X. Les deux catastrophes finales
maintien à peu près impossible; Chypre fût descendue au rang d’une station sans valeur; c’eût été la raine de la puissance vénitienne dans la partie orientale de la Méditerranée.*
Mais revenons au Portugal. Le 5 octobre 1504, arrivait à Lisbonne, sous prétexte d’y faire des affaires, un Vénitien nommé Leonardo Massari (le nom de da Ca’ Masser, qu’on lui donne d’habitude, n’est qu’une abréviation pour dalla casa dei Massari); en réalité, il était chargé par son gouvernement de surveiller les départs de navires portugais pour les Indes et de lui en rendre compte.* Emmanuel avait été prévenu de sa venue par un certain Florentin, nommé Benedetto Tondo; le lendemain de son arrivée, le roi le faisait comparaître devant lui, le questionnait sur ses intentions et l’envoyait en prison:* cependant, après plusieurs interrogatoires semblables, on lui randit la liberté. A partir de ce moment, jusqu’à la fin de 1506, il put rester à Lisbonne sans être inquiété et condenser le résultat de ses observations dans un long mémoire, où il faisait l’historique complet de ces expéditions à partir du premier voyage de Vasco de Gama, en y joignant un exposé de la situation politique et économique du Portugal: la lecture de ce mémoire montre que l’auteur parle en pleine connaissance de cause. Avant le départ de Massari, on savait déjà à Venise* que Vasco de Gama était heureusement rentré à Lisbonne au commencement de septembre 1503, et qu’il avait rapporté de ce deuxième voyage une riche cargaison dans laquelle on ne comptait pas moins de cinq mille tonnes de poivre. A son airivée aux Indes, l’amiral portugais s’était trouvé en face d’une sitation des plus difficiles. Travaillés par des influences venues de Calicut ou peut-être même d’Égypte, les rois de Cananore et de Cochin lui avaient fait un accueil hésitant, sinon franchement hostile. Cependant, Vasco de Gama avait réussi à les regagner, à réorganiser sur des bases plus solides les comptoirs fondés dans leurs états, et à infliger de nouveau une sévère leçon au Zamorin; la capture d’un navire qui arrivait de la mer Rouge avec une magnifique cargaison avait couronné ses opérations, en jetant un effroi salutaire dans les rangs des marchands musulmans de l’Égypte et des Indes. Cette fois, nous
' La question est déjà discutée à ce point de vue dans Foscarini, DeUa leUeratura Vmexiana, p. 441 et ss.
* On trouvera ses instructions, datées du 3 juillet, dans VÂrehiv. Verni., II, 203 — 205. De ses lettres, deux seulement ont été publiées libtd. II, 200 et ss.); elles sont datées, l'une de Médina del Campo, le 18 sept 1504, l'autre de Lis-
bonne, le 16 avril 1506. L'Arehtr. etor. itai., app. 2, n" 10, contient un résumé de ses observations et de ses informations. C'est à cette pièce que sont empruntées les citations qui vont suivre..
' U informa le gouvernement vénitien de cet acte de viclence, par une lettre du 20 nov. : Sanut., Dior., VI, 116.
* Mas Latrie, D-oités, p. 261.
526 Dvisième période. — Décadence du commerce du Levant.
l’avons déjà dit, Portugais avaient eu soin de se munir de plus d’argent que la première: le bâtiment capturé leur avait encore fourni des ressources, car la valeur- de sa cargaison, tant en or qu’en articles de prix, montrait â 24,000 ducats. D’un autre côté, ils purent acheter les épices sur les marchés de Cochin et de Cananore à 20 % nreilleur marché qu’au précédent voyage. Dans ces conditions, il leur était facile de se procurer un chargement complet pour leurs navires. H leur fut même impossible de loger tout ce qu’ils avaient acheté, et ils durent se résoudre â en laisser une partie entre les mains de leurs agents. Ils rappoilèrent en tout de trente à trente-cinq mille quintaux d’épices: le quintal variait entre 150 et 168 livres de Venise.* Les produits dont se composaient ces trente-cinq mille quintaux étaient d’abord et en majorité du poivre, puis de la cannelle, du gingembre, des noix muscades et enfin, en quantité notable, des pierres précieuses et des perles de grande valeur. On estimait la valeur totale à un million de ducats, et les frais d’armement de l’expédition n’avaient pas dépassé deux cent mille. La plus grande part des bénéfices revenait naturellement au roi; celle des marchands intéi-essés à l’entreprise était proportionnellement moindre, tant parce qu’ils étaient imposés à un cantar sur quatre, que parce qu’au cours des achats les agents royaux avaient toujours joui d’un droit de préférence. Néanmoins, avec une première mise de 2000 ducats, la maison Afiàitato réalisa un bénéfice de 5000. De ce moment, il y eut une baisse de prix sur le poivre en Portugal. Le cours du cantar, qui s’était jusqu’alors maintenu à 40 ducats, descendit à 20; c’était encore un bon prix, car il n’en avait coûté sur place que de deux et demi à trois. Mais aucun marchand n’aurait osé céder son approvisionnement au-dessous de ce prix, car le roi l’avait défendu sous peine d’amende. Le succès de cette expédition était fait pour inspirer une grande sécurité aux marchands établis à Lisbonne, en les assurant que dorénavant le Portugal serait en mesure d’approvisionner d’épices toute l’Europe occidentale et une partie de l’Europe orientale, et que l’Italie, jusqu’alors en possession exclusive de ce commerce, ne tarderait pas à être dépouillée de son privilège en faveur du Portugal Déjà des marchands de divers pays lui adressaient leurs demandes.*
' Priuli, 1. c., p. 163: Sanuto, Dior., V, 188.
’ Noua posaédona également, aur cette expédition, toute une aérie de rapporta écrite au point de vue du commerce. A peine le premier vaiaaeau était-il rentré au port, que Q. Fr. Affaitato écrivait à P. Paaqualigo, pour l’informer dea réaultata
du voyage: cea lettrea aont do 19—20 août 1603 (Sanut., Dior., V, 199 et a., 130 et a.). Il compléta aea premièrea informationa dana une autre lettre, écrite le 17 octobre (ibid. V, 841 — 848). En outre, une lettre de lui i la maiaon Luca Affaitato et fiérea, de Crémone, en date du 14 aept., noua fiât connaître le bénéfice