X. Les dettx catastrophes finales
aux Lieox- Saints pour y toucher; quant à lui personnellement ajoutait le roi, il en était si peu ému qu’il formait lui-même en ce moment le projet de faire bombarder la Mecque, attendu que ses flottes étaient assez fortes pour s’ouvrir facilement un passage jusque là.‘
Tandis que l’envoyé du sultan continuait sans plus de succès son voyage, à Venise le Conseil des dix se préparait à envoyer un ambassadeur au Caire; le personnage désigné pour cette mission était Francesco Teldi (24 mai 1504).* Voici en quelques lignes les principaux points indiqués dans ses instructions. L’ambassadeur fera savoir au sultan que les Poitugais continuent d’envoyer aux Indes des flottes de commerce, sans que Venise puisse rien pour les en empêcher; les épices leur reviennent ainsi à un prix excessivement bas en comparaison de celui qu’elles atteignent à Damiette et à Alexandrie, et cette différence leur permet de les écouler avec un g^s bénéflce en Angleterre, en France, dans les Flandres, en Italie, partout en un mot. A Venise même, il s’est formé parmi les commerçants un parti nombreux qui désire répondre à l’invitation du roi de Portugal et aller chercher les épices là où l’on jouit de l’exemption des droits de douane.’ Cependant, la Seigneurie désire ne pas rompre ses antiques relations avec l’Egypte, et elle espère toujours que le sultan réussira à rétablir l’ancien courant commercial. Pour obtenir ce résultat, elle se permet de recommander divers moyens. Il faudrait d’abord que le sultan fit venir en Égypte autant d’épices que faire se pourrait; en les jetant en masses sur le marché, on pourrait soutenir avec succès la concurrence contre les Portugaia En second lieu, le sultan devrait envoyer le plus tôt possible des agents diplomatiques à Cochin et à Cananore, afln de donner aux souverains de ces deux pays le bon conseil de ne pas prodiguer plus longtemps leurs témoignages d’amitié aux Portugais, et de leur faire comprendre que ce sont des hôtes dangereux qui pourraient bien d’un jour à l’autre s’ériger en mmtres à leurs dépena D serait bon également d’envoyer des ambassadeurs aux souverains de Calicut et de Cambaye, pour les encourager dans la résistance qu’ils opposent aux Portugais. Le sultan a bien fait d’envoyer quelques vaisseaux, mais il serait utile d’en envoyer encore d’autres avec leurs équipages. Une maladie empêcha Teldi de remplir sa mission, et il fut remplacé par Bemardino Giova; mais cette ambassade échoua comme la précédente; rien ne put convaincre le sultan de la nécessité d’agir.* Au cours de l’été de 1505, un autre ambassadeur, Alvise Segondino,
' Lettre d’Emmanuel au pape, datée et u.; Mas Latrie, Traüia, p. K9 et ss. du 19 juin 1506, dans Goes, 1. c., fol. 73 ' Voy. Halipiero, p. 691.
et 8., et dans le Corpo dipi., 'I, 43 et ss. * Archir. Venet., II, 194.
’ Romanin, Sloria di Venexia, IV, 686
B24 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
partit encore pour le Caire. L’objet principal de sa mission est étranger à notre sujet, mais nous savons qu’accessoirement il devait communiquer au sultan les nouvelles les plus récentes au sujet des progrès menaçants des Portugais dans les Indes et ce, dans le but de savoir si l’on pouvait compter sur lui pour prendre des mesures défensives.*
Mais, demandeia-t-on, quel était donc le motif de cette obstination de la part de Venise? Ne pouvait -elle pas rompre avec l’Égjrpte et envoyer ses vaisseaux chercher les épices en Portugal, ou même organiser de concert avec les Portugais des voyages aux Indes? A ces questions la réponse est facile. D’abord, la route maritime nouvellement découverte était déjà bien longue pour les navires portugais; par conséquent, elle l’eût été bien plus encore pour les Vénitiens.* En second lieu, Emmanuel avait bien invité les Vénitiens à venir en Portugal, mais nullement à s’associer à ses marins pour organiser des expéditions aux Indes; c’était une faveur qu’il pouvait accorder individuellement à quelques maisons de commerce italiennes ou allemandes, mais qu’il n’eût jamais concédée en bloc à une grande puissance commerciale. D leur avait offert de prendre leur approvisionnement d’épices à Lisbonne, au lieu d’aller à Alexandrie ou à Beyrout, et rien de plus;’ c’est à dire qu’après avoir été les fournisseurs de l’Europe entière, ils deviendraient comme toutes les autres nations, tributaii’es du Portugal. C’était donc au fond une déchéance qu’on leur proposait, et l’on comprend qu’il parût dui‘ de s’y résigner. Mais ce n’était pas leur seul motifl La marine vénitienne avait passablement perdu de son ancienne puissance, et sa concentration dans la Méditerrannée était une nécessité qui s’imposait en présence de l’éventualité chaque jour renouvelée d’une guerre contre le grand ennemi, le Turc; il lui était défendu de se laisser entraîner à des expéditions lointaines. Enfin, si les navires vénitiens avaient cessé d’aller chercher les épices en Égypte, le sultan eût vu dans cette abstention une offense grave; or, les comptoirs fondés par les Vénitiens en Egypte et en Syrie n’avaient pas exclusivement à traiter des affaires d’épices; en s’aliénant le sultan, on eût rendu leur
' Instructions du 12 août 1505; Arehit.
Vemt., U, p. 211 et SS. : U y a lieu de remarquer que finalement les instructions de Segondino ne portèrent plus que sur le point visé dans le dernier paragraphe.
* Une autre ville de l’Adriatique, Baguse, fit, jusqu’au dernier moment, venir ses épices de l’Égypte, à cause de son voisinage. Elle se fit encore donner un privilège par Kansouh el Ghouri en 1610 (Luccari, RûtreUo degli annali di Sauta,
p. 126). M. Âppendini (Notixie tulle antichüà de' Ragutei, I, 213) cite ce fait et part de là pour affirmer, que même après que Venise et Gènes eurent abandonné le marché de l’Égypte, Raguse continua de tirer les épices de ce pays et fut, par conséquent, la dernière ville qui en reçut par la voie anciennement suivie par ce commerce; c’est une erreur complète.
• Priuli, p. 177 et s.