X. Les deux catastrophes finales
le commerce avec les Indes sans l’assistance pécuniaire de Venise. Venise, lear disaient-ils, était et restait malgré tont la première paissance de la chrétienté; personne ne lui arracherait le sceptre du commerce des épices, et elle continuerait quand même à les faire venir par l’Egypte et par la Sjrrie.* De son côté, Pasqualigo put se convaincre par luimême que le roi était tout de feu pour ses projets sur les Indes, que son entliousiasme était partagé par ses conseillers et par toute la nation portugaise, et qu’il brûlait d’impatience, dans l’attente du moment où la route des Indes serait fermée au sultan et où les Vénitiens viendraient acheter leurs épices en Portugal.* Dans un rappoi-t du mois de janvier 1602, sur la deuxième expédition de Vasco de Oama, il annonçait que le but de cette campagne était exclusivement dirigé contre le sultan.' Quelques mois après, il quittait le Portugal' pour aller occuper le poste de représentant de la République & la cour d’Espagne, mais il ne négligea jamais de se faire tenir par des correspondants au courant de ce qui se tramait entre le Portugal et les Indes.
L’émotion produite k Venise par la découverte de la route maritime des Indes avait été comme un coup de tonnerre dans un ciel serein; toute atteinte portée k son commerce du Levant ébranlait les fondements de sa puissance et de sa richesse. Dans le fait, ce qui était en jeu, c’était la possession du marché où l’Occident s’approvisionnait d’épices; resterait-il à Venise, ou serait-il transféré k Lisbonne? Si les Portugais avaient le temps de donner une organisation solide k leur trafic maritime avec les Indes, les Vénitiens n’avaient qu’à abandonner la partie: la faculté d’acheter les épices de première main dans les pays de production assurait à leurs rivaux une avance trop considérable. Là, le prix du quintal de poivre variait de deux ducats et demi à trois ducats et demi; au commencement, la même quantité de cannelle se payait un ducat et même moins; plus tard, elle valut de trois ducats à cinq ducats et demi; pour les autres sortes d’épices, les prix d’achat étaient analogues.' Les Portugais n’avaient
* Barros, n, 86—27.
’ Sanut, Dior., TV, 800 et s. La lettre qni contient ce< détails se trouve dans Sanuto, sans nom d'auteur; elle est de PasquaUgo; pour le démontrer, il suffit de la rapprocher d’une autre lettre adressée lendemain, par ce même Pasqualigo, à son frère. I,es deux lettres (18 et 1 9 oct 1601) se trouvent ensemble dans Harrisse, Les Carte Real (Recueil de voy. et de doc. p. sertir à t'kist. de la géogr., lU (1883), p. 809 et sa.); nudhenreasement, le pas-
sage relatif aux Indes manque, précisément, dans la première.
• Sanut., Diar., IV, 206.
* Ses lettres de rappel portent la date du 14 avril 1603: Fulin: 1. c., p. 188. Le sénat avait trouvé la mission qu’il remplissait en Portugal “plus coûteuse qu’utile!”
‘ Nous avons les prix payés par les deuxième, troisième et quatrième expéditions, dans Sanut, Dior., IV, 101, 647; V, 131, 818.
518 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
qn’à les embarquer et à faire voile pour leur pays; en route, ils ne rencontraient pas une seule douane. Pour les Vénitiens, au contraire, quelle différence! Us n’achetaient pas les épices de première main; c’étaient les Égyptiens qui avaient cet avantage; encore, bien souvent ne les achetaient-ils pas à Calicnt, même; ils ne les recevaient, par l’entremise des Indiens, qu’à Âden on à Djeddah. Depuis le moment de leur entrée dans la mer Rouge à Âden, jusqu’à celui de leur sortie d’Âlexandrie, elles payaient plusieurs fois des droits de douane, nous l’avons déjà vu. A Alexandrie même, les exactions, les concussions des agents de la douane, les renchérissaient encore. Dans ces conditions, les Vénitiens ne pouvaient évidemment pas lutter; mais ils ne savaient pas non plus se résoudre à accepter le sort qui les attendait fatalement. Les uns aimaient à se figurer que les pertes occasionnées par la fréquence des naufhiges dépasseraient les bénéfices et que le roi de Poilugal ne tarderait pas à renoncer à ces expéditions. D’antres, songeant que les marins engagés pour ces voyages avaient plus de chances d’y périr que d’en revenir, croyaient qu’avant longtemps le roi ne trouverait plus d’équipages à recruter. D’autres encore comptaient sur le sultan, dans l’espoir qu’il ne reculerait devant aucun effort pour conserver le commerce de l’Inde, source de sa richesse. Une minorité seulement, parmi laquelle on cite un marchand expérimenté, nommé Oirolamo Priuli,' se rendit de bonne heure un compte exact de la gravité effrayante de la situation. R faut aussi rendre justice aux agents et aux correspondants de la République, résidant en Portugal; ils ne faisaient rien pour nourrir les illusions de ceux qui croyaient à la fin prochaine des expéditions portugaises vers les Indes.* Le Portugal avait plus de ressources qu’on ne se le figurait: les mines d’or d’Afrique lui fournissaient le métal précieux demandé par les Indiens, et le fret de retour de chaque navire payait largement les frais de son ai-mement. D’un autre côté, à chaque voyage, les marins portugais connaissaient mieux leur route. Le rei feisait preuve de volonté, d’énergie et de pci'sévérance à trois points de vue. En premier lieu, il n’épargnait rien pour la construction et l’armement des navires; cela faisait sortir du pays beaucoup de métaux précieux, cela exigeait de nombreux sacrifices de vies humaines; luimême, au fond, en éprouvait bien quelpues scrupules; mais il leur imposait silence.* En second lieu, il faisait son possible pour cmpêchei"
‘ Son journal nous à fourni presque tous les détiils qui précédent; roy. en particulier, p. 159 et ss.
’ Tinoenzo Quirini fait exception; le 10 oct 1506, i son retour de son ambassade en Espagne, il émit devant le sénat
assemblé l'opinion que les expéditions poi^ tugaises ne sauraient tarder é prendre fin, parce qu’elles entnunaient des pertes trop considérables en argent et en navires ; San ut, Dwtr., VI, 448.
’ Sanut, Dior., XI, 708 et s.
Digitiz ' by