X. Les deux catastrophes finales
Vers cette époque, on estimait à Lisbonne les arrivages annuels d’épices à un total de 26,000 à 36,000 cantars, dont le poivre à lui seul formait plus des deux tiers. > L’acheteur ne pouvait s’en procurer qu’à la Maison de la Mina; c’était la désignation donnée à un ensemble d’immenses magasins, où le gouvernement entreposait les produits des mines d’or d’Afrique (d’où son nom) et ceux des Indes, quel qu’en fût le propriétaire; un inspecteur royal était chargé de la vente. C’était le roi qui en fixait le prix. Cette disposition avait été adoptée en 1504. Auparavant, les marchands qui avaient une part dans les expéditions étaient libres d’avoir leurs propres magasins et de vendre directement et au prix qu’ils voulaient Cela donnait lieu à de grandes variations de prix et aboutit à une dépréciation de la marchandise, de sorte qu’un grand nombre de marchands des Flandres, d’Allemagne et d’autres pays qui avaient acheté de grandes quantités d’épices pendant les premières années à des prix élevés, tombèrent en faillite. Les auti'es, devenus plus prudents, réduisirent leurs achats. Désireux d’imprimer un nonvel essor au commerce, le roi prit les mesures que nous indiquions plus haut et atteignit complètement son but. D’ailleurs, il ne se bornait pas à attendre les clients à Lisbonne. Dés les premiers temps, des navires portugais allèrent porter des épices en Angleterre et en Hollande. En 1504, cinq de ces bâtiments remontèrent la Tamise jusqu’à Londres, avec 380 tonnes de poivre.* Mais ce n’est pas encore l’exemple le plus ancien; en 1501, on avait été informé à Venise, par des lettres de Bruges et d’Anvers, qu’il venait d’arriver dans les Pays- Bas deux caravelles portugaises avec une cargaison d’épices provenant de Calicut: le poivi’e, disaient ces lettres, était quelque peu vert et petit, mais de bonne qualité, la cannelle tant soit peu grossière.* Sui-
rien que pour le compte de Bartolommeo Marchionni, marchand florentin (dans une lettre, publiée dans l’ArcAtr. Venet., Il, 806, Maasari le nomme Bortolo Fiorentino): Varthema, p. 173, b.
' Masaari. p. 30, 33; Vincenzo Quirini, Rttaxione dette Indie orientali (1606), dans Âlbèri, Relaxioni ctegti ambaeeieUori veneti, append. , p. 12. Cet ambassadeur mit à profit on court séjour en Espagne pour se renseigner à fond sur les Indes et sur la situation du commerce portugais dans ce pays.
’ SauuL, Di'ar., V,ti64; Kawdun Brown, CaUndar of Statepaperë. Venetian. 1, p. 300.
' Priuli, p. 164. L’expédition de Cabrai venait de rentrer de sa brillante campagne. A Venise, on avait prévu que le roi de Portugal ne manquerait pas de Jeter sur les marchés des Flandres une partie des épices rapportées par cette flotte, ft des prix inférieurs à ceux anquels les marchands vénitiens eussent pu les offrir: par suite, on avait eu la prudence de réduire considérablement le nombre de balles d'épices chargées sur les galères parties pour les Flandres au mois d’août 1601 : Ibid.
Tant tonte apparence, ces caravelles avaient abordé dans le port d’Ânvera, où existait depuis 1490 un consulat portugais.^ L’arrivée de ces produits précieux, expédiés par une nation avec laquelle les relations étaient nouvelles, fut une bonne fortune pour le marché d’Anvers qui commençait à détrôner celui de Bruges; sa prospérité en reçut un accroissement sensible. La plus grande partie des deux cargaisons fut achetée par les maisons Fugger et Hœc^tetter d’Augsbonrg. Elles avaient été prises en consignation k Anvers par un marchand de la ville, nommé Nicolas Rechtergem, et ce fut lui qui fit la première expédition des produits de cette provenance k des marchands d’Allemagne. Cenx-d crurent tout d’abord k une falsification, car jusqu’alors Venise avait été l’unique dépositaire de ces articles;* peut-être aussi avaient-ils appris & leurs dépens à se défier des Portugais qui avaient une fois expédié dans les Flandres du poivre de Guinée, d’une qualité bien inférieure à celui des Indes.* Pour le gingembre, on trouva à Anvers celui des Portugais moins bon que celui des Vénitiens.* Cela s’explique d’ailleurs aisément; les environs de Calicut qui produisaient la meilleure qualité leur était encore fermés, et ils se fournissaient principalement de cet article & Cananore, où il était dans des conditions bien moins favorablea* En dépit des quantités énormes d’épices qui arrivaient à Lisbonne, les Portugais n’étaient pas encore les mûtres uniques du marché des Indes; il s’en fallait même de beaucoup. Il est vrai que les rois de Cananore, de Cochin et de Koulam étaient tout disposés en leur faveur et leur ouvraient leurs ports et leurs états, qu’avec la base d’opérations formée par les factoreries fortifiées qu’on leur avait permis d’y établir, et par la station très forte organisée pour leur fiotte sur 111e d’Anchediva, ils s’étaient assurés pour l’avenir l’accès d’une grande partie des côtes du Malabar et du Eanara. H est vrai encore que, sur toute l’étendue de ces côtes, le poivre se cultivait sur une grande échelle, et que celui de l’intérieur descendait par eau jusque dans les
' Hertens en Torb, Qetehiedenù van Antteerpm, III, 8SO.
* Ibid. p. 331 et g.; 830; Lodov. Ouicciordini, Deseriaione di tutti i paesi basti (Anversa, 1867), p. 84.
* Haggari, p. 80.
* Bawdon Brown, 1. c., p. 301, 807.
* Vinc. Quirini, p. 9; Maggari, p. 36, 33. Au regte, leg ennemie dea Portugais goutenaient que leg ipicee rapportéee par ceg demiers étaient, en général, de mauvaige qualité, eoit parce qu’eUee araient prie de l'humidité pendant leur longue traversée.
soit parce qu’elles s'étaient gAtées pendant un long g^our dans les magasins de Litbonne: P. Jovius, De legaiione BatiUi tnagni prineipis Moteovia (dans Starczewski, Bùtoria Ruthenica vcriptoret exieri eeee. XVI, vol. I), p. 4. Les grandsconseils de Berne et de BAle publièrent des ordonnances contre l’usage du poivre importé par les Portugais; Flueckiger, Beùrage xur alteren Oeseh. der Pfuwmaeit in Bem (Schalfh. 1863), p. 31 ; Ochs, OtMch. V. Batü, m. 194.