X. Les deux catastrophes finales
les envois d’épices des Indes sur Alexandrie. On ne tarda pas à s’en ressentir sur les marchés d’Alexandrie et de Beyrout. Nous lisons dans les documents de l’époque, qu’avant le moment où les mesures prises par lui dans ce but commencèrent à produire leur effet, il y avait à Alexandrie de grands approvisionnements d’épices, à tel point qu’en 1498, par exemple, les galères vénitiennes avaient manqué d’argent pour acheter tout ce qui était mis en vente.* Dès que Cabrai eut commencé à faire d’énormes achats de poivre sur place, la pénurie de cet article se fit sentir sur les marchés de l’Égypte et de la Syrie. En 1502, les galères de Beyrout ne rapportèrent à Venise que quatre balles de poivre;* celles d’Alexandrie n’en avaient également trouvé que très peu. L en résulta une hausse de prix énorme; en quelques mois (1601 — 1602) le prix du cargo de poivre s’éleva de 75 à 100 ducats sur la place de Venise;* les autres sortes d’épices montèrent en proportion. Parfois, les galères vénitiennes durent se résoudre à revenir d’Alexandrie on de Be3rront sans un ballot d’épices; ce cas était rare, il est vrai; il y eut même, de temps à autre, dans certaines années exceptionnelles, d’abondants arrivages d’épices dans la mer Rouge, en dépit des croisières portugaises. Mais, en général, les galères vénitiennes quittaient l’Égypte et la Syrie avec un demi -chargement* Qu’arrivait-il? c’est que les achats s’étant faits dans de mauvaises conditions, si les marchands cherchaient à obtenir à Venise des prix rénuroérateurs, les Allemands, leurs principaux clients, réduisaient leurs acquisitions au strict nécessaire, ou même s’en allaient sans avoir rien acheté. En tout cas, s’ils prenaient encore, en quantités assez considérables, les antres sortes d’épices, ils renonçaient à acheter du poivre; cet article était trop rare et trop cher pour eux.* Bon nombre de marchands allemands abandonnaient la place de Venise pour porter leur clientèle aux marchés où l’on trouvait à meilleur compte les épices importées par les Portugais. Ceci nous ramène à Emmanuel et aux projets dont il poursuivait la réalisation. Il ne lui suffisait pas d’avoir fait aniver les épices à Lisbonne par navires portugais; il travaillait avec toute l’énergie dont il était doué à leur ouvrir des débouchés dans les autres pays de l’Europe. Nous veiTons plus loin comment il eut recours, pour atteindre son but, à une double méthode; envoi de navires portugais dans toutes les directions et invitation aux autres nations européennes de venir faire leurs approvisionnements à Lisbonne.
‘ Sanut, Dior., I, 1039.
’ Ibid. rV, 232; Priuli, 1. c., p. 166.
• Priali, p. 184, 165.
* Sanuto et Priali fournissent, sur la plus ou moins grande abondance des ar-
rivages d'épices et sur les variations d^ prix, des détails dans lesquels nous ne pouvons pas entrer ici.
‘ Priuli, p. 166, 167, 174, 182, 191, 208.
S90 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
La Seignenrie de Venise n’arsit pas eu besoin de se tronver en face des faits accomplis pour se rendre compte de la gravité de la situation et elle prit ses dispositions en conséquence. A la fln de l’automne de 1602, elle envoya en ambassade auprès du sultan d’Égypte Benedetto Sanuto.‘ Cet agent avait fait ses preuves de 1496 à 1500, en qualité de consul à Damas. Sa mission réelle était secrète: il devait démontrer point par point an sultan les dangers dont la prospérité de ses états était menacée par les entreprises des Portugais. En outre, un décret du 5 décembre de la même année’ adjoignit au conseil des Dii une commission chargée d’étudier et de proposer les mesures propres à prévenir une catastrophe ( additio specierum et Coloctd, giunta délie spezierie). Le premier acte de cette commission fut la rédaction d’une dépêche à l’adresse de Sanuto qui se trouvait alors au Caire (14 déc.).’ En voici le résumé: on commence par lui donner communication des dernières nouvelles du Portugal, qui sont de plus en pliLs alarmantes; il exposera au sultan, que jusqu’alors le commerce des épices avait apporté dans le pays et dans les caisses de l’état des sommes immenses et que, si cet argent prend le chemin du Portugal, ce sera un désastre pour l’Egypte; que le roi de Portugal a déjà invité les Anglais et divers autres peuples chrétiens à venir chercher dans son pays leur approvisionnement d’épices, en leur affirmant qu’ils y trouveront tout ce dont ils peuvent avoir besoin; que bon nombre de vaisseaux sont déjà prêts à mettre à la voile pour répondre à cet appel; enfin, que, si pénible qu’il leur soit de rompre des relations séculaires, les Vénitiens enx-mêmes finiront par être obligés de suivre le mouvement général. Il y a cependant un moyen de parer au danger. Si l’on pouvait faire en sorte que les Portugais trouvent toutes les portes fermées aux Indes et que leurs flottes soient contraintes de repartir sur lest! Que cela se repète seulement deux fois, et l’on peut être certain qu’elles n’y retounieront pas une troisième Pour obtenir ce résultat, il n’y a pas un moment à perdre; il faut que des ambassadeurs partent de l’Égypte pour les Indes, qu’ils aillent au nom du sultan adjurer les princes indigènes de cesser toute relation avec les
’ Sur les faits relatifs à ses fonctions de consul, voy. Sanut., Dior., de I, 37» & m, 675, passim. Sa nomination au poste d'ambassadeur est du 2 août 1502 (Sanut., IV, 266 , 294), mais il ne reçut ses instructions que le 25 octobre suivant (Fuliu, Archiv. Venet., II, 184 et s.). Il fut reçu en audience par le sultan le 24, le 25, le 29 avril et le 13 juillet 1503 (Sanut., V, 49 et ss., 91). Il était
de retour à Venise dans le courant de sept. 1603 (Priuli, p. 170, not.; Sanut. V. 91.
’ Pnlin, 1. c., p. 2(X) et s. ; Onbernatis. Sioria dei riaggùUori italiani, p. 393 et 8.; “Zonta di Choloqut:“ Sanut, Dior, V, 167, 237; VI, 136.
’ Fulin, Le., p. 186 et as.; Gubernatis. p. 394—898.