C. IL La Petite-Arménie
raie le précédent, mais ce qui lui donne une importance particulière, c’est que, pour la première fois, il y est fait mention de la juridiction d’un baile vénitien en résidence fixe dans le pays.* Jusqu’alors, tantôt la œlonie vénitienne d’Arménie était considérée comme une déjmndance de celle d’Acre, tantôt elle relevait directement de la mère -patrie: à partir de ce moment, elle eut son administration propre. Entre elle et la colonie de Syrie, la séparation était donc déjà un fait accompli antérieurement à la chute d’Acre. Le moment le plus intéressant de riiistoire de cette colonie étant celui où elle fut en possession de son indépendance et où elle atteignit son plus haut degré de prospérité, c’est sur cette période que l’on voudrait posséder les renseignements les plus abondants ; aussi ressent-on d’autant plus vivement le vide que fait la perte des Actes du sénat de Venise ( Misti) pour- les années 1293 à 1332. Dans ce qui reste des registres relatifs à cette période,* on retrouve quelques noms de bailes, on relève la mention de quelques ambassades, de demandes d’indemnités, de présents envoyés à la cour d’Aj’ménie, mais, en dehoi-s de ces pièces d’intérêt secondaire, les instructions rédigées pour les ambassadeurs, les ordies envoyés aux bailes manquent complètement. Entre la république de Venise et les rois d’Arménie les conflits n’étaient pas rares; nous n’en voulons pour preuve que l’édit par trois fois renouvelé interdisant aux sujets vénitiens de se rendre en Arménie. L’année 1303 ou 1304 fut signalée par un conflit particulièrement violent; à la tête d’un certain nombre de marchands, ses comiMitriotes, et des équipages de deux galères, le baile vénitien (Andrea Sanuto?) s’empara par surprise du fort élevé en avant de la porte de Lajazzo, dans lequel se trouvait l’arsenal, et le livra au pillage, ainsi que plusieurs maisons appartenant à des indigènes et à des étrangers.® Le motif de cet acte de violence n’est pas indiqué; c’était peut-être une revanche; à ce moment, précisément, en dépit de la franchise de
' Langlois, Op. e., p. lot et ss.; Taf. et Thom., III, lis et a*. Signalons enoore des actes du sénat de Veni.se, des années 1274 et 1279 (communiqués par M. Thomas, Abliandlimgen (1er bayr. Akad., CL I, vol, Xm, sect. 1, p. 107, 128), ou il est question du baile d’Arménie.
> Areh. Venet., XVII, 134, 139; XVIII, 315—323; XX, 294.
* Nous ne connaissons d'autres détails de cette affaire que ceux fournis juir les demandes d’indemnités auxquelles elle donna lieu: v. Mas Latrie, lîist. de
Chypre, III, 677 et s., 684 — 687, et Lan-
glois. Trésor, p. 165 et s., 170 et ss. (dans ee dernier ouvrage le deuxième document est plus complet que dans le premier). En tout cas, Andrea Sanuto joua dans cette occasion un rôle important; (v. Langlois, au haut de la p. 171); il était baile vers cetto é])oque: v. Arch. Veiiel., XVIII, 316. Des réclamations de date antérieure sont jointes aux demandes d’indemnités présentées à cette occasion; par exemple , celle do Marino Signolo (I>angl., p. 173): voy. Commem. reg., I, p. 67, n" 297; Areh. Venet., XVIII, 315.
82 Deuj-ihne période. — II. Développemeid du commerce du Levant.
droits garantie aux Vénitiens, le roi venait de décréter une taxe de 4 % sur tous les articles in^ortés par eux.‘ Si pauvres que soient les sources que noiu» avons à notre disposition, tâchons cependant d’en extraire quelques notions sur les faits et gestes des Vénitiens en Arménie à cette époque. Chaque année, à des dates fixes, partaient de Venise pour Lajazzo des galèi-es qui touchaient en passant à Chypre:* ce service se faisait avec une telle régulaiûté que, dans un grand nombre de cas, pour les affaires traitées à Lajazzo, les échéances avaient pour terme l’arrivée des galères.’ Lajazzo était, tout à la fois, le terme de leur voyage, le centre principal de la colonie et la résidence du balle vénitien. Depuis 1271, les Vénitiens y avaient une église desservie par un prêtre à eux;* à cette église était attenant un cimetière dont l’agrandissement était déjà devenu indispensable vers 1320:’ ces détails démontrent l’existence d’une nombreuse colonie; il est vrai que cette nécessité d’agrandir le cimetière rappelle aussi l’insalubrité du climat de l’Arménie et des bas-fonds voisins de la côte, dont le séjour était fréquemment mortel pour les Européens.* Mais, si Lajazzo était le centre des afîaire.s, elle n’absorbait pas entièrement l’attention des Vénitiens: leur activité s’exerçait sur tous les points de l’Arménie; à Sis, à Mamistra, à Adana, à Tarse, ils avaient acquis des propriétés et obtenu des privilèges; ils s’en montraient fort jaloux et travaillèrent avec succès à obtenir pour leur trafic avec ces villes les mêmes allégements que pour celui de Lajazzo.* Ils avaient pour cela de bonnes raisons, car on pouvait se procurer dans l’intérieur, à meilleur marché qu’à Lajazzo,’ bon nombre de produits indigènes, tels que les pelleteries et les cuirs, la soie et la laine employées à la fabrication des camelots. Ces deux derniers articles avaient poui' eux une valeur toute particulière depuis qu’ils avaient appris des Arméniens la fabrication des camelots et qu’ils s’en occupaient directement® Leur industrie prit même un tel développement que, pour éviter de dépendre à aucun degré de l’industrie étrangère ils, en anivèrent à faii’e travailler
‘ Arch. Venel., ItTO, 316. Cette mesure replaçait, à leur détriment, les Vénitiens au niveau des non privilégiés.
’ Mas Latrie, Hiat. de Chypre, II, 133 et SS.; Marin, Storia del eommercio de’ Venexiani, IV, 104; V, 193; voy. aussi Arth. Verni., XVU, 969 et s., 263; XVIH, 316 et 88.; XIX, 106.
’ Langlois, Op. e., p. 198. Ainsi, pour Chypre et l’Arménie, la durée de la “Mudua hiemis” était fixée du milieu de septembre au milieu d'octobre; c’était la eule
époque à la quelle les galères pussent prendre comme fret de retour, “bombicem, setam, piperem, alumen roza vel aliud liavere subtile;" Arehie. Vend., XIX, 106.
* Langlois, p. 163, 169, 176, 184.
‘ Ibid. p. 181.
' Mas Latrie, Op. c.. Il, 118 et 122; Sanut., p. 37; M. Polo, I, 34, éd. Pauthier.
’ Langlois, p. 177.
" Ibid. p. 181, 194.
“ Ibid. p. 191, 193.
Ç. II. La Pdite-Arménic.
sur place, par des ou\TÎers à eux, les matières premières brutes du pays : de là naquit au sein de la colonie une population industrielle dont le travail rapportait de,s profits énormes aux commerçants, mais qui, plus encore qu’eux, avait besoin d’une protection énergique de la part du gouvernement de la mère-imtrie, parceqne sa pauvreté l’exposait davantage aux vexations des fonctionnaires arméniens.»
Comme Venise, Ghies n’avait pas attendu la ruine définitive des états latins pour nouer des relations avec la Petite-Arménie et elle entretenait avec ce royaume un trafic des plus actife: on possède des actes notai'iés génois, datés de Lajazzo même,* qui nous font connaître le pi-écoce développement de ce commerce et la grande variété des objets qu’il embrassait Les marchands génois importaient d’Occident en Arménie du vin et de l’huile, du froment et de l’orge, des draps et des étoÔes de tontes sortes ; ’ ils en exportaient des épices, telles que le gingembre, le poivre, l’indigo, le sucre, le bois du Brésil,» du coton brut et filé,® des cendales et des bougrans,® du fer, des peaux, des moutons, des bœufs, des ânes, des chevaux et enfin des esclaves;* pour ces derniers, quand ils étaient chrétiens, il n’était pas permis de les revendre à des Musulmans, ni directement, ni indirectement. Les marchands génois ne rapportaient pas tous ces articles dans leur pays ; ils allaient, au contraire, les offrir le long de la côte d’Arménie, par exemple à Korykos® ou sur la côte de Syrie, à Beyrout, à Acre, à Tjt;® ils transportaient des bois de construction de Selefkèh à Damiette, l’un des ports qu’ils fréquentaient en général le plus volontiers.»® Ils fai.saient, d’ailleurs, de nombreux voyages dans l’intérieur; nous en avons déjà parlé et nous aurons encore occasion d’y revenir. La colonie génoise d’Arménie prit une croissance rapide et acquit de bonne heure son indépendance. Le titre donné au chef de la colonie suffirait à lui seul pour le démontrer; c’était d’abord un simple vice-cornes; à l’époque dont nous parlons, c’est déjà un consul, ou plutôt son titre complet est consul et vice -cornes, consul et vicarins: c’est ainsi que se qualifient Filippino Tartaro en 1274 et Léo di Negro en 1279;»» à propos d’un procès jugé par lui, nous voyons le premier re-
‘ Langlois, p. 180 et s.
’ A(ie« passés en 1271, 1274 cl 1279 à l A'tas (Petite-Arménie) et à Beyrouth, par derant des notaires génois, publ. p. Com. Desimoni, Arehir, de l'Or, tat., 1, 434—534.
• Bee. des hist. des crois., Doe. armén.. I, p. 752 — 754; Arehir. de l’Or, lai., 1. c., p. 530, 532 et 88.
* Bee. des hist., 1. c.; ^4rcA. de l'Or,
lat., 1, 456, 601—608, 607—609, 516 et s., 519, 625.
‘ Areh. de l'Or, lat., I, 465, 582 et s.
Ibid. I, 466. 608.
' Ihid. I, 503; Bee. des hist., I. c.
* Ibid. I, 632 et s.
" Ibid. I, 463, 603, 528,
‘O Ibid, i, 449, 469, 465, 509 et s.
“ Ibid. I, 446, 451, 466, 468, 476, 483, 601,506,624: Attidella Soe. Lig., XUI, 101.
84 Deturième période. — JI. Développement du commerce du Levant.
fiiser de laisser appeler de sa sentence au podestat génois de Tjt; en fait d’instance supérieure à la sienne, il ne reconnaissait que le tribunal des capitaines de la République.' Il est permis de conclure de cette prétention que la colonie d’Arménie n’attendit pas la dissolution des états latins pour opérer sa scission d’avec l’autorité centrale établie en Syrie. Il ne paraît pas que le consul génoLs de Lajazzo fût assisté d’un conseil; cependant, dans certains cas il appelait à ses côtés des prud’hommes ( boni homines J, pris dans le sein de la colonie;* l'exécuteur de ses sentences portait le titre de Placerius ; il était également chargé des ventes à la criée.® Le bâtiment où se trouvait le tribunal consulaire était appelé la Loggia ( logid in qtia regitur curia cotisulattis ).'■ La colonie possédait une église, dédiée â St. Laurent et administrée par un prieur;® elle avait également son cimetière attenant à l’église.® Les relations de la colonie avec le gouvernement du pays furent réglées par un accord conclu, en 1288, entre l’amiral Benedetto Zaccaria,’ plénipotentiaire de la République génoise dans le bassin oriental de la Méditerranée, et le roi Léon III.* Le départ de Zaccaria (6 févr. 1289) fut suivi de près par le décès du roi. A son retour, au printemps de la même année, il trouva le trône occupé par Héthoum II, fils de Léon. Sur sa demande le nouveau roi fit don aux Génois d’une halle précédemment possédée par la veuve d’un certain Guglielmo Stregghiaporco, dit Selvatico, et abaissa le droit de sortie sur les mai'chandises réexpédiées par les Génois, d’Arménie en territoire turc.® D est très curieux
■ Areh. de l'Or. lal. I, 483.
’ Ree. des hist. des crois., I. c.
• Archic. de l'Or, la!., I, 470, 497, 503 et s., 609, 613, 615, 624, 629, 631 et H.
• C'est le lieu d’où Dont datés habituellement les actes notariés.
‘ Arch. de l'Or, lot., I, 462, 464, 456, 493, 497, 603, 613, 622, 624, 629.
• Ibid, I, 464, 499, 604, 627, 631.
’ Dans la charte dont il s’agit ici, il est qualifié de: vicarius communia Januæ citra mare; dans une autre (Lib. jur., n, 276), on le nomme: vicarius et siudicus communia Januæ; Jac. Daria (Annal. Jan., p. 322) indique en terme précis le caractère de sa mission ; “cui in omnibus, quæ commune habebat facere ultra mare, fuit attributa potestas plenaria aine ullo tractatu". Kntre les expresaions “citra mare“ du texte du traité de 1288 et „ultra mare“ des Annales, il }■ a une
contradiction qui saute aux yeux. “Citra" est une fausse lecture, “ultra" seul est exact. D'ailleurs, depuis que nous sommes eu poasessiou du texte arménien du traité de 1288, nous savons aussi que, dans ce passage, le texte latin traduit inexactement l’original; pour en rendre le sens, il devrait y avoir “ultra" : voy. la note de M. Desimoni, dans les Alti délia Soc. lig., XUI, 663 et s., uot.
* Le texte de ce traité se trouve en latin dans le Lib. jur., I, 183 et ss.; Langlois (Trésor, p. 159 et ss.) et Dulaurier (Ree. des hist. des crois.. Doc. armcn., I, 746 et ss.) y joignent le texte arménien et une nouvelle traduction française. Toutes ces pièces étaient déjà réunies et, accompagnées de savantes annotations du linguiste Saint -Martin, dans les Nol. et extr., IX, 97 — 122.
* Jac. Doria (Antial. Jan.), p. 324.