‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 144 sur 251 · VII. L’Êgypte et la Syrie · texte numérisé non relu

VII. L’Êgypte et la Syrie

subir une perte -de 30,000 ducats. ‘ Quelque temps après, le prix de 80 ducats par sporta devint la règle,* et, dans ses négociations subséquentes avec le sultan, la République s’attacha à faire en sorte que ce taux ne fût pas dépassé. Le commerce du poivre, fut pour elle l’occasion de graves conflits avec Kansouh el Ghouri. Comme ce prince ne reculait pas devant la violence pour satisfaire sa rapacité, les Vénitiens durent consentir, au mois de septembre 1603, à prendre, en dehors du chiflrc convenu, trois cents sportas de poivre au prix de 105 ducats chaque.’ La manœuvre ayant réussi une première fois, il recommença dans l’hiver de 1604 — 1606; outre les deux cent dix sportas réglementaires, et en dép\t des protestations des Vénitiens, il en fit déposer dans leur fondaco deux cent cinquante autres, et ses agents demandèrent du tout un prix inouï. Les marchands, ne pouvant payer comptant, poussés à bout promirent une fourniture de cuivre à un prix inférieur au cours, de sorte que la sporta de poivre leur revenait à 192 ducats au lieu de 80. Mais le sultan tenait à être payé comptant; il commença par les forcer à emprunter une somme de 20,000 ducats à gros intérêts et à la verser dans sa caisse, puis il fit faire une perquisition dans leurs fondachi et sur leurs galères, et, finalement, il envoya dans les prisons du Caire le consul et quelques marchands. Tout cela avait pris du temps; la date fixée pour le départ des galères étant dépassée de beaucoup, le commandant voulait prendre le large; le sultan lui interdit de quitter le port Le commandant passa outre, exécuta fièrement sa sortie sans se laisser arrêter par une salve de quarante coups de canon, tirés sur sa flottille pai' une batterie établie au phare, et arriva à Venise sans accident: il y reçut l’accueil et les éloges que méritait sa bravoure. Furieux de ce qu’il regardait comme une insolence, le sultan fit transporter au Caii*e tous les Vénitiens restés à Alexandrie et mit le séquestre sur tout ce qui leur appartenait. Désireuse d’arranger ce déplorable différend, la Seigneurie envoya au Caire le secrétaire Al vise Segondino; cet agent mourut en Ég)T)te sans avoir terminé sa mission (28 févr. 1506).‘ Ce fut alors le tour du sultan: il expédia son grand drogman Tagriberdi. Arrivé k Venise le 17 sept. 1606, cet agent n’en repartit que le 26 juill. 1607. Il promit au nom de son maître de prendre à un prix raisonnable la fourniture de cuivre restant à livrer en paiement du poivre, de sorte que les pertes subies par les Vénitiens dans toute cette affaire se trouvèrent réduites d’autant. Poui' l’avenir, le sultan déclarait qu’il ne voyait pas

’ Malipiero, p. 626. * Ibid. VI, 136, 149 et s., 154, 167

* Sanuto, Diaf., Il, 172; III, 1196. et s., 170, 199 et m., 267, 296, 311, 321,

• Ibid. V, 78. 381 et 464—468.

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pourquoi il devrait livrer les deux cent dix «portas de poivre à 80 ducats, quand le cours était beaucoup plus élevé. Mais les Vénitiens tinrent bon et se réservèrent le droit de refuser le poivre du sultan quand il en demanderait davantage. On inséra, en outre, dans le traité, divers articles stipulant en faveur des Vénitiens des garanties contre les taxations exagérées, les exactions, les mises sous séquestre etc.' Ces stipulations arrêtées, le trafic reprit son cours des deux côtés; le sultan relâcha les marchands vénitiens, ceux du moins qui avaient eu la chance de ne pas mourir de la peste dans leur prison,* et il les laissa tranquilles pendant deux années consécutives. Nous verrons un peu plus loin à quelle occasion surgit un nouveau conflit.

Le prix du poivre n’était pas le seul sujet de plainte des marchands; c’était aussi bien souvent sa qualité qui donnait lieu à des réclamations. Il était d’usage, sur les grands marchés, de soumettre le poivre, comme tant d’autres sortes d’épices, à un triage dont le but était de le séparer des rebuts: cette opération se faisait au moyen d’instruments appelés garhelU.^ Les Vénitiens d’Alexandrie y tenaient d’autant plus que les Allemands, leurs principaux clients, refusaient de recevoir ces rebuts. Malgié cela, on les contraignait d’en prendre livraison tel qu’il arrivait des Indes. En 1483, leur consul fit le voyage du Caire tout exprès pour réclamer en leur faveur le droit d’examiner la marchandise et de refuser le rebut.* Nous ignorons le résultat de cette démarche, mais nous trouvons, tant dans les instructions d’Alvise Segondino que dans la convention passée avec Tagriberdi, certains paragraphes dans lesquels la Seigneurie réclamait le triage préalable des épices ofiertes aux marchands vénitiens.*

A côté de ces causes de conflit d’ordre essentiellement commercial, il y en avait d’auti-es, d’ordre politique, dont le contre-coup pouvait se faire et se fesait effectivement sentir aux colons vénitiens en Egypte et en Syrie. Par exemple, les rois de ChjT)re payant tribut au sultan

' Les pièces relatives à l’ambassade de Ta^berdi se trouvent dans Sannto, ibid. Vn, 203 — 224. On peut suivre son voyage et les péripéties de son séjour à Venise, à travers le récit de Sanuto, depuis la p. 364 du vol. VT jusqu’à la p. 182 du vol. VH; sur les résultats de cette ambassade, voy. ibid. VII, 263, 696 et s., 603, 607.

’ Ibid. VI, 181, 184, 190, 195. Le consul d’Alexandrie, Alvise Contarini, était du nombre.

• Pegol., p. 8 , 213, 299 et s,, 310;

Pasi, p. 6, a; Bonaini, Siat. PU., m, 49 et s., 142, 241, 334; Cod. Berol., cit. p. 27. Le mot garbellart était passé dans la langue allemande: voy. Roth, Qaeh. des Xiimb. Handels, IV, 222, 225, 266.

* Fabri, III, 33. La même chose se passait à Alep et les marchands vénitiens s’y défendaient contre l’obligation d'acheter la cannelle sans un triage préalable: Marin, VII, 319.

‘ Sanut, Dior., VI, 206 {§. 8); Vn, 222 et SS. (§. 15).

VIL L’Égypte et la Syrie.

d’Égypte, celui-ci avait son mot à dire dans les affaii-es intérieures de ce royaume. Venise en faisait autant, surtout depuis que la couronne reposait sur la tête d’une princesse issue d’une famille patricienne de la République, Catherine Comaro; mais elle avait une rivale dans la reine Carlotta. Un aventurier napolitain, nommé Rizzo Mai'in, qui ourdissait des intrigues pour le compte de cette dernière contre Catherine, parvint à se faire écouter chez le sultan. Le consul de Venise à Damiette^ Piero de Piero, saisit le fil de ces machinations, fit passer secrètement un rapport en (’hypre et le conspirateur fut arrêté par ordre du gouvernement vénitien. En revanche, le sultan fit saisir le consul de Damiette et celui-ci ne dut son salut et sa liberté qu’aux instances du consul de Venise k Alexandrie, Lunardo Longo.‘ Quelque temps après, la République contraignait Catherine k déposer la couronne et prenait elle même en main les rênes du gouvernement dans nie: poui- motiver cet acte aux yeux du sultan, elle donna pour prétexte que c’était l’unique moyen de l’empêcher de tomber au pouvoir des Turcs Osmanlis, les ennemis communs de Venise et de l’Égypte. Comme Venise se déclarait prête k continuer le paiement du tribut, le sultan se tint pour satisfait.* Dès lors, les Vénitiens se trouvèrent être les proches voisins de l’Égypte et les questions de voisinage se mêlant aux questions de commerce, cette situation n’était pas faite pour simplifier les relations entre les deux puissances.^ Les sultans, toujours rapaces, attendaient avec impatience le versement du tribut; un retard, une négligence dans le choix des étoffes admises en paiement d’une partie de la somme, pouvait avoir des conséquences graves pour les marchands vénitiens établis dans leurs états.* Si encore les marchands étrangers n’avaient eu à redouter que la tyrannie des sultans! mais les gouverneurs de provinces rivalisaient k cet égard avec leurs maîtres. En Syrie, par exemple, les Vénitiens étaient fréquemment victimes de la jalousie réciproque des émii-s de Damas et d’Alep. Comme les émirs de Damas percevaient un di'oit

' Malipiero, p. 609 et s.; Navagern, p. 1197, 1199; Mas Latrie, Hùt. de Chypre, m, 438—440.

’ Malipiero, p. 619; Navagero, p. 1199 (cf. Cicogna, Interit. tme*., H, 169); Mae Latrie, 1. c., III, 449, not., 479 et se. L’ambaaaade envoyée au Caire à cette occasion rapporta au doge, de la part de Kaïtbaï, des présents parmi lesquels se trouvaient divers objets d’origine asiatique, tels que du benjoin, du bois d’aloés, de la porcelaine et “6 peze de sinabasso". D faut lire sinabaffo; c’est une cotonnade de

l'Inde qu'Tbn Batouta connaissait déjé (IV, 3) ; il l’appelle Chirinbaf ou Chanbaf. Cette étoffe se fabriquait dans le Bengale et les Portuguais l’importèrent en Europe (Giov. da Empoli, dans Gubematis, J''tayy. Hat. nelV India, p. 116; Ca’ Masser, p. 23, 98; Sommario, p. 334, a); mais ou la trouvait aussi dans les bazars du Caire (Domen. Trevisani, Viaggio, p. 42).

• Mas Latrie, Traitée, p. 272; Marin, Vn, 996, 303.

* Sanut, Diar., Il, 614 et s.; III, 993 et s., 941 et s., 1122, 1198, 1626.

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sur toutes les maiohandises importées pai‘ BejTout, ils exigeaient que toutes celles des Vénitiens fussent débarquées dans ce port et non dans celui de Tripoli, car les taxes levées dans ce dernier faisaient partie du revenu des émirs d’Alep. Or, en 1473, Giovanni Priuli, qui faisait alors les fonctions de consul de Venise à Damas, fit décharger un certain nombre de pièces de drap à Tripoli. L’émir de Damas lui fit donner la bastonnade et jeta plusieurs marchands en prison; pour leur faire rendre la liberté, il ne fallut rien moins que l’envoi d’un ambassadeur; Giov. Emo alla, en cette qualité, présenter au sultan les réclamations de Venise; mais cette démarche prit du temps.* Une autre fois, en 1499, des navires de commerce vénitiens abordèrent à Tripoli et y mirent à terre des marchandises à destination de Hamah et d’Alep. L’émir de Damas attendait l’aurivée de ces navires à Beyrout; il prétendit que ce changement de port de débarquement lui faisait perdre plus de 10,000 ducats; pour se venger, il fit enlever dans les magasins des commissionnaires vénitiens cinquante deux colis d’argenterie, et mit sept marchands en prison. ‘

Malgré tout, les marchands, vénitiens et autres, tenaient bon en Égypte et en Syrie; actes de violence des sultans et des émirs, guidés par une insatiable rapacité; insolence des fonctionnaires d’ordre inférieur,® insultes, concussions, exactions, 'emprisonnements, coups de bâton même, ils supportaient tout* Un Musulman venait-il à être attaqué, emprisonné, mis à mort dans un pays soumis â la domination des h>ancs, on pouvait en faire retomber la responsabilité sur eux;® leur vie, leur avoir étaient sans cesse exposés, au milieu des troubles qui bouleversaient les états des sultans;® rien n’était capable de leur faire lâcher prise. Ils n’ignoraient pas qu’à force de tout subir, ils n’inspiraient aux Musulmans que du mépris, et pouilant ils revenaient toujours.* L’amour du lucre était le plus fort. L’Occideut ne pouvait plus se passer des épices de l’Inde, et l’Égypte était le seul pays encore ouvert à son commerce, par où ces épices pussent arriver au bord de la Méditerrannée.

' Malipiero, p. 619; cf. 6io«. Barbaro, iMtare, éd. Cornet, p. 57.

’ Malipiero, p. 649. Sanuto raconte la même bûtoire avec quelques variantes, Oiar., II, 1039 et ss., III. 678 et es.

* Amari, Dipl. arab., p. 362.

* Petrus Martyr d’Anghiera, qui rapporte des exemples de ce genre, n’est pas suspect d’exagération: 1. c., p. 447.

* II me suffira d’en donner un exemple entre mille. En 1476, un corsaire provençal enleva deux marchands sarrasins

et les déposa i Rhodes, oé on les retint pour son compte. En réponse à cet attentat, le sultan fit arrêter des marcliands Vénitiens en Égypte et en Syrie, et prétendit exiger de la République de Venise qu’elle fit rel&cher les marchands arabes et qu’elle lui livrât le corsaire: Arth. ttor. lomb., I, 166 et ss.

‘ Malipiero, p. 636 et ss. ; Sauut, Diar., 1, 289, 331 etc.

’ Petr. Mart 1. c.

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