C. IL La Petite-Arménie
entre Pisans, sont datés soit du tribunal génois, soit d’une maison particulière appartenant à un Génois;* mais ce n’est pas un motif pour croire que les Pisans n’eussent pas un tribunal à eux: l’existence d’un consul et d’un huissier ( placeriwi) pisim est parfaitement établie;* quel aurait pu être leur ressort? La ville de Plaisance avait également son consulat* et sa loggia à Lajazzo;* sa colonie* y jouissait d’une considération particulière, parce que les célèbres sociétés de marchands en gros de la mère-patrie y entretenaient des agents qui s’occupaient à la fois d’affaires de banque et de commerce.® Poui* en finir avec l’Italie, citons encore les marchands de Sienne et d’Âncûne: une simple mention suffit, vu l’absence à peu près complète de renseignements sur leur compte.’
Le Midi de la France fournissait son contingent au commerce de la Petite -.Arménie; on en a des preuves de diverses soites. Ce sont, d'abord, les noms de Provençaux qui se i-etrouvent dans les actes passés par devant des notaires génois, à Lajazzo. ® C’est, en second lieu, l’accident arrivé à ce marchand de Marseille, dont une escadre vénitienne confisqua toute la pacotille avec le navire qu’il montait. Dans la liste des articles dont elle se composait, nous relevons des nappes et des serviettes, des rasoirs, des boîtes à savon, des miroirs, des cierges, des ceintures de Paris, en un mot toute une série d’articles d’Europe, dont ce marchand espérait trouver le placement dans le Levant. Quwd il fut pris, il se dirigeait précisément de Lajazzo vers la Romanie; il n’était pas seul propriétaire de ces objets; la plus giande partie appartenait à deux marchands de Montpellier.® En troisième lieu, nous citerons encore deux diplômes, des années 1314 et 1321, portant la sig-
' Arch. de l’Or, lal., I, 444, 44«— 448.
’ On ajlraettra sans peine que le consul pisan Bindus Sichamengus des Arehir.
de l’Or, lai., H, 2, p. 21, cbart. de tan 1300, le Bindo Secimereuda et le Biudu Sechamarenda des chartes de 1304 et de 1307, dans Langlois, Trésor, p. 165, 173, ne font qu’un seul et même personnage; on trouve déjà un “placerius Pisauorum" en 1279; Arehir. de l'Or, lat., I. 497.
* “JoanesBordus, consul Placentinorum 1295“: Langlois, Trésor, p. 164. “Oiov.
Boldi" ; Commem. reg., I, 192.
* Langlois, Trésor, p. 165; Areh. de l’Or, lai., I, 494, 533 et s.
® Areh. de T Or. lal., I, 462, 508, 510,
514 et s., 523, 533 et s.; Commem. reg., n, p. 41, n« 241.
‘ Areh. de l’Or. lat.. I, 494; Doneaud,
Il rommereiu e la narigaxione dei Oenoresi tiel medio rro, p. 1.37 — 143.
' Areh. de T Or. lot., 1, 465 , 488, 490, 510.
" Ibid. I, 495, 506.
‘ Langlois, p. 164 et s. (v. aussi Taf. et Thom., III, 374 et ss.); Regest. dans les Commem. I, p. 171, n“ 7; v. aussi, p. 240, n“ 318 et s., p. 246, n“ 344. C’est à la même affaire que se rapportent la plupart des documents contenus dans les livres V — VIII desifûfi.' v. VArch. Venet.. XX, 310 et s. Pendant le premier quart du siècle suivant, on connait encore de nombreux exemples d'actes de piraterie commis par des Vénitiens aux dépens de commerçants Marseillais: BM. de T École des (hartes, 2. série, III, 210.
88 Deu.rirmc pMode. — II. Drvelojjjiemrni du conimarcc du I/ivnnt.
nature des rois d’Arménie, et par lesquels oi-dre est donné aux agents des douanes de n’exiger des marchands de Montpellier qu’un droit de 2®/oi c’était d’ailleurs, suivant Pegolotti, le taux généralement appliqué à tous les Provençaux.*
Nous terminerons cette énumération par les Catalans. Suivant toute probabilité, c’est en Catalogne que fut rédigé le code maritime connu sous le nom de Considado del Mar, et il est certain qu’à l’origine il devait s’appliquer à une nation dont la marine faisait de fréquents voyages en Arménie.^ Les actes passés par devant notaires génois à Lajazzo nous font connaître les noms de quelques bourgeois de Saragosse qui faisaient du commerce dans ce pays.® En envoyant, en 1293, Pieire Desportes (Petrus de Portis) en ambassade auprès du khan mongol Geikatou, Jayme II, roi d’Aragon lui confia, par la même occasion, pour la remettre au roi d’Arménie, une lettre par laquelle il demandait la concession d’une halle et d’un quartier pour les Catalans et l’abaissement des droits de douane.^ Effectivement, à l’époque où Pegolotti se trouvait on Arménie, le droit ordinaire de 4% était réduit de moitié pour les Catalans: c’était peut-être à l’intervention royale qu’ils étaient redevables de cette faveur. H ne paraît pas que la ville de Barcelone eût créé un consulat spécial en Arménie; du moins, en 1347, son consul en Chypre. (Famagouste) remplissait les mêmes fonctions pour l’Arménie.®
En général, les rois d’Arménie secondèrent de tout leur pouvoii' les progrès du commerce. Ils aimaient à voir les nations occidentales se disputer une place dans leurs états ; il ne leur suffisait pas d’être assurés des sympathies générales de la chrétienté ; il était bon que ce sentiment fflt corroboré par un intérêt matériel, car, sans l’assistanœ efficace des puissances maritimes d’Occident, cernés de toutes parts j>ai' k*s Musulmans, depuis la chute des états latins, ils eussent été hore d'état de ré.sister à leurs ennemis. Les plus terribles étaient les sultans d’Égypte; jaloux de la prospérité commerciale de l’Arménie, irrités de voir un petit royaume chrétien indépendant subsister au milieu de voisins tous musulmans, ils l’attaquèrent à diverses reprises avec rage. Sanuto suppose qu’ils voulaient détourner le grand courant du commerce asiatique pour l'amener à passer sur leur territoire;® cela
' Langlois, p. 178 et s., 186 et s.; Germain, Hüt. du commerce de Mo>itpetlier, II, fl et s.; Dulaurier, Pecherehes sur la ehronotoffie arménienne, p. 188 — 191; Recueil des hi.sl. des crois., I. c., p. 754 et as,
’ Pardessus, Collection des lois maritimes, n, lutrod., p. xviii.
’ Areh. de l'Or, lot., I, 461 — 4.65 (année 1U74).
* Navarrete, dans les Memorias de la Acndemin de Madrid, V, 177 et a ‘ Capmauy, Mem., II, app., p. KH.
“ .SV>rr. fid. crue., p. 7.
G. IL La Petüe-Arménie.
est possible, mais il est aussi probable que leur intérêt politique passait en premier lieu et que dans leur pensée, le royaume d’Arménie disparu, il ne devait plus rester en Asie un seul coin de terre qui pût servir de base d’opérations à une armée croisée, au cas où la chrétienté viendrait à former sérieusement le projet de reconquérir la Terre - Sainte. Pour arriver à ce résultat, un excellent mo}'cn était la ruine des finances de l’Arménie: aussi lui imposèrent- ils, par le traité de 1285t un tribut d’un million de dirhems* que le traité de 1323 porta k un million deux cent mille; de plus, ils exigèrent la cession de la moitié des revenus des salines et des douanes de Lajazzo et de Portella.” Par Ini-même le pays était pauvTe: ses ressources eussent été insuffisantes pour foumir cet énorme tribut et boucher la brèche fait dans les revenus des douanes. Pour faire face k cette situation écrasante, les rois d’Arménie SC virent k leur tour réduits û imposer lourdement les commerçants étrangers. Ils s’abstinrent de toucher aux traités qui abaissaient ou supprimaient les droits d’entrée et de sortie, ils continuèrent même à accorder des diplômes conçus dans ce sens, mais il leur restait comme ressource les taxes de passage des cours d’eau, les taxes d’ancrage dans les ports, les péages sur les routes, les taxes des marchés etc., dont les traités ne parlaient pas; un receveur royal (cemarius) percevait un droit d’accise (censaria.-um) même sur les ventes faites par des marchands des nations les plus favorisées.” Plus le tribut à payer à l'Kgj’pte augmentait, pins les charges imposées au commerce s’aggi'avaient, et il est sans doute permis de considérer comme une conséquence directe de ce tribut une ordonnance portant que dorénavant, k leur arrivée, les marchands vénitiens seraient astreints à remettre à la monnaie royale la moitié des matières d’argent apportées pas eux.^ Il est certain que ces chai’ges pesaient également sur toutes les nations commerçantes, mais k notre connaissance, les Vénitiens seuls firent entendre des réclamations et se regimbèrent contre cet état de choses. Nous avons déjà vu qu’au commencement du XIV® siècle leur baile, à la tête des équipages de deux galères vénitiennes, enleva d’as.saut le château de terre de Lajazzo et livTa au pillage tout ce qui s’y trouvait, y compris maints objets appartenant à des Orientaux ou à des Européens;” il faut peut-
* Makrizi, Hint. des sultans mamlouks.
n. 1, p. 201 et s.. 207.
' Raynald, Annal, eecl., a. a. 1323, XXIV, 221.
’ Sur le système arméDieo eu matière d'impôts, V. Dulaurier, Ileetteil des hist. des erois.. 1. c., p. xevi et ss., et particulièrement le traité de 1288, ibld. p. 745 et ss.
‘ Langlois, p. 180, 191.
‘ Ce conflit n’est pas mentionné par les historiens: il n’en est parlé que dans les documents extraits des archives vénitiennes, publiés dans Mas Latrie, Uist. de Chypre, III, 677 et 8., 684—687, et dans Langlois, Trésor, p. 165 et ss.
90 Dettxihne jmiode. — II. Développement du commerce du Levant.
être voir dans cet acte une explosion du mécontentement provoqué par les mesures dont nous parlons plus haut. Au reste, la Bépublique consentit plus tard à indemniser les propriétaires lésés dans cette bagarre. Par la suite, divers ambassadeurs furent chargés par elle de présenter ses doléances à la cour d’Arménie; en 1320, c’était Michèle Giustiniani, en 1333, .lacopo Trevisani; ce dernier y fut etvoyé à la suite d’un rapport défavorable fait par le baile Pietro Bragadino, àussitôt après son retour d’Arménie.^ D’après leurs instructions, ces ambassadeurs devaient surtout insister sur la suppression des nouvelles taxes très vexatoires pour les Vénitiens, soit à Lajazzo même, soit au cours de leurs voyages dans l’intérieur du pays, et de la patente d’un tacolin’ par semaine, imposée aux tisseurs de camelot et cabaretieis vénitiens; puis ils devaient réclamer contre les tracasseries et les lenteure des agents de la douane, contre les vexations infligées par les fonctionnaires arméniens aux colons pauvres, se plaindre au roi lui-même de ce qu’il ne respectait pas la juridiction du baile et de ce que les colons ne trouvaient pas auprès de lui une aide suffisante contre leurs débiteurs négligents et une protection efficace contre les attentats à leur personne et à leurs biens. Le roi Léon V accueillit tontes ces plaintes de bonne grâce et promit de supprimer les abus commis en violation des traités et de faire rendre bonne justice.
Tout cela ne constituait que de petites difficultés; on pouvait y I>orter remède ; maia du cbté de l’ennemi, le danger allait croiasant avec sa puissance ; l’existence même du royaume était menacée. Les invasions des Égj'ptiena de plus en plus fréquentea laissaient la désolation après elles; la prospérité des colonies commerciales en était directement atteinte, car ce n’était plus seulement dans les campagnes ou sur les routes du commerce que les Sarrasins répandaient l’incendie, le meurtre, le pillage: les villes habitées pai‘ les colons, Tarse, Adana, Lajazzo, Mamistra étaient fi’appées tour à tour.® Les sultans mamelouks semblaient
‘ Langlois, p. 179 — 182, 191 et s., 193 et s.; on trouvera là la matière des négociations entre ces ambaasadeurs et Léon V, ainsi que le rapport de Bragadino. Nous avons déjà fait divers emprunts à ces pièces au cours de notre récit. Les éditeurs des Conimem., Il, p. 36. n" 202 prétendent à tort qu'Âdeu est nommée dans le rapport de Bragadino; c’est •àdana.
’ Le tacolin avait alors à ])€U près la valeur d’une drachme ; dix tacolins faisaient un besant grec: v. Pegolotti,
p. 44 et s.; Dulaurier, dans le Reeueü, 1. c., p. 749: sur les variations de la valeur du tacolin v. Desimoni, dans les Arrh. de l'Or lal., I, 439.
’ Weil, Oesch. der Chalif., IV, 56, 77 et s., 236, 2«7, 333 — 336 , 360 et a.. 604 et s. Quand rarchevêqiie de Mamistra dut abandonner .son siège, à la suite de la dévastation de la ville, le pape Jean XXH lui assigna l’église génoise de S. Laurent à Lajazzo: Areh. de l’Or, lot., I, 266 et 8., 270.