paa»ap;e d'une lettre de Bourabaï, datée du 30 avril 1422, dont il »era parlé un peu plu» loin.

® Suivant Sanuto (p. 941), la nomination de ce» ambassadeur» est du 21 déc.

1421; leurs instruction» portent la date du 23 du même moi» : Taf. et Thom., inéd.

’ “Se fecerunt fazolatos . . . .“ lisonsnous dans le document en question. M. le prof. Socin, é qui j’ai demandé l’explicacation du mot faxolati, suppose qu'il est dérivé de l'arabe fudùli: d'après le dictionnaire des racines arabes de Muhit, ce terme s'applique, dans la langue du droit. & une situation à peu prés analogue à celle que j’indique dans le texte.

474 Troisième jyériode. — Décadence du commerce du Levant.

à tiette situation, et, s’ils ne l’obtenaient pas, leur donner l’ordre de quitter l’Egypte dans le délai d’un mois, sous peine d’une amende de 600 ducats. En général, on considérait cette affaire comme des plus graves. Quelques semaines après le départ des ambassadeurs, le grand conseil arrêta des dispositions, pour mettre en lieu de sûreté les biens des marchands vénitiens établis en Syrie et en ÉgjT)te, pour le cas où les ambassadeurs n’obtiendraient pas satisfaction du sultan et où celui-ci, pour se venger, aurait recours au séquestre. Des bâtiments équipés en toute hâte partirent pour Alexandrie, Jaffa, Acre, Beyrout, Tripoli et Laodicée, avec mission d’enlever dans tous ces ports les marchandises emmagasinées pai- les marchands vénitiens, d’en déposer une partie â (’andie ou à Modon, et de rapporter le reste â Venise. Provisoirement, on se proposait d’arrêter jusqu’à nouvel ordre les départs de navires tant pour Bejrout que pour Alexandrie.’

Quand Loredano et Capello arrivèrent en Egj’pte, Tatar était mort depuis longtemps.* Boursbaï, son successeur, monta sur le trône pendant leur séjour avril 1422). Il renouvela les anciens traités, s|)écialement celui qui avait été conclu avec Cheikh, déclara que les marchands vénitiens pouvaient demeurer dans le pays partout où ils voudraient, aussi longtemps qu’il leur plairait, sans avoir rien à craindre pour leurs personnes ou pour leurs biens, et avec la certitude d’être protégés contre les exactions des agents de la douane; enfin, il expédia des instructions en ce sens à tous les gouverneurs et fonctionnaires en sous-ordre des provinces fréquentées par les Vénitiens.* Ces garanties déterminèrent la reprise du trafic,* mais un incident ne tarda pas â troubler la bonne entente. Des corsaires catalans avaient fait une de.scente sur le territoire du 'sultan. Boursbaï, furieux, déclara qu’à l’avenir il ne tolérerait plus la présence des Francs dans ses états s’ils ne s’occupaient pas mieux de la police des mers. Déjà les Vénitiens et les Génois faisaient leurs préparatifs de départ. Cependant, les consuls firent une démarche auprès du sultan pour le ramener à de meilleurs sentiments. Ils y réussirent Bourebaï consentit à faire une exception en faveur de ces deux nations, à la condition qu’elles s’al>stiendraient

' Décret du Sénat du 17 janv. 1422, dans Tuf. et Thom. , iuéd. : cf. Satbas, Doe., III, 209 et s.

’ La date de cette mort eat le 30 nov. 1421 : on ne peut expliquer autrement que par la suppresaion des communications pendant la saisou d'hiver, que cet événement ait été inconnu à Venise jusqu'au moment du départ des ambassadeurs; la

nouvelle ne dut même y parvenir que postérieurement au 17 janvier 1422, sans quoi la délibération du sénat en date de ce jour n'eût pas été motivée.

* Traité du 23 avril 1422; lettre du sultan au doge Tommaso Mocenigo, du 30 du même mois: Taf. et Thom., inéd.

* SauuL. p. 942.

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