X. Les deux catastrophes finales
ports; les indigènes l’y apportaient d’autant plus volontiers que les Portugais payaient mieux que les Arabes. Mais cela ne constituait pas toute la production du pays. Les Arabes avaient encore dans le royaume de Narsinga, à Battecala, un entrepôt qui pouvait livrer 3000 cantars de poivre par an.‘ En dehors du poivre, ces contrées ne produisaient que du gingembre et de la cannelle, mais c’était très peu de chose, et comme qualité et comme quantité. D’autre paît, les trois ports ouverts au trafic des Portugais étaient constamment approvisionnés en produits de l’Indo-Chine. Mais le centre vers lequel ces produits affluaient d’abord et d’où ils se répartissaient dans le monde entier, le grand marché de Makcca était encore entièrement aux mains des Musulmans.
Les Portugais poursuivaient simultanément aux Indes deux objecti& aboutissant au même résultat; l’extension de leur propre commerce, par l’ouverture de nouveaux débouchés, et la suppression de celui des Arabes par la destruction de leur marine marchande. On ne comptait plus le nombre des navires arabes que leurs flottes avaient attaqués en pleine mer on en vue des côtes, coulés à. fond on brûlés, après avoir enlevé ou détruit leur cargaison, massacré leurs équipages et leurs passagers. Les Musulmans n’osèrent bientôt plus se risquer dans les parages des côtes du Malabar et du Kanara, et ils se décidèrent à changer leur itinéraire au retour de Malacca; au lieu de faire relâche dans le port de Calicut, pour prendre de là leur direction définitive, soit sur Aden, soit sur Ormouz, ils évitèrent dorénavant toute la section comprise entre le cap Comorin et Calicut, et firent escale, soit à l’extrémité méridionale de l’iis de Ceylan, soit dans les îles Maldives.* C’était un détour, mais ils avaient plus de chances d’échapper aux embûches de leurs implacables ennemis. L’Océan Indien est si vaste que, pour intercepter complètement le passage, il eût fallu entretenir constamment dans ces eaux une flotte innombrable. Emmanuel comprit qu’il atteindiait à peu près le même but en semant d’obstacles l’entrée et la sortie de la mer Bouge, et, à cet effet, il donna à Tristan da Cunha l’ordre d’occuper ^e de Sokotora, où les Musulmans s’arrêtaient pour faire de l’eau. La prise de possession eut lieu en 1606, et aussitôt après les Portugais élevèrent dans nie le fort S. Miguel; de ce nid d’aigle ils commandaient la route de l’Égypte aux Indes et pouvaient à leur aise intercepter les communications entre les deux pays.
Le sultan avait jusqu’alors toléré sans 'protester la guerre faite par les Portugais à ses sujets dans l’Océan Indien, et exaspéré par cette
■ Quirini, L c., p. S; UMnri, p. 86. ' Buro», Àtia, II, 498 et i.
536 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
attitude passive, les colons Vénitiens établis dans ses états.' Enfin, en 1605, il se décida à commencer des armements.’ Peu à peu, une fiotte de cinquante voiles se concentra dans le port de Djeddah, sous le commandement de Hussein Âlmouchrif. Â la fin de 1607, elle était prête à opérer dans l’Océan. Après avoir rallié en route la fiotte du Chah de Oondjerate ou plutôt du gouverneur de Diou, son lieutenant, Hussein réussit à surprendre le jeune Almeïda et lui infiigea une sanglante défaite (janv. 1608). Cet échec appelait une vengeance terrible: le vieux vice-i-oi, Fr. Almeida, s’en chargea en personne: le 3 févr. 1509, il livra en vue de Dion à la fiotte égyptienne une grande bataille, où celle-ci fut anéantie. Loin de se laisser décourager par ce désastre, Kansouh el Ghouri imprima un redoublement d’activité à ses armements; d’ailleurs, les princes indiens, ses alliés, ne lui laissaient point de repos. Dès l’été de 1610, il avait dans la mer Rouge une nouvelle fiotte prête à prendre le large; cependant, elle n’en sortit pas et tant que dura la dynastie des Mamelouks, il ne fut plus question d’entreprendre une expédition aux Indes.’
Ici se présente une question dont nous ne pouvons nous dispenser de chercher la solution. Il s’agit de savoir si la République de Venise coopéra matériellement aux armements du sultan, si, comme on l’a prétendu, elle lui fournit de l’artillerie et des canonniers, des bois de construction et des charpentiers pour les mettre en œuvre.’ Dès 1504, le roi de Portugal avait reçu de Florence une dénonciation contre la Seigneurie de Venise; on l’accusait d’avoir expédié en Égypte deux bâtiments chargés d’artillerie, mise par elle à la disposition du sultan pour servir contre les Portugais.’ En 1609, Emmanuel adressa de nouveau à Venise une protestation contre ces envois de canons.’ Mais la dénonciation venue de Florence avait été faite à une époque où Kansouh el Ghouri ne songeait pas même encore à faire la guerre aux Portugais; par conséquent, c’était une accusation sans fondement. Quant à la protestation du roi, elle fut envoyée au moment de la Ligue de Cambi-ai, c’est à dire à une époque où la République n’avait pas trop de toutes ses forces pour se défendre contre de puissants ennemis et où, par conséquent, elle n’eût eu garde de s’aliéner une puissance de plus. En
’ Sanut, Diar., V, 793; VI, 68, 150.
* Ibid. VI, 240 , 846 , 283 , 311; VH, 65, 226; Priuli, p. 187 et 8.
* Ibid. Vin, 80; IX, 27; X, 60 et 8., 110 et 8.; XI, 76 et 8., 106, 268; XH, 478 et 8.; Priuli, p. 210.
* M. Fuliu ft discuté cette question dans VArehir. Verni.. II, 189 — 192; XXII,
p. xi — xvii. Je me pennets d’y renvoyer le lecteur, surtout i cause des faits intéressants que l'auteur apporte à propos des passages rayés dans les Instructions de Trevisani.
‘ Massari, éantV Arch.etor.ital., app.2, p. 36.
• Priuli, p. 204.