X. Les deux catastrophes finales
Portugais, qn’ils leur fassent comprendre combien U est contraire à lenrs intérêts de donner k ces intrus la préférence sur les Egyptiens et les Arabes, car les Portugais n’achèteront jamais antre chose que les épices, tandis que les Égyptiens et les Arabes prennent aussi les produits fabriqués du pays,‘ et ce commerce donne lieu k des trans* actions infiniment plus importantes que celui des épices. U y a bien un moyen qne le sultan pourrait employer pour empêcher les Portugais de faire des bénéfices sur le commerce des épices, et, par conséquent, pour les contraindre d’y renoncer; les épices que les Vénitiens achètent à Alexandrie leur sont vendues à un taux exagéré; il suffirait de les céder à un prix raisonnable, pour mettre les Vénitiens en mesure de soutenir la concurrence contre les Portugais; car il ne faut pas oublier que ceux-ci achètent k bas prix aux Indes et n’ont pas de douanes à passer en route.
Sanuto s’acquitta point par point de son message, mais le sultan Kansouh el 6houri lui répondit que, pour le moment, il se trouvait dans l’impossibilité d’agir. Le but de l’ambassade était manqué, tout au moins en ce qui concernait la question du commerce des Indes.* Cependant, le sultan fit exécuter au Caire la charpente de quatre bâtiments qu’il dirigea pièces par pièces sur Tor: son intention était de les expédier de là, par mer, aux Indes, pour y servir à titre de modèles de navires de guerre et y former les premiers éléments d’une flotte destinée à opérer contre les Portugais.* D’une autre côté, il confia à un moine franciscain espagnol, nommé Mourus, gardien du monastère du Mont Sion à Jérusalem,* une mission dont il se promettait d’utiles résultats; il est probable que s’il eût mieux connu l’état des choses en Occident, il se serait abstenu de cette démarche. Maurus commença par se rendre à Venise et remit à la Seigneurie une missive, conçue dans les termes les pins aimables, dans laquelle le sultan, après avoir exposé que la
‘ “Comag e altre cosse." Noiu lisons dans Mas Latrie, Traités, p. 263, "comasi et altre cose" : dans Massari, p. 23, "molti pani da goton, i sazi, sinabassi (lisez sinabaffi), sesse (lisez fesse; v. Sanuto, Diar., V, 92, 116), comessi et altri pani." D'après cela, "comas" semblerait être le nom d’une cotonnade indienne. Dans la relation du voyage de Domen. Xrevisani en Égypte, cette étoffe est classée parmi les soieries: en effet, à la p. 42, il est dit qu’on trouve au Caire "botteghe di sete, corne sono ormesini e commessi, che vengono da Azemia (la Perse)".
" Sanut, Dior., V, 62, 167.
’ Ce fait est rapporté dans une lettre de Domenico Capello, consul de Venise i Damiette, du 24 uov. 1603, parmi les nouvelles du Caire: SanuL, Dior., V, 1000; Mas Latrie, Traitiê, p. 357.
‘ C'est la qualité qui lui est attribuée dans les sources ; H. Harcellino da Civezza (Sloria ddk mittioni franeeteane, VI, 369) entreprend de prouver qu’il était gardien du monastère de Sainte Catherine au mont Sinaï, mais sa démonstration est tout à fait insuffisante.
522 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
continnation du trafic entre Venise et l’Ég3T)te était l’objet de ses vœux les plus ardents, priait la Seigneurie de seconder les efforts de Manrus, en lui donnant elle-même des lettres de recommandation pour les diverses puissances occidentales. La Seigneurie se refusa, sous divers prétextes, à entrer dans cette voie: d’abord, elle tenait à éviter l’apparence d’avoir été l’instigatrice de la mission confiée à Maurus: puis, il pouvait se faire qu’en appuyant les démarches de l’envoyé égyptien, on obtint des résultats tout contraires à ceux qu’on en attendait; enfin, le Portugal et l’Espagne étaient des puissances amies et elle désirait ne pas les heurter de front > Suivant l’itinéraire qui lui avait été fixé, Maurus, sa mission terminée à Venise, devait s’acheminer sur Rome (ce qu’il fit effectivement au printemps de 1504) et y déposer aux pieds du Souverain Pontife une plainte en forme contre les rois d’Espagne et de Portugal; cette pièce portait que les persécutions exercées par l’un à Grenade contre les coreligionnaires du sultan, et le tort causé directement par l’auü'e au sultan en personne, du fait des expéditions envoyées par lui aux Indes, finiraient par lasser ce prince et qu’il pourrait bien se venger soit par la destruction des Lieux -Saints révérés par la chrétienté (le S. Sépulcre, le monastère du Mont Sion etc.), soit par l’expulsion des chrétiens établis dans ses états.* Il paraîtrait qu’à la demande formelle do Maurus, Jules II exhorta Emmanuel à mettre un terme à ses expéditions dans les Indes," mais qu’il refusa de donner une réponse an sultan avant d’avoir demandé l’avis des deux princes incriminés." De Rome, Maurus alla, en 1505, visiter les cours d’Espagne et de Portugal mais sans succès. Emmanuel écrivit même an pape une lettre dans laquelle il le suppliait de ne pas prcndi-e an sérieux les menaces du sultan, car celui-ci tirait de trop beaux revenus des visites des pèlerins
' A Venise, on avait été prévenu i l’avance de la mission confiée à Maurus par des lettres venues d’Alexandrie: Sanut, Dior., IV, 351; V, 162. La date de l’arrivée de Maurus est le 5 mars 1504: ibid. V, 947 et s. Ses propositions firent l’objet de plusieurs délibérations (ibid. 948 , 952 et s., 962) dont le résultat fut la réponse du Cktnseil des dix dont nous avons indiqué le sens; on la trouvera tout au long à la date du 13 avril, dans ï’Anh. Venet., II, 202 et s. ; cf. Sanut, Diar., VI, 1 1 ; Priuli, p. 175; Romauin, ÜI, 636 et s., 640.
’ La lettre du sultan au pape porte la date du 22 sept. (1503) et se trouve
en entier dans Goes, Ckroniea do Rey Emanuel, fol. 72. Barros (Asia, II, 185 et s.) n’en donne que les titres.
• Priuli, p. 17».
' Pour être complètement au courant de la question, il faut lire d’une part le rapport sur les délibérations dont ce mémoire fut l’objet dans le consistoire, adressé 4 son gouvernement par Ant Oiustiniani, orateur de Venise à Rome (v. ses Diapaeei, éd. Villari, III, 206); d’autre part le bref du pape à Emma, nuel, daté du 26 août 1504, et publié dans le Corpo dipl. porluguex, éd. Bebello da Silva, T. I, Lisb. 1863, p. 43.